ESTHER

TRAGDIE tire de l'criture sainte.

M. DC. LXXXIX. AVEC PRIVILGE DU ROI.

[par Jean Racine]

Paris, Chez Denys Thierry, rue Saint Jacques, devant la rue du Pltre, la ville de Paris

Version du texte du 04/04/2015 15:13:27.


Prface

La clbre maison de Saint-Cyr ayant t principalement tablie pour lever dans la pit un fort grand nombre de jeunes demoiselles rassembles de tous les endroits du royaume, on n'y a rien oubli de tout ce qui pouvait contribuer les rendre capables de servir Dieu dans les diffrents tats o il lui plaira de les appeler. Mais en leur montrant les choses essentielles et ncessaires, on ne nglige pas de leur apprendre celles qui peuvent servir leur polir l'esprit et leur former le jugement. On a imagin pour cela plusieurs moyens qui, sans les dtourner de leur travail et de leurs exercices ordinaires, les instruisent en les divertissant ; on leur met, pour ainsi dire, profit leurs heures de rcration. On leur fait faire entre elles, sur leurs principaux devoirs, des conversations ingnieuses qu'on leur a composes exprs, ou qu'elles-mmes composent sur-le-champ. On les fait parler sur les histoires qu'on leur a lues, ou sur les importantes vrits qu'on leur a enseignes. On leur fait rciter par coeur et dclamer les plus beaux endroits des meilleurs potes, et cela leur sert surtout les dfaire de quantit de mauvaises prononciations qu'elles pourraient avoir apportes de leurs provinces. On a soin aussi de faire apprendre chanter celles qui ont de la voix, et on ne leur laisse pas perdre un talent qui les peut amuser innocemment, et qu'elles peuvent employer un jour chanter les louanges de Dieu.

Mais la plupart des plus excellents vers de notre langue ayant t composs sur des matires fort profanes, et nos plus beaux airs tant sur des paroles extrmement molles et effmines, capables de faire des impressions dangereuses sur de jeunes esprits, les personnes illustres qui ont bien voulu prendre la principale direction de cette maison ont souhait qu'il y et quelque ouvrage qui, sans avoir tous ces dfauts, pt produire une partie de ces bons effets. Elles me firent l'honneur de me communiquer leur dessein, et mme de me demander si je ne pourrais pas faire sur quelque sujet de pit et de morale une espce de pome o le chant ft ml avec le rcit, le tout li par une action qui rendt la chose plus vive et moins capable d'ennuyer.

Je leur proposai le sujet d'Esther, qui les frappa d'abord, cette histoire leur paraissant pleine de grandes leons d'amour de Dieu, et de dtachement du monde au milieu du monde mme. Et je crus de mon ct que je trouverais assez de facilit traiter ce sujet ; d'autant plus qu'il me sembla que sans altrer aucune des circonstances tant soit peu considrables de l'Ecriture sainte, ce qui serait, mon avis, une espce de sacrilge, je pourrais remplir toute mon action avec les seules scnes que Dieu lui-mme, pour ainsi dire, a prpares.

J'entrepris donc la chose, et je m'aperus qu'en travaillant sur le plan qu'on m'avait donn, j'excutais en quelque sorte un dessein qui m'avait souvent pass dans l'esprit, qui tait de lier, comme dans les anciennes tragdies grecques, le choeur et le chant avec l'action, et d'employer chanter les louanges du vrai Dieu cette partie du choeur que les paens employaient chanter les louanges de leurs fausses divinits.

dire vrai, je ne pensais gure que la chose dt tre aussi publique qu'elle l'a t. Mais les grandes vrits de l'Ecriture, et la manire sublime dont elles y sont nonces, pour peu qu'on les prsente, mme imparfaitement, aux yeux des hommes, sont si propres les frapper, et d'ailleurs ces jeunes demoiselles ont dclam et chant cet ouvrage avec tant de grce, tant de modestie et tant de pit, qu'il n'a pas t possible qu'il demeurt renferm dans le secret de leur maison. De sorte qu'un divertissement d'enfants est devenu le sujet de l'empressement de toute la cour ; le roi lui-mme, qui en avait t touch, n'ayant pu refuser tout ce qu'il y a de plus grands seigneurs de les y mener, et ayant eu la satisfaction de voir par le plaisir qu'ils y ont pris, qu'on se peut aussi bien divertir aux choses de pit qu' tous les spectacles profanes.

Au reste, quoique j'aie vit soigneusement de mler le profane avec le sacr, j'ai cru nanmoins que je pouvais emprunter deux ou trois traits d'Hrodote, pour mieux peindre Assurus ; car j'ai suivi le sentiment de plusieurs savants interprtes de l'criture, qui tiennent que ce roi est le mme que le fameux Darius, fils d'Hystaspe, dont parle cet historien. En effet, ils en rapportent quantit de preuves, dont quelques-unes me paraissent des dmonstrations. Mais je n'ai pas jug propos de croire ce mme Hrodote sur sa parole, lorsqu'il dit que les Perses n'levaient ni temples, ni autels, ni statues leurs dieux, et qu'ils ne se servaient point de libations dans leurs sacrifices. Son tmoignage est expressment dtruit par l'criture, aussi bien que par Xnophon, beaucoup mieux instruit que lui des moeurs et des affaires de la Perse, et enfin par Quinte-Curce.

On peut dire que l'unit de lieu est observe dans cette pice, en ce que toute l'action se passe dans le palais d'Assurus. Cependant, comme on voulait rendre ce divertissement plus agrable des enfants, en jetant quelque varit dans les dcorations, cela a t cause que je n'ai pas gard cette unit avec la mme rigueur que j'ai fait autrefois dans mes tragdies.

Je crois qu'il est bon d'avertir ici que bien qu'il y ait dans Esther des personnages d'hommes, ces personnages n'ont pas laiss d'tre reprsents par des filles avec toute la biensance de leur sexe. La chose leur a t d'autant plus aise qu'anciennement les habits des Persans et des Juifs taient de longues robes qui tombaient jusqu' terre.

Je ne puis me rsoudre finir cette prface sans rendre celui qui a fait la musique la justice qui lui est due, et sans confesser franchement que ses chants ont fait un des plus grands agrments de la pice. Tous les connaisseurs demeurent d'accord que depuis longtemps on n'a point entendu d'airs plus touchants ni plus convenables aux paroles. Quelques personnes ont trouv la musique du dernier choeur un peu longue, quoique trs belle. Mais qu'aurait-on dit de ces jeunes Isralites qui avaient tant fait de voeux Dieu pour tre dlivres de l'horrible pril o elles taient si, ce pril tant pass, elles lui en avaient rendu de mdiocres actions de grces ? Elles auraient directement pch contre la louable coutume de leur nation, o l'on ne recevait de Dieu aucun bienfait signal qu'on ne l'en remercit sur-le-champ par de fort longs cantiques : tmoin ceux de Marie, soeur de Mose, de Dbora et de Judith, et tant d'autres dont l'criture est pleine. On dit mme que les Juifs, encore aujourd'hui, clbrent par de grandes actions de grces le jour o leurs anctres furent dlivrs par Esther de la cruaut d'Aman.

Noms des personnages

ASSUERUS, roi de Perse.

ESTHER, reine de Perse.

MARDOCHE, oncle d'Esther.

AMAN, favori d'Assurus.

ZARS, femme d'Aman.

HYDASPE, officier du palais intrieur d'Assurus.

ASAPH, autre officier d'Assurus.

LISE, confidente d'Esther.

THAMAR, isralite de la suite d'Esther.

GARDESdu roi Assurus

CHOEURde jeunes filles isralites

LA PITI

La scne est Suse dans le palais d'Assurus.

Le texte est celui de l'dition 1697. Aucune variante identifie.


PROLOGUE

LA PIT.
fait le Prologue.

LA PIT

Du sjour bienheureux de la Divinit,

Je descends dans ce lieu par la Grce habit.

L'innocence s'y plat ma compagne ternelle,  [ 1 "Ce lieu" est la maison de Saint-Cyr cre par Madame de Maintenon o a lieu la reprsentation.]

Et n'a point sous les cieux d'asile plus fidle.

5   Ici, loin du tumulte, aux devoirs les plus saints

Tout un peuple naissant est form par mes mains.

Je nourris dans son coeur la semence fconde

Des vertus, dont il doit sanctifier le monde.

Un roi qui me protge, un roi victorieux

10   A commis mes soins ce dpt prcieux.

C'est lui, qui rassembla ces colombes timides

parses en cent lieux, sans secours, et sans guides.

Pour elles sa porte levant ce palais,

Il leur y fit trouver l'abondance et la paix.

15   Grand Dieu, que cet ouvrage ait place en ta mmoire.

Que tous les soins qu'il prend pour soutenir ta gloire

Soient gravs de ta main au livre o sont crits

Les noms prdestins des rois que tu chris.

Tu m'coutes. Ma voix ne t'est point trangre.

20   Je suis la Pit, cette fille si chre,

Qui t'offre de ce roi les plus tendres soupirs.

Du feu de ton amour j'allume ses dsirs.

Du zle, qui pour toi l'enflamme et le dvore,

La chaleur se rpand du couchant l'aurore.

25   Tu le vois tous les jours devant toi prostern

Humilier ce front de splendeur couronn,

Et confondant l'orgueil par d'augustes exemples,

Baiser avec respect le pav de tes temples.

De ta gloire anim, lui seul de tant de rois

30   S'arme pour ta querelle, et combat pour tes droits.

Le perfide intrt, l'aveugle jalousie

S'unissent contre toi pour l'affreuse hrsie.

La Discorde en fureur frmit de toutes parts.

Tout semble abandonner tes sacrs tendards,

35   Et l'Enfer couvrant tout de ses vapeurs funbres

Sur les yeux les plus saints a jet ses tnbres.

Lui seul invariable, et fond sur la foi,

Ne cherche, ne regarde, et n'coute que toi ;

Et bravant du dmon l'impuissant artifice,

40   De la religion soutient tout l'difice.

Grand Dieu, juge ta cause ; et dploie aujourd'hui

Ce bras, ce mme bras, qui combattait pour lui,

Lorsque des nations sa perte animes

Le Rhin vit tant de fois disperser les armes.

45   Des mmes ennemis je reconnais l'orgueil.

Ils viennent se briser contre le mme cueil.

Dj rompant partout leurs plus fermes barrires,

Du dbris de leurs forts il couvre ses frontires.

Tu lui donnes un fils prompt le seconder,

50   Qui sait combattre, plaire, obir, commander ;

Un fils, qui comme lui suivi de la victoire,

Semble gagner son coeur borner toute sa gloire ;

Un fils tous ses voeux avec amour soumis,

L'ternel dsespoir de tous ses ennemis.

55   Pareil ces esprits que ta Justice envoie,

Quand son roi lui dit : "Pars", il s'lance avec joie,

Du tonnerre vengeur s'en va tout embraser,

Et tranquille ses pieds revient le dposer.

Mais tandis qu'un grand roi venge ainsi mes injures,

60   Vous, qui gotez ici des dlices si pures,

S'il permet son coeur un moment de repos,

vos jeux innocents appelez ce hros.

Retracez-lui d'Esther l'histoire glorieuse,

Et sur l'impit la foi victorieuse.

65   Et vous, qui vous plaisez aux folles passions,

Qu'allument dans vos coeurs les vaines fictions,

Profanes amateurs de spectacles frivoles,

Dont l'oreille s'ennuie au son de mes paroles,

Fuyez de mes plaisirs la sainte austrit.

70   Tout respire ici Dieu, la paix, la vrit.

ACTE I

SCNE PREMIRE.
Esther, lise

Le thtre reprsente l'appartement d'Esther.

ESTHER

Est-ce toi, chre lise ? jour trois fois heureux !

Que bni soit le ciel qui te rend mes voeux ;

Toi, qui de Benjamin comme moi descendue,

Fus de mes premiers ans la compagne assidue ;

75   Et qui d'un mme joug souffrant l'oppression,

M'aidais soupirer les malheurs de Sion.

Combien ce temps encore est cher ma mmoire !

Mais toi, de ton Esther ignorais-tu la gloire ?

Depuis plus de six mois que je te fais chercher,

80   Quel climat, quel dsert a donc pu te cacher ?

LISE

Au bruit de votre mort justement plore

Du reste des humains je vivais spare,

Et de mes tristes jours n'attendais que la fin ;

Quand tout coup, Madame, un prophte divin :

85   " C'est pleurer trop longtemps une mort qui t'abuse,

Lve-toi, m'a-t-il dit ; prends ton chemin vers Suse.  [ 2 Suse : Ville et capitale de l'EMpire Perse, actuellement en Iran proche de la frontire avec l'Irak. La stle du code d'Hammurabi a t dcouverte sur le site.]

L tu verras d'Esther la pompe et les honneurs,

Et sur le trne assis le sujet de tes pleurs.

Rassure, ajouta-t-il, tes tribus alarmes,

90   Sion ; le jour approche, o le Dieu des armes

Va de son bras puissant faire clater l'appui ;

Et le cri de son peuple est mont jusqu' lui."

Il dit. Et moi de joie et d'horreur pntre,

Je cours. De ce palais j'ai su trouver l'entre.

95   spectacle ! triomphe admirable mes yeux,

Digne en effet du bras qui sauva nos aeux !

Le fier Assurus couronne sa captive,

Et le Persan superbe est aux pieds d'une Juive.

Par quels secrets ressorts, par quel enchanement

100   Le ciel a-t-il conduit ce grand vnement ?

ESTHER

Peut-tre on t'a cont la fameuse disgrce

De l'altire Vasthi, dont j'occupe la place,

Lorsque le roi contre elle enflamm de dpit

La chassa de son trne, ainsi que de son lit.

105   Mais il ne put sitt en bannir la pense.

Vasthi rgna longtemps dans son me offense.

Dans ses nombreux tats il fallut donc chercher

Quelque nouvel objet qui l'en pt dtacher.

De l'Inde l'Hellespont ses esclaves coururent.

110   Les filles de l'gypte Suse comparurent.

Celles mmes du Parthe, et du Scythe indompt

Y brigurent le sceptre offert la beaut.

On m'levait alors solitaire, et cache,

Sous les yeux vigilants du sage Mardoche.

115   Tu sais combien je dois ses heureux secours.

La mort m'avait ravi les auteurs de mes jours.

Mais lui, voyant en moi la fille de son frre,

Me tint lieu, chre lise, et de pre, et de mre.

Du triste tat des Juifs jour et nuit agit,

120   Il me tira du sein de mon obscurit,

Et sur mes faibles mains fondant leur dlivrance,

Il me fit d'un empire accepter l'esprance.

ses desseins secrets tremblante j'obis.

Je vins. Mais je cachai ma race et mon pays.

125   Qui pourrait cependant t'exprimer les cabales,

Que formait en ces lieux ce peuple de rivales,

Qui toutes disputant un si grand intrt,

Des yeux d'Assurus attendaient leur arrt ?

Chacune avait sa brigue et de puissants suffrages.

130   L'une d'un sang fameux vantait les avantages.

L'autre, pour se parer de superbes atours,

Des plus adroites mains empruntait le secours.

Et moi, pour toute brigue et pour tout artifice,

De mes larmes au ciel j'offrais le sacrifice.

135   Enfin on m'annona l'ordre d'Assurus.

Devant ce fier monarque, lise, je parus.

Dieu tient le coeur des rois entre ses mains puissantes.

Il fait que tout prospre aux mes innocentes,

Tandis qu'en ses projets l'orgueilleux est tromp.

140   De mes faibles attraits le roi parut frapp.

Il m'observa longtemps dans un sombre silence.

Et le ciel, qui pour moi fit pencher la balance,

Dans ce temps-l sans doute agissait sur son coeur.

Enfin avec des yeux o rgnait la douceur,

145   "Soyez reine", dit-il ; et ds ce moment mme

De sa main sur mon front posa son diadme.

Pour mieux faire clater sa joie et son amour,

Il combla de prsents tous les grands de sa cour,

Et mme ses bienfaits dans toutes ses provinces

150   Invitrent le peuple aux noces de leurs princes.

Hlas ! durant ces jours de joie et de festins,

Quelle tait en secret ma honte, et mes chagrins !

"Esther, disais-je, Esther dans la pourpre est assise.

La moiti de la terre son sceptre est soumise.

155   Et de Jrusalem l'herbe cache les murs !

Sion, repaire affreux de reptiles impurs,

Voit de son temple saint les pierres disperses,

Et du Dieu d'Isral les ftes sont cesses ! "

LISE

N'avez-vous point au roi confi vos ennuis ?

ESTHER

160   Le roi, jusqu' ce jour, ignore qui je suis.

Celui par qui le ciel rgle ma destine,

Sur ce secret encor tient ma langue enchane.

LISE

Mardoche ? H peut-il approcher de ces lieux ?

ESTHER

Son amiti pour moi le rend ingnieux.

165   Absent je le consulte. Et ses rponses sages

Pour venir jusqu' moi trouvent mille passages.

Un pre a moins de soin du salut de son fils.

Dj mme, dj par ses secrets avis

J'ai dcouvert au roi les sanglantes pratiques

170   Que formaient contre lui deux ingrats domestiques.

Cependant mon amour pour notre nation

A rempli ce palais de filles de Sion,

Jeunes et tendres fleurs, par le sort agites,

Sous un ciel tranger comme moi transplantes.

175   Dans un lieu spar de profanes tmoins,

Je mets les former mon tude et mes soins.

Et c'est l que fuyant l'orgueil du diadme,

Lasse de vains honneurs, et me cherchant moi-mme,

Aux pieds de l'ternel je viens m'humilier,

180   Et goter le plaisir de me faire oublier.

Mais tous les Persans je cache leurs familles.

Il faut les appeler. Venez, venez, mes filles,

Compagnes autrefois de ma captivit,

De l'antique Jacob jeune postrit.

SCNE II.
Esther, lise, Le Choeur.

Une des isralites, chante derrire le thtre.

185   Ma soeur, quelle voix nous appelle ?

une autre

J'en reconnais les agrables sons.

C'est la reine.

toutes deux

Courons, mes soeurs, obissons.

La reine nous appelle,

Allons, rangeons-nous auprs d'elle.

TOUT LE CHOEUR, entrant sur la scne par plusieurs endroits diffrents.

190   La reine nous appelle,

Allons, rangeons-nous auprs d'elle.

LISE

Ciel ! Quel nombreux essaim d'innocentes beauts

S'offre mes yeux en foule, et sort de tous cts !

Quelle aimable pudeur sur leur visage est peinte !

195   Prosprez, cher espoir d'une nation sainte.

Puissent jusques au ciel vos soupirs innocents

Monter comme l'odeur d'un agrable encens.

Que Dieu jette sur vous des regards pacifiques.

ESTHER

Mes filles, chantez-nous quelqu'un de ces cantiques,

200   O vos voix si souvent se mlant mes pleurs,

De la triste Sion clbrent les malheurs.

UNE ISRALITE seule, chante.

Dplorable Sion, qu'as-tu fait de ta gloire ?

Tout l'univers admirait ta splendeur.

Tu n'es plus que poussire, et de cette grandeur

205   Il ne nous reste plus que la triste mmoire.

Sion, jusques au ciel leve autrefois,

Jusqu'aux enfers maintenant abaisse,

Puiss-je demeurer sans voix,

Si dans mes chants ta douleur retrace,

210   Jusqu'au dernier soupir n'occupe ma pense !

TOUT LE CHOEUR

rives du Jourdain ! champs aims des cieux !

Sacrs monts, fertiles valles

Par cent miracles signales !

Du doux pays de nos aeux

215   Serons-nous toujours exiles ?

UNE ISRALITE

Quand verrai-je, Sion ! relever tes remparts,

Et de tes tours les magnifiques fates ?

Quand verrai-je de toutes parts

Tes peuples en chantant accourir tes ftes ?

TOUT LE CHOEUR

220   rives du Jourdain ! champs aims des cieux !

Sacrs monts, fertiles valles,

Par cent miracles signales !

Du doux pays de nos aeux

Serons-nous toujours exiles ?

SCNE III.
Esther, Mardoche, lise, Le Choeur.

Le choeur se retire vers le fond du thtre.

ESTHER

225   Quel profane en ce lieu s'ose avancer vers nous ?

Que vois-je ? Mardoche ? mon pre, est-ce vous ?

Un ange du Seigneur sous son aile sacre

A donc conduit vos pas, et cach votre entre ?

Mais d'o vient cet air sombre, et ce cilice affreux,

230   Et cette cendre enfin qui couvre vos cheveux ?

Que nous annoncez-vous ?

MARDOCHEE

Reine infortune !

d'un peuple innocent barbare destine !

Lisez, lisez l'arrt dtestable, cruel.

Nous sommes tous perdus, et c'est fait d'Isral.

ESTHER

235   Juste ciel ! Tout mon sang dans mes veines se glace.

MARDOCHEE

On doit de tous les Juifs exterminer la race.

Au sanguinaire Aman nous sommes tous livrs.

Les glaives, les couteaux sont dj prpars.

Toute la nation la fois est proscrite.

240   Aman, l'impie Aman, race d'Amalcite,

A pour ce coup funeste arm tout son crdit,

Et le roi trop crdule a sign cet dit.

Prvenu contre nous par cette bouche impure,

Il nous croit en horreur toute la nature.

245   Ses ordres sont donns, et dans tous ses tats

Le jour fatal est pris pour tant d'assassinats.

Cieux ! clairerez-vous cet horrible carnage ?

Le fer ne connatra ni le sexe, ni l'ge.

Tout doit servir de proie aux tigres, aux vautours,

250   Et ce jour effroyable arrive dans dix jours.

ESTHER

Dieu ! Qui vois former des desseins si funestes,

As-tu donc de Jacob abandonn les restes ?

UNE DES PLUS JEUNES ISRALITES

Ciel ! Qui nous dfendra, si tu ne nous dfends ?

MARDOCHEE

Laissez les pleurs, Esther, ces jeunes enfants.

255   En vous est tout l'espoir de vos malheureux frres.

Il faut les secourir. Mais les heures sont chres.

Le temps vole, et bientt amnera le jour

O le nom des Hbreux doit prir sans retour.

Toute pleine du feu de tant de saints prophtes,

260   Allez, osez au roi dclarer qui vous tes.

ESTHER

Hlas ! Ignorez-vous quelles svres lois

Aux timides mortels cachent ici les rois ?

Au fond de leur palais leur majest terrible

Affecte leurs sujets de se rendre invisible.

265   Et la mort est le prix de tout audacieux,

Qui sans tre appel se prsente leurs yeux,

Si le roi dans l'instant, pour sauver le coupable,

Ne lui donne baiser son sceptre redoutable.

Rien ne met l'abri de cet ordre fatal,

270   Ni le rang, ni le sexe. Et le crime est gal.

Moi-mme sur son trne ses cts assise,

Je suis cette loi comme une autre soumise.

Et sans le prvenir, il faut pour lui parler,

Qu'il me cherche, ou du moins qu'il me fasse appeler.

MARDOCHEE

275   Quoi ! Lorsque vous voyez prir votre patrie,

Pour quelque chose, Esther, vous comptez votre vie !

Dieu parle, et d'un mortel vous craignez le courroux !

Que dis-je, votre vie, Esther, est-elle vous ?

N'est-elle pas au sang, dont vous tes issue ?

280   N'est-elle pas Dieu, dont vous l'avez reue ?

Et qui sait, lorsque au trne il conduisit vos pas,

Si pour sauver son peuple il ne vous gardait pas ?

Songez-y bien. Ce Dieu ne vous a pas choisie

Pour tre un vain spectacle aux peuples de l'Asie,

285   Ni pour charmer les yeux des profanes humains.

Pour un plus noble usage il rserve ses saints.

S'immoler pour son nom, et pour son hritage,

D'un enfant d'Isral, voil le vrai partage.

Trop heureuse, pour lui de hasarder vos jours !

290   Et quel besoin son bras a-t-il de nos secours ?

Que peuvent contre lui tous les rois de la terre ?

En vain ils s'uniraient pour lui faire la guerre.

Pour dissiper leur ligue, il n'a qu' se montrer.

Il parle, et dans la poudre il les fait tous rentrer.

295   Au seul son de sa voix la mer fuit, le ciel tremble.

Il voit comme un nant tout l'univers ensemble.

Et les faibles mortels, vains jouets du trpas,

Sont tous devant ses yeux, comme s'ils n'taient pas.

S'il a permis d'Aman l'audace criminelle,

300   Sans doute qu'il voulait prouver votre zle.

C'est lui qui m'excitant vous oser chercher,

Devant moi, chre Esther, a bien voulu marcher.

Et s'il faut que sa voix frappe en vain vos oreilles,

Nous n'en verrons pas moins clater ses merveilles.

305   Il peut confondre Aman, il peut briser nos fers

Par la plus faible main qui soit dans l'univers.

Et vous, qui n'aurez point accept cette grce,

Vous prirez peut-tre, et toute votre race.

ESTHER

Allez. Que tous les Juifs dans Suse rpandus,

310   prier avec vous jour et nuit assidus,

Me prtent de leurs voeux le secours salutaire,

Et pendant ces trois jours gardent un jene austre.

Dj la sombre nuit a commenc son tour.

Demain quand le soleil rallumera le jour,

315   Contente de prir, s'il faut que je prisse,

J'irai pour mon pays m'offrir en sacrifice.

Qu'on s'loigne un moment.

SCNE IV.
Esther, lise, Le Choeur

ESTHER

mon souverain Roi !

Me voici donc tremblante, et seule devant toi.

Mon pre mille fois m'a dit dans mon enfance,

320   Qu'avec nous tu juras une sainte alliance,

Quand pour te faire un peuple agrable tes yeux,

Il plut ton amour de choisir nos aeux.

Mme tu leur promis de ta bouche sacre,

Une postrit d'ternelle dure.

325   Hlas ! ce peuple ingrat a mpris ta loi.

La nation chrie a viol sa foi.

Elle a rpudi son poux, et son pre,

Pour rendre d'autres dieux un honneur adultre.

Maintenant elle sert sous un matre tranger.

330   Mais c'est peu d'tre esclave, on la veut gorger.

Nos superbes vainqueurs insultant nos larmes,

Imputent leurs dieux le bonheur de leurs armes,

Et veulent aujourd'hui qu'un mme coup mortel

Abolisse ton nom, ton peuple, et ton autel.

335   Ainsi donc un perfide, aprs tant de miracles,

Pourrait anantir la foi de tes oracles ?

Ravirait aux mortels le plus cher de tes dons,

Le saint que tu promets et que nous attendons ?

Non, non, ne souffre pas que ces peuples farouches,

340   Ivres de notre sang, ferment les seules bouches

Qui dans tout l'univers clbrent tes bienfaits,

Et confonds tous ces dieux qui ne furent jamais.

Pour moi, que tu retiens parmi ces infidles,

Tu sais combien je hais leurs ftes criminelles,

345   Et que je mets au rang des profanations

Leur table, leurs festins, et leurs libations ;

Que mme cette pompe o je suis condamne,

Ce bandeau dont il faut que je paraisse orne

Dans ces jours solennels l'orgueil ddis,

350   Seule, et dans le secret je le foule mes pieds ;

Qu' ces vains ornements je prfre la cendre,

Et n'ai de got qu'aux pleurs que tu me vois rpandre.

J'attendais le moment marqu dans ton arrt,

Pour oser de ton peuple embrasser l'intrt.

355   Ce moment est venu. Ma prompte obissance

Va d'un roi redoutable affronter la prsence.

C'est pour toi que je marche. Accompagne mes pas

Devant ce fier lion, qui ne te connat pas.

Commande en me voyant que son courroux s'apaise,

360   Et prte mes discours un charme qui lui plaise.

Les orages, les vents, les cieux te sont soumis.

Tourne enfin sa fureur contre nos ennemis.

SCNE V.
Le Choeur.

Toute cette scne est chante.

UNE ISRALITE,seule.

Pleurons, et gmissons, mes fidles compagnes.

nos sanglots donnons un libre cours.

365   Levons les yeux vers les saintes montagnes

D'o l'innocence attend tout son secours.

mortelles alarmes !

Tout Isral prit. Pleurez, mes tristes yeux.

Il ne fut jamais sous les cieux

370   Un si juste sujet de larmes.

TOUT LE CHOEUR

mortelles alarmes !

UNE AUTRE ISRAELITE

N'tait-ce pas assez qu'un vainqueur odieux,

De l'auguste Sion et dtruit tous les charmes,

Et tran ses enfants captifs en mille lieux ?

TOUT LE CHOEUR

375   mortelles alarmes !

LA MME ISRAELITE

Faibles agneaux, livrs des loups furieux,

Nos soupirs sont nos seules armes.

TOUT LE CHOEUR

mortelles alarmes !

UNE DES ISRAELITES

Arrachons, dchirons tous ces vains ornements,

380   Qui parent notre tte.

UNE AUTRE

Revtons-nous d'habillements

Conformes l'horrible fte,

Que l'impie Aman nous apprte.

TOUT LE CHOEUR

Arrachons, dchirons tous ces vains ornements,

385   Qui parent notre tte.

UNE ISRALITE, seule.

Quel carnage de toutes parts !

On gorge la fois les enfants, les vieillards ;

Et la soeur, et le frre ;

Et la fille, et la mre ;

390   Le fils dans les bras de son pre.

Que de corps entasss ! que de membres pars,

Privs de spulture !

Grand Dieu ! tes saints sont la pture

Des tigres et des lopards.

UNE DES PLUS JEUNES ISRAELITES

395   Hlas ! si jeune encore,

Par quel crime ai-je pu mriter mon malheur ?

Ma vie peine a commenc d'clore.

Je tomberai comme une fleur,

Qui n'a vu qu'une aurore.

400   Hlas ! si jeune encore,

Par quel crime ai-je pu mriter mon malheur ?

UNE AUTRE

Des offenses d'autrui malheureuses victimes,

Que nous servent, hlas ! ces regrets superflus ?

Nos pres ont pch, nos pres ne sont plus,

405   Et nous portons la peine de leurs crimes.

TOUT LE CHOEUR

Le Dieu que nous servons est le Dieu des combats.

Non, non, il ne souffrira pas

Qu'on gorge ainsi l'innocence.

UNE ISRALITE, seule.

H quoi ! dirait l'impit,

410   O donc est-il ce Dieu si redout,

Dont Isral nous vantait la puissance ?

UNE AUTRE

Ce Dieu jaloux, ce Dieu victorieux ;

Frmissez, peuples de la terre ;

Ce Dieu jaloux, ce Dieu victorieux

415   Est le seul qui commande aux cieux.

Ni les clairs, ni le tonnerre

N'obissent point vos dieux.

UNE AUTRE

Il renverse l'audacieux.

UNE AUTRE

Il prend l'humble sous sa dfense.

TOUT LE CHOEUR

420   Le Dieu que nous servons est le Dieu des combats.

Non, non, il ne souffrira pas

Qu'on gorge ainsi l'innocence.

DEUX ISRAELITES

Dieu, que la gloire couronne !

Dieu, que la lumire environne !

425   Qui voles sur l'aile des vents,

Et dont le trne est port par les anges !

DEUX AUTRES DES PLUS JEUNES

Dieu ! qui veux bien que de simples enfants

Avec eux chantent tes louanges.

TOUT LE CHOEUR

Tu vois nos pressants dangers.

430   Donne ton nom la victoire.

Ne souffre point que ta gloire

Passe des dieux trangers.

UNE ISRALITE, seule.

Arme-toi, viens nous dfendre.

Descends tel qu'autrefois la mer te vit descendre.

435   Que les mchants apprennent aujourd'hui

craindre ta colre.

Qu'ils soient comme la poudre, et la paille lgre

Que le vent chasse devant lui.

TOUT LE CHOEUR

Tu vois nos pressants dangers.

440   Donne ton nom la victoire.

Ne souffre point que ta gloire

Passe des dieux trangers.

ACTE II

SCNE PREMIRE.
Aman, Hydaspe.

Le thtre reprsente la chambre o est le trne d'Assurus.

AMAN

H quoi ? Lorsque le jour ne commence qu' luire,

Dans ce lieu redoutable oses-tu m'introduire ?

HYDASPE

445   Vous savez qu'on s'en peut reposer sur ma foi,

Que ces portes, Seigneur, n'obissent qu' moi.

Venez. Partout ailleurs on pourrait nous entendre.

AMAN

Quel est donc le secret que tu me veux apprendre ?

HYDASPE

Seigneur, de vos bienfaits mille fois honor,

450   Je me souviens toujours que je vous ai jur

D'exposer vos yeux par des avis sincres,

Tout ce que ce palais renferme de mystres.

Le roi d'un noir chagrin parat envelopp.

Quelque songe effrayant cette nuit l'a frapp.

455   Pendant que tout gardait un silence paisible,

Sa voix s'est fait entendre avec un cri terrible.

J'ai couru. Le dsordre tait dans ses discours.

Il s'est plaint d'un pril qui menaait ses jours.

Il parlait d'ennemi, de ravisseur farouche,

460   Mme le nom d'Esther est sorti de sa bouche.

Il a dans ces horreurs pass toute la nuit.

Enfin, las d'appeler un sommeil qui le fuit,

Pour carter de lui ces images funbres,

Il s'est fait apporter ces annales clbres,

465   O les faits de son rgne avec soin amasss,

Par de fidles mains chaque jour sont tracs.

On y conserve crits le service et l'offense,

Monuments ternels d'amour et de vengeance.

Le roi que j'ai laiss plus calme dans son lit,

470   D'une oreille attentive coute ce rcit.

AMAN

De quel temps de sa vie a-t-il choisi l'histoire ?

HYDASPE

Il revoit tous ces temps si remplis de sa gloire,

Depuis le fameux jour qu'au trne de Cyrus,

Le choix du sort plaa l'heureux Assurus.

AMAN

475   Ce songe, Hydaspe, est donc sorti de son ide ?

HYDASPE

Entre tous les devins fameux dans la Chalde,

Il a fait assembler ceux qui savent le mieux

Lire en un songe obscur les volonts des cieux.

Mais quel trouble vous-mme aujourd'hui vous agite ?

480   Votre me en m'coutant parat tout interdite.

L'heureux Aman a-t-il quelques secrets ennuis ?

AMAN

Peux-tu le demander dans la place o je suis,

Ha, craint, envi, souvent plus misrable

Que tous les malheureux que mon pouvoir accable ?

HYDASPE

485   H ! qui jamais du ciel eut des regards plus doux ?

Vous voyez l'univers prostern devant vous.

AMAN

L'univers ? Tous les jours un homme... un vil esclave,

D'un front audacieux me ddaigne et me brave.

HYDASPE

Quel est cet ennemi de l'tat, et du roi ?

AMAN

490   Le nom de Mardoche est-il connu de toi ?

HYDASPE

Qui ? Ce chef d'une race abominable, impie ?

AMAN

Oui, lui-mme.

HYDASPE

H, Seigneur ! d'une si belle vie

Un si faible ennemi peut-il troubler la paix ?

AMAN

L'insolent devant moi ne se courba jamais.

495   En vain de la faveur du plus grand des monarques

Tout rvre genoux les glorieuses marques.

Lorsque d'un saint respect tous les Persans touchs,

N'osent lever leurs fronts la terre attachs,

Lui firement assis, et la tte immobile,

500   Traite tous ces honneurs d'impit servile,

Prsente mes regards un front sditieux,

Et ne daignerait pas au moins baisser les yeux.

Du palais cependant il assige la porte.

quelque heure que j'entre, Hydaspe, ou que je sorte,

505   Son visage odieux m'afflige, et me poursuit ;

Et mon esprit troubl le voit encor la nuit.

Ce matin j'ai voulu devancer la lumire.

Je l'ai trouv couvert d'une affreuse poussire,

Revtu de lambeaux, tout ple. Mais son oeil

510   Conservait sous la cendre encor le mme orgueil.

D'o lui vient, cher ami, cette impudente audace ?

Toi, qui dans ce palais vois tout ce qui se passe :

Crois-tu que quelque voix ose parler pour lui ?

Sur quel roseau fragile a-t-il mis son appui ?

HYDASPE

515   Seigneur, vous le savez, son avis salutaire

Dcouvrit de Thars le complot sanguinaire.

Le roi promit alors de le rcompenser.

Le roi depuis ce temps parat n'y plus penser.

AMAN

Non, il faut tes yeux dpouiller l'artifice.

520   J'ai su de mon destin corriger l'injustice.

Dans les mains des Persans jeune enfant apport,

Je gouverne l'empire, o je fus achet.

Mes richesses des rois galent l'opulence.

Environn d'enfants, soutiens de ma puissance,

525   Il ne manque mon front que le bandeau royal.

Cependant, des mortels aveuglement fatal !

De cet amas d'honneurs, la douceur passagre

Fait sur mon coeur peine une atteinte lgre.

Mais Mardoche assis aux portes du palais,

530   Dans ce coeur malheureux enfonce mille traits :

Et toute ma grandeur me devient insipide,

Tandis que le soleil claire ce perfide.

HYDASPE

Vous serez de sa vue affranchi dans dix jours.

La nation entire est promise aux vautours.

AMAN

535   Ah ! que ce temps est long mon impatience !

C'est lui, je te veux bien confier ma vengeance,

C'est lui, qui devant moi refusant de ployer,

Les a livrs au bras qui les va foudroyer.

C'tait trop peu pour moi d'une telle victime.

540   La vengeance trop faible attire un second crime.

Un homme tel qu'Aman, lorsqu'on l'ose irriter,

Dans sa juste fureur ne peut trop clater.

Il faut des chtiments dont l'univers frmisse ;

Qu'on tremble, en comparant l'offense et le supplice ;

545   Que les peuples entiers dans le sang soient noys.

Je veux qu'on dise un jour aux sicles effrays :

Il fut des Juifs. Il fut une insolente race.

Rpandus sur la terre, ils en couvraient la face.

Un seul osa d'Aman attirer le courroux,

550   Aussitt de la terre ils disparurent tous.

HYDASPE

Ce n'est donc pas, Seigneur, le sang amalcite,  [ 3 Amalcite : Peuple ennemi des Hbreux.]

Dont la voix les perdre en secret vous excite ?

AMAN

Je sais que descendu de ce sang malheureux,

Une ternelle haine a d m'armer contre eux ;

555   Qu'ils firent d'Amalec un indigne carnage ;

Que jusqu'aux vils troupeaux, tout prouva leur rage ;

Qu'un dplorable reste peine fut sauv.

Mais, crois-moi, dans le rang o je suis lev,

Mon me ma grandeur tout entire attache,

560   Des intrts du sang est faiblement touche.

Mardoche est coupable, et que faut-il de plus ?

Je prvins donc contre eux l'esprit d'Assurus.

J'inventai des couleurs. J'armai la calomnie.

J'intressai sa gloire, il trembla pour sa vie.

565   Je les peignis puissants, riches, sditieux ;

Leur dieu mme ennemi de tous les autres dieux.

Jusqu' quand souffre-t-on que ce peuple respire,

Et d'un culte profane infecte votre empire ?

trangers dans la Perse, nos lois opposs,

570   Du reste des humains ils semblent diviss,

N'aspirent qu' troubler le repos o nous sommes,

Et dtests partout, dtestent tous les hommes.

Prvenez, punissez leurs insolents efforts.

De leur dpouille enfin grossissez vos trsors.

575   Je dis, et l'on me crut. Le roi ds l'heure mme

Mit dans ma main le sceau de son pouvoir suprme.

Assure, me dit-il, le repos de ton roi.

Va, perds ces malheureux : leur dpouille est toi.

Toute la nation fut ainsi condamne.

580   Du carnage avec lui je rglai la journe.

Mais de ce tratre enfin le trpas diffr,

Fait trop souffrir mon coeur de son sang altr.

Un je ne sais quel trouble empoisonne ma joie.

Pourquoi dix jours encor faut-il que je le voie ?

HYDASPE

585   Et ne pouvez-vous pas d'un mot l'exterminer ?

Dites au roi, Seigneur, de vous l'abandonner.

AMAN

Je viens pour pier le moment favorable.

Tu connais comme moi ce prince inexorable.

Tu sais combien terrible en ses soudains transports,

590   De nos desseins souvent il rompt tous les ressorts.

Mais me tourmenter ma crainte est trop subtile.

Mardoche ses yeux est une me trop vile.

HYDASPE

Que tardez-vous ? Allez, et faites promptement

lever de sa mort le honteux instrument.

AMAN

595   J'entends du bruit, je sors. Toi, si le roi m'appelle...

HYDASPE

Il suffit.

SCNE II.
Assuerus, Hydaspe, Asaph, Suite d'Assuerus.

ASSUERUS

Ainsi donc, sans cet avis fidle,

Deux tratres dans son lit assassinaient leur roi ?

Qu'on me laisse, et qu'Asaph seul demeure avec moi.

SCNE III.
Assuerus, Asaph.

ASSUERUS, assis sur son trne.

Je veux bien l'avouer. De ce couple perfide

600   J'avais presque oubli l'attentat parricide.

Et j'ai pli deux fois au terrible rcit

Qui vient d'en retracer l'image mon esprit.

Je vois de quel succs leur fureur fut suivie,

Et que dans les tourments ils laissrent la vie.

605   Mais ce sujet zl, qui d'un oeil si subtil

Sut de leur noir complot dvelopper le fil,

Qui me montra sur moi leur main dj leve,

Enfin par qui la Perse avec moi fut sauve,

Quel honneur pour sa foi, quel prix a-t-il reu ?

ASAPH

610   On lui promit beaucoup, c'est tout ce que j'ai su.

ASSUERUS

d'un si grand service oubli trop condamnable !

Des embarras du trne effet invitable !

De soins tumultueux un prince environn,

Vers de nouveaux objets est sans cesse entran.

615   L'avenir l'inquite, et le prsent le frappe.

Mais plus prompt que l'clair le pass nous chappe.

Et de tant de mortels toute heure empresss

nous faire valoir leurs soins intresss,

Il ne s'en trouve point, qui touchs d'un vrai zle,

620   Prennent notre gloire un intrt fidle,

Du mrite oubli nous fassent souvenir,

Trop prompts nous parler de ce qu'il faut punir.

Ah ! Que plutt l'injure chappe ma vengeance,

Qu'un si rare bienfait ma reconnaissance.

625   Et qui voudrait jamais s'exposer pour son roi ?

Ce mortel, qui montra tant de zle pour moi,

Vit-il encore ?

ASAPH

Il voit l'astre qui vous claire.

ASSUERUS

Et que n'a-t-il plutt demand son salaire ?

Quel pays recul le cache mes bienfaits ?

ASAPH

630   Assis le plus souvent aux portes du palais,

Sans se plaindre de vous, ni de sa destine,

Il y trane, Seigneur, sa vie infortune.

ASSUERUS

Et je dois d'autant moins oublier la vertu,

Qu'elle-mme s'oublie. Il se nomme, dis-tu ?

ASAPH

635   Mardoche est le nom que je viens de vous lire.

ASSUERUS

Et son pays ?

ASAPH

Seigneur, puisqu'il faut vous le dire,

C'est un de ces captifs prir destins,

Des rives du Jourdain sur l'Euphrate amens.

ASSUERUS

Il est donc Juif ? ciel ! sur le point que la vie

640   Par mes propres sujets m'allait tre ravie,

Un Juif rend par ses soins leurs efforts impuissants ?

Un Juif m'a prserv du glaive des Persans ?

Mais, puisqu'il m'a sauv, quel qu'il soit, il n'importe.

Hol, quelqu'un !

SCNE IV.
Assuerus, Hydaspe, Asaph.

HYDASPE

Seigneur.

ASSUERUS

Regarde cette porte,

645   Vois s'il s'offre tes yeux quelque grand de ma cour.

HYDASPE

Aman votre porte a devanc le jour.

ASSUERUS

Qu'il entre. Ses avis m'claireront, peut-tre.

SCNE V.
Assuerus, Aman, Hydaspe, Asaph.

ASSUERUS

Approche, heureux appui du trne de ton matre,

Ame de mes conseils, et qui seul tant de fois

650   Du sceptre dans ma main as soulag le poids.

Un reproche secret embarrasse mon me.

Je sais combien est pur le zle qui t'enflamme.

Le mensonge jamais n'entra dans tes discours,

Et mon intrt seul est le but o tu cours.

655   Dis-moi donc. Que doit faire un prince magnanime,

Qui veut combler d'honneurs un sujet qu'il estime ?

Par quel gage clatant, et digne d'un grand roi

Puis-je rcompenser le mrite et la foi ?

Ne donne point de borne ma reconnaissance.

660   Mesure tes conseils sur ma vaste puissance.

AMAN, tout bas.

C'est pour toi-mme, Aman, que tu vas prononcer.

Et quel autre que toi peut-on rcompenser ?

ASSUERUS

Que penses-tu ?

AMAN

Seigneur, je cherche, j'envisage

Des monarques persans la conduite, et l'usage.

665   Mais mes yeux en vain je les rappelle tous.

Pour vous rgler sur eux, que sont-ils prs de vous ?

Votre rgne aux neveux doit servir de modle.

Vous voulez d'un sujet reconnatre le zle.

L'honneur seul peut flatter un esprit gnreux.

670   Je voudrais donc, Seigneur, que ce mortel heureux

De la pourpre aujourd'hui par comme vous-mme,

Et portant sur le front le sacr diadme,

Sur un de vos coursiers pompeusement orn,

Aux yeux de vos sujets dans Suse ft men,

675   Que pour comble de gloire, et de magnificence,

Un seigneur minent en richesse, en puissance,

Enfin de votre empire aprs vous le premier,

Par la bride guidt son superbe coursier ;

Et lui-mme marchant en habits magnifiques,

680   Crit haute voix dans les places publiques :

Mortels, prosternez-vous. C'est ainsi que le roi

Honore le mrite, et couronne la foi.

ASSUERUS

Je vois que la sagesse elle-mme t'inspire.

Avec mes volonts ton sentiment conspire.

685   Va, ne perds point de temps. Ce que tu m'as dict,

Je veux de point en point qu'il soit excut.

La vertu dans l'oubli ne sera plus cache.

Aux portes du palais prends le Juif Mardoche.

C'est lui que je prtends honorer aujourd'hui.

690   Ordonne son triomphe, et marche devant lui.

Que Suse par ta voix de son nom retentisse,

Et fais son aspect que tout genou flchisse.

Sortez tous.

AMAN

Dieux !

SCNE VI.

ASSUERUS, seul.

Le prix est sans doute inou.

Jamais d'un tel honneur un sujet n'a joui.

695   Mais plus la rcompense est grande et glorieuse,

Plus mme de ce Juif la race est odieuse,

Plus j'assure ma vie, et montre avec clat

Combien Assurus redoute d'tre ingrat.

On verra l'innocent discern du coupable.

700   Je n'en perdrai pas moins ce peuple abominable.

Leurs crimes...

SCNE VII.
Assuerus, Esther, lise, Thamar, Partie du Choeur.

Esther entre, s'appuyant sur lise ; quatre Isralites soutiennent sa robe.

ASSUERUS

Sans mon ordre on porte ici ses pas ?

Quel mortel insolent vient chercher le trpas ?

Gardes. C'est vous, Esther ? Quoi sans tre attendue ?

ESTHER

Mes filles, soutenez votre reine perdue.

705   Je me meurs.

Elle tombe vanouie.

ASSUERUS

  Dieux puissants ! Quelle trange pleur

De son teint tout coup efface la couleur !

Esther, que craignez-vous ? Suis-je pas votre frre ?

Est-ce pour vous qu'est fait un ordre si svre ?

Vivez. Le sceptre d'or, que vous tend cette main,

710   Pour vous de ma clmence est un gage certain.

ESTHER

Quelle voix salutaire ordonne que je vive,

Et rappelle en mon sein mon me fugitive ?

ASSUERUS

Ne connaissez-vous pas la voix de votre poux ?

Encore un coup vivez, et revenez vous.

ESTHER

715   Seigneur, je n'ai jamais contempl qu'avec crainte

L'auguste majest sur votre front empreinte.

Jugez combien ce front irrit contre moi

Dans mon me trouble a d jeter d'effroi.

Sur ce trne sacr, qu'environne la foudre,

720   J'ai cru vous voir tout prt me rduire en poudre.

Hlas ! sans frissonner, quel coeur audacieux

Soutiendrait les clairs qui partaient de vos yeux ?

Ainsi du Dieu vivant la colre tincelle...

ASSUERUS

Soleil ! flambeaux de lumire immortelle !

725   Je me trouble moi-mme, et sans frmissement

Je ne puis voir sa peine et son saisissement.

Calmez, Reine, calmez la frayeur qui vous presse,

Du coeur d'Assurus souveraine matresse,

prouvez seulement son ardente amiti.

730   Faut-il de mes tats vous donner la moiti ?

ESTHER

H ! se peut-il qu'un roi craint de la terre entire,

Devant qui tout flchit, et baise la poussire,

Jette sur son esclave un regard si serein,

Et m'offre sur son coeur un pouvoir souverain ?

ASSUERUS

735   Croyez-moi, chre Esther, ce sceptre, cet empire,

Et ces profonds respects que la terreur inspire,

leur pompeux clat mlent peu de douceur,

Et fatiguent souvent leur triste possesseur.

Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grce,

740   Qui me charme toujours, et jamais ne me lasse.

De l'aimable vertu doux et puissants attraits !

Tout respire en Esther l'innocence, et la paix.

Du chagrin le plus noir elle carte les ombres,

Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres.

745   Que dis-je ? Sur ce trne assis auprs de vous,

Des astres ennemis j'en crains moins le courroux.

Et crois que votre front prte mon diadme

Un clat, qui le rend respectable aux dieux mme.

Osez donc me rpondre, et ne me cachez pas

750   Quel sujet important conduit ici vos pas.

Quel intrt, quels soins vous agitent, vous pressent ?

Je vois qu'en m'coutant vos yeux au ciel s'adressent.

Parlez. De vos dsirs le succs est certain,

Si ce succs dpend d'une mortelle main.

ESTHER

755   bont, qui m'assure, autant qu'elle m'honore !

Un intrt pressant veut que je vous implore.

J'attends ou mon malheur, ou ma flicit,

Et tout dpend, Seigneur, de votre volont.

Un mot de votre bouche, en terminant mes peines,

760   Peut rendre Esther heureuse entre toutes les reines.

ASSUERUS

Ah ! que vous enflammez mon dsir curieux !

ESTHER

Seigneur, si j'ai trouv grce devant vos yeux,

Si jamais mes voeux vous ftes favorable,

Permettez avant tout qu'Esther puisse sa table

765   Recevoir aujourd'hui son souverain seigneur,

Et qu'Aman soit admis cet excs d'honneur.

J'oserai devant lui rompre ce grand silence,

Et j'ai, pour m'expliquer, besoin de sa prsence.

ASSUERUS

Dans quelle inquitude, Esther, vous me jetez !

770   Toutefois qu'il soit fait comme vous souhaitez.

ceux de sa suite.

Vous, que l'on cherche Aman, et qu'on lui fasse entendre,

Qu'invit chez la reine il ait soin de s'y rendre.

HYDASPE

Les savants Chaldens par votre ordre appels,

Dans cet appartement, Seigneur, sont assembls.

ASSUERUS

775   Princesse, un songe trange occupe ma pense.

Vous-mme en leur rponse tes intresse.

Venez, derrire un voile coutant leurs discours,

De vos propres clarts me prter le secours.

Je crains pour vous, pour moi quelque ennemi perfide.

ESTHER

780   Suis-moi, Thamar. Et vous, troupe jeune et timide,

Sans craindre ici les yeux d'une profane cour,

l'abri de ce trne attendez mon retour.

SCNE VIII.
lise, Partie du Choeur.

Cette scne est partie dclame sans chant, et partie chante.

LISE

Que vous semble, mes soeurs, de l'tat o nous sommes ?

D'Esther, d'Aman, qui le doit emporter ?

785   Est-ce Dieu, sont-ce les hommes,

Dont les oeuvres vont clater ?

Vous avez vu quelle ardente colre

Allumait de ce roi le visage svre.

UNE DES ISRAELITES

Des clairs de ses yeux l'oeil tait bloui.

UNE AUTRE

790   Et sa voix m'a paru comme un tonnerre horrible.

LISE

Comment ce courroux si terrible

En un moment s'est-il vanoui ?

UNE DES ISRAELITES, chante.

Un moment a chang ce courage inflexible.

Le lion rugissant est un agneau paisible.

795   Dieu, notre Dieu sans doute a vers dans son coeur

Cet esprit de douceur.

LE CHOEUR, chante.

Dieu, notre Dieu sans doute a vers dans son coeur

Cet esprit de douceur.

LA MME ISRAELITE, chante.

Tel qu'un ruisseau docile

800   Obit la main qui dtourne son cours,

Et laissant de ses eaux partager le secours,

Va rendre tout un champ fertile ;

Dieu, de nos volonts arbitre souverain,

Le coeur des rois est ainsi dans ta main.

LISE

805   Ah ! Que je crains, mes soeurs, les funestes nuages

Qui de ce prince obscurcissent les yeux !

Comme il est aveugl du culte de ses dieux !

UNE DES ISRAELITES

Il n'atteste jamais que leurs noms odieux.

UNE AUTRE

Aux feux inanims dont se parent les cieux,

810   Il rend de profanes hommages.

UNE AUTRE

Tout son palais est plein de leurs images.

LE CHOEUR, chante.

Malheureux ! Vous quittez le matre des humains,

Pour adorer l'ouvrage de vos mains.

UNE ISRALITE, chante.

Dieu d'Isral, dissipe enfin cette ombre.

815   Des larmes de tes saints quand seras-tu touch ?

Quand sera le voile arrach,

Qui sur tout l'univers jette une nuit si sombre ?

Dieu d'Isral, dissipe enfin cette ombre.

Jusqu' quand seras-tu cach ?

UNE DES PLUS JEUNES ISRAELITES

820   Parlons plus bas, mes soeurs. Ciel ! Si quelque infidle

coutant nos discours nous allait dceler !

LISE

Quoi ! Fille d'Abraham, une crainte mortelle

Semble dj vous faire chanceler ?

H ! Si l'impie Aman dans sa main homicide

825   Faisant luire vos yeux un glaive menaant,

blasphmer le nom du Tout-Puissant

Voulait forcer votre bouche timide ?

UNE AUTRE ISRAELITE

Peut-tre Assurus frmissant de courroux,

Si nous ne courbons les genoux

830   Devant une muette idole,

Commandera qu'on nous immole.

Chre soeur, que choisirez-vous ?

LA JEUNE ISRALITE

Moi ! Je pourrais trahir le Dieu que j'aime ?

J'adorerais un dieu sans force, et sans vertu,

835   Reste d'un tronc par les vents abattu,

Qui ne peut se sauver lui-mme ?

LE CHOEUR, chante.

Dieux impuissants, dieux sourds, tous ceux qui vous implorent,

Ne seront jamais entendus.

Que les dmons, et ceux qui les adorent,

840   Soient jamais dtruits et confondus.

UNE ISRALITE, chante.

Que ma bouche, et mon coeur, et tout ce que je suis

Rendent honneur au Dieu qui m'a donn la vie.

Dans les craintes, dans les ennuis,

En ses bonts mon me se confie.

845   Veut-il par mon trpas que je le glorifie ?

Que ma bouche et mon coeur, et tout ce que je suis,

Rendent honneur au Dieu qui m'a donn la vie.

LISE

Je n'admirai jamais la gloire de l'impie.

UNE AUTRE ISRAELITE

Au bonheur du mchant qu'une autre porte envie.

LISE

850   Tous ses jours paraissent charmants.

L'or clate en ses vtements.

Son orgueil est sans borne ainsi que sa richesse.

Jamais l'air n'est troubl de ses gmissements.

Il s'endort, il s'veille au son des instruments.

855   Son coeur nage dans la mollesse.

UNE AUTRE ISRAELITE

Pour comble de prosprit,

Il espre revivre en sa postrit :

Et d'enfants sa table une riante troupe

Semble boire avec lui la joie pleine coupe.

Tout ce reste est chant.

LE CHOEUR

860   Heureux, dit-on, le peuple florissant,

Sur qui ces biens coulent en abondance !

Plus heureux le peuple innocent,

Qui dans le Dieu du ciel a mis sa confiance !

UNE ISRALITE, seule.

Pour contenter ses frivoles dsirs,

865   L'homme insens vainement se consume.

Il trouve l'amertume

Au milieu des plaisirs.

UNE AUTRE, seule.

Le bonheur de l'impie est toujours agit.

Il erre la merci de sa propre inconstance.

870   Ne cherchons la flicit,

Que dans la paix de l'innocence.

LA MME, avec une autre.

douce paix !

lumire ternelle !

Beaut toujours nouvelle !

875   Heureux le coeur pris de tes attraits !

douce paix !

lumire ternelle !

Heureux le coeur, qui ne te perd jamais !

LE CHOEUR

douce paix !

880   lumire ternelle !

Beaut toujours nouvelle !

douce paix !

Heureux le coeur qui ne te perd jamais !

LA MME, seule.

Nulle paix pour l'impie. Il la cherche : elle fuit ;

885   Et le calme en son coeur ne trouve point de place.

Le glaive au-dehors le poursuit.

Le remords au dedans le glace.

UNE AUTRE

La gloire des mchants en un moment s'teint.

L'affreux tombeau pour jamais les dvore.

890   Il n'en est pas ainsi de celui qui te craint,

Il renatra, mon Dieu, plus brillant que l'aurore.

LE CHOEUR

douce paix !

Heureux le coeur qui ne te perd jamais !

LISE, sans chanter.

Mes soeurs, j 'entends du bruit dans la chambre prochaine.

895   On nous appelle, allons rejoindre notre reine.

ACTE III

SCNE PREMIRE.
Aman, Zars.

Le thtre reprsente les jardins d'Esther et un des cts du salon o se fait le festin.

ZARES

C'est donc ici d'Esther le superbe jardin,

Et ce salon pompeux est le lieu du festin.

Mais tandis que la porte en est encor ferme,

coutez les conseils d'une pouse alarme.

900   Au nom du sacr noeud qui me lie avec vous,

Dissimulez, Seigneur, cet aveugle courroux.

claircissez ce front o la tristesse est peinte.

Les rois craignent surtout le reproche et la plainte.

Seul entre tous les grands par la reine invit,

905   Ressentez donc aussi cette flicit.

Si le mal vous aigrit, que le bienfait vous touche.

Je l'ai cent fois appris de votre propre bouche :

Quiconque ne sait pas dvorer un affront,

Ni de fausses couleurs se dguiser le front,

910   Loin de l'aspect des rois qu'il s'carte, qu'il fuie.

Il est des contretemps qu'il faut qu'un sage essuie.

Souvent avec prudence un outrage endur

Aux honneurs les plus hauts a servi de degr.

AMAN

douleur ! supplice affreux la pense !

915   honte, qui jamais ne peut tre efface !

Un excrable Juif, l'opprobre des humains,

S'est donc vu de la pourpre habill par mes mains ?

C'est peu qu'il ait sur moi remport la victoire ;

Malheureux, j'ai servi de hraut sa gloire.

920   Le tratre ! Il insultait ma confusion.

Et tout le peuple mme avec drision,

Observant la rougeur qui couvrait mon visage,

De ma chute certaine en tirait le prsage.

Roi cruel ! Ce sont l les jeux o tu te plais.

925   Tu ne m'as prodigu tes perfides bienfaits,

Que pour me faire mieux sentir ta tyrannie,

Et m'accabler enfin de plus d'ignominie.

ZARES

Pourquoi juger si mal de son intention ?

Il croit rcompenser une bonne action.

930   Ne faut-il pas, Seigneur, s'tonner au contraire,

Qu'il en ait si longtemps diffr le salaire ?

Du reste, il n'a rien fait que par votre conseil.

Vous-mme avez dict tout ce triste appareil.

Vous tes aprs lui le premier de l'empire.

935   Sait-il toute l'horreur que ce Juif vous inspire ?

AMAN

Il sait qu'il me doit tout, et que pour sa grandeur

J'ai foul sous les pieds remords, crainte, pudeur ;

Qu'avec un coeur d'airain exerant sa puissance,

J'ai fait taire les lois, et gmir l'innocence ;

940   Que pour lui des Persans bravant l'aversion,

J'ai chri, j'ai cherch la maldiction.

Et pour prix de ma vie leur haine expose,

Le barbare aujourd'hui m'expose leur rise ?

ZARES

Seigneur, nous sommes seuls. Que sert de se flatter ?

945   Ce zle que pour lui vous ftes clater,

Ce soin d'immoler tout son pouvoir suprme,

Entre-nous, avaient-ils d'autre objet que vous-mme ?

Et sans chercher plus loin, tous ces Juifs dsols

N'est-ce pas vous seul que vous les immolez ?

950   Et ne craignez-vous point que quelque avis funeste...

Enfin la cour nous hait, le peuple nous dteste.

Ce Juif mme, il le faut confesser malgr moi,

Ce Juif combl d'honneurs me cause quelque effroi.

Les malheurs sont souvent enchans l'un l'autre ;

955   Et sa race toujours fut fatale la vtre.

De ce lger affront songez profiter.

Peut-tre la Fortune est prte vous quitter.

Aux plus affreux excs son inconstance passe.

Prvenez son caprice avant qu'elle se lasse.

960   O tendez-vous plus haut ? Je frmis quand je vois

Les abmes profonds qui s'offrent devant moi.

La chute dsormais ne peut tre qu'horrible.

Osez chercher ailleurs un destin plus paisible.

Regagnez l'Hellespont, et ces bords carts,

965   O vos aeux errants jadis furent jets,

Lorsque des Juifs contre eux la vengeance allume

Chassa tout Amalec de la triste Idume.

Aux malices du sort enfin drobez-vous.

Nos plus riches trsors marcheront devant nous.

970   Vous pouvez du dpart me laisser la conduite.

Surtout de vos enfants j'assurerai la fuite.

N'ayez soin cependant que de dissimuler.

Contente sur vos pas vous me verrez voler.

La mer la plus terrible et la plus orageuse

975   Est plus sre pour nous que cette cour trompeuse.

Mais grands pas vers vous je vois quelqu'un marcher.

C'est Hydaspe.

SCNE II.
Aman, Zars, Hydaspe.

HYDASPE

Seigneur, je courais vous chercher.

Votre absence en ces lieux suspend toute la joie ;

Et pour vous y conduire Assurus m'envoie.

AMAN

980   Et Mardoche est-il aussi de ce festin ?

HYDASPE

la table d'Esther portez-vous ce chagrin ?

Quoi, toujours de ce Juif l'image vous dsole ?

Laissez-le s'applaudir d'un triomphe frivole.

Croit-il d'Assurus viter la rigueur ?

985   Ne possdez-vous pas son oreille et son coeur ?

On a pay le zle, on punira le crime,

Et l'on vous a, Seigneur, orn votre victime.

Je me trompe, ou vos voeux par Esther seconds

Obtiendront plus encor que vous ne demandez.

AMAN

990   Croirai-je le bonheur, que ta bouche m'annonce ?

HYDASPE

J'ai des savants devins entendu la rponse.

Ils disent que la main d'un perfide tranger

Dans le sang de la reine est prte se plonger.

Et le roi, qui ne sait o trouver le coupable,

995   N'impute qu'aux seuls Juifs ce projet dtestable.

AMAN

Oui, ce sont, cher ami, des monstres furieux.

Il faut craindre surtout leur chef audacieux.

La terre avec horreur ds longtemps les endure ;

Et l'on n'en peut trop tt dlivrer la nature.

1000   Ah ! je respire enfin. Chre Zars, adieu.

HYDASPE

Les compagnes d'Esther s'avancent vers ce lieu.

Sans doute leur concert va commencer la fte.

Entrez, et recevez l'honneur qu'on vous apprte.

SCNE III.
lise, Le Choeur.

Ceci se rcite sans chant.

UNE DES ISRALITES

C'est Aman.

UNE AUTRE

C'est lui-mme et j'en frmis, ma soeur.

LA PREMIRE

1005   Mon coeur de crainte et d'horreur se resserre.

L'AUTRE

C'est d'Isral le superbe oppresseur.

LA PREMIRE

C'est celui qui trouble la terre.

LISE

Peut-on en le voyant ne le connatre pas ?

L'orgueil et le ddain sont peints sur son visage.

UNE ISRALITE

1010   On lit dans ses regards sa fureur et sa rage.

UNE AUTRE

Je croyais voir marcher la mort devant ses pas.

UNE DES PLUS JEUNES

Je ne sais si ce tigre a reconnu sa proie.

Mais en nous regardant, mes soeurs, il m'a sembl

Qu'il avait dans les yeux une barbare joie,

1015   Dont tout mon sang est encore troubl.

LISE

Que ce nouvel honneur va crotre son audace !

Je le vois, mes soeurs, je le vois.

la table d'Esther l'insolent prs du roi

A dj pris sa place.

UNE DES ISRALITES

1020   Ministres du festin, de grce dites-nous,

Quels mets ce cruel, quel vin prparez-vous ?

UNE AUTRE

Le sang de l'orphelin,

UNE TROISIME

Les pleurs des misrables,

LE SECONDE

Sont ses mets les plus agrables.

LA TROISIME

C'est son breuvage le plus doux.

1025   Chres soeurs, suspendez la douleur qui vous presse,

Chantons, on nous l'ordonne. Et que puissent nos chants

Du coeur d'Assurus adoucir la rudesse,

Comme autrefois David par ses accords touchants

Calmait d'un roi jaloux la sauvage tristesse.

UNE ISRALITE

Tout le reste de cette scne est chant.

1030   Que le peuple est heureux,

Lorsqu'un roi gnreux,

Craint dans tout l'univers, veut encore qu'on l'aime !

Heureux le peuple ! Heureux le roi lui-mme !

TOUT LE CHOEUR

repos ! tranquillit !

1035   d'un parfait bonheur assurance ternelle,

Quand la suprme autorit

Dans ses conseils a toujours auprs d'elle,

La justice, et la vrit !

Ces quatre stances sont chantes alternativement par une voix seule et par tout le choeur.

UNE ISRALITE

Rois, chassez la calomnie.

Ses criminels attentats

Des plus paisibles tats

Troublent l'heureuse harmonie.

     ***

Sa fureur de sang avide

Poursuit partout l'innocent.

Rois, prenez soin de l'absent

Contre sa langue homicide.

     ***

De ce monstre si farouche

Craignez la feinte douceur.

La vengeance est dans son coeur,

Et la piti dans sa bouche.

     ***

La fraude adroite et subtile

Sme de fleurs son chemin.

Mais sur ses pas vient enfin

Le repentir inutile.

     ***

UNE ISRALITE, seule.

1055   D'un souffle l'aquilon carte les nuages,

Et chasse au loin la foudre et les orages.

Un roi sage, ennemi du langage menteur,

carte d'un regard le perfide imposteur.

UNE AUTRE

J'admire un roi victorieux,

1060   Que sa valeur conduit triomphant en tous lieux.

Mais un roi sage, et qui hait l'injustice,

Qui sous la loi du riche imprieux

Ne souffre point que le pauvre gmisse,

Est le plus beau prsent des cieux.

UNE AUTRE

1065   La veuve en sa dfense espre.

UNE AUTRE

De l'orphelin il est le pre.

TOUTES ENSEMBLE

Et les larmes du juste implorant son appui

Sont prcieuses devant lui.

UNE ISRALITE, seule.

Dtourne, Roi puissant, dtourne tes oreilles

1070   De tout conseil barbare et mensonger.

Il est temps que tu t'veilles.

Dans le sang innocent ta main va se plonger,

Pendant que tu sommeilles.

Dtourne, Roi puissant, dtourne tes oreilles

1075   De tout conseil barbare et mensonger.

UNE AUTRE

Ainsi puisse sous toi trembler la terre entire.

Ainsi puisse jamais contre tes ennemis

Le bruit de ta valeur te servir de barrire.

S'ils t'attaquent, qu'ils soient en un moment soumis.

1080   Que de ton bras la force les renverse.

Que de ton nom la terreur les disperse.

Que tout leur camp nombreux soit devant tes soldats

Comme d'enfants une troupe inutile.

Et si par un chemin il entre en tes tats,

1085   Qu'il en sorte par plus de mille.

SCNE IV.
Assuerus, Esther, Aman, lise, Le Choeur.

ASSUERUS, Esther.

Oui, vos moindres discours ont des grces secrtes.

Une noble pudeur tout ce que vous faites

Donne un prix, que n'ont point ni la pourpre, ni l'or.

Quel climat renfermait un si rare trsor ?

1090   Dans quel sein vertueux avez-vous pris naissance ?

Et quelle main si sage leva votre enfance ?

Mais dites promptement ce que vous demandez.

Tous vos dsirs, Esther, vous seront accords ;

Dussiez-vous, je l'ai dit, et veux bien le redire,

1095   Demander la moiti de ce puissant empire.

ESTHER

Je ne m'gare point dans ces vastes dsirs.

Mais puisqu'il faut enfin expliquer mes soupirs,

Puisque mon roi lui-mme parler me convie ;

Elle se jette aux pieds du roi.

J'ose vous implorer et pour ma propre vie,

1100   Et pour les tristes jours d'un peuple infortun,

Qu' prir avec moi vous avez condamn.

ASSUERUS, la relevant.

prir ? Vous ? Quel peuple ? Et quel est ce mystre ?

AMAN, tout bas.

Je tremble.

ESTHER

Esther, Seigneur, eut un Juif pour son pre.

De vos ordres sanglants vous savez la rigueur.

AMAN

1105   Ah, dieux !

ASSUERUS

  Ah ! De quel coup me percez-vous le coeur ?

Vous la fille d'un Juif ? H quoi ? Tout ce que j'aime,

Cette Esther, l'innocence, et la sagesse mme,

Que je croyais du ciel les plus chres amours,

Dans cette source impure aurait puis ses jours ?

1110   Malheureux !

ESTHER

  Vous pourrez rejeter ma prire.

Mais je demande au moins que pour grce dernire,

Jusqu' la fin, Seigneur, vous m'entendiez parler ;

Et que surtout Aman n'ose point me troubler.

ASSUERUS

Parlez.

ESTHER

Dieu ! confonds l'audace et l'imposture.

1115   Ces Juifs, dont vous voulez dlivrer la nature,

Que vous croyez, Seigneur, le rebut des humains,

D'une riche contre autrefois souverains,

Pendant qu'ils n'adoraient que le Dieu de leurs pres,

Ont vu bnir le cours de leurs destins prospres.

1120   Ce Dieu, matre absolu de la terre et des cieux,

N'est point tel que l'erreur le figure vos yeux.

L'ternel est son nom. Le monde est son ouvrage.

Il entend les soupirs de l'humble qu'on outrage,

Juge tous les mortels avec d'gales lois,

1125   Et du haut de son trne interroge les rois.

Des plus fermes tats la chute pouvantable,

Quand il veut, n'est qu'un jeu de sa main redoutable.

Les Juifs d'autres dieux osrent s'adresser.

Roi, peuples en un jour tout se vit disperser.

1130   Sous les Assyriens, leur triste servitude

Devint le juste prix de leur ingratitude.

Mais pour punir enfin nos matres leur tour,

Dieu fit choix de Cyrus, avant qu'il vt le jour,

L'appela par son nom, le promit la terre,

1135   Le fit natre, et soudain l'arma de son tonnerre,

Brisa les fiers remparts, et les portes d'airain,

Mit des superbes rois la dpouille en sa main,

De son temple dtruit vengea sur eux l'injure.

Babylone paya nos pleurs avec usure.

1140   Cyrus par lui vainqueur publia ses bienfaits,

Regarda notre peuple avec des yeux de paix,

Nous rendit et nos lois, et nos ftes divines ;

Et le temple dj sortait de ses ruines.

Mais de ce roi si sage, hritier insens,

1145   Son fils interrompit l'ouvrage commenc,

Fut sourd nos douleurs. Dieu rejeta sa race,

Le retrancha lui-mme, et vous mit en sa place.

Que n'esprions-nous point d'un roi si gnreux ?

Dieu regarde en piti son peuple malheureux,

1150   Disions-nous ; un roi rgne, ami de l'innocence.

Partout du nouveau prince on vantait la clmence.

Les Juifs partout de joie en poussrent des cris.

Ciel ! verra-t-on toujours par de cruels esprits,

Des princes les plus doux l'oreille environne,

1155   Et du bonheur public la source empoisonne ?

Dans le fond de la Thrace un barbare enfant,

Est venu dans ces lieux souffler la cruaut.

Un ministre ennemi de votre propre gloire...

AMAN

De votre gloire ? Moi ? Ciel ! le pourriez-vous croire ?

1160   Moi, qui n'ai d'autre objet, ni d'autre dieu...

ASSUERUS

  Tais-toi.

Oses-tu donc parler sans l'ordre de ton roi ?

ESTHER

Notre ennemi cruel devant vous se dclare.

C'est lui. C'est ce ministre infidle et barbare,

Qui d'un zle trompeur vos yeux revtu,

1165   Contre notre innocence arma votre vertu.

Et quel autre, grand Dieu ! qu'un Scythe impitoyable,

Aurait de tant d'horreurs dict l'ordre effroyable ?

Partout l'affreux signal en mme temps donn,

De meurtres remplira l'univers tonn.

1170   On verra sous le nom du plus juste des princes,

Un perfide tranger dsoler vos provinces,

Et dans ce palais mme en proie son courroux,

Le sang de vos sujets regorger jusqu' vous.

Et que reproche aux Juifs sa haine envenime ?

1175   Quelle guerre intestine avons-nous allume ?

Les a-t-on vu marcher parmi vos ennemis ?

Fut-il jamais au joug esclaves plus soumis ?

Adorant dans leurs fers le Dieu qui les chtie,

Pendant que votre main sur eux appesantie

1180   leurs perscuteurs les livrait sans secours,

Ils conjuraient ce Dieu de veiller sur vos jours,

De rompre des mchants les trames criminelles,

De mettre votre trne l'ombre de ses ailes.

N'en doutez point, Seigneur, il fut votre soutien.

1185   Lui seul mit vos pieds le Parthe et l'Indien,  [ 4 Parthes : Empire et peuple qui recouvrait l'actuel l'Iran, l'Irak et la cte sud du Golfe Persique jusqu'au Qatar.]

Dissipa devant vous les innombrables Scythes,  [ 5 Scythes : La Bible fait descendre les Scythes de Magog, fils de Japhet. tablis d'abord sur l'Arxa, et l'Iaxarte, ils tendirent au loin leurs conqutes, soumirent une partie de l'Europe et de l'Asie, tinrent pendant 28 ans l'Asie Mineure sous leur joug (634-596), et pntrrent jusqu'en gypte. Les plus grands conqurants Cyrus, Darius Ier, Alexandre, tentrent en vain de les dompter.]

Et renferma les mers dans vos vastes limites.

Lui seul aux yeux d'un Juif dcouvrit le dessein

De deux tratres tout prts vous percer le sein.

1190   Hlas ! Ce Juif jadis m'adopta pour sa fille.

ASSUERUS

Mardoche ?

ESTHER

Il restait seul de notre famille.

Mon pre tait son frre. Il descend, comme moi,

Du sang infortun de notre premier roi.

Plein d'une juste horreur pour un Amalcite,

1195   Race que notre Dieu de sa bouche a maudite,

Il n'a devant Aman, pu flchir les genoux,

Ni lui rendre un honneur qu'il ne croit d qu' vous.

De l contre les Juifs, et contre Mardoche,

Cette haine, Seigneur, sous d'autres noms cache.

1200   En vain de vos bienfaits Mardoche est par.

la porte d'Aman est dj prpar

D'un infme trpas l'instrument excrable.

Dans une heure au plus tard ce vieillard vnrable,

Des portes du palais par son ordre arrach,

1205   Couvert de votre pourpre y doit tre attach.

ASSUERUS

Quel jour ml d'horreur vient effrayer mon me ?

Tout mon sang de colre et de honte s'enflamme.

J'tais donc le jouet... Ciel, daigne m'clairer.

Un moment sans tmoins cherchons respirer.

Le roi s'loigne.

1210   Appelez Mardoche, il faut aussi l'entendre.

UNE ISRALITE

Vrit, que j'implore, achve de descendre.

SCNE V.
Esther, Aman, Le Choeur.

AMAN, Esther.

D'un juste tonnement je demeure frapp.

Les ennemis des Juifs m'ont trahi, m'ont tromp.

J'en atteste du ciel la puissance suprme,

1215   En les perdant j'ai cru vous assurer vous-mme.

Princesse, en leur faveur employez mon crdit.

Le roi, vous le voyez, flotte encore interdit.

Je sais par quels ressorts on le pousse, on l'arrte,

Et fais, comme il me plat, le calme et la tempte.

1220   Les intrts des Juifs dj me sont sacrs :

Parlez. Vos ennemis aussitt massacrs,

Victimes de la foi que ma bouche vous jure,

De ma fatale erreur rpareront l'injure.

Quel sang demandez-vous ?

ESTHER

Va, tratre, laisse-moi.

1225   Les Juifs n'attendent rien d'un mchant tel que toi.

Misrable, le Dieu vengeur de l'innocence,

Tout prt te juger tient dj sa balance.

Bientt son juste arrt te sera prononc.

Tremble. Son jour approche, et ton rgne est pass.

AMAN

1230   Oui, ce Dieu, je l'avoue, est un Dieu redoutable.

Mais veut-il que l'on garde une haine implacable ?

C'en est fait. Mon orgueil est forc de plier.

L'inexorable Aman est rduit prier.

Il se jette ses pieds.

Par le salut des Juifs, par ces pieds que j'embrasse,

1235   Par ce sage vieillard, l'honneur de votre race,

Daignez d'un roi terrible apaiser le courroux.

Sauvez Aman, qui tremble vos sacrs genoux.

SCNE VI.
Assuerus, Esther, Aman, lise, Gardes, Le Choeur.

ASSUERUS

Quoi ? Le tratre sur vous porte ses mains hardies ?

Ah ! dans ses yeux confus je lis ses perfidies ;

1240   Et son trouble appuyant la foi de vos discours,

De tous ses attentats me rappelle le cours.

Qu' ce monstre l'instant l'me soit arrache.

Et que devant sa porte, au lieu de Mardoche,

Apaisant par sa mort et la terre et les cieux,

1245   De mes peuples vengs il repaisse les yeux.

Aman est emmen par les gardes.

SCNE VII.
Assuerus, Esther, Mardoche, lise, Le Choeur.

ASSUERUS, continue en s'adressant Mardoche.

Mortel chri du ciel, mon salut et ma joie,

Aux conseils des mchants ton roi n'est plus en proie.

Mes yeux sont dessills, le crime est confondu.

Viens briller prs de moi dans le rang qui t'est d.

1250   Je te donne d'Aman les biens, et la puissance.

Possde justement son injuste opulence.

Je romps le joug funeste o les Juifs sont soumis.

Je leur livre le sang de tous leurs ennemis.

l'gal des Persans je veux qu'on les honore,

1255   Et que tout tremble au nom du Dieu qu'Esther adore.

Rebtissez son temple, et peuplez vos cits.

Que vos heureux enfants dans leurs solennits,

Consacrent de ce jour le triomphe et la gloire,

Et qu' jamais mon nom vive dans leur mmoire.

SCNE VIII.
Assuerus, Esther, Mardoche, Asaph, lise, Le Choeur.

ASSUERUS

1260   Que veut Asaph ?

ASAPH

  Seigneur, le tratre est expir,

Par le peuple en fureur moiti dchir.

On trane, on va donner en spectacle funeste

De son corps tout sanglant le misrable reste.

MARDOCHEE

Roi, qu' jamais le ciel prenne soin de vos jours.

1265   Le pril des Juifs presse, et veut un prompt secours.

ASSUERUS

Oui, je t'entends. Allons par des ordres contraires

Rvoquer d'un mchant les ordres sanguinaires.

ESTHER

Dieu ! Par quelle route inconnue aux mortels,

Ta sagesse conduit ses desseins ternels !

SCNE DERNIRE.
Le Choeur.

TOUT LE CHOEUR

1270   Dieu fait triompher l'innocence,

Chantons, clbrons sa puissance.

UNE ISRALITE

Il a vu contre nous les mchants s'assembler,

Et notre sang prt couler.

Comme l'eau sur la terre ils allaient le rpandre.

1275   Du haut du ciel sa voix s'est fait entendre.

L'homme superbe est renvers.

Ses propres flches l'ont perc.

UNE AUTRE

J'ai vu l'impie ador sur la terre.

Pareil au cdre, il cachait dans les cieux

1280   Son front audacieux.

Il semblait son gr gouverner le tonnerre,

Foulait aux pieds ses ennemis vaincus.

Je n'ai fait que passer, il n'tait dj plus.

UNE AUTRE

On peut des plus grands rois surprendre la justice.

1285   Incapables de tromper,

Ils ont peine s'chapper

Des piges de l'artifice.

Un coeur noble ne peut souponner en autrui

La bassesse et la malice,

1290   Qu'il ne sent point en lui.

UNE AUTRE

Comment s'est calm l'orage ?

UNE AUTRE

Quelle main salutaire a chass le nuage ?

TOUT LE CHOEUR

L'aimable Esther a fait ce grand ouvrage.

UNE ISRALITE, seule.

De l'amour de son Dieu son coeur s'est embras.

1295   Au pril d'une mort funeste

Son zle ardent s'est expos.

Elle a parl, le ciel a fait le reste.

DEUX ISRAELITES

Esther a triomph des filles des Persans.

La nature et le ciel l'envi l'ont orne.

L'UNE DES DEUX

1300   Tout ressent de ses yeux les charmes innocents.

Jamais tant de beaut fut-elle couronne ?

L'AUTRE

Les charmes de son coeur sont encor plus puissants.

Jamais tant de vertu fut-elle couronne ?

TOUTES DEUX, ensemble.

Esther a triomph des filles des Persans.

1305   La nature et le ciel l'envi l'ont orne.

UNE ISRALITE, seule.

Ton Dieu n'est plus irrit.

Rjouis-toi, Sion, et sors de la poussire.

Quitte les vtements de ta captivit,

Et reprends ta splendeur premire.

1310   Les chemins de Sion la fin sont ouverts.

Rompez vos fers,

Tribus captives.

Troupes fugitives,

Repassez les monts et les mers.

1315   Rassemblez-vous des bouts de l'univers.

TOUT LE CHOEUR

Rompez vos fers,

Tribus captives.

Troupes fugitives,

Repassez les monts et les mers.

1320   Rassemblez-vous des bouts de l'univers.

UNE ISRALITE, seule.

Je reverrai ces campagnes si chres.

UNE AUTRE

J'irai pleurer au tombeau de mes pres.

TOUT LE CHOEUR

Repassez les monts et les mers.

Rassemblez-vous des bouts de l'univers.

UNE ISRALITE, seule.

1325   Relevez, relevez les superbes portiques

Du temple o notre Dieu se plat d'tre ador.

Que de l'or le plus pur son autel soit par,

Et que du sein des monts le marbre soit tir.

Liban, dpouille-toi de tes cdres antiques.

1330   Prtres sacrs, prparez vos cantiques.

UNE AUTRE

Dieu descend, et revient habiter parmi nous.

Terre, frmis d'allgresse et de crainte.

Et vous, sous sa majest sainte,

Cieux, abaissez-vous.

UNE AUTRE

1335   Que le Seigneur est bon ! que son joug est aimable !

Heureux, qui ds l'enfance en connat la douceur !

Jeune peuple, courez ce matre adorable.

Les biens les plus charmants n'ont rien de comparable

Aux torrents de plaisirs qu'il rpand dans un coeur.

1340   Que le Seigneur est bon ! que son joug est aimable !

Heureux, qui ds l'enfance en connat la douceur !

UNE AUTRE

Il s'apaise, il pardonne.

Du coeur ingrat qui l'abandonne

Il attend le retour.

1345   Il excuse notre faiblesse.

nous chercher mme il s'empresse.

Pour l'enfant qu'elle a mis au jour,

Une mre a moins de tendresse.

Ah ! qui peut avec lui partager notre amour ?

TROIS ISRAELITES

1350   Il nous fait remporter une illustre victoire.

L'UNE DES TROIS

Il nous a rvl sa gloire.

TOUTES TROIS ENSEMBLE

Ah ! qui peut avec lui partager notre amour ?

TOUT LE CHOEUR

Que son nom soit bni. Que son nom soit chant.

Que l'on clbre ses ouvrages,

1355   Au del des temps et des ges,

Au del de l'ternit.

 


Privilge du Roi.

Louis par la grce de Dieu roi de France. nos armes et faux conseillers, les gens tenant nos cours de parlement, matres des requtes ordinaires de notre Htel, prvt de Paris, baillifs, snchaux, leurs lieutenants civils, et autres nos justiciers, et officiers qu'il appartiendra ; SALUT : nos chres et bien mes les Dames de la Communaut de Saint-Louis, Nous ont fait remontrer que notre cher et bien aim le sieur Racine, ayant leur prire, et pour l'dification et instruction des jeunes demoiselles confies leur conduite, compos un ouvrage de posie intitul, "Esther, tir de l'Ecriture Sainte", et propre tre rcit, et tre chant : elles ont considr que cet ouvrage pourrait aussi servir l'dification de plusieurs personnes de pit, et tre principalement utile plusieurs communauts et maisons religieuses, o l'on a pareillement soin d'lever la jeunesse et de la former aux bonnes moeurs : c'est pourquoi elles dsireraient de le donner au public ; ce que ne pouvant faire sans avoir nos lettres de permission, elles nous ont trs humblement fait supplier de le leur vouloir accorder. ces causes, sachant l'utilit que le public en pourra recevoir, et ayant vu nous-mmes plusieurs reprsentations dudit ouvrage, nous avons t satisfait, nous avons aux Dames de ladite communaut de Saint Louis permis et accord, permettons et accordons par ces prsentes, de faire imprimer ledit ouvrage tant les paroles que la musique, par tel libraire et imprimeur qu'il leur plaira, en tout ou en partie, en tel volume, marge, et caractre, et autant de fois que bon leur semblera, pendant le temps de quinze annes conscutives, commencer du jour qu'il sera achev d'imprimer ; et de la faire vendre et distribuer par tout notre royaume : faisant dfense tous libraires, imprimeurs, et autres d'imprimer, faire imprimer, vendre et distribuer ledit ouvrage sous quelque prtexte que ce soit, mme d'impression trangre, sans le consentement des dites Dames ou de leurs ayant cause, sur peine de confiscation des exemplaires contrefaits, de trois mille livres d'amende, applicable un tiers nous, un tiers l'Htel-Dieu de Paris, et l'autre aux dites Dames, ou leurs ayant causes, et de tous dpens, dommages et intrts. Avec pareilles dfenses tous acteurs, et autres montants sur les thtres publics, d'y prsenter ni chanter ledit ouvrage, sou les mmes peines. la charge d'en mettre deux exemplaires en notre bibliothque publique ; un dans le Cabinet des Livres de notre chteau du Louvre, et un en celle de notre trs cher et fal chevalier, Chancelier de France, le Sieur Boucherat ; de faire imprimer le dit livre dans notre royaume, et non ailleurs, en beau caractre et papier suivant ce qui est port par les rglements des annes 1618 et 1686. Et de faire enregistrer les prsentes s Registres de la Communaut des Libraire et Imprimeurs de notre bonne Ville de Paris. Le tout peine de nullit des prsentes. Du contenu desquelles, nous vous mandons et enjoignons de faire jouir des dites Dames, et leurs ayant causes, pleinement, et paisiblement ; cessant et faisant cesser tous troubles et empchements au contraire, ou un extrait des prsentes, elles soient tenues pour bien et dment signifies, et qu'aux copies collationnes par l'un de nos ams et faux conseillers et secrtaires, foi soit ajout comme l'original. Commandons au premier notre huissier, ou sergent de faire pour l'excution des prsentes, toutes significations, dfenses, saisies, et autres actes requis et ncessaires, sans demander autre permission : car tel est notre plaisir. Donn Versailles, le 3me jour de Fvrier, l'an de grce 1689 et de notre rgne le quarante sixime. Sign par le roi en son conseil. BOUCHER : et scell.

Registr sur le livre de la communaut des imprimeurs et libraires de Paris, le 18 fvrier 1689, suivant l'arrt du parlement du 8 avril 1653, celui du conseil priv du roi, du 27 fvrier 1663. Et de l'Edit de Sa Majest donn Versailles au mois d'aut 1686. Le prsent enregistrement fait la charge que le dbit dudit livre se fera par un imprimeur ou libraire. Sign J.B. COIGNARD, syndic.

Les Dames de la communaut de Saint Louis, ont cd leur droit de privilge Denys Thierry, imprimeur, marchand libraire, et juge consul Paris.

Ledit Thierry a fait part du dit privlge Claude Barbin.

[non mentionn, estim en 1689.]

Notes

[1] "Ce lieu" est la maison de Saint-Cyr cre par Madame de Maintenon o a lieu la reprsentation.

[2] Suse : Ville et capitale de l'EMpire Perse, actuellement en Iran proche de la frontire avec l'Irak. La stle du code d'Hammurabi a t dcouverte sur le site.

[3] Amalcite : Peuple ennemi des Hbreux.

[4] Parthes : Empire et peuple qui recouvrait l'actuel l'Iran, l'Irak et la cte sud du Golfe Persique jusqu'au Qatar.

[5] Scythes : La Bible fait descendre les Scythes de Magog, fils de Japhet. tablis d'abord sur l'Arxa, et l'Iaxarte, ils tendirent au loin leurs conqutes, soumirent une partie de l'Europe et de l'Asie, tinrent pendant 28 ans l'Asie Mineure sous leur joug (634-596), et pntrrent jusqu'en gypte. Les plus grands conqurants Cyrus, Darius Ier, Alexandre, tentrent en vain de les dompter.

ANNEXES

Liste des oeuvres thtrales de Jean Racine

Le corpus thtral de Jean Racine se compose de douze pices : onze tragdies et une comdie. Cette production se partage dans le temps en deux parties : la premire et principale se situe entre les dbuts avec "La Thbade" (1664) et le la polmique de "Phdre" (1677), la seconde concerne les deux tragdies religieuses d'Esther (1689) et d'Athalie (1691) commandes par Mme de Maintenon. Les deux premires tragdies ont t reprsentes par le troupe de Molire au thtre du Palais-Royal puis Racine confia ses pices la troupe de l'Htel de Bourgogne et se brouilla avec Molire. Son unique comdie fut reprsente l'Htel Gungaud et ses dernires tragdies au Collge de Saint-Cyr joues par les pensionnaires devant Louis XIV. Les sujets des tragdies sont tirs de la mythologie grecque (La Thbade, Andromaque, Iphignie, Phdre), de l'histoire antique grecque (Alexandre) ou romaine (Britannicus, Brnice, Mithridate), ou de l'histoire rcente proche-orientale (Bajazet). Esther et Athalie sont inspires des livres ponymes de la Bible. La comdie des Plaideurs ironise sur la justice de son temps.

La Thbade ou les rre ennemis (1664), reprsente pour le premire fois le 20 juin 1664 au Thtre du Palais-Royal

Alexandre le Grand (1665), reprsente pour le premire fois le 4 dcembre 1665 au Thtre du Palais Royal.

Andromaque (1667), reprsente pour le premire fois le 17 novembre 1667 l'Htel de Bourgogne.

Les Plaideurs (1668), reprsente pour le premire fois le 28 mai l'Htel Gungaud.

Britannicus (1669), reprsente pour le premire fois le 13 dcembre 1669 l'Htel de Bourgogne.

Brnice (1670), reprsente pour le premire fois le l'Htel de Bourgogne.

Mithridate (1673), reprsente pour le premire fois le l'Htel de Bourgogne.

Bajazet (1672), reprsente pour le premire fois le 1er janvier 1672 l'Htel de Bourgogne.

Iphignie, reprsente pour le premire fois le 18 aot 1674 l'Htel de Bourgogne.

Phdre (1677), reprsente pour le premire fois le 1er janvier 1677 l'Htel de Bourgogne.

Esther, reprsente pour le premire fois le 26 janvier 1689 au Collge de Saint-Cyr.

Athalie, reprsente pour le premire fois le 17 novembre 1691 au Collge de Saint-Cyr.


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