THOMAS MORUS

OU LE TRIOMPHE DE LA FOI, ET DE LA CONSTANCE

TRAGÉDIE EN PROSE

Dédiée à Madame la Duchesse d'ESGUILLON

M. DC. XXXXII. Avec Privilège du Roi.

PAR MONSIEUR DE LA SERRE.

À PARIS, Chez AUGUSTIN COURBÉ, Libraire et Imprimeur de Monseigneur Frère du Roi, dans la petite Salle du Palais, à la Palme.


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 01/05/2017 à 20:22:08.


À MADAME, MADAME LA DUCHESSE D'ESGUILLON.

MADAME,

J'ai si fort épuré cet Ouvrage, avant que vous le présenter, que vous n'y trouverez rien de profane. C'est une Histoire où la Constance et la Foi triomphent également ; et si la tyrannie d'un Prince amoureux la rend toute funeste, vous n'y verrez que des Martyrs. Mais je suis fort aise qu'elle me serve d'occasion à faire voir au Public, que je sais subir avec toute sorte de respect la Loi de ses Oracles, lorsqu'ils publient par toute la Terre, que vous en êtes un des plus riches ornements. Il est vrai, Madame, que la Renommée m'a appris, qu'encore que la Fortune vous ait fait présent de toutes ses faveurs, elle ne vous a rien donné qui soit digne de votre mérite ; comme étant élevé à une si haute estime parmi celles de votre Sexe, que les plus ambitieuses d'honneur n'aspirent qu'à celui de vous pouvoir imiter, pour se rendre accomplies en toutes choses : et comme cette gloire que vous possédez ne rejaillit à plein sur vous que par le mépris que vous en faites ; votre humilité aujourd'hui est le plus superbe de vos titres, puisqu'elle vous fait régner absolument dans les coeurs, où la Puissance et la Tyrannie n'ont jamais pu établir leur Empire. Que la Nature ait rendu illustre votre berceau, c'est un avantage que beaucoup d'autres peuvent partager avec vous ; mais que le Ciel vous ait fait naître en Terre, pour y être un continuel objet d'admiration à tout le monde, fors qu'à vous seule ; c'est une grâce si particulière, qu'elle ne vous est commune qu'avec le Soleil. En effet, Madame, quand je considère que votre grandeur et votre Beauté, que votre Esprit et votre Vertu cherchent inutilement leur exemple ; et que dans ce comble d'honneur et de félicité où je vous vois élevée, vous vous rabaissez jusques au point d'être insensible, et à l'un et à l'autre, comme si vous ne saviez pas encore qui vous êtes ; je ne m'étonne pas si les termes me manquent pour vous louer dignement, puisque cette sorte de Perfection est plus Divine que mortelle. Voilà les vérités, Madame, que j'ai apprises en divers lieux, et en diverses sortes de langues, sans avoir l'honneur d'être connu de vous ; et comme cette voix publique remplit tout, de même que l'air qui l'anime, je ne suis que l'Écho de son raisonnement.

Ce qui m'oblige de dire encore après elle, que je dois être toute ma vie,

MADAME, Votre très humble, et très obéissant serviteur,

PUGET DE LA SERRE.


NOM DES ACTEURS.

HENRI VIII, Roi d'Angleterre.

LA REINE, son Épouse, nièce de Charles Quint.

ARTHENICE, appelée Anne de Boulan, Maîtresse du Roi.

AMELITE, sa mère.

CLÉONICE, parente de la Reine.

THOMAS MORUS, Chancelier.

POLEXANDRE, Favori du Roi.

LE DUC DE SOFOC.

POLÉMON, Conseiller.

LIDAMAS, Conseiller.

CLÉANTE, Conseiller.

CLORIMÈNE, Fille unique de Thomas Morus.

LE CAPITAINE DES GARDES.

La scène se passe aux environs d'Augsbourg.


ACTE I.

SCÈNE I.
Thomas Morus, et le Duc de Sofoc.

LE DUC.

Monsieur, pourquoi résistez-vous aux volontés du Roi ?

THOMAS MORUS.

Je ne saurais être complaisant à son crime : il veut répudier la Reine sans sujet : il veut changer de Religion, pour autoriser d'un pouvoir absolu ses secondes Noces ; et je donnerai des louanges à ses pernicieux desseins ? Non, non, Monsieur, je n'ai pas assez de lâcheté, pour appuyer de mes conseils une si funeste entreprise.

LE DUC.

On ne raisonne jamais avec son Souverain.

THOMAS MORUS.

À quoi nous sert donc la Raison ?

LE DUC.

À lui obéir, quand il commande.

THOMAS MORUS.

Encore que je sois né son sujet, je ne veux pas mourir son esclave : si j'ai une vie à perdre, j'ai une âme à sauver.

LE DUC.

Ne savez-vous pas que celui qui fait les Lois, est au-dessus d'elles ?

THOMAS MORUS.

Je sais bien que les hommes qui font les lois les peuvent violer quand il leur plaît : mais celles de notre Religion Chrétienne et Catholique ne sont pas de leur institution. Dieu les a écrites de son sang et de sa main ; celle de sa Majesté n'a pas le pouvoir d'en effacer les caractères.

LE DUC.

Les Sages du siècle n'ont point d'autre modèle en toutes leurs actions que celui de leurs Princes ; ils suivent aveuglément leurs sentiments, sans murmurer, et sans se plaindre.

THOMAS MORUS.

La Sagesse du monde est une Folie devant Dieu : je ne suis point aveugle, pour suivre aveuglément les volontés du Roi : les maximes de ma conscience me seront toujours plus considérables que celles de l'État.

LE DUC.

Ce sont des discours d'un mauvais Politique.

THOMAS MORUS.

Ce sont des raisons d'un bon Chrétien.

LE DUC.

Croyez-vous résister tout seul à une Puissance absolue ?

THOMAS MORUS.

Vous imaginez-vous que tout le monde ensemble me puisse faire changer de Foi ?

LE DUC.

La Raison obéit, quand la Force commande.

THOMAS MORUS.

Le tonnerre se fait ouïr, quand la Tyrannie veut régner.

LE DUC.

La colère des Rois est aussi redoutable que la foudre du Ciel.

THOMAS MORUS.

Je ne crains ni l'une ni l'autre dans mon innocence.

LE DUC.

Êtes-vous innocent de désobéir à votre Prince ?

THOMAS MORUS.

Oui, puisque mon obéissance seule me peut rendre criminel.

LE DUC.

N'est-ce pas le devoir de votre charge d'autoriser ce que le Roi désire ?

THOMAS MORUS.

Mon serment ne m'oblige d'approuver que ce qui est juste et raisonnable.

LE DUC.

Le Roi ne vous a donc fait son Chancelier que pour lui contredire.

THOMAS MORUS.

Sa Majesté m'a mis une partie de son autorité entre les mains, pour en user comme je dois.

LE DUC.

Je n'eusse jamais cru qu'un homme de votre âge eût raisonné si mal.

THOMAS MORUS.

Je n'eusse jamais cru qu'une personne de votre condition m'eût tenu ce langage.

LE DUC.

Je vous ai dit la Vérité.

THOMAS MORUS.

Je vous ai fait connaître la Raison.

LE DUC.

La Raison a deux visages ; chacun la regarde de son côté.

THOMAS MORUS.

Je la considère toujours du côté droit.

LE DUC.

C'est votre opinion.

THOMAS MORUS.

Ce sera celle des plus sages.

LE DUC.

Chacun abonde en son sens.

THOMAS MORUS.

Le mien ne me saurait tromper dans le chemin que je tiens : bonsoir Monsieur.

LE DUC, seul.

Le Roi n'en est pas là où il pense : ce vieux Politique en s'opposant à ses desseins, en retardera le succès : mais si sa Majesté suit mon conseil, elle jettera de nouveaux fondements de son autorité sur les cendres de ce Rebelle. Elle a beau chercher son contentement ; elle ne le trouvera jamais que dans le tombeau de ce Chancelier.

SCÈNE II.
La Reine, Cléonice sa parente.

LA REINE.

Chère Cousine, as-tu jamais vu une Princesse plus malheureuse que moi ? Que me sert-il de commander à un nombre infini de sujets, si le plus misérable de tous est encore assez heureux pour me donner de l'envie ? La gloire de mon berceau, et la grandeur de ma Fortune, ne me servent qu'à mesurer la profondeur des abîmes, où je serai bientôt précipitée. Le Roi me hait avec excès, parce que je l'aime extrêmement ; et après m'avoir ôté son coeur, il l'a donné à une autre, avec cette espérance de porter bientôt la qualité de Reine. Mais quoique son mépris me poursuive jusques à la mort, ma douleur sera toujours muette ; puisque soin silence accourcira mes jours, sans troubler le repos des siens.

CLÉONICE.

Il n'y a point d'apparence, Madame, que le Roi se porte à une extrémité où il y va de son honneur, aussi bien que de votre dommage.

LA REINE.

De quoi n'est point capable un Amoureux, durant le Règne de sa Passion, quand elle est accompagnée d'une Puissance absolue ! Tu ne le connais pas : le feu qui le dévore est son seul Élément : il prévoit son malheur : il reconnait sa faute : mais son malheur lui plaît aussi bien que son crime ; et tous les deux ensemble préparent mon Tombeau.

CLÉONICE.

Voudrait-il se servir de son pouvoir absolu, pour se ruiner soi-même ?

LA REINE.

De l'humeur qu'il est, tout lui est indifférent, pourvu qu'il se contente : ses passions règnent également avec lui : si le malheur qui penche sur sa tête n'y tombe à même temps, il n'en craint plus le coup, et se moque de la menace.

CLÉONICE.

Quand il aurait le dessein de répudier Votre Majesté sa puissance ne s'étend pas jusques là : il faut de nécessité qu'il consulte l'Oracle de l'Église.

LA REINE.

Il l'a déjà fait par compliment ; mais au refus de le contenter, il se dispensera lui-même : ses volontés sont ses raisons.

CLÉONICE.

Il changera donc de Religion ?

LA REINE.

Il n'aura pas beaucoup de peine, s'il ne reconnaît maintenant autre Dieu, que l'Amour.

CLÉONICE.

Le Ciel ne laissera pas ses crimes impunis.

LA REINE.

Tu m'affliges, au lieu de me consoler, chère Cousine, en me tenant ce discours : ne sais-tu pas que dans la condition où je suis, je dois partager avec lui toutes ses peines ?

CLÉONICE.

Je sais bien, Madame, que Votre Majesté l'aime uniquement, et par devoir, et par inclination ; mais la prévoyance que j'ai de son malheur me fait parler de la sorte.

LA REINE.

Il a beau être coupable devant Dieu ; il ne le saurait être dans mon âme, puisqu'il possède mon Coeur.

CLÉONICE.

Que cette passion est louable, Madame, en Votre Majesté ! Je souhaiterais que le Roi en connût et la vérité, et le mérite.

LA REINE.

Cette connaissance me serait inutile dans l'aveuglement où il est. Arthénice le tient enchaîné avec des liens si forts, que la Mort seule les peut rompre.

CLÉONICE.

Véritablement, Madame, votre Majesté a besoin de toute sa constance, pour souffrir sans murmurer un si sensible déplaisir.

LA REINE.

Ma constance serait bien faible, si le Ciel ne l'appuyait : nous ne pouvons de nous-même que soupirer, et que nous plaindre ; c'est à lui seul à nous consoler. Mais, Seigneur, si tes décrets éternels m'ont destinée aux tourments dont mes péchés et ta justice me menacent, apprends, apprends-moi à t'aimer, afin que cet amour m'apprenne à souffrir ; en me faisant Reine de cet Empire, tu m'as donné les Roses en partage : mais je suis fort aise que mes malheurs les aient fait flétrir sur ma tête, et que les épines m'en demeurent ; puisque tu en as été couronné ; ton exemple me servira de consolation.

SCÈNE III.

LE ROI, seul.

Que je suis inquiété dans mes grandeurs ! Que je suis malheureux parmi les félicités de ma condition souveraine ! Je veux que l'éclat de ma Couronne me fasse aimer de mes sujets, craindre de mes Ennemis, et envier de tous les autres Rois de la terre : toutes ces marques de pouvoir me reprochent honteusement ma faiblesse, puisqu'un Enfant me fait la loi. Ô Destins trop absolus pour ma ruine, pourquoi permettez-vous qu'Amour allume dans mon âme un feu qui ne se peut éteindre qu'avec la dernière goutte de mon sang ? Je sais bien qu'Arthénice est née ma sujette ; mais vous lui avez donné en naissant de certains charmes qui m'ont assujetti moi-même ; de sorte qu'au lieu d'attendre un hommage de son devoir, je suis contraint de lui rendre celui de mon obéissance. Elle veut porter avec mon Épouse la qualité de Reine, comme si les Sceptres et les Couronnes se pouvaient partager : leur autorité est un sujet de jalousie, dont la faiblesse se communique aux Esprits les plus forts. Elle peut bien régner dans mon coeur, mais non pas dans mes États : le Ciel me tient enchaîné avec des liens que lui-même ne saurait rompre. Si veux-je pourtant employer les derniers efforts de mon industrie, pour soulager mon mal, si je ne puis le guérir. Damon, Cléante, qu'on fasse venir Arthénice.

Il continue à parler.

Ha ! Que le Sceptre me sied mal en présence de cette Souveraine ! Arthénice, ces soupirs vous appellent à mon secours ; je meurs de votre amour : consolez-moi d'une parole.

SCÈNE IV.
[Arthénice, Le Roi].

ARTHÉNICE.

Sire, je ne puis donner que des larmes à ces soupirs, dans la condition où je me trouve.

LE ROI.

Vos larmes me brûlent aussi bien que vos regards, comme procédant d'une même source de flamme.

ARTHÉNICE.

Si mon absence peut soulager Votre Majesté je me priverai de l'honneur de la voir.

LE ROI.

À quoi me servirait votre absence, après vous avoir vue ? La main qui m'a blessé s'éloignerait de moi ; et le trait qu'elle m'a lancé demeurerait dans mon coeur. Jugez si mon âme en serait soulagée.

ARTHÉNICE.

Le Temps, ou la Raison guériront Votre Majesté.

LE ROI.

Le Temps ne peut qu'empirer mon mal, et la Raison le doit rendre incurable.

ARTHÉNICE.

Il faut donc que Votre Majesté se guérisse elle-même.

LE ROI.

Comment puis-je me guérir, si vous êtes mon unique remède ?

ARTHÉNICE.

Si ma mort peut soulager Votre Majesté elle sera bientôt satisfaite.

LE ROI.

Je ne saurais vous perdre, et me conserver ; mais si je ne puis être l'objet de votre amour, que je sois celui de votre compassion.

ARTHÉNICE.

Si j'ai de la compassion, ce ne sera que pour moi-même.

LE ROI.

J'adore votre vertu. Mais pourrait-elle souffrir que je fusse sa Victime ?

ARTHÉNICE.

J'admire votre bonté ; mais voudrait-elle consentir au Sacrifice de mon Honneur ?

LE ROI.

Que pouvez-vous craindre ?

ARTHÉNICE.

Que dois-je espérer ?

LE ROI.

Toutes sortes de félicités en me possédant.

ARTHÉNICE.

Et puis-je posséder Votre Majesté si elle s'est donnée à un autre ?

LE ROI.

N'êtes-vous pas contente de Régner absolument ?

ARTHÉNICE.

Ce Règne ne peut être absolu, n'ayant ni Sceptre, ni Couronne.

LE ROI.

Je vous offre tous les deux.

ARTHÉNICE.

Qu'en ferai-je, sans la qualité de Reine ?

LE ROI.

Vous la serez toujours de mes volontés.

ARTHÉNICE.

Je ne désire point un bien qui soit sujet au change.

LE ROI.

Doutez-vous de ma fidélité ?

ARTHÉNICE.

Il faut bien que j'en doute, si je suis l'objet de votre inconstance.

LE ROI.

Mon Destin me donne à vous pour une Éternité.

ARTHÉNICE.

Et le mien ne me permet pas d'agréer l'honneur de ce don, si le Ciel ne l'autorise.

LE ROI.

Peut-il détruire ce qu'il a fait ?

ARTHÉNICE.

Dois-je courir aveuglément à ma perte ?

LE ROI.

Est-ce vous perdre que de vous jeter entre mes bras ?

ARTHÉNICE.

Oui, puisque ma réputation y trouverait son écueil.

LE ROI.

Je ne saurais répudier mon épouse.

ARTHÉNICE.

Je ne veux pas me couvrir d'Infamie.

LE ROI.

Il n'y a point de honte d'être maîtresse d'un Roi.

ARTHÉNICE.

Je me contente d'être sa sujette.

LE ROI.

Si vous l'êtes, que ne lui obéissez-vous ?

ARTHÉNICE.

Mon honneur ne relève pas de son Empire.

LE ROI.

Je vous demande Grâce aussi plutôt que Justice.

ARTHÉNICE.

Je n'ai point de faveur à donner de ce prix-là.

LE ROI.

Éteignez donc le feu dont vos yeux ont embrasé mon âme.

ARTHÉNICE.

Si je croyais que mes yeux fussent coupables de ce crime, je les condamnerais à pleurer éternellement.

LE ROI.

Vous êtes trop juste, pour punir leur innocence : la Nature leur a appris tout le mal qu'ils ont fait.

ARTHÉNICE.

Ils sont assez coupables, si Votre Majesté s'en plaint.

LE ROI.

Je ne me plains que de votre rigueur.

ARTHÉNICE.

Vos plaintes seront donc éternelles.

LE ROI.

Il faut avouer que votre Beauté et votre Vertu sont également admirables : mais si l'une me commande de vous aimer, l'autre me le défend : à qui dois-je obéir ?

ARTHÉNICE.

À la Raison.

LE ROI.

Je ne la connais plus.

ARTHÉNICE.

Quittez votre bandeau.

LE ROI.

Ôtez-le-moi vous-même.

ARTHÉNICE.

J'y fais ce que je puis.

LE ROI.

Votre faiblesse me plaît, et ma mienne me console.

ARTHÉNICE.

Quelle consolation peut trouver Votre Majesté dans un mal qui n'a point de remède ?

LE ROI.

Pourquoi m'ôtez-vous l'Espérance ?

ARTHÉNICE.

Comment puis-je vous l'ôter, si je ne vous l'ai jamais donnée ?

LE ROI.

Vous avez trop de raisons contre un Amant ?

ARTHÉNICE.

Et votre Majesté me pardonnera, si lui dis qu'elle a trop d'artifices contre une Fille.

LE ROI.

Je prie.

ARTHÉNICE.

Je refuse.

LE ROI.

C'est mon inquiétude.

ARTHÉNICE.

C'est mon Repos.

LE ROI.

Vous réjouissez-vous de ma douleur ?

ARTHÉNICE.

Cherchez-vous votre satisfaction dans ma perte ?

LE ROI.

Ha ! Arthénice, pourquoi me résistez-vous avec tant d'effort ?

ARTHÉNICE.

Ha ! Sire, pourquoi m'attaquez-vous avec tant de violence ?

LE ROI.

C'est mon amour qui vous poursuit.

ARTHÉNICE.

C'est mon Honneur qui se défend.

LE ROI.

Écoutez mes plaintes.

ARTHÉNICE.

Voyez mes larmes.

LE ROI.

Rendez-vous à la Raison.

ARTHÉNICE.

C'est elle seule qui vous résiste.

LE ROI.

C'est plutôt votre cruauté.

ARTHÉNICE.

Vous m'appelez cruelle, parce que je suis vertueuse.

LE ROI.

Je vous appelle insensible, parce que vous êtes inexorable.

ARTHÉNICE.

Je suis cruelle, insensible, et inexorable, puisque votre Majesté le veut : mais qu'elle considère que si je ne l'étais point, son amour se changerait bientôt en haine.

LE ROI, seul.

À quoi me puis-je résoudre dans le misérable état où je suis réduit ? Préférerai-je mon contentement à ma gloire ? Établirai-je mon repos sur les ruines de ma réputation ? Si je répudie mon Épouse, je somme mes sujets à la révolte : si je change de Religion, je crie vengeance au Ciel contre moi-même. Mais quoi ? Le feu qui me dévore est aussi redoutable que celui de ses foudres. Dans le désespoir de ma guérison, il faut de nécessité que je hasarde ma vie pour la sauver : on ne doit jamais chercher de remède aux maux qui n'en ont point.

ACTE II

SCÈNE I.
Amélite, Arthénice sa fille.

AMÉLITE.

Arthénice, que vous a dit le Roi ?

ARTHÉNICE.

Il ne m'a parlé que son Amour, Madame, et du dessein qu'il a de me choisir pour sa maîtresse. Mais je lui ai témoigné que l'étant déjà de mon Ambition, il ne me pouvait faire rien espérer qui ne fût au-dessous de ma Fortune.

AMÉLITE.

Il vous a promis sans doute de vous faire la plus grande du monde.

ARTHÉNICE.

Ses promesses ne m'ont point tenté : je méprises les grandeurs, si la Justice n'en jette les fondements. Il n'en veut qu'à mon honneur : mais je lui ferai connaître que ma Vertu sait donner des limites à une puissance absolue.

AMÉLITE.

J'approuve vos actions : je loue vos desseins ; mais il faut modérer vos rigueurs, si vous voulez qu'il y ait de l'excès en votre Fortune.

ARTHÉNICE.

La Fortune ne me saurait rien donner aujourd'hui, qu'elle ne me puisse ôter demain. Que voulez-vous que je fasse de ses faveurs, Madame, si même en les possédant je n'oserai pas dire qu'elles m'appartiennent ?

AMÉLITE.

Il se faut toujours servir en passant des biens qu'elle nous donne, puisque nous ne faisons aussi que passer. Les présents d'un Sceptre et d'une Couronne ne sont pas à refuser.

ARTHÉNICE.

C'est un petit avantage de recevoir un grand présent d'un Aveugle ; et puis, quel droit ai-je de prétendre à la Couronne ? Croyez-vous que ma Beauté passe pour titre ?

AMÉLITE.

La Beauté fait des esclaves partout ; et si le Roi est de ce nombre, il vous rendra la plus heureuse de son Royaume.

ARTHÉNICE.

Ma félicité ne consiste qu'à conserver mon Honneur : tout le reste m'est indifférent.

AMÉLITE.

Mais en conservant votre Honneur, il ne faut pas perdre l'occasion de vous agrandir.

ARTHÉNICE.

Que dois-je faire ?

AMÉLITE.

Tout ce qui vous sera possible, pour ménager discrètement le bonne volonté que le Roi témoigne avoir pour vous.

ARTHÉNICE.

Ma discrétion ne me donnera point de moyens légitimes pour y réussir.

AMÉLITE.

Votre beauté parachèvera ce que votre prudence aura commencé.

ARTHÉNICE.

Quelle confiance puis-je avoir en ma beauté, si elle prend congé de moi à toute heure ?

AMÉLITE.

Encore qu'elle vous die Adieu à tous moments, elle vous peut faire Reine avant que vous quitter.

ARTHÉNICE.

Si je ne reçois la Couronne que de ma Beauté, ce sera une Couronne de fleurs, qui se flétrira avec elle.

AMÉLITE.

Il vaut mieux commander qu'obéir.

ARTHÉNICE.

L'obéissance n'est point honteuse, quand elle est nécessaire.

AMÉLITE.

Elle est toujours insupportable à une personne de condition.

ARTHÉNICE.

J'aime mieux la souffrir par Raison, que m'en exempter par Tyrannie.

AMÉLITE.

L'occasion de Régner ne s'offre pas toujours, Arthénice.

ARTHÉNICE.

Je règne déjà sur mes passions, Madame.

AMÉLITE.

Quand vous joindriez à la Couronne de vos Vertus celle de ce Royaume, vous en seriez mieux parée : le Roi vous peut faire Reine quand il voudra.

ARTHÉNICE.

Sa puissance ne s'étend pas si loin que ses désirs ; et quand il aurait ce dessein, je n'ai pas cette pensée.

AMÉLITE.

Si après avoir répudié la Reine, il vous épouse, que sauriez-vous souhaiter ?

ARTHÉNICE.

Et si en m'épousant il ne me donne qu'une Foi violée, que ne dois-je pas craindre ?

AMÉLITE.

Il faut hasarder quelque chose pour être Reine.

ARTHÉNICE.

On ne met jamais au hasard ce qu'on ne peut perdre qu'une fois.

AMÉLITE.

Le Temps vous fera changer de langage ; allons faire une visite dans le Palais.

ARTHÉNICE.

Je vous suivrai Madame.

SCÈNE II.
Le Roi, Polexandre son Favori.

LE ROI.

Tes conseils sont ennemis de mon repos dois-je refuser à moi-même le secours de mon pouvoir absolu dans le misérable état où je me trouve ?

POLEXANDRE.

Un Roi passe pour Tyran, quand il rend ses passions aussi absolues que sa Puissance.

LE ROI.

La Tyrannie et la cruauté sont les seules armes dont je me puis servir, pour vaincre mon malheur, et soulager mes peines.

POLEXANDRE.

Quel soulagement peut trouver votre Majesté dans les ruines de son honneur ?

LE ROI.

J'abandonne mon honneur, où il va de l'intérêt de ma vie.

POLEXANDRE.

L'un et l'autre en cette rencontre courent un même péril.

LE ROI.

Que me peut-il arriver de plus insupportable que les tourments que j'endure ?

POLEXANDRE.

Les reproches d'une vie honteuse sont beaucoup plus sensibles.

LE ROI.

Ne sais-tu pas que les traits de la Calomnie tombent vainement aux pieds des Rois, tandis qu'ils portent la Couronne sur la tête.

POLEXANDRE.

Je sais bien que leurs Majestés sont tellement élevées au-dessus du commun, que les coups de la médisance ne les peuvent atteindre. Mais quelque puissantes qu'elles soient sur la terre, elles ne sauraient trouver un abri dans leurs crimes contre les foudres du Ciel.

LE ROI.

Si le Ciel punissait tous les crimes d'Amour, il aurait bientôt dépeuplé le monde par sa Justice.

POLEXANDRE.

Peut-il faire grâce à ceux qui veulent réduire en cendre ses Autels ?

LE ROI.

Si je ne les détruis, j'en serai la Victime.

POLEXANDRE.

Mais en les détruisant votre Majesté en érige un tout nouveau, et à sa confusion.

LE ROI.

Que puis-je appréhender ?

POLEXANDRE.

Toutes choses.

LE ROI.

Quels sont mes ennemis ?

POLEXANDRE.

Vos sujets.

LE ROI.

Qui tiendra leur parti ?

POLEXANDRE.

La Raison.

LE ROI.

La Raison, mes Sujets, et toutes les choses du monde, ne sauraient retarder d'un moment mes entreprises : je suis tout-puissant, quand il me plaît.

POLEXANDRE.

Arthénice est donc vaincue ?

LE ROI.

Je puis tout, Polexandre, fors que fléchir cette Inhumaine.

POLEXANDRE.

Ha ! Sire, déchirez le bandeau qui vous aveugle.

LE ROI.

Veux-tu que je m'arrache les yeux, pour recouvrer la vue ? Il faut nécessairement que je meure, ou de regret, ou d'Amour.

POLEXANDRE.

Un Roi a de puissants appas, pour tenter les plus chastes.

LE ROI.

Tu ne la connais point : son Esprit égale sa Beauté ; et pour mon malheur sa Vertu est mille fois plus adorable encore.

POLEXANDRE.

Il n'est point de Vertu à l'épreuve d'une longue persévérance. Que Votre Majesté me permette de lui parler : je la mettrai à la raison, si elle en a tant soit peu.

LE ROI.

Si tu l'attaques par raison, je ne gagnerai jamais ma cause, puisque la Justice est pour elle.

POLEXANDRE.

La Justice est aveugle, aussi bien que l'Amour ; et si sa Balance ne pèse vos intérêts votre Sceptre est plus redoutable que son Épée.

LE ROI.

Je sais bien que tu perdras ton temps : mais ton zèle soulagera mes peines.

POLEXANDRE, seul.

Que je serais heureux, si par les charmes de mes discours je pouvais calmer l'orage qui me vient accueillir ! Mais il faudrait que ma langue eût autant de vertu que le Trident de Neptune. J'entreprends d'amollir un Rocher, et d'enflammer d'Amour une âme de glace. N'est-ce pas un dessein dont la témérité prépare mon supplice ? Si faut-il franchir cette carrière : mon crédit, ou mon zèle, m'en feront éviter le péril.

SCÈNE III.

ARTHÉNICE, seule.

Que je suis malheureuse dans la condition où je me trouve ! Faut-il que le Roi m'aime avec passion, et que cet Amour me soit un sujet de haine ? Faut-il qu'il m'estime particulièrement, pour me faire mépriser de tout le monde ? Il me donne la qualité de sa Maîtresse, afin de m'ôter celle de Fille d'honneur : il adore ma beauté, pour sacrifier ma réputation. Ne dois-je pas appeler cruauté son Amour, et prendre son estime pour une marque d'infamie ? Je soupire ; mais c'est après ma perte : il fait le passionné, mais c'est de ma ruine. Je veux que ses desseins soient innocents ; les apparences en sont si criminelles, que j'en rougis de honte, comme si j'étais déjà coupable. Je n'ai que faire de son Empire : celui que j'ai acquis sur mes passions est beaucoup plus glorieux : je méprise sa Couronne : celle de ma Vertu est à l'épreuve du temps. Qu'il garde ses trésors : mon honneur me rend assez riche. Résistons, résistons donc, mon âme, tout à la fois, et contre l'Amour, et contre la Fortune : servons-nous des chaînes de l'un, pour l'attacher à la Roue de l'autre ; et triomphant de tous deux ensemble, faisons voir à toute la terre, qu'une Sujette a donné la loi à son Souverain.

SCÈNE IV.
[Polexandre, Arthénice].

POLEXANDRE.

Madame, je viens me réjouir avec vous de ce que le Roi vous a choisie pour sa Maîtresse.

ARTHÉNICE.

Monsieur, je ne prétends point cette qualité : mon Ambition a de plus justes visées.

POLEXANDRE.

Je veux croire que vous n'avez jamais désiré cet honneur, quoique vous le méritiez. Mais puisque la Fortune vous le présente, vous avez l'esprit trop bon pour le refuser.

ARTHÉNICE.

Je ne remercierai jamais la Fortune de cette sorte de présents.

POLEXANDRE.

Ne seriez-vous pas heureuse de posséder les bonnes grâces du plus grand Monarque du monde ?

ARTHÉNICE.

Mon honneur n'est point à vendre pour acheter un bien si cher.

POLEXANDRE.

Ce n'est pas intéresser votre honneur, que de le mettre à l'abri d'un Sceptre et d'une Couronne.

ARTHÉNICE.

Non, pourvu que je porte ce Sceptre à la main, et cette Couronne sur la tête.

POLEXANDRE.

Ne vous suffit-il pas de Régner ?

ARTHÉNICE.

Est-ce régner que d'être esclave ?

POLEXANDRE.

Est-ce être Esclave que de commander à un Souverain ?

ARTHÉNICE.

J'aime mieux obéir à la Raison.

POLEXANDRE.

La Raison veut aussi que vous ne refusiez pas le présent que le Roi vous fait de son coeur.

ARTHÉNICE.

Son coeur n'est plus à lui : une autre le possède.

POLEXANDRE.

Que vous importe cela, puisqu'il ne soupire que pour vous ?

ARTHÉNICE.

Mon ambition ne se repaît pas de vent.

POLEXANDRE.

Le Roi ne peut vous épouser, pour ce que la Reine vit encore.

ARTHÉNICE.

Et je ne saurais l'aimer, pour ce que mon honneur me le défend.

POLEXANDRE.

Voulez-vous qu'il perde ses États pour vous contenter ?

ARTHÉNICE.

Voulez-vous que je ruine ma réputation pour le satisfaire ?

POLEXANDRE.

Vous êtes bien délicate, de refuser un Roi pour Serviteur.

ARTHÉNICE.

Je serais bien plus folle encore, si je l'acceptais pour Maître.

POLEXANDRE.

Quel plus grand avantage sauriez-vous souhaiter ?

ARTHÉNICE.

Celui de vivre et de mourir dans la condition d'honneur que je professe.

POLEXANDRE.

La condition de sa Maîtresse est fort honorable.

ARTHÉNICE.

Celle de fille de bien l'est encore plus.

POLEXANDRE.

Si vous ne l'étiez le Roi ne vous aimerait point.

ARTHÉNICE.

J'en veux conserver aussi la qualité, pour me rendre plus digne de ses bonnes grâces.

POLEXANDRE.

Votre Beauté suffit, pour faire votre Fortune.

ARTHÉNICE.

Ma Fortune est faite, puisque je suis contente.

POLEXANDRE.

Où trouvez-vous du sentiment, hors de la condition souveraine qu'on vous présente ?

ARTHÉNICE.

Je ne veux être absolue que sur mes passions.

POLEXANDRE.

La Vertu n'est point ennemie de la Fortune.

ARTHÉNICE.

Celle qu'on me présente ne peut compatir avec mon honneur.

POLEXANDRE.

L'honneur de votre sexe n'est qu'une Chimère.

ARTHÉNICE.

La Fortune de la Cour n'est qu'un Fantôme.

POLEXANDRE.

Ce Fantôme est l'idole des coeurs ambitieux.

ARTHÉNICE.

Dites plutôt que c'est l'Autel où le plus souvent ils servent de Victimes.

POLEXANDRE.

Les Trônes ont beaucoup d'appas, et de charmes.

ARTHÉNICE.

Ils n'ont pas moins de soucis et d'épines.

POLEXANDRE.

Vous êtes d'humeur aujourd'hui à mépriser les grandeurs.

ARTHÉNICE.

Je suis toujours d'humeur à ne me laisser point tenter à leurs vaines apparences.

POLEXANDRE.

Je vous trouve bien farouche.

ARTHÉNICE.

Je vous trouve bien hardi.

POLEXANDRE.

Je ne suis hardi que pour votre intérêt.

ARTHÉNICE.

Je ne suis farouche que pour lui-même.

POLEXANDRE.

Votre Beauté se passera, Arthénice.

ARTHÉNICE.

Ma réputation durera toujours, Polexandre.

POLEXANDRE.

Une fille a beau être vertueuse ; tout le monde la fuit, quand la Pauvreté l'accompagne.

ARTHÉNICE.

Une fille a beau être riche, tout le monde la méprise, quand la Vertu l'abandonne.

POLEXANDRE.

Serez-vous toujours de cette humeur ?

ARTHÉNICE.

Me parlerez-vous toujours de la sorte ?

POLEXANDRE.

Je vous parle avec franchise.

ARTHÉNICE.

Je vous réponds avec raison.

POLEXANDRE.

Est-ce votre dernière volonté ?

ARTHÉNICE.

Je ne suis point capable d'en avoir d'autre.

POLEXANDRE.

Que deviendra le Roi ?

ARTHÉNICE.

Ce qu'il lui plaira.

POLEXANDRE.

Que voulez-vous que je lui die ?

ARTHÉNICE.

Ce que vous voudrez.

POLEXANDRE.

Que doit-il espérer de ses poursuites ?

ARTHÉNICE.

Rien.

POLEXANDRE.

Encore un mot.

ARTHÉNICE.

Adieu.

POLEXANDRE.

Adieu donc.

ACTE III

SCÈNE I.

POLEXANDRE, seul.

Ô que la conquête de cette Beauté coûtera de soupirs et de larmes ! Je prévois que le feu de ses yeux réduira en cendre cet Empire ; que ses traits blesseront à mort mille coeurs innocents ; et que ses charmes tous funestes, seront autant d'écueils à ceux qui auront le courage de résister à sa Tyrannie. Ô Ciel, juste Ciel ! Il n'appartient qu'à toi de donner de courtes limites à sa puissance, puisqu'elle menace de ruine tes Autels : allume donc tes flammes vengeresses, pour éteindre les siennes impudiques, si tu en veux éviter l'embrasement. Mais quelle réponse ferai-je au Roi ? J'appréhende son abord, et beaucoup plus ses reproches. Toutefois mon étonnement et mon silence donnant quelque sorte de complaisance à sa passion, il se satisfera lui-même, et sera ravi de savoir que mes persuasions ont été inutiles, dans un dessein où il croit réussir par la seule force de son Amour : le voici venir.

SCÈNE II.
[Le Roi, Polexandre].

LE ROI.

Et bien, Polexandre, n'est-elle pas inexorable ? Parle hardiment : mais pourquoi veux-je te faire parler, si ton silence exprime déjà tout ce que tu as à me dire ? Il ne fut jamais de rigueur pareille à la sienne : mais comme sa Vertu égale sa Cruauté ; toutes les fois que je m'en plains, mon visage rougit de honte, pour me faire porter la peine de l'Injustice que je commets. Qu'est-ce donc qu'elle t'a dit ?

POLEXANDRE.

Rien du tout ; sa Vertu m'a toujours répondu pour elle.

LE ROI.

Tu m'en apprends assez en peu de mots : la crainte me saisit : l'espérance m'abandonne : à qui dois-je avoir recours ?

POLEXANDRE.

À votre Puissance.

LE ROI.

Que puis-je dans mon aveuglement ?

POLEXANDRE.

Prendre par force ce que la raison vous refuse.

LE ROI.

L'amour m'en ôte le courage.

POLEXANDRE.

Il suffit qu'il vous en donne le désir.

LE ROI.

J'en aimerais mieux l'espérance.

POLEXANDRE.

Et votre autorité vous en peut donner la possession.

LE ROI.

Dès que l'Amour me banda les yeux, il m'arracha la Couronne de la tête ; et du même coup qu'il blessa mon coeur, il me fit tomber le Sceptre des mains. Je ne règne plus, Polexandre, Arthénice occupe ma place : je suis sujet aussi bien que toi.

POLEXANDRE.

Je veux qu'elle ait des qualités dignes d'un Empire mais : avant que votre Majesté change son Amour en Idolâtrie, qu'elle considère que c'est une Idole qui lui demande déjà en Sacrifice son Honneur, sa Femme, ses Enfants et un nombre infini de Sujets, dont la fidélité n'aura jamais d'exemple.

LE ROI.

Ha ! Polexandre, tu ne sais ce que c'est que d'aimer : je suis capable de toutes choses, fors que de Raison. Mon Empire, mon honneur, ma femme, mes enfants, et tous mes sujets ensemble, me sont un sujet de haine devant cet Objet de mon Amour.

POLEXANDRE.

Je sais bien qu'Amour est une maladie qui trouble également l'Esprit et les sens : mais à toute extrémité la jouissance en est le remède : sa conquête ne coûtera à Votre Majesté qu'un peu de patience : le temps la lui livrera entre les mains.

LE ROI.

Il se lève.

Oses-tu me prêcher la patience, me voyant tout en feu ? Je brûle, mais d'une flamme éternelle ; comme si mon corps était déjà l'Enfer dont mon âme est menacée. Soulage seulement mon mal, puisqu'il est sans remède. Que dis-tu de sa beauté ?

POLEXANDRE.

Elle est admirable.

LE ROI.

As-tu pris garde à ses yeux ?

POLEXANDRE.

Ils sont charmants.

LE ROI.

Que te semble de son teint ?

POLEXANDRE.

Il est sans pareil.

LE ROI.

Ha ! Polexandre, tu me blesses de nouveau.

POLEXANDRE.

C'est Votre Majesté qui se blesse elle-même : les traits qu'elle m'élance rejaillissent sur elle.

LE ROI.

Je ne m'en plains pas ; dis m'en davantage ; mais ne me flatte point.

POLEXANDRE.

Il faut donc que je change de discours.

LE ROI.

N'est-il pas vrai que ses regards ne sont que feu ?

POLEXANDRE.

Je l'avoue, mais son coeur n'est que de glace.

LE ROI.

Son Esprit n'eût jamais de pareil.

POLEXANDRE.

Et sa Vertu aussi n'aura jamais d'exemple.

LE ROI.

Pourquoi loues-tu si fort mon Ennemie ? Ne sais-tu pas que sa Vertu a pris les armes contre moi ; et que mon Destin a mis entre ses mains les Couronnes de la Victoire ? Mon malheur dans son excès ne peut s'égaler qu'à mon Amour : mais voici l'Objet de ma haine.

SCÈNE III.
[Le Roi], La Reine, Cléonice.

LA REINE, parlant au Roi.

Dans le bruit qui court que votre Majesté me veut répudier, je viens en apprendre le sujet de sa Bouche, pour me punir moi-même ma première, si j'ai failli.

LE ROI.

Madame, je ne me porterai jamais à cette extrémité, sans y être contraint. On peut dire ce qu'on voudra : je ne ferai que ce que je dois.

LA REINE.

Monsieur, il faut bien que je croie ce que je vois.

LE ROI.

Que voyez-vous, Madame ?

LA REINE.

Votre bandeau et vos chaînes.

LE ROI.

Je ne suis ni aveugle, ni captif.

LA REINE.

Il vous est bien mal aisé, Monsieur, de cacher votre passion, puisqu'elle tient également et votre coeur aux fers, et mon âme à la gêne.

LE ROI.

Mon Amour est trop juste pour la cacher, et son sujet trop beau, pour n'en publier pas le nom et les perfections.

LA REINE.

Votre exemple me servira toujours de raison, pour l'estimer beaucoup. Mais ne permettez pas, Monsieur, que son mérite fasse mon crime et qu'à force de l'aimer, je ne devienne à la fin le sujet de votre haine.

LE ROI.

Si sa Beauté vous donne de la jalousie, sa Vertu vous l'ôtera bientôt.

LA REINE.

Je n'envie ni l'une ni l'autre : mais j'appréhende que toutes deux ensemble ne m'ôtent le Sceptre des mains.

LE ROI.

Qui vous peut causer cette crainte ?

LA REINE.

Votre nouvelle passion.

LE ROI.

Elle est trop innocente pour vous nuire.

LA REINE.

Si elle est innocente aujourd'hui, demain elle peut être criminelle.

LE ROI.

Attendez donc jusques après-demain à m'en faire des reproches.

LA REINE.

Il n'en sera plus temps.

LE ROI.

Me voulez-vous condamner avant que d'être coupable ?

LA REINE.

Non, Monsieur, mais je vous accuse, pour vous empêcher de le devenir.

LE ROI.

Il y a un peu de tyrannie, Madame, en votre procédé.

LA REINE.

Mais il y a beaucoup d'Amour.

LE ROI.

Vivez en repos, et ne troublez pas le mien de vos soupçons imaginaires.

LA REINE.

Ne voulez-vous pas que je crie au feu, si je vous vois brûler d'une flamme qui me doit réduire en cendre ?

LE ROI.

Si vous appréhendez son ardeur, la fuite vous peut guérir de cette crainte.

LA REINE.

Mais en fuyant j'abandonne mon honneur, qui m'est plus cher que la vie.

LE ROI.

J'aurai soin de le conserver, puisqu'il fait une partie du mien : dormez en assurance de ce côté-là.

LA REINE, seule avec Cléonice.

Elle s'en va.

Chère Cousine, que peut-on ajouter à mon malheur, pour me rendre la plus misérable Princesse du Monde ? On me laisse la Vie, et l'on veut m'ôter l'Honneur. Puis-je souffrir que le Soleil m'éclaire, n'étant plus couverte que de honte et d'infamie ? Je connais trop que le Roi est résolu de me répudier : mais je voudrais bien savoir encore, si Arthénice est complice de son dessein. Il faut de nécessité que je lui parle : son visage, son action, ou ses discours me feront voir au-dehors tout ce qu'elle a dans l'âme : et en toute extrémité, je lui ferai appréhender le bien qu'elle désire.

CLÉONICE.

Madame, Votre Majesté se peut donner ce contentement : mais je ne saurais me persuader qu'une personne de cette condition ait l'audace seulement de mesurer son corps à votre ombre. Les trônes des Rois sont environnés d'éclairs, qui menacent de la foudre tous ceux qui s'en approchent.

LA REINE.

La vanité aveugle tout le monde ; mais cet aveuglement sera funeste pour elle.

SCÈNE IV.
Arthénice, Amélite.

AMÉLITE.

Ma Fille, on tient que le Roi vous veut épouser ; c'est à vous d'y penser, si vous êtes sage.

ARTHÉNICE.

Madame, je crois que la vraie sagesse consiste à n'y penser jamais ; comment puis-je épouser un homme marié ?

AMÉLITE.

Sa Majesté en cherchera les moyens : ce ne sont pas vos affaires.

ARTHÉNICE.

Elle les peut chercher pour son contentement : mais je les dois trouver pour mon intérêt.

AMÉLITE.

Que craignez-vous avec un Sceptre à la main, et une Couronne sur la tête ? Un pouvoir absolu ne trouve jamais de résistance.

ARTHÉNICE.

Si la Tyrannie me fait régner, croyez-vous que mes délices soient de la mesure de mes grandeurs ? Je veux que la Fortune du monde soir enchaînée à mes pieds ; les foudres du Ciel ne laisseront pas de gronder sur ma tête : êtes-vous jalouse de mon contentement.

AMÉLITE.

La qualité de Reine fait reposer à leur aise les plus inquiétées.

ARTHÉNICE.

L'éclat d'un Trône ne rejaillit jamais dans un coeur affligé.

AMÉLITE.

Vous ne savez pas encore, ma Fille, le plaisir qu'il y a de commander.

ARTHÉNICE.

Je ne puis pas le savoir, Madame, si je n'ai jamais appris qu'à vous obéir.

AMÉLITE.

Obéissez-moi donc, en suivant le conseil que je vous donne : il faut être Reine à quelque prix que ce soit. Vous êtes trop timide dans un dessein si glorieux. À quoi vous sert la Beauté, si le courage vous manque ?

ARTHÉNICE.

Et à quoi me sert la grandeur, si le repos me défaut ?

AMÉLITE.

Que vous faut-il pour être heureuse ?

ARTHÉNICE.

Une Fortune proportionnée à ma condition.

AMÉLITE.

Et si la Fortune même vous offre une place sur un Trône, refusez-vous cet honneur ?

ARTHÉNICE.

Oui, puisque je ne le mérite pas.

AMÉLITE.

Vous faites un mauvais jugement de celui du Roi.

ARTHÉNICE.

Le Roi ne me considère qu'au travers de son bandeau.

AMÉLITE.

Il vous estimera beaucoup, s'il partage avecque vous sa puissance absolue.

ARTHÉNICE.

J'aurais beau porter son Sceptre à la main : l'Autorité lui en demeurera toujours, pour me l'ôter à toute heure.

AMÉLITE.

Il faut penser à l'acquérir, avant qu'appréhender de le perdre.

ARTHÉNICE.

Mais la pensée en est inutile, et la crainte fort juste.

AMÉLITE.

Voulez-vous demeurer au milieu de la carrière ?

ARTHÉNICE.

Il faut bien que j'y demeure, si la Honte et le Repentir m'attendent au bout.

AMÉLITE.

Serez-vous honteuse de porter une Couronne sur la tête ? Vous repentirez-vous d'avoir vaincu sans combat vos ennemis ?

ARTHÉNICE.

Madame, je me sacrifierai pour votre contentement : puisque vous le voulez, l'obéissance que je vous dois me servira de consolation dans mon infortune.

AMÉLITE.

Voici la Reine qui vient ; je ne veux pas qu'elle me voie.

SCÈNE V.
[Arthénice], La Reine, Cléonice.

LA REINE.

Arthénice, on m'a dit que vous prétendiez à ma Couronne ; votre beauté trahira votre Ambition : l'Amour fait plus d'Esclaves que de Reines.

ARTHÉNICE.

Madame, Votre Majesté m'accuse d'un crime que mes pensées ne me reprocheront jamais : ma Beauté et mon Ambition également modérées seront toujours d'accord ensemble ; et l'Amour a beau donner des Couronnes ou des Chaînes ; je ne prétends rien de lui.

LA REINE.

Vous faites la fine ; je sais que le Roi vous a parlé fort longtemps en secret.

ARTHÉNICE.

Si le Roi m'a fait l'honneur de m'entretenir en particulier, ma vertu n'avait pas besoin de témoins ; l'autorité qu'il a, et le respect que je lui dois, m'exempteront toujours de reproche.

LA REINE.

Une Fille qui prête souvent l'oreille, donne à la fin son coeur.

ARTHÉNICE.

L'Amour a beau me parler à l'oreille ; mon coeur n'entend que le langage de la Raison.

LA REINE.

L'amour des Rois est contagieuse : si on n'aime leur personne, on aime leur grandeur ; et dans cette passion en cherchant un honneur imaginaire, on en perd un véritable.

ARTHÉNICE.

Madame, je veux croire que l'Amour du Roi peut avoir beaucoup plus de charmes que celle d'un autre : mais de l'humeur dont je suis, j'appréhende plus les efforts de son autorité, que les pas de sa grandeur.

LA REINE.

Vous devez craindre toutes choses. Ne doutez point que le Roi n'emploie tous ses artifices, pour vous décevoir. Il vous fera même une promesse de mariage si vous voulez. Mais représentez-vous qu'un Amoureux écrit tout ce qu'on veut, et que dans son aveuglement il écrit si mal, qu'après avoir recouvré la vue, il ne reconnaît plus sa lettre.

ARTHÉNICE.

Madame, dans la résolution où je suis, de conserver mon honneur avec plus de soin que ma vie, ma Mère me sert toujours de conseil, et la Vertu de guide. Les promesses de mariage ne sont plus à la mode : les petites filles s'en moquent ; les grandes s'en offensent, et les plus sages aujourd'hui méprisent l'Amour, et fuient les Amants.

LA REINE.

Je ne sais point à quoi vous êtes destinée ; mais si mon malheur et votre Fortune vous élèvent sur mon Trône, souvenez-vous que vous occupez la place d'une Reine qui en a été précipitée injustement ; et que si l'Amour vous y a fait monter avec éclat, la Justice vous en peut faire descendre avec ignominie.

ARTHÉNICE.

Madame, je prends le Ciel à témoin de l'innocence de mes désirs : l'heureuse condition où je suis, est mon Trône, mon Sceptre, et ma Couronne ; et quand la Fortune dans son aveuglement me voudrait élever sur le plus haut de sa Roue, son mouvement continuel m'en ôterait le désir : j'ai borné mon Ambition dans les félicités que je possède.

LA REINE.

Si la prudence ne marque le chemin que vous devez tenir dans la Fortune que vous courez ; votre perte est inévitable ; ne savez-vous pas que je suis votre Reine.

ARTHÉNICE.

Il faut bien que je le sache, Madame, puisque je suis votre sujette.

LA REINE.

Conservez chèrement cette qualité, si vous ne voulez perdre tout à la fois l'honneur et la vie : si je ne vous punis, le Ciel me vengera.

ARTHÉNICE.

Je n'oublierai jamais le respect que je dois à Votre Majesté.

Elle parle seule.

Que la jalousie de cette Princesse est juste ! Que son malheur est grand ! Mais que mon imprudence est extrême, de suivre pas à pas ses traces dans un chemin qui me conduit au Tombeau ; ô Dieu ! Pourquoi faut-il que la Fortune se serve des traits de mon visage, pour blesser mon coeur à mort ? Mais ne vois-je pas celui qui lui en a donné la première atteinte ?

SCÈNE VI.
[Le Roi, Arthénice].

LE ROI.

Et bien, Arthénice, n'êtes-vous pas heureuse de vous voir à la veille de vos Noces.

ARTHÉNICE.

Sire, quel bonheur puis-je trouver dans les infortunes d'autrui ? Votre Majesté me veut faire occuper la place d'une Reine vivante, dont l'Innocence me rend déjà coupable devant tous vos sujets.

LE ROI.

Ne puis-je pas la répudier, et vous épouser à l'heure même ?

ARTHÉNICE.

Je sais bien que votre majesté peut tout ce qu'il veut : mais elle ne doit rien désirer qui ne soit raisonnable.

LE ROI.

La Raison et l'Amour ne vont jamais ensemble.

ARTHÉNICE.

Quelle estime puis-je donc faire de l?affection que votre Majesté a pour moi, si l'Injustice en est le fondement ?

LE ROI.

Ne vous suffit-il pas d'être Reine ? Je vous en offre et le Sceptre, et la Couronne.

ARTHÉNICE.

Il me semble déjà que la main et la tête me tremblent également, en portant un Sceptre et une Couronne qu'on vient d'ôter à la Vertu. Ha ! Sire, permettez-moi de les lui rendre, afin que je les mérite.

LE ROI.

Votre générosité est digne d'une nouvelle Couronne : mais vous marchez trop lentement, Arthénice, aux approches du Trône que je vous ai préparé.

ARTHÉNICE.

Si votre puissance absolue ne m'y entraîne, je n'aurai jamais le courage d'y monter.

LE ROI.

Je vous y attirerai avec les mêmes chaînes dont vous m'avez assujetti : que craignez-vous ?

ARTHÉNICE.

Je crains que ma Beauté se passe, et votre amour avec elle : je crains que la Reine ne m'immole à son juste ressentiment : je crains d'allumer un feu de dissension dans votre Royaume, qui ne se puisse éteindre que dans mes cendres.

LE ROI.

Dites plutôt que vous ne voulez pas être Reine ; et je vous répondrai que je le veux absolument. Mon amour durera toujours : la Reine partira demain ; je fais tout ce qu'il me plaît dans mon Royaume.

ARTHÉNICE.

Je ne saurais adresser mes voeux qu'à votre Majesté, puis que le Ciel ne se mêle point de ma Fortune. Votre puissance l'établit : votre bonté la conservera.

LE ROI.

Mes intérêts ne diffèrent point des vôtres : mon bonheur désormais sera votre félicité.

ACTE IV

SCÈNE I.
Le Roi, Thomas Morus son Chancelier, Polexandre son favori, Lidamas, Polémon et Cléante ses Conseillers.

LE ROI, assis dans son Trône.

Je vous ai fait assembler, pour vous dire la résolution que j'ai prise de changer de Religion, en répudiant la Reine. Je ne puis vous en apprendre le sujet ; et ce sont des secrets dont l'importance vous défend la curiosité. Vous connaissez mes volontés ; faites-moi voir votre obéissance.

THOMAS MORUS.

Sire, puisque mon honneur et ma conscience ne relèvent point de votre Majesté, encore que je sois né son sujet, je prends la liberté de lui représenter qu'on ne peut approuver la résolution qu'elle a prise de changer de Religion, en répudiant la Reine son Épouse, sans violer les Lois sacrées que le Ciel et la Nature nous ont imposées dès le berceau. Si les Rois sont les images de Dieu, ces ombres ne peuvent subsister que par leurs corps. Votre Majesté veut effacer l'Original dont elle est le Portrait. Que fera-t-elle de son Empire, si elle n'a plus de sujets ? Et où trouvera-t-elle des sujets, si elle n'a plus de Religion ? Son Trône n'a point d'autre fondement que celui de ses Temples ; et de la même main qu'elle en ruinera les Autels, elle s'arrachera la Couronne de la tête. Hé quoi Sire, dix siècles auront affermi de mille années les Trônes de vos Aïeux ; et vos passions les détruiront en un moment, pour vous en laisser une repentance éternelle ? Que saurait-on ajouter à ce malheur ?

LE ROI.

Si je change aujourd'hui de Religion, la connaissance que j'ai de la Vérité, m'en donne la pensée, et m'en fait exécuter le dessein. Dans une action de cette importance, où il y va du salut de mon âme, aussi bien que de la conservation de mes États, la Prudence me sert de Conseil plutôt que l'Amour. Je fais ce que je dois : mon Autorité cède à ma Justice, et ma Puissance à la Raison.

THOMAS MORUS.

Quelle Justice et quelle Raison peut trouver Votre Majesté dans la ruine de son Honneur, et dans la perte de son Empire ? Son Esprit la déçoit, son Jugement la trahit, et sa Passion l'aveugle : sa chute ne peut être que mortelle, sa faute irréparable, et son repentir inutile.

LE ROI.

Puisque je suis un des Dieux de la terre, j'y veux régner absolument selon mon humeur, plutôt que selon vos conseils.

THOMAS MORUS.

Si les Rois sont les Dieux d'ici-bas, ils ne doivent rien faire qui leur puisse être reproché par les Hommes. Quand la Tyrannie règne avec eux, ils perdent le titre de Souverains, et se rendent sujets à tout le monde, par le pouvoir qu'eux-mêmes lui donnent de les blâmer justement.

LE ROI.

Celui qui fait les Lois, les peut changer quand il lui plaît. Doutez-vous de ma Puissance ?

THOMAS MORUS.

Non, mais j'en connais les limites.

LE ROI.

Qui peut borner mon autorité sur la terre ?

THOMAS MORUS.

Le Ciel.

LE ROI.

Le Ciel m'a donné un Sceptre aussi redoutable que ses foudres.

THOMAS MORUS.

Mais leurs flammes vengeresses réduisent en cendre la main qui le porte indignement.

LE ROI.

Quel crime ai-je commis, pour appréhender cette punition ?

THOMAS MORUS.

Votre conscience vous l'a déjà dit en secret : il n'est pas besoin que je le publie.

LE ROI.

Parlez, parlez hardiment.

THOMAS MORUS.

La force me manque plutôt que le courage, pour exprimer l'horreur d'un crime où Dieu seul est le plus offensé, et dont tous vos Sujets doivent partager la peine.

LE ROI.

Vous serez le premier puni ; comme le premier coupable. Je veux que vous voyiez mon Autorité dans son Trône à votre confusion.

THOMAS MORUS.

Je verrai plutôt vos malheurs dans leur comble à votre dommage.

LE ROI.

Je serai assez heureux, si je me vois vengé de votre Rébellion, en vous immolant à ma juste colère.

THOMAS MORUS.

Ce Sacrifice ne me sera point désagréable, puisque Dieu m'en prépare l'Autel. Je souhaiterais seulement que votre vengeance se pût désaltérer dans mon sang ; et que le feu de vos nouvelles passions s'amortît dans mes cendres, pour éviter la mort d'un nombre infini d'Innocents, qui sont à la veille de leurs funérailles. Ha ! Sire, puisque la Justice et la Clémence ont commencé de régner avec votre Majesté, faites qu'elles-mêmes couronnent son Règne. Les Rois ne vivent ici-bas que pour autrui : ce sont de nouveaux Astres que Dieu attache au Ciel de leur Trône, pour éclairer les Esprits de la lumière de leur exemple ; de même que celui du monde illumine les corps par l'éclat de ses rayons. Si votre Majesté s'éclipse de nos yeux, les ténèbres seront éternelles dans son Empire, aussi bien que dans son âme, faisant renaître le Chaos de sa confusion. Voudrait-elle couvrir de sa propre honte l'éclat de ces belles vérités qu'elle a écrites de sa main en faveur de l'Église ? Ses dernières actions démentiraient-elles ses premières pensées ? Sa bouche aura publié sa gloire, et son coeur s'en repentira ? Elle aura, dis-je, donné et ses soins et ses veilles à sa défense, et elle emploiera aujourd'hui et son Autorité et son pouvoir à la ruiner ? Ha ! Sire, que votre Majesté soit jalouse de sa propre renommée, conservant dans son éclat celle de ses Aïeux. La Piété a bâti leurs tombeaux, pour en exempter et leurs Noms et leur Mémoire ; voulez-vous que l'Hérésie érige le vôtre, et qu'elle y ensevelisse éternellement, toutes les Belles actions de votre vie. Ô Dieu de nos Autels, dont l'image est encore gravée sur la porte de nos Temples, émousse la pointe de l'épée que tu as donnée à ce grand Monarque, s'il s'en veut servir contre lui-même, en la mettant à la main contre toi. Que s'il est Aveugle, romps son bandeau avec la lumière de tes Éclairs ; et s'il est sourd, fais-lui recouvrer l'ouïe au bruit de tes Foudres : mais, Seigneur, éteins-en les flammes dans l'eau de mes pleurs ! Que s'il faut une Victime à ta Justice, en expiation de nos péchés, que je sois seul sacrifié, pour sauver tout le reste du peuple : ce sont les derniers voeux que j'adresse à ta bonté.

LE ROI.

Je n'ai pas besoin de conseil ni de prières en l'état où je suis. Ne faites des voeux que pour votre salut, puisque votre perte est infaillible. Qu'on le mène en prison : je vous condamne déjà à un éternel silence, pour avoir trop parlé.

THOMAS MORUS.

Je suis bien aise de devenir muet, après avoir dit la vérité : ce châtiment me servira de récompense.

LE ROI.

Je mettrai ce perfide à la raison, ou il lui en coûtera la vie.

POLEXANDRE.

Sire, Dieu se fait voir si clairement dans la Majesté des Rois, qu'on ne saurait douter de sa Divinité. Ils ont avec eux et des Éclairs et des Foudres, puisque leurs regards et leurs paroles leur en peuvent produire à toute heure. Que l'on considère encore leur Autorité souveraine, et leur pouvoir absolu, l'on admirera de nouveau cette puissante Divinité dont ils sont eux-mêmes les images ; et voilà, Sire, les vérités qui nous dévoilent aujourd'hui l'Esprit, qui échauffent nos volontés, et qui nous donnent les sentiments d'une obéissance aveugle, pour subir avec toute sorte de respect les lois que votre Majesté nous impose.

LIDAMAS.

Sire, il est vrai que la Religion de nos Pères, et dans laquelle nous avons été heureusement instruits et élevés, fait la plus noble partie de nous-mêmes, comme étant le fondement de notre salut, et que de nous vouloir arracher du coeur ces sentiments de Piété que nous avons pour la vénération de nos Autels et de nos Temples, c'est nous faire changer tout à coup et d'élément et de vie. Mais quand nous considérons aussi, que votre Majesté également intéressée, et à notre salut, et à notre perte, subit la première les lois qu'elle nous impose, nous devons obéir, et nous taire avec d'autant plus de raison, que son esprit éclairé d'une lumière extraordinaire, ne lui peut fournir que des pensées dignes de louange plutôt que de reproche.

POLÉMON.

Sire, lorsque Dieu a établi sur la terre le trône des Rois, il leur a donné l'autorité et la domination en partage : ce qui les rend aujourd'hui si absolus, que leurs volontés passent pour lois, leur Raison pour Justice, et leur exemple pour un précepte de Vertu ; de sorte qu'étant nés sujets de votre Majesté, ses seuls commandements doivent être nos raisons, et autant de préceptes pour nous obliger également à lui obéir avec toute sorte de respect.

CLÉANTE.

Il est vrai, Sire, que Dieu a écrit dans nos coeurs et de sa main, et de son sang les Lois de notre Religion : mais vous ayant donné aussi avec ce titre de Majesté, le Caractère de grand-Prêtre, pour nous introduire dans ses Temples, et nous interpréter ses Oracles ; la lumière qui l'environne, et l'aveuglement qui nous suit, nous obligent à subir les nouvelles lois qu'elle nous impose, sans murmurer, et sans nous plaindre.

LE ROI.

C'est de cette sorte que les fidèles Sujets doivent parler à leur Prince. Je m'estime heureux dans l'extrémité où je me vois réduit, d'avoir trouvé des jugements si solides que les vôtres pour approuver mes actions ; quoique mon Autorité absolue les exempte de reproche. Je répudie mon Épouse, après avoir changé de Religion, puisque Rome s'oppose à mes secondes noces. Ce n'est pas que ma passion m'ait instruit dans ma nouvelle créance. La vérité m'en a donné les leçons ; et il vous suffit que mon exemple vous les apprenne : vous ne sauriez faillir en m'imitant. Que si quelque nouveau Politique fait le rebelle, j'ai des prisons, des fers, et des gênes, pour le punir, et pour me venger.

SCÈNE II.
[La Reine, Cléonice].

LA REINE.

Il est temps, chère Cousine, de partir de ce monde en partant de ces lieux, puisque j'y laisse mon honneur, qui m'est beaucoup plus cher que la vie. Je me rends à cette dernière atteinte de malheur.

CLÉONICE.

Madame, la rigueur qu'exerce le Roi contre Votre Majesté publie hautement qu'elle est innocente. Quittons ces lieux sans regret, puisqu'ils ne nous ont jamais produit que des épines.

LA REINE.

J'ai beau les quitter ; j'emporte ces épines dans mon coeur : mais pour ma consolation leur piqûre est mortelle. Tournons visage du côté du Tombeau, ce funeste messager m'en représente l'Image.

SCÈNE III.
[La Reine, Le Capitaine des Gardes].

LE CAPITAINE DES GARDES.

Madame, le Roi m'a commandé de donner cette lettre à votre Majesté.

LA REINE, prenant la lettre.

Je ne sais ce qu'elle contient : la main me tremble et mon coeur en frémit. Mais que dois-je craindre, n'ayant plus rien à espérer ?

LETTRE DU ROI.

MADAME,

Il est nécessaire pour mon repos que vous vous éloigniez de moi. Votre absence est l'unique remède du mal dont je suis atteint. Tout est prêt pour votre départ. Le Navire vous attend. Le vent est favorable, et celle-ci vous fait mes adieux. Souvenez-vous que vous êtes ma Sujette, et que je suis Votre Roi.

LA REINE, relisant la lettre.

Il est nécessaire pour mon repos que vous vous éloigniez de moi. Et où irai-je, si je ne sais point d'autre chemin que celui qui me conduit à la Mort ? Tout est prêt pour votre départ. Je le sens bien : mes afflictions sont les préparatifs de mes funérailles : le Navire m'attend ; je n'ai besoin que d'une Bière : le vent est favorable : celui de mes soupirs me conduira au Port que je désire ; celle-ci vous fait mes adieux. Adieu donc, le plus cruel des hommes, et le plus aimé qui fût jamais : Souvenez-vous que vous êtes ma Sujette. Je l'ai été, il est vrai, et je la suis encore : mais c'est par amour, aussi bien que par devoir ; Et que je suis votre Roi : Vous me le faites bien connaître, vous servant de votre pouvoir absolu, pour me rendre la plus misérable Princesse du monde. Ô Dieu ! En quel état me vois-je réduite ? Un excès de cruauté m'oblige à vous demander Justice ; et à même temps un excès d'Amour me contraint d'implorer votre Bonté. Mes soupirs voudraient allumer vos foudres, pour me venger, et mes larmes les voudraient éteindre pour me satisfaire. Faut-il que je punisse la moitié de moi-même, pour mettre l'autre en repos ? Il est vrai, je souffre beaucoup : mais j'aime extrêmement, et pour un surcroît de malheur, celui qui m'arrache le coeur, le possède tout entier ; et en l'arrachant même peu à peu. Ses derniers soupirs sont tous de feu plutôt que de glace. Tellement qu'encore que la douleur emporte la victoire, il faut de nécessité que je me rende à l'Amour.

LE CAPITAINE DES GARDES.

Madame, le Roi m'a commandé de vous dire qu'il fallait partir promptement.

LA REINE.

Ma douleur me presse plus que vous. Puisqu'on m'ôte la liberté de vivre, ne me donnera-t-on pas le loisir de mourir ? Allons, chère Cousine, allons éprouver si la mer nous sera plus favorable que la terre.

LE CAPITAINE DES GARDES.

Que l'affliction de cette Princesse me touche vivement ! Mais quoi ! La prudence me doit rendre muet, aussi bien que le devoir de ma charge. Les actions des Rois sont au-dessus de la censure : ce qui leur plaît est toujours raisonnable.

SCÈNE IV.
[Thomas Morus, Clorimène].

CLORIMÈNE, Fille unique de Thomas Morus.

En quel état me vois-je réduite aujourd'hui ? Toutes mes espérances sont captives dans la même prison où mon Père est enfermé. Que s'il n'en sort jamais que par la porte du tombeau, puis-je sans me flatter voir la fin de mes maux qu'avec celle de ma vie ? Il faut que je me donne cette faible consolation, de lui représenter la vérité de mes misères, pour le toucher de pitié, puisqu'il est insensible à l'amour ; mais il paraît à la grille de la prison ; si je ne me trompe c'est lui-même.

THOMAS MORUS.

Qui vous amène ici ma Fille ? Êtes-vous venue pour me consoler ? Je n'ai pas besoin cette sorte de remède.

CLORIMÈNE.

Monsieur, je viens pour m'acquitter de ce que je vous dois, et pour vous témoigner la part que je prends à votre infortune.

THOMAS MORUS.

Croyez-vous que je sois malheureux ?

CLORIMÈNE.

Votre prison est trop funeste, pour me persuader autre chose.

THOMAS MORUS.

N'avez-vous jamais vu des Innocents captifs ?

CLORIMÈNE.

Je ne doute point de votre innocence, mais votre captivité m'afflige.

THOMAS MORUS.

Pourquoi vous affligez-vous de mon bonheur ? Ma prison est digne d'envie.

CLORIMÈNE.

Si faut-il en sortir, Monsieur, à quelque prix que ce soit. Le Roi y consent : vos amis le désirent, et votre pauvre Fille que voici abandonnée de tout le monde, vous en supplie très humblement ; mais d'une prière toute de soupirs et de larmes.

THOMAS MORUS.

Que je sorte de prison, dites-vous ma fille, à quelque prix que ce soit ! Le Roi a beau le permettre : ma conscience me le défend : si mes amis le désirent, mon devoir ne veut pas que je l'espère. Enfin vous m'en priez, mais Dieu me commande de rejeter vos prières, et d'être sourd à vos plaintes, aussi bien qu'aveugle à vos larmes.

CLORIMÈNE.

Monsieur, si vous considérez le déplorable état où votre infortune m'a déjà réduite, vous aurez plus de pitié que de raison.

THOMAS MORUS.

La Vertu n'est jamais malheureuse : que craignez-vous avec elle ?

CLORIMÈNE.

J'appréhende de vous perdre.

THOMAS MORUS.

Dans le port où je suis, il n'y a point de péril de naufrage.

CLORIMÈNE.

Si prévois-je pourtant que la Mort sera votre écueil.

THOMAS MORUS.

Cette prévoyance me menace d'un bonheur, qui me fait soupirer d'impatience en son attente.

CLORIMÈNE.

Mais vous ne considérez pas, Monsieur, qu'en mourant vous m'entraînez dans la sépulture.

THOMAS MORUS.

Ne seriez-vous pas heureuse de mourir pour la gloire du Ciel, avec celui qui vous a fait naître ?

CLORIMÈNE.

Il y a plus d'infamie que de gloire à mourir de la main d'un Bourreau.

THOMAS MORUS.

Mon Sauveur m'en a ôté la honte ; je n'en aurai que de l'honneur.

CLORIMÈNE.

Mais pourquoi voulez-vous conjurer avec votre ruine celle de tout ce que vous aimez au monde ? Sauvez votre Fille comme Père, puisque la Nature et la Raison vous y obligent également.

THOMAS MORUS.

Je ne veux songer qu'à sauver mon âme : Dieu aura soin de vous.

CLORIMÈNE.

Où est cette grande amour que vous m'avez toujours témoignée ? Me voulez-vous laisser pour héritage les malheurs et les misères qui vous suivront dans le Tombeau.

THOMAS MORUS.

Je vous aime plus que jamais ; et pour une nouvelle preuve de mon amour, je vous laisse l'exemple de ma constance, mourant fidèle à Dieu : c'est le plus riche Trésor que je vous puis donner.

CLORIMÈNE.

Ha ! Mon père, que voulez-vous que je devienne ?

THOMAS MORUS.

Ha ! Ma Fille, que voulez-vous que je fasse ?

CLORIMÈNE.

Laissez-vous toucher à l'excès de mes infortunes.

THOMAS MORUS.

Ouvrez les yeux à l'éclat de mes félicités.

CLORIMÈNE.

Je ne saurais les ouvrir qu'à mes larmes.

THOMAS MORUS.

Pleurez donc de la joie de mon trépas.

CLORIMÈNE.

J'en pleurerai de regret ; mais avec des larmes de sang, pour célébrer plus dignement vos funérailles.

THOMAS MORUS.

Êtes-vous jalouse de ma gloire ?

CLORIMÈNE.

Êtes-vous ennemi de mon bonheur ?

THOMAS MORUS.

Quel bonheur espérez-vous ici-bas, où tous les biens sont faux, et les maux véritables ?

CLORIMÈNE.

Quel avantage attendez-vous de votre mort, si la honte et l'infamie vous en préparent le supplice ?

THOMAS MORUS.

Il faut vouloir ce que Dieu veut.

CLORIMÈNE.

Que ne veut-il que je meure ?

THOMAS MORUS.

Il n'est pas temps.

CLORIMÈNE.

Les malheureux sont toujours prêts.

THOMAS MORUS.

Vous n'êtes pas de ce nombre.

CLORIMÈNE.

Si je n'en suis pas aujourd'hui, vous m'en ferez demain.

THOMAS MORUS.

Et après-demain aussi Dieu peut sonner votre retraite.

CLORIMÈNE.

C'est vous-même qui la faites sonner, puisque vous vous en allez.

THOMAS MORUS.

Le Ciel m'appelle.

CLORIMÈNE.

Le monde me chasse.

THOMAS MORUS.

Prenez patience.

CLORIMÈNE.

Vous me l'ôtez.

THOMAS MORUS.

Je souffre constamment notre séparation.

CLORIMÈNE.

Dieu vous en donne la force, et la Nature m'en ôte le corvage.

THOMAS MORUS.

Consolez-vous, ma Fille.

CLORIMÈNE.

Ne m'affligez plus, mon Père.

THOMAS MORUS.

Comment vous puis-je affliger dans l'heureuse condition où je suis.

CLORIMÈNE.

Et comment me puis-je consoler dans le misérable état où je me trouve ?

THOMAS MORUS.

Dieu ne vous abandonnera jamais ; que pouvez-vous craindre ?

CLORIMÈNE.

Et si vous m'abandonnez vous-même, que dois-je espérer ?

THOMAS MORUS.

Je vous serez plus utile au Ciel qu'en la terre : pourquoi ne voulez-vous pas que je m'en aille ?

CLORIMÈNE.

Vous m'êtes nécessaire en tous lieux ; pourquoi me voulez-vous quitter ?

THOMAS MORUS.

J'y suis forcé, ma Fille, adieu, vivez heureuse, puisque je meurs content.

CLORIMÈNE.

Que je vive heureuse dans la presse de vos malheurs ! Que je vive heureuse à la veille de vos funérailles ! Non, non, cher Père, puisque mes veines ne sont remplies que de votre sang ; je le répandrai glorieusement, afin que les ruisseaux se joignent à leur source.

ACTE V

SCÈNE I.
Le Roi, La Reine, [Le Duc de Sofoc].

LE ROI.

Madame, vous voilà Reine sans dispute. La Justice vous a donné sa voix aussi bien que l'amour, et vous entendriez déjà les cris d'allégresse de tous nos Sujets ensemble, si par un excès de joie, elle-même ne les rend muets. Ne croyez pas que votre Beauté soit le seul objet de mon Amour : votre Vertu en a fait les plus fortes chaînes : ce qui vous doit persuader que le temps ni la mort ne les rompront jamais.

ARTHÉNICE.

Monsieur, votre bonté me comble aujourd'hui de tant de faveurs, et de tant de gloire, que la voix me défaut pour lui témoigner le juste ressentiment qui m'en demeure. J'étais si petite, et elle m'a fait si grande, que je me méconnaîtrais moi-même, si je ne portais toujours avec la qualité de Reine celle de votre Sujette. Ma Fortune était si basse, et vous l'avez si haut élevée ; que son éclat m'éblouirait, si je ne descendais souvent de mon Trône dans mon imagination et dans ma pensée, pour me jeter à vos pieds, en reconnaissance de tant de grâces.

LE ROI.

Je veux établir ma puissance sur les ruines de mes sujets révoltés. Toutefois il est temps, Madame, que j'ôte le Sceptre à la Justice, pour le donner à l'Amour, puisqu'il commence aujourd'hui son Règne. Vos douceurs désarment ma colère, et vos grâces se communiquent aux plus criminels. Goûtons en paix toutes ses délices ; et allumant mille feux de joie de ceux de notre Amour, embrasons tous nos sujets de cette divine flamme, pour en attendre les tributs et les hommages qu'ils nous doivent.

ARTHÉNICE.

Sire, je m'en vais préparer les honneurs dont Votre Majesté me veut combler aujourd'hui : c'est un bien qui surpasse mon attente.

LE ROI.

Mais si faut-il arracher le dernier souci de ma Couronne, et mettre à la raison ce Chancelier. Monsieur le Duc, allez apprendre sa dernière résolution.

LE DUC.

Sire, Votre Majesté verra bientôt les effets de mon obéissance.

SCÈNE II.
[Clorimène, Le Roi].

CLORIMÈNE, à genoux devant le Roi.

Sire, voici une pauvre Fille qui n'étant plus connue que par ses malheurs, supplie très humblement Votre Majesté d'en terminer le cours en donnant la vie à son Père.

LE ROI.

Vous demandez la grâce d'un Criminel qui cherche sa gloire dans son crime, et qui tiendrait son repentir pour un supplice.

CLORIMÈNE.

Sire, votre bonté, ses services, et mes misères sont autant de raisons qui sollicitent Votre Majesté de le sauver quoiqu'il soit résolu à se perdre.

LE ROI.

Qu'il vive et qu'il obéisse.

CLORIMÈNE.

Puisque sa désobéissance ne saurait retarder d'un seul moment les contentements de Votre Majesté permettez-lui de vivre dans la foi qu'il a toujours professée. Si sa Religion fait son crime, où trouverez-vous des Innocents ?

LE ROI.

Je ne veux point qu'un Sujet me fasse la loi : il doit se résoudre promptement ou à la mort, ou à l'obéissance.

CLORIMÈNE.

Ha ! Que cet Arrêt me semble cruel, Votre Majesté n'en condamne qu'un à la mort, et il en fera mourir deux ? Comment peut-on sauver la Fille, si l'on veut perdre le Père ?

LE ROI.

C'est lui-même qui court à sa perte ; ses discours et ses actions sont ses témoins et ses Juges.

CLORIMÈNE.

Ha Sire ! Considérez sa vieillesse : n'oubliez pas sa fidélité, et jetez les yeux sur mon malheur, comme un objet de pitié, plutôt que de Justice. Je veux croire avec Votre Majesté que mon Père est coupable : mais c'est d'un crime dont le temps seul le peut faire repentir, puisque votre exemple lui servira de leçon pour l'instruire.

LE ROI.

Il suffit qu'il connaisse mes volontés, pour confesser sa faute : un Sujet rebelle est digne de mort : qu'on ne m'en parle plus : j'aurai soin de votre Fortune.

Il s'en va.

CLORIMÈNE, seule.

Quelle Fortune dois-je espérer dans le comble de mes misères ? Croit-il que j'ai le coeur si lâche, de mander ses faveurs après m'avoir refusé la grâce de mon Père.

Elle s'en va.

Non, non, je lui témoignerai que je sais mourir généreusement, quand il n'est plus temps de vivre.

SCÈNE III.
[Le Duc de Sofoc, Thomas Morus].

LE DUC.

Geôlier, fais-moi parler au Chancelier ; je viens de la part du Roi. Je plains le malheur de ce Vieillard : mais quoiqu'il soit digne d'envie, je ne suivrai jamais son exemple.

Il continue à parler, en voyant Thomas Morus au travers de la grille de sa prison.

Monsieur, le Roi m'a commandé de venir apprendre de votre bouche votre dernière volonté, touchant l'Édit qu'il a fait, que tous ses Sujets eussent à changer de Religion, sur peine de la vie.

THOMAS MORUS.

Monsieur, après avoir fait connaître au Roi ma dernière résolution sur ce sujet, je n'ai plus rien à dire.

LE DUC.

Sa Majesté vous a voulu laisser le temps de considérer votre faute, pour en donner la grâce à votre repentir.

THOMAS MORUS.

Mon innocence n'a pas besoin de grâce ; je ne saurais me repentir d'avoir bien fait.

LE DUC.

N'êtes-vous pas coupable du crime de lèse-Majesté, en désobéissant à votre Prince.

THOMAS MORUS.

Je ne suis son sujet que jusques au pied de l'Autel.

LE DUC.

Les règles de sa Puissance ne souffrent point d'exception.

THOMAS MORUS.

Les lois de la Religion ne peuvent jamais être violées.

LE DUC.

Les exemples des Rois sont des excuses légitimes.

THOMAS MORUS.

Je ne faudrai jamais par exemple.

LE DUC.

Qu'espérez-vous de votre opiniâtreté ?

THOMAS MORUS.

La gloire de mourir généreusement en faveur de ma conscience.

LE DUC.

La mort d'un Sujet rebelle est accompagnée d'infamie.

THOMAS MORUS.

Ma Rébellion est digne de louange, plutôt que de reproche ; je ne combats que pour la Foi.

LE DUC.

Mais vous ne jugez pas qu'en ce combat votre défaite est infaillible.

THOMAS MORUS.

Et vous ne considérez point qu'étant vaincu de la sorte, je triomphe glorieusement.

LE DUC.

Ce sont des maximes de Cloître ; les sages Politiques en usent autrement.

THOMAS MORUS.

Le Ciel est mon école plutôt que la terre ; je ne changerai jamais de leçon.

LE DUC.

Il ne s'agit en cette affaire que de vos intérêts ; vous y devez songer, puisqu'il y va de votre vie.

THOMAS MORUS.

Le dommage est bien petit dans l'âge où je suis ? Si j'ai à craindre quelque chose, ce sont les jugements de Dieu, plutôt que ceux des hommes.

LE DUC.

La Nature nous a donné des sentiments d'amour pour nous-mêmes, que la Raison ne saurait détruire.

THOMAS MORUS.

Vous voyez aussi que je m'aime extrêmement, puisque j'abandonne mon corps pour le salut de mon âme.

LE DUC.

Que pensez-vous faire Monsieur ?

THOMAS MORUS.

Mon devoir.

LE DUC.

Quel chemin tenez-vous ?

THOMAS MORUS.

Le plus sûr.

LE DUC.

À quoi êtes-vous résolu ?

THOMAS MORUS.

À ce que Dieu voudra.

LE DUC.

Je plains votre malheur.

THOMAS MORUS.

Et moi votre aveuglement ; Adieu Monsieur.

Il ferme la grille de sa prison.

LE DUC.

Je n'ai jamais vu une constance pareille à celle-là. Ô que son crime fera de coupables, si sa langue ne dément son coeur !

SCÈNE IV.
[Le Roi, Le Duc de Sofoc].

LE ROI.

Et bien, Monsieur le Duc, le Chancelier me veut-il obéir ?

LE DUC.

Sire, il emportera son crime dans le Tombeau.

LE ROI.

Mais que vous a-t-il dit pour dernière réponse ?

LE DUC.

Qu'il faisait son devoir, qu'il tenait le chemin le plus sûr, qu'il était résolu à ce que Dieu voudrait, et qu'il plaignait mon aveuglement ; puis me disant Adieu, en tirant sur moi le rideau de la grille, il m'a fait connaître qu'il changerait de vie plutôt que de discours.

LE ROI.

J'en veux faire l'épreuve pour ma satisfaction, et apprendre de sa bouche ses derniers sentiments. J'ai commandé qu'on le fit venir : il ressentira bientôt ma Justice, s'il méprise ma Bonté. Le voici.

LE ROI, [s'adressant à Thomas Morus].

Je vous ai envoyé quérir, pour vous représenter le crime de votre Rébellion, en désobéissant à votre Prince ; et vous dire à même temps que la mémoire des longs services que vous m'avez rendus, m'est encore si considérable, qu'elle me fera oublier votre faute, si vous êtes disposé seulement à vous en repentir.

SCÈNE V.
[Thomas Morus, Le Roi].

THOMAS MORUS.

Sire, si c'est un crime d'emporter dans le Tombeau la qualité de Chrétien et de Catholique, la peine que votre Majesté m'en imposera, me sera toujours plus agréable que la grâce qu'elle m'en pourrait donner, étant disposé à la Mort, plutôt qu'à la repentance.

LE ROI.

Que n'êtes-vous sensible à l'affection qui me reste encore pour votre Fortune ! Si vous voulez m'obéir, je vous rendrai le plus riche et le plus grand de mon Royaume.

THOMAS MORUS.

Mon obéissance n'est point à prix, où il va de l'intérêt de mon salut.

LE ROI.

Pourquoi me voulez-vous forcer à vous perdre, dans la passion que j'ai de vous conserver ? Je vous offre la moitié de mon Empire.

THOMAS MORUS.

Quand votre Majesté m'offrirait tout le Monde ensemble, que ferais-je de ce présent ? Je n'ai jamais mesuré la grandeur de la terre que par l'espace de mon Tombeau, puisque tout le reste m'est inutile. Celui qui vous a mis la Couronne sue la tête, et le Sceptre à la main, doit être obéi le premier. Il m'a fait naître votre sujet ; mais je suis sa créature.

LE ROI.

Je m'imagine bien qu'à l'âge où vous êtes les faveurs de la Fortune ne vous peuvent tenter : mais songez un peu que vous abandonnez une Fille dont les intérêts vous doivent être en très forte considération.

THOMAS MORUS.

Ma Fille se consolera de ma perte, puisque Dieu la permet, et pour sa gloire, et pour mon salut. Elle sera toujours assez riche ; quand elle sera vertueuse : je ne lui souhaite point d'autre bien.

LE ROI.

Puisque ma Clémence ne vous peut toucher, je vous abandonne aux rigueurs de ma Justice.

THOMAS MORUS.

Je m'y suis abandonné moi-même le premier.

LE ROI.

Qu'on m'apporte les têtes de ses compagnons pour lui faire voir comme je traite ses semblables.

THOMAS MORUS.

Ha ! Sire, que vous êtes cruel à vous-même, de faire la guerre aux Innocents !

LE ROI.

Vous n'avez vu ma cruauté qu'en peinture : en voici le relief ; et ce bassin vide attend votre tête pour en être rempli.

THOMAS MORUS.

Ô précieuses reliques des corps martyrisés, et pour mon Sauveur, et pour mon Maître ! Je vous adore aujourd'hui, comme des objets d'une gloire éternelle ; puisqu'en tombant à terre, vous en avez acquis les Couronnes dans le Ciel. Ces funestes Bassins, où l'on vous expose en monstre, sont les premiers Autels qu'on vous a érigés sans y penser, et où j'apporte aussi mes premières offrandes. Et vous grand Roi, mais grand en malheur, puisque le Ciel vous abandonne ; croyez-vous que ces têtes coupées laissent la vôtre en repos ? Leurs langues, quoique muettes, crient vengeance de vos impiétés ; et si vous n'entendez pas leurs cris, votre surdité est le premier châtiment de votre crime. J'appréhende que le jour de vos noces ne soit celui de vos funérailles. Ne voyez-vous pas déjà cette main vengeresse, qui paraît sur votre tête, pour écrire votre arrêt de mort ? Elle n'attend que mon sang innocent, pour lui servir de matière ! Mais quoi ? L'Amour vous a bandé les yeux ; l'Impiété vous a bouché les oreilles ; et le Ciel maintenant endurcit votre coeur, par le mépris que vous faites de ses grâces. Finissez, finissez donc promptement votre Règne, à la honte de votre siècle, à la ruine de vos sujets, et à votre propre confusion, puisque les larmes et les cris, la Raison et la Pitié sont également inutiles.

LE ROI.

Le désespoir de votre salut vous donne la liberté de vous plaindre.

THOMAS MORUS.

Je ne me plains pas dans mon innocence, des supplices où vous m'avez déjà condamné : je voudrais seulement que mon corps pût servir de but à tous les traits de votre colère.

LE ROI.

Les Innocents, ni les Coupables ne doivent point appréhender ma colère : il me suffit pour leur récompense, ou pour leur châtiment, que je laisse régner ma Justice.

THOMAS MORUS.

Dans votre aveuglement il semble que votre Majesté n'ait jamais porté que le Bandeau de la Justice, puisque ses passions en tiennent la Balance, et les Bourreaux l'Épée, pour assouvir ses cruautés.

LE ROI.

Il est temps que je vous les fasse ressentir, après vous les avoir fait connaître : préparez-vous à la Mort.

THOMAS MORUS.

J'y suis bien préparé, y étant résolu. Je voudrais que votre Majesté me fît arracher les yeux, et qu'elle recouvrât la vue : je voudrais que ma tête fût déjà à ses pieds, et le sienne à l'abri du coup dont elle est menacée : je ne saurais me plaindre de votre rigueur, puisqu'elle fait tant de Martyrs.

LE ROI.

Je me doute bien que vous ne serez pas le dernier ; et que l'exemple de votre rébellion, en produira beaucoup d'autres. Mais je ne manque pas aussi de Bourreaux.

THOMAS MORUS.

Vous ne tenez pas en compte ceux que votre Conscience a déjà fait naître dans votre sein, pour tenir votre âme à la gêne : les uns me vengeront de la cruauté des autres. Je mourrai Sire, et cela me sera commun avec votre Majesté. Mais si le temps qui en marquera la différence, nous en fait partager la douleur ; j'en aurai toujours la gloire.

LE ROI.

Qu'on le mène au supplice : ses discours trop hardis sont de nouveaux crimes, qui forcent ma Justice à le faire punir promptement.

THOMAS MORUS.

La mort ne me saurait surprendre, puisque je l'attends à tous moments.

Il s'en va.

LE ROI.

L'exemple de sa punition étonnera les méchants, et retiendra les bons dans leur devoir. Il faut que je me fasse craindre, si je ne puis me faire aimer.

Il s'en va.

SCÈNE VI.

ARTHÉNICE, Reine.

Que les félicités du monde s'enfuient avec une grande violence ! À peine ai-je vu naître mon bonheur et ma gloire, qu'ils ont disparu dans un moment ; et ne m'ont rien laissé qu'un fâcheux souvenir de leur courte durée. Hier l'allégresse n'avait des cris que pour célébrer la Fête de mes Noces ; et aujourd'hui le peuple n'a de voix que pour m'annoncer mes infortunes. Il me semble déjà que le Roi même laissant amortir le feu que mes yeux avaient allumé dans son âme, attise peu à peu celui de sa colère, pour me rendre l'objet de sa vengeance, dès le moment que je ne serai plus celui de son amour. Ha ! Que les Couronnes seraient à bon marché, si tout le monde ressentait comme moi, les épines dont elles sont faites ! Tous ceux qui les regardent les souhaitent, comme éblouis de l'éclat qui les environne ; et tous ceux qui les portent les méprises, comme affaissés d'un fardeau si pesant. Mais quoi ? On doit souffrir avec patience les maux qu'on ne peut éviter. Si ma Vertu me rend misérable, me plaindrai-je de mon malheur ? Il faut que je suive mon Destin, de peur qu'il ne m'entraîne : je serai toujours assez satisfaite de perdre la vie, après avoir sauvé mon honneur.

Elle s'en va.

SCÈNE VII.
[Le Roi, Le Capitaine des gardes].

LE ROI.

Je voudrais bien savoir si cet Ennemi de mon État, et de mon repos, n'a point changé en mourant de langage.

Le capitaine des gardes.

Le Roi continue à parler en le voyant.

L'exécution en est-elle faite ?

LE CAPITAINE DES GARDES.

Sire, il est mort : les uns trop hardis louaient sa probité : les autres plus pitoyables plaignaient son malheur : mais tous ensemble ont admiré sa constance.

LE ROI.

Sa Probité était feinte, son malheur véritable, et sa Constance nécessaire : qu'on ne me parle plus de lui : je veux ensevelir et son nom et sa mémoire dans son Tombeau.

SCÈNE VIII.
[Clorimène, Le Roi].

CLORIMÈNE, en deuil parlant au Roi.

Je viens maintenant demander Justice contre moi-même du mépris que je fais de vos Édits, étant résolue à mourir dans la Religion Chrétienne et Catholique de mes Pères. Désaltérez votre colère dans mon sang, voici une nouvelle Victime.

LE ROI.

Votre jeunesse vous dispense de la rigueur de mes Édits, mais non pas du respect que vous me devez.

CLORIMÈNE.

On doit du respect aux Rois, et non pas aux Persécuteurs de ceux qui observent la loi de leur Créateur, et de leur Souverain Maître. En l'état où je suis, je désire votre rigueur, et méprise votre clémence.

LE ROI.

Il y a des châtiments proportionnés à votre âge : puisque vous ne savez pas vous taire, on vous apprendra à parler.

CLORIMÈNE.

Quand je serais muette, Dieu dénouerait ma langue, pour publier le tort que vous vous faites, en faisant mourir vos plus fidèles Sujets. Vos nouvelles amours, qui vous ont fait répudier la Reine, ont été le seul motif qui vous a porté à vous séparer de la vraie Religion, à la vue du Ciel et de la Terre. Mais l'un a des foudres pour se venger, et l'autre des abîmes, pour engloutir ceux qui la font rougir de honte, en rougissant du sang des Innocents.

LE ROI.

Qu'on m'ôte cette Importune, dont la Piété naturelle excuse l'impudence.

CLORIMÈNE.

Je ne doute point Sire, que ma présence ne vous soit importune, parce que vous voyez sur mon visage, l'image de celui que vous venez d'immoler à vos passions. Mais quand mon obéissance me fera retirer d'auprès de vous, l'Ombre de mon père vous suivra partout, pour vous mette incessamment devant les yeux, et son innocence, et votre crime.

LE ROI.

Son Innocence ; votre Père était coupable.

CLORIMÈNE.

De quoi l'accusait-on ?

LE ROI.

De m'avoir désobéi.

CLORIMÈNE.

Il en méritait récompense, plutôt que châtiment.

LE ROI.

On ne récompense jamais les Rebelles.

CLORIMÈNE.

Il ne l'était que pour votre gloire, et pour son Salut.

LE ROI.

Dites plutôt qu'il l'a été, et pour votre dommage, et pour sa perte.

CLORIMÈNE.

Je sais bien que vous l'avez fait périr ; mais son trépas est digne d'envie, plutôt que de reproche.

LE ROI.

On lui reprochera toujours d'avoir résisté à mes volontés.

CLORIMÈNE.

Sa résistance fait toute sa gloire : que ne lui commandiez-vous des choses raisonnables, si vous vouliez être obéi ?

LE ROI.

Un Roi commande ce qu'il veut.

CLORIMÈNE.

Un homme de bien fait ce qu'il doit.

LE ROI.

Est-ce le devoir d'un sujet, de s'opposer aux desseins de son Prince ?

CLORIMÈNE.

Est-ce le devoir d'un Roi, d'imposer des Lois pleines d'Impiété, et de Sacrilège ?

LE ROI.

J'ai fait ce qui m'a plu.

CLORIMÈNE.

Et lui ce qui était juste.

LE ROI.

Il me suffit de lui avoir fait porter la peine de sa désobéissance.

CLORIMÈNE.

Mais vous ne considérez pas que ses maux sont passés, et que les vôtres sont à venir. Vous avez beau vous baigner de joie, et dans son sang, et dans mes larmes ; vous en répandrez bientôt d'inutiles, qui nous vengeront tous deux à la fois.

LE ROI.

Qui vous fait parler de cette sorte ?

CLORIMÈNE.

Ma douleur.

LE ROI.

Qui vous rend si hardie ?

CLORIMÈNE.

Mon désespoir.

LE ROI.

Ne me connaissez-vous plus ?

CLORIMÈNE.

Non, vos crimes vous rendent méconnaissable.

LE ROI.

Je vous ferai connaître ma puissance.

CLORIMÈNE.

Et que puis-je craindre en l'état où vous m'avez réduite ? L'exil, la prison, la gêne, et la mort sont les objets de mes désirs, aussi bien que de votre tyrannie : achevez, achevez le Sacrifice que votre Cruauté a commencé. Vous avez immolé le Père ; n'épargnez pas la Fille : vous n'en voulez qu'aux Innocents ; je vous offre ma vie pour vous satisfaire.

LE ROI.

Je suis assez satisfait ; il faut lui laisser la liberté de se plaindre.

CLORIMÈNE.

Je me plaindrai aussi continuellement ; et si mes plaintes sont éternelles, vos tourments ne finiront jamais.

Mais vous, adorable Victime, unique objet de mon Amour, qui voyez maintenant du Port où vous êtes, la tourmente où je me trouve ; joignez vos prières à mes voeux, pour célébrer promptement vos funérailles de mes derniers soupirs. Ha ! Mon cher Père, vos services méritaient ici-bas une autre récompense ; mais comme le monde et la Fortune ne vous pouvaient donner que des Couronnes de leur façon, dont la matière se réduit en cendre avec les têtes qui les portent, le Ciel vous en réservait une autre qui fût à l'épreuve du Temps. Vivez, vivez donc heureux, après tant de malheurs, dont je suis maintenant une nouvelle source : que si le bruit de mes regrets trouble votre repos, souvenez-vous que le mien git dans votre sépulture. Mon coeur, qui fait encore une partie du vôtre, soupire toujours après vous, se voyant séparé de lui-même ; et mes yeux vous cherchant partout ; et ne pouvant vous trouver que dans la Sépulture, y veulent répandre aujourd'hui toutes leurs larmes, et y laisser leurs derniers regards, avec cette misérable vie qui m'y traîne ! Mes ennuis dans leur excès, me consolent : ma douleur dans son extrémité me réjouit, puisqu'elle me fait voir au travers de mes larmes, le bout de ma pénible carrière. Ô que la Mort est douce à celui qui l'attend !

 


EXTRAIT DU PRIVILÈGE DU ROY.

Par la grâce et Privilège du Roi donné à Paris le dernier juin 1642 ; Signé CEBERT, il est permis au sieur DE LA SERRE d'imprimer un Livre de son invention, intitulé le Sac de Carthage, Tragédie en Prose. Et défenses sont faites à quelques personnes que ce soit de l'imprimer ni faire imprimer, sur peine de mil livres d'amende, et de tous dépens, dommages et intérêts, comme il est plus amplement porté par icelui Privilège.

Le dit Sr de la Serre a cédé, quitté et transporté son Privilège à Jacques Villery Libraire Juré a Paris, et à Gervais Alliot, ainsi qu'il est porté par le contrat passé entr'eux.

Achevé d'imprimer pour la première fois le huitième jour d'août 1642.

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