AMARILLIS
PASTORALE
Achevé d'imprimer pour la première fois le 10 mars 1653
Représenté pour la première fois en 1652 au théâtre de l'Hôtel de Bourgogne.
Version du texte du 29/05/2011 à 18:34:26.
PERSONNAGES
LISIMÈNE.
BÉLISE, nièce le Lisimène.
TYRENE, amoureux d'Amarillis.
AMARILLIS, bergère.
PHILIDAS, amoureux d'Amarillis.
DAPHNÉ, soeur d'Amarillis.
CELIDAN, amoureux de Daphné.
Trois SATYRES, fille de Florisel et de Sydonie.
CLIMANTE, domestique de Daphné.
La scène est au bord du Lignon.
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE.
Lisimène, Bélise.
LISIMÈNE
Je commence à vous voir, et vous n'avez qu'à peine
Visité ce grand bois et cette riche plaine,
Vous arrivez, ma nièce, en cet heureux séjour,
Et vous osez déjà me parler du retour ?
BÉLISE
| 5 | Je confesse qu'ici sans haine et sans ennui |
On goûte les plaisirs les plus purs de la vie,
La cabane me plaît bien plus que nos maisons ;
Les villes à mes yeux ne sont que des prisons,
Le hais des Courtisans une foule insolente,
| 10 | Ici tout m'entretient, tout me rit, tout m'enchante, |
Et de quelque côté que je tourne mes pas
J'y rencontre toujours quelques nouveaux appas.
Ce lieu comme Lyon est rempli de délices.
LISIMÈNE
La Cour n'a rien de plus que des soins et des vices,
| 15 | Celle de Gondebaud où brûlent tant d'amants |
Ne saurait égaler nos divertissements.
BÉLISE
Mais partout la discorde a suscité la guerre.
LISIMÈNE
Le Ciel va redonner la Paix à cette Terre ;
Mais quand on en viendrait à cette extrémité,
| 20 | Dans les Palais d'Issoire on est en sûreté, |
Nous en sommes voisins, et pouvons dans une heure
Choisir une retraite en leur belle demeure ;
Veuillez donc demeurer en ce lieu désormais,
Contemplez tous nos biens, et les goûtez en paix ;
| 25 | Mille jeunes beautés parent cette contrée, |
On n'y voit rien d'égal, Philis, Diane, Astrée,
Amarillis sa soeur, et mille autres encor
Font dans ce doux climat revoir le siècle d'or.
On y voit des Bergers, on y voit des Bergères,
| 30 | De qui les qualités ne sont pas ordinaires, |
Entre eux un jeune Amant ne vous déplaira pas,
Il a beaucoup d'esprit, de grâces et d'appas :
Et si vous n'enviez l'honneur de sa maîtresse
Il est bien mal aisé qu'un autre objet vous blesse,
| 35 | Pourquoi rougissez-vous ? |
BÉLISE
| Ce défaut indécent |
Paraît sans mon aveu sur ce front innocent ;
Je rougis, quoi qu'on die, et quoi qu'on me propose,
Sans en pouvoir moi-même imaginer la cause.
LISIMÈNE
Vous la savez, pourtant ; c'est que jusqu'à ce jour,
| 40 | On ne vous a parlé ni d'Amant, ni d'Amour ; |
Vous ignorez ces noms, et dans cette innocence,
Le discours que j'en fais vous trouble, et vous offense.
BÉLISE, bas.
Que n'est-il vrai Tyrene ?
LISIMÈNE
Haussez un peu la voix.
BÉLISE
Je dis qu'il fait beau voir l'épaisseur de ce bois,
| 45 | Et ces oiseaux divers dont la douce musique, |
Réjouirait l'esprit le plus mélancolique.
LISIMÈNE
Ô Dieux qu'elle est adroite ! Il est vrai que leurs chants
Rendent Lion jaloux de la beauté des champs.
Aussi mille Amoureux, en cette solitude
| 50 | Viennent perdre leurs soins, et leur inquiétude : |
Ces lieux ont chaque jour de nouveaux habitants,
Ils y viennent fâchés, et s'y trouvent contents.
Les coeurs sont enchantés de l'air qu'on y respire,
Chacun y fait l'Amour, peu de monde y soupire.
| 55 | Ce Dieu de tous ses traits y choisit les meilleurs, |
Il est Roi parmi nous, il est Tyran ailleurs.
Mais entre les Amants, qui viennent sur ces rives,
Aux doux chants des oiseaux, joindre leurs voix plaintives,
Tyrene, un Cavalier de qui les qualités
| 60 | Ont du Ciel et du sort les efforts limités? |
BÉLISE
Comment le nommez-vous ?
LISIMÈNE
Tyrene
BÉLISE
Ah le perfide !
LISIMÈNE
Toujours triste et pensif, et toujours l'oeil humide,
Rend tous les coeurs atteints d'amour, et de pitié,
Si le Ciel les a faits capables d'amitié.
| 65 | La plus grande froideur, cède à son éloquence, |
Et contre ses écrits une âme est sans défense :
J'en lirai quelques-uns, écoutez.
BÉLISE
Ô malheur !
LISIMÈNE
Son visage à ces mots a changé de couleur.
BÉLISE
On m'a pris mes papiers.
LISIMÈNE
Je suis comme à la géhenne.
BÉLISE
| 70 | Ô Dieux ! |
LISIMÈNE
| Écoutez donc comme il conte sa peine. |
Lettre.
Je suis comme à la gêne
Absent de vos beaux yeux qui m'embrasent si fort,
Et jusqu'à la mort,
Je dois porter ma chaîne :
| 75 | C'est un arrêt de l'Amour et du sort. |
TYRENE
A-t-il bien exprimé la douleur qui le presse ?
Et sait-il bien toucher le coeur d'une maîtresse ?
BÉLISE
Si bien, que ce perfide est le seul qui lui plaît,
| 80 | Et qu'elle l'aime encor, tout volage qu'il est, |
Tous les jours ses écrits lui font verser des larmes,
Et l'ingrat porte ailleurs son amour, et ses charmes.
LISIMÈNE
Vous savez donc son nom ?
BÉLISE
Vous le savez aussi ;
Je n'ai pas le dessein de cachez mon souci.
| 85 | Je vous dois confesser le mal qui me possède ; |
Je sais qu'il faut parler pour trouver du remède.
Et c'est l'intention de mon coeur désolé ;
Je ne me taisais pas, mes yeux vous ont parlé.
Mon mal a sur mon front écrit sa violence,
| 90 | Et l'on ne peut qu'à tort condamner mon silence. |
Il est vrai que Tyrene a mon coeur enflammé ;
J'aime, je le confesse, hé qui n'a pas aimé !
Alors que je voyais mes compagnes atteintes,
Je blâmais leurs soupirs, et j'accusais leurs plaintes,
| 95 | Mais j'ignorais le mal qui m'était destiné, |
J'autorise à présent ce que j'ai condamné.
Je crois qu'on me doit plaindre, et que sans injustice,
La plus froide ne peut accuser mon caprice.
Dieux ! combien je perdrais, en perdant ces écrits,
| 100 | Qui vous les a donnés ? et qui me les a pris ? |
LISIMÈNE
Moi-même en vos habits, quand vous fûtes couchée,
Et c'est où j'ai connu, qu'Amour vous a touchée.
Certes je fais état de votre élection,
On ne peut condamner votre inclination.
| 105 | Tyrene est d'un esprit, et d'une humeur aimable, |
Et sa condition à la vôtre est sortable.
Il mérite beaucoup : mais en peu de discours,
Contez-moi de vos feux l'origine, et le cours?
BÉLISE
Durant mes plus beaux jours, en sortant de l'enfance,
| 110 | Dans l'âge de la joie, et de l'indifférence ; |
Le sage Armagedon qui me donna le jour,
Sous le saint nom d'hymen, fit naître mon Amour :
Et jusques à ce temps j'avais toujours blâmée
La violente ardeur dont je suis enflammée ;
| 115 | Alors que dans un jour à mon repos fatal, |
Chez mon Oncle à Lyon, je vis Tyrene au bal.
J'étais si jeune encor qu'on ne me parlait guère :
Je lui plus toutefois, sans penser à lui plaire.
Quelques traits de mes yeux lancés innocemment,
| 120 | À la première vue en firent mon Amant, |
Il me jura d'abord une immortelle flamme,
Et me voulut donner l'Empire de son âme,
J'étais tout son espoir et son plus cher souci,
Mais si je le vainquis, il voulut vaincre aussi,
| 125 | Et donnant de ses feux une preuve bien claire, |
Il fit de notre hymen entretenir mon Père,
Pour gagner ce vieillard il ne lui manquait rien,
Il avait le mérite, et l'esprit et le bien ;
Ce dernier suffisait pour le pouvoir surprendre,
| 130 | Quiconque est riche, enfin partout peut être gendre, |
De ce Siècle pervers c'est le plus riche don,
Par là Tyrene sut gagner Armagedon.
Mon Père m'ordonna de souffrir sa visite,
Il l'aimait pour son bien, et moi pour son mérite,
| 135 | Et son profond respect sut si bien m'émouvoir |
Que je prenais plaisir à suivre mon devoir.
Ensuite une querelle à mes voeux importune,
Vint traverser le cours de ma bonne fortune.
Tyrene en un combat fit périr Dorilas.
LISIMÈNE
| 140 | Qui brûlait comme lui de vos jeunes appas ? |
BÉLISE
C'est ainsi qu'on le dit.
LISIMÈNE
Après cette querelle
Il fallut s'absenter.
BÉLISE
Depuis cet infidèle
Ne se souvenant plus de ses feux ni de moi,
Après un peu d'absence a violé sa foi,
| 145 | Je voudrais imiter ce volage Tyrene. |
Mais comme notre sexe aime avec plus de peine,
Il se dégage aussi plus difficilement,
Et ne peut sans rougir courir au changement.
LISIMÈNE
Le voici.
BÉLISE
Cachons-nous de peur qu'il ne nous voie.
LISIMÈNE
| 150 | Je sonderai tandis sa tristesse, ou sa joie. |
SCÈNE II.
Tyrene, Lisimène, Bélise.
TYRENE
Stances.
Fût-il jamais un malheureux
Sous l'empire amoureux
Dont l'ennui fût égal à ma douleur extrême ?
Je charmais autre part, ici je suis charmé,
| 155 | J'aime, et je suis aimé, |
Mais ce n'est pas de ce que j'aime.
De mes maux Bélise a pitié,
Elle en sent la moitié,
Malgré cette rigueur et malgré notre absence ;
| 160 | Et lâche que je suis, j'aime de tout mon coeur |
Celle dont la rigueur
Semble punir mon inconstance.
Est-il possible, ô Dieux !
LISIMÈNE
Oyez comme il se plaint ;
| 165 | On connaît à sa voix que son coeur est atteint. |
TYRENE
Doux ennui toutefois, et bienheureuse haine ?
Si je touche à la fin le coeur de l'inhumaine.
La peine et les efforts de l'acquisition,
Sont un doux souvenir en la possession.
| 170 | Mais qui me vient parler ? |
LISIMÈNE
Bannis cette tristesse ;
Et donne un peu de trêve au tourment qui te presse.
Tout succède à tes voeux.
TYRENE
Ô Dieux ! qu'ai-je entendu ?
LISIMÈNE
Et l'on veut t'accorder le bonheur qui t'est dû.
TYRENE
| 175 | Épargnez mes ennuis, aimable Lisimene, |
Avez-vous vu l'objet qui fait naître ma peine ?
LISIMÈNE
Oui, et j'ai vu plus encor.
TYRENE
Et quoi ?
LISIMÈNE
Certains écrits
Qu'elle tenait bien chers, et qui m'ont tout appris.
Ô le charmant esprit que celui de Tyrene !
| 180 | Il pourrait triompher de l'âme la plus vaine, |
Et que cette beauté montre de jugement
Dans le choix qu'elle a fait d'un si parfait Amant.
TYRENE
Voulez-vous que j'espère, et cette âme inhumaine
Me défend seulement de parler de ma peine ?
| 185 | L'insensible causant ce qui me fait mourir, |
A peur de le savoir, de peur de le guérir.
LISIMÈNE
Tyrene, une maîtresse est d'humeur plus discrète,
Que de pouvoir si tôt avouer sa défaite ;
La tienne se déclare, et ne me crois jamais,
| 190 | Si ton coeur n'est l'objet de ses plus doux souhaits ; |
Me remercieras-tu, si de ma propre bouche
Tu sais dans un moment que ton amour la touche ?
TYRENE
Je vous adorerais.
LISIMÈNE lui montrant Bélise.
Adore ses appas,
La voici ; que fais-tu ? tu ne l'abordes pas ?
| 195 | Quelle humeur a si tôt ton âme refroidie ? |
SCÈNE III.
Bélise, Tyrene, Lisimène.
BÉLISE
Traître, que tu sais mal cacher ta perfidie !
Es-tu sans artifice ? et puis-je avoir surpris
L'excellence, et l'honneur, des plus rares esprits ?
Au moins qu'un ris forcé te change le visage,
| 200 | Témoigne du plaisir, et bénis mon voyage. |
Dis que tu souhaitais ce bonheur sans pareil ;
Approche, appelle-moi ta Reine et ton Soleil.
Quoi, tu ne peux forcer cette inutile honte ?
Et ta voix quelquefois se donne à si bon compte,
| 205 | Tu trouvais à Lyon des traits si délicats, |
Et tu m'as si bien su prouver ce qui n'est pas.
TYRENE
Ô Dieux ! je vois Bélise.
BÉLISE
Il va conter merveille,
Et sa fidélité n'aura point de pareille.
TYRENE
Quoi Bélise, est-ce vous que je trouve en ces lieux ?
| 210 | Et dois-je croire ici mon oreille et mes yeux. |
BÉLISE
Je suis toujours la même, et ne suis point changeante,
Il n'en est point ainsi de ton âme inconstante ;
Tu n'es plus ce Tyrene autrefois si charmant,
En toi tout est changé jusqu'à l'habillement,
| 215 | Tu n'as rien conservé de ce qui me sut plaire, |
Tu n'es plus qu'un Berger digne d'une Bergère.
TYRENE
Les Bergers de ces lieux sont d'illustres Héros
Qui dans un sain asile ont cherché du repos,
Mais ne m'accuse point d'être à tort infidèle,
| 220 | Puisque tu la causas, tu sais bien ma querelle, |
Dorilas étant mort, sans longtemps consulter
Pour venir en ces lieux il fallut s'absenter,
Tandis que mes parents s'employant pour ma grâce,
Par je ne sais quel sort, m'en allant à la chasse,
| 225 | Je vis Amarillis, dont l'éclat me ravit, |
Elle me fit changer de maîtresse et d'habit.
J'accorde, que je quitte un bien incomparable,
Pour semer sur du vent, et bâtir sur du sable,
Je recevais chez vous des traitements meilleurs ;
| 230 | Mais un secret destin porte mes voeux ailleurs. |
BÉLISE
Dis qu'un secret destin porte ailleurs ta folie.
TYRENE
Bélise est toujours gaie, et sans mélancolie.
BÉLISE
Non, non, crois qu'en riant je dis la vérité,
Hé qui ne rirait pas de ta légèreté ?
| 235 | Quelle plaisante humeur agite ainsi ton âme ? |
On pourrait l'excuser dans l'esprit d'une femme,
Puisque selon l'erreur de votre jugement,
Elle est de son instinct sujette au changement.
Mais que ces Esprits forts, ces miroirs de constance,
| 240 | Fassent au moindre vent si peu de résistance, |
Que leur fidélité manque aux premiers effets,
C'est un sujet d'en rire ou l'on n'en eut jamais.
TYRENE
Si tu considérais combien l'absence est forte,
On ne te verrait pas discourir de la sorte.
| 245 | Ta présence aurait pu divertir ce malheur : |
Car qui voit le Soleil, sent toujours la chaleur.
BÉLISE
Il est vrai ta constance est digne qu'on t'adore !
Traître, j'étais absente, et je t'aimais encore,
J'avais les mêmes feux, et le même souci :
| 250 | J'ai vécu sans te voir, et sans changer aussi. |
Sans te voir ! je m'abuse, et ma triste pensée
M'a toujours de Tyrene une image tracée :
Je t'ai vu tous les jours, je t'ai parlé cent fois.
TYRENE
Il ne m'en souvient point.
BÉLISE
Mais sans yeux et sans voix,
| 255 | Je n'étais pour mon mal que trop ingénieuse, |
Ma mémoire est trop bonne, et trop officieuse.
TYRENE
Et moi je ne saurais me vanter de ce point,
J'ai bien tôt oublié ce que je ne vois point.
Excuse en ce malheur ma mémoire inféconde,
| 260 | Ou que de ce défaut la Nature réponde. |
Mais voici ma Bergère, admire sa beauté,
Et ne condamne plus mon infidélité.
BÉLISE
Va, barbare à mes yeux, lui conter ton martyre,
Obtiens de cet objet ce que ton coeur désire ;
| 265 | J'y consens infidèle, adore ses appas. |
TYRENE
Tu profiterais peu de n'y consentir pas.
BÉLISE
Cachons-nous pour l'ouïr.
SCÈNE IV.
Tyrene, Amarillis.
TYRENE
Adorable merveille,
En beauté sans seconde, en rigueur sans pareille,
Quand voulez-vous tarir la source de mes pleurs ?
| 270 | Quand sera votre esprit sensible à mes douleurs ? |
Ces rochers orgueilleux en des ruisseaux se fondent,
Ils entendent mes cris, leurs échos me répondent,
Et quand j'ai demandé si mon mal inouï
Finirait quelque jour, elles m'ont dit oui.
| 275 | Vous conservez pourtant votre rigueur extrême, |
Et je n'ose espérer que vous parliez de même.
AMARILLIS
Où peut être ma soeur ?
TYRENE
J'implore du secours,
Aimable Amarillis entendez mes discours.
AMARILLIS
L'avez-vous vue ici ?
TYRENE
Vous me fermez l'oreille,
| 280 | Pour ne pas avouer mon ardeur sans pareille. |
AMARILLIS
Où la puis-je trouver ?
TYRENE
Dieux que de cruauté !
Je parle de mon mal, inhumaine beauté.
AMARILLIS
Je la cherche partout.
TYRENE
Cruelle, oyez ma plainte,
Donnez un mot au mal dont mon âme est atteinte.
AMARILLIS
| 285 | Dieux que ces importuns me dérobent de temps, |
Je les fais tous souffrir, ils sont tous mécontents.
Ce n'est que de mon coeur que leurs plaisirs dépendent,
Je n'en possède qu'un, et tous me le demandent.
Qui le doit obtenir ? qui seront les jaloux ?
| 290 | Nul de vous ne l'aura, pour vous accorder tous. |
TYRENE
Comparez nos tourments, considérez nos peines,
S'ils ont versé des pleurs, j'en verse des fontaines,
S'ils sentent quelque ardeur, je me sens consumer,
Ils aiment froidement, et je sais seul aimer.
AMARILLIS
| 295 | Tous en disent de même. |
TYRENE
| Et seul je le dois dire, |
Si la plainte est plus juste, où la fortune est pire,
Tyrene sait mourir, s'ils savent endurer,
Son inclination ne se peut comparer.
Pour vous j'ai violé l'amitié la plus sainte
| 300 | Dont jamais ici-bas une âme fut atteinte, |
Il n'était rien d'égal à mes contentements,
Je causais de l'ennui aux plus heureux Amants.
Je pouvais loin de vous défier la fortune,
J'obligeais trop Bélise, et je vous importune ;
| 305 | Tous mes voeux l'honoraient, et vous les refusez, |
Je les voyais chéris, je les vois méprisés.
AMARILLIS
Adieu, je hais l'amour d'un esprit infidèle,
Et je ne prétends rien au bien de cette Belle.
Reportez-lui ce coeur que vous me présentez ;
| 310 | Vous me pourriez quitter comme vous la quittez. |
SCÈNE V.
Bélise, Tyrene.
BÉLISE
Ô qu'il est satisfait et qu'il profite au change,
Soi-même il se punit, et m'offensant me venge,
Tyrene, qui méprise est enfin méprisé.
TYRENE
Je n'attendais pas mieux que d'être refusé.
| 315 | Ah ! je jure le Ciel, que s'il m'était possible, |
Je me dégagerais de cette âme insensible.
Que ce coeur brûlerait de ses feux anciens,
Que je m'enchaînerais de mes premiers liens,
BÉLISE
Oui, si la chaîne aussi t'était encor offerte ;
| 320 | Et si je désirais de recouvrer ma perte. |
Mais ce soin me travaille assez légèrement,
Un bien que chacun fuit se conserve aisément ;
J'ai vu le peu d'état qu'on fait de ton service,
Et je ne crains pas fort qu'aucune te ravisse.
| 325 | J'éprouve qu'il est vrai que l'Amour n'a point d'yeux, |
Je réputais jadis mon destin glorieux,
Quand ton affection s'offrait à ma mémoire,
Je croyais tout Lyon envieux de ma gloire.
Que Tyrene écrivît, que Tyrene parlât,
| 330 | Je ne croyais jamais qu'un autre l'égalât. |
Opinion bien fausse, et que je n'ai plus eue,
Depuis que la raison m'a dessillé la vue.
Je n'estime plus tant les charmes de ta voix,
Je m'étonne bien plus de l'erreur où j'étais.
| 335 | Mon âme s'est rendue à de faibles atteintes, |
Tu galantises mal, et tu fais mal des plaintes.
Ne figurant pas mieux ta peine et ton souci,
Amarillis fait bien de te traiter ainsi.
Tu lui parlais de pleurs pour exprimer ta peine,
| 340 | Mais cet abaissement est honteux à Tyrene. |
TYRENE
Épargne un malheureux, et quelque qualité
Dont jadis son esprit ait le mien enchanté.
Crois que tu pourrais peu sur cette âme inhumaine,
Qu'en mon lieu tu serais en une même peine.
| 345 | Elle n'estime rien que ses propres appas, |
Vénus sous mes habits ne la toucherait pas.
On ne peut rien gagner sur cette âme insensible.
BÉLISE
Et si je lui plaisais ?
TYRENE
Tu ferais l'impossible.
BÉLISE
Si tu veux en avoir les divertissements
| 350 | Tu n'as qu'à m'envoyer un de tes vêtements. |
TYRENE
Je t'en fais présent d'un dont l'étoffe éclatante
Doit être avantageux à ta beauté charmante,
Sa broderie est riche, et jette des éclats
Qui pourront rehausser celui de tes appas.
BÉLISE
| 355 | Tu riras de la feinte, et je suis assez vaine |
Pour espérer l'honneur de fléchir l'inhumaine
Sous le nom de ton frère, et sous celui d'amant
Je percerai son coeur plus dur qu'un diamant.
Je n'arrivai qu'hier, et n'étant pas connue,
| 360 | Il m'est aisé de feindre, et de tromper sa vue. |
TYRENE
Ce divertissement ne peut être que doux,
De voir Cléonte Amant, et Tyrene jaloux.
Mais après cet effet, que je trouve admirable,
Tu ne me seras plus qu'un objet adorable ;
| 365 | De tes voeux dépendra tout mon contentement, |
Et je mépriserai l'Amante pour l'Amant.
BÉLISE
Je ne t'oblige à rien, et fais cette entreprise,
Sans dessein que ton coeur me rende sa franchise.
Ne dis point qui je suis aux beautés de ce lieu,
| 370 | Et m'envoie un habit. |
TYRENE
| Dans un moment. |
BÉLISE
| Adieu. |
ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE.
Trois Satyres.
Premier Satyre
As-tu vu dans ce fond ces deux belles Bergères ?
Deuxième Satyre
Trop pour leur intérêt, fussent-elles légères,
Plus que les jeunes Daims qu'en courant j'atterrai,
Avant qu'il soit longtemps je les attraperai.
Troisième Satyre
| 375 | Pour se mieux délasser, au bord d'une fontaine, |
De se laver les pieds elles prenaient la peine ;
Et lorsque librement, et sans penser à nous,
Elles se retroussaient jusque sur les genoux,
Je voyais une cuisse aussi blanche, aussi ronde
| 380 | Que jamais la Nature en forma dans le monde. |
Ô quels friands morceaux pour les Princes des bois !
Ô qu'ils sont délicats ! j'en lèche encor mes doigts.
Premier Satyre
De l'endroit où j'étais, j'ai vu d'autres merveilles.
Ah ! ah ! pour m'écouter vous dressez les oreilles.
| 385 | J'ai vu, j'ai vu, j'ai vu par le reflet de l'eau, |
Si je ne suis trompé, quelque chose de beau.
Troisième Satyre
À t'entendre parler tu n'en as vu que l'ombre,
Moi j'ai vu tout à nu des Beautés en grand nombre.
Qu'elles avaient d'appas ! mais c'était de la chair
| 390 | À qui pas un de nous n'aurait osé toucher. |
Premier Satyre
Je me doute de qui.
Troisième Satyre
Des Nymphes de Diane
Que je voyais baigner, monté sur un platane.
Ah ! depuis Actéon le profane mortel
J'oserais bien jurer qu'on n'a rien vu de tel.
| 395 | C'était dans un ruisseau, dont l'eau tranquille et claire, |
À ces jeunes beautés sert d'hôtesse ordinaire.
Là je voyais à nu montrer de si beaux corps,
Que me dût-on changer en un cerf de dix cors
Et les chiens de ma peau, se dussent-ils repaître,
| 400 | J'irais les voir encor, s'ils y devaient paraître. |
Premier Satyre
Compagnon si la troupe alors t'eut aperçu,
De nouveaux cornichons ton front serait bossu.
Ah ! que de coups de poing ! ah ! que de coups de gaules
Auraient bien aplani le poil de tes épaules.
Troisième Satyre
| 405 | L'une qui sur le bord marchait comme à tâtons, |
Laissant ses vêtements montrait ses beaux tétons,
Et touchant de son pied cette onde cristalline,
Faisait voir au grand jour une jambe poupine,
Une cuisse bien faite, un ventre potelé.
| 410 | Pour qui notre Dieu Pan lui-même aurait brûlé, |
Je dis comme un tison fait d'une vieille souche.
Deuxième Satyre
Tu me fais enrager, l'eau m'en vient à la bouche.
Troisième Satyre
L'autre qui sur le ventre en grenouille nageait
Retirait ses deux bras, et puis les allongeait,
| 415 | Et parfois soufflant l'eau d'une bouche vermeille, |
Folâtrait d'une grâce à nulle autre pareille,
Et dans ses beaux cheveux attiraient les zéphyrs,
Et faisait soulever mille amoureux soupirs.
Premier Satyre
Cette peinture est belle, et je te prie achève.
Troisième Satyre
| 420 | Une autre toute nue était dessus la grève, |
Mais assise en posture à te faire pitié,
Car elle se tirait une épine du pied,
Une jambe assez haut sur sa cuisse croisée,
Et qui.
Premier Satyre
Ah ! je t'entends ; était bien disposée.
Troisième Satyre
| 425 | Une autre s'allant seoir sur un prochain gazon |
S'essuyait en tous lieux, comme c'est la raison.
Ah ! qu'elle avait d'appas ! ah ! que de belles choses,
Tout son corps n'était fait que de lys et de roses.
Un certain vermillon, dont l'éclat était doux,
| 430 | Colorait tendrement sa fesse et ses genoux. |
Premier Satyre
Ouf, arrête-toi là, n'en dis pas davantage,
Au début du vers 431, on lit 'Vf' que nous transcrivons 'Ouf'.
Tu me ferais crever d'une amoureuse rage.
Ah ! que n'étais-je là, je l'eusse prise au corps,
Eussé-je dû souffrir un million de morts.
| 435 | Dans le plus fort du bois je vous l'aurais fourrée, |
Comme un Renard qui prend une poule égarée
J'aurais eu le plaisir de contenter mon feu.
Troisième Satyre
C'est le fils de Luxure ; ou du moins son Neveu.
Premier Satyre
Pour les plaisirs d'amour, il est insatiable.
Troisième Satyre
| 440 | Pour être si petit, il est ribaud en Diable. |
Deuxième Satyre
Pour vous, honnêtes gens, à vous regarder
Quelqu'un vous donnerait une fille à garder ;
On a qu'à remarquer vos mines et vos gestes,
On vous prendra tous deux pour bouquins fort modestes.
Troisième Satyre
| 445 | Mais il faut revenir enfin à nos moutons, |
Ces filles vont partir, marchons et nous hâtons.
Premier Satyre
Si nous les attrapons, pour contenter nos flammes,
Comment en ferons-nous, nous n'avons que deux femmes
Pour trois.
Troisième Satyre
Dessus ce point il sera débattu,
| 450 | Nous pourrons, les ayant, tirer au court fétu, |
La plus petite paille ira chercher fortune ;
Et les deux plus heureux en prendront chacun une.
Deuxième Satyre
Il n'est point de fétu, de paille, ou de hasard,
Nous nous gourmerons bien, ou j'en aurai ma part.
Troisième Satyre
| 455 | Il faut prendre devant ces Animaux sauvages, |
Puis après de leurs peaux nous ferons les partages.
Allons de ce côté.
Premier Satyre
Courons, quelqu'un nous suit,
Quelque fâcheux berger près de nous fait ce bruit.
SCÈNE II.
Amarillis, Daphné.
AMARILLIS
Pourquoi m'accusez-vous de trop de retenue ?
| 460 | Je ne déguise rien, j'ai l'humeur ingénue. |
Qui peut, si ce n'est vous, chérir mes intérêts ?
Et qui doit que ma soeur partager mes secrets ?
DAPHNÉ
Quelque si libre humeur dont un esprit puisse être,
Il est bien malaisé qu'il fasse tout paraître ;
| 465 | Toujours quelque secret se referme au-dedans, |
Qui même n'est pas su des plus chers confidents.
Mais surtout en amour la plus libre est secrète,
Et comme elle est aveugle, elle est aussi muette.
On ne s'ose fier à son meilleur ami,
| 470 | Et le coeur le plus franc ne s'ouvre qu'à demi. |
Posséder tant d'attraits, être si recherchée ;
Captiver mille esprits, et n'être point touchée,
Ha ma soeur ! pensez-vous qu'on le puisse estimé ?
Le Ciel vous a-t-il faite incapable d'aimer ?
| 475 | Évitez-vous les coups dont toutes sont blessées ? |
Et n'eûtes-vous jamais de pareilles pensées ?
L'Amour est un Archer qui n'a jamais failli,
Si le coeur ne se rend quand il est assailli,
Il prend une autre voie, il le force, il le blesse,
| 480 | Et l'orgueilleuse enfin reconnaît sa faiblesse. |
AMARILLIS
Il est maître des coeurs qui se laissent dompter,
Mais quand on le veut fuir on le peut éviter.
DAPHNÉ
Ce Dieu, comme il lui plaît atteint les plus cruelles ;
On prend la fuite en vain, ma soeur, il a des ailes.
AMARILLIS
| 485 | Mais les ailes qu'il a sont courtes quand il naît, |
Cet enfant vole-t-il, faible encor comme il est ?
DAPHNÉ
On ne sent pas l'Amour au point de sa naissance,
Et qui ne le sent pas, ne craint point sa puissance.
AMARILLIS
Mais alors qu'on le sent, on l'évite aisément.
DAPHNÉ
| 490 | Alors il sait voler, on s'enfuit vainement. |
AMARILLIS
Aussi n'ai-je jamais sa force méprisée,
Et mon âme à ses traits est toute disposée.
Mais de les prévenir, les prendre en son carquois,
Et de ma propre main, me ranger sous ses lois,
| 495 | Qui me voudrait, ma soeur, conseiller de le faire, |
Ne me donnerait pas un avis salutaire.
J'approuve qu'un esprit mette les armes bas ;
J'approuve même aussi qu'il ne se rende pas.
Je n'aimerai jamais, qu'Amour ne m'ait blessée,
| 500 | Si je lui dois céder, j'y veux être forcée. |
DAPHNÉ
Avouez, toutefois que parmi tant d'Amants
Qui révèrent en vous des attraits si charmants,
Il s'en trouve quelqu'un qui vous plaît davantage,
Et dont plus volontiers vous agréeriez l'hommage.
AMARILLIS
| 505 | Philidas vaut beaucoup. |
DAPHNÉ
| Que ces attraits sont doux. |
AMARILLIS
Mais je le vois qui vient, ma soeur retirons-nous.
DAPHNÉ
Craignez-vous son abord ?
PHILIDAS
Je la vois l'inhumaine.
DAPHNÉ à Philidas
Je travaillais pour vous, mais j'ai perdu ma peine.
SCÈNE III.
Philidas, Celidan.
PHILIDAS
Hélas cruel ami que ma douleur te plaît !
| 510 | Vois comme elle me fuit, l'insensible qu'elle est |
Et tu dis que le temps la rendra plus traitable,
Tu diffères l'arrêt de mon sort lamentable,
Tu me retiens le bras, tu diffères ma mort,
Tu connais, Celidan, si je me plains à tort.
CELIDAN
| 515 | Philidas elle est fille, et la fille est changeante, |
Nous la verrons un jour t'être plus indulgente,
Le temps amollira ce courage inhumain,
Elle fuit aujourd'hui, tu l'atteindras demain.
Ne l'avoir pas suivie, est un pas pour l'atteindre,
| 520 | Si tu la veux fléchir, il faut mieux te contraindre. |
Tu ne sais pas bien l'art qui la peut engager.
PHILIDAS
Enseigne-le moi donc, si tu veux m'obliger.
CELIDAN
Il faut paraître froid pour toucher les Bergères,
Et montrer à leurs yeux des blessures légères.
| 525 | Ce sexe que toujours nous avons respecté, |
A tiré son orgueil de notre humilité ;
Et si nous paraissions plus hommes et plus graves,
Ces superbes vainqueurs deviendraient nos esclaves,
Et si nous les traitions d'un air indifférent
| 530 | Nous rendraient tous les soins qu'en nos jours on leur rend. |
PHILIDAS
Mais comment étouffer la plainte quand on brûle ?
Quiconque n'aime pas, aisément dissimule.
Toi-même avec ton art n'es-tu pas enchaîné ?
Te peux-tu garantir des beaux yeux de Daphné ?
CELIDAN
| 535 | Je me peux excuser sur son mérite extrême. |
PHILIDAS
L'Amant de son Amante en dit toujours de même.
Crois-moi, cher Celidan, alors qu'on aime bien
La feinte est mal aisée, et ne nous sert de rien.
Pour moi je souffre trop, je ne m'en saurais taire.
CELIDAN
| 540 | Flatte donc cette ingrate, et tâche de lui plaire ; |
Fais des vers sur son teint, son esprit et sa voix,
Puisque c'est le dessein qui t'amène en ces bois,
Ne crains point de faillir, ni de perdre ta peine,
On estime aujourd'hui que les fruits de ta veine.
PHILIDAS
| 545 | Il est vrai que j'ai l'art de flatter qui me plaît, |
Je peints, quand bon me semble, un oeil plus beau qu'il n'est.
Je dore des cheveux, et ma plume se joue
À noircir un sourcil, ou farder une joue.
J'ai toujours de la neige, et quelquefois j'en mets
| 550 | Sur un sein qui n'en eut, et n'en aura jamais. |
Je prête à qui je veux des oeillets et des roses,
Et j'ai fait estimer cent visages divers
Qui n'avaient toutefois rien de beau qu'en mes vers.
Mais tout est au-dessous de sa beauté parfaite :
| 555 | Ma Muse en ce travail est timide et muette ; |
J'admire les effets de cet oeil mon vainqueur
Qui me glace la veine, et m'échauffe le coeur.
Toujours le premier mot à ma plume arrêtée,
Je l'ai mille fois prise, et mille fois quittée,
| 560 | Mon jugement s'égare en ses moindres appas, |
J'écrirai toutefois, mais ne t'éloigne pas.
CELIDAN
J'attendrai cependant en ce lieu frais et proche,
Mais vois si tu n'as point quelques vers en ta poche,
Je me divertirai par ce doux entretien,
| 565 | Je ne puis estimer de style que le tien. |
Celidan lit.
Rochers effroyables déserts,
Où de la beauté que je sers
Je fais des plaintes inutiles,
Mon mal près d'elle a toujours empiré,
| 570 | Et vos sablons ne sont pas si stériles |
Que mon mal est désespéré.
Mes esprits sont tous languissants,
Mes faibles et timides sens
N'ont plus de clarté ni de force,
| 575 | Et mon malheur est sans comparaison, |
Depuis qu'Amour a semé le divorce
Entre mon âme et ma raison.
Tous remèdes sont superflus,
Et rien ne me console plus
| 580 | Au fort d'une douleur si grande, |
Si dans mon mal j'ai quelque réconfort,
Absolument il faut que je l'attende
D'Amarillis, ou de la mort.
Mais je crains qu'après mon trépas
| 585 | Au milieu des Ombres là-bas |
Son Amour encor me poursuive ;
Objet Céleste, au jugement de tous,
Soit que je meure, ou bien soit que je vive,
Je veux toujours brûler pour vous.
| 590 | Que ces vers sont coulants, ô l'admirable veine, |
Il en a déjà fait plus de vingt d'une haleine,
As-tu bien réussi ?
PHILIDAS
Jamais pauvre rimeur
N'eut tant d'ambition, et moins de bonne humeur.
J'ai fait ce peu de vers depuis que travaille,
| 595 | Écoute si j'ai rien imaginé qui vaille. |
STANCES
Divine Amarillis, honneur de nos Bergères,
Modérez tant soit peu la rigueur de vos lois,
Si dans ma passion l'excès de mes misères
Ne m'interdisait point l'usage de la voix,
| 600 | J'élèverais si haut vos beautés sans exemple, |
Que vous auriez un Temple.
Votre nom qui toujours occupe ma mémoire,
Pourrait pompeusement éclater dans mes vers,
Et rien n'empêcherait le bruit de votre gloire
| 605 | D'étonner notre siècle et remplir l'Univers, |
Aimez-vous mieux ma mort, ô beauté trop aimée !
Que votre Renommée ?
S'il faut que mon trépas contente votre ennuie,
Avant qu'il soit longtemps je ferai voir à tous,
| 610 | Que j'ai pris jusqu'ici quelque soin de ma vie, |
À dessein seulement de l'employer pour vous.
Mais s'il faut qu'un beau coup finisse ma misère,
Mon amour me fournit mille pensers divers,
Et je n'en puis trouver pour achever ce vers.
CELIDAN
| 615 | Ce style est au-dessus de ton style ordinaire, |
Je me vais retirer de peur de te distraire ;
Achève, cher ami, c'est trop bien commencé,
Ce feu grand et subtil est aussi tôt passé.
PHILIDAS, seul.
Quitte, triste Berger, ce pénible exercice,
| 620 | De tes pleurs seulement écris son injustice. |
Seuls ils peuvent prouver tes transports innocents ;
Seuls ils peuvent parler des ennuis que tu sens.
Et c'est bien vainement qu'un malheureux présume
De fendre un coeur si dur avec des traits de plume.
| 625 | Arbres soyez atteints au récit de mes maux, |
Est-il quelque martyre égal à mes travaux ?
Mais que mon oeil est las de souffrir la lumière,
Quel assoupissement me ferme la paupière ?
Dieux ! appelant mon âme en cet heureux sommeil
| 630 | Accordez à mes yeux un dormir sans réveil. |
Il s'endort.
SCÈNE IV.
Amarillis, Daphné, Philidas.
AMARILLIS
Dieux que ces importuns ont peu de complaisance,
Et qu'il est malaisé d'éviter leur présence.
Ma soeur n'y sont-ils plus ?
DAPHNÉ
Oui, je les vois là-bas.
AMARILLIS
Adieu.
DAPHNÉ
Reviens, je ris, et je ne les vois pas.
AMARILLIS
| 635 | Je m'aime aujourd'hui seule, et si pas un se montre? |
DAPHNÉ
Dieux ! Quelle peur as-tu ?
AMARILLIS
Celle de leur rencontre.
DAPHNÉ
Philidas te déplaît, cruelle tu le fuis.
AMARILLIS
Parfois selon l'humeur et le temps où je suis,
En de certains moments j'aime d'ouïr sa plainte,
| 640 | Je lui réponds des yeux, et je flatte sa crainte ; |
Je vante son esprit, j'estime ses discours ;
Mais cette belle humeur ne dure pas toujours.
J'abhorre bien souvent un si triste langage,
Et quelque Amant plus gai me plairait davantage.
DAPHNÉ
| 645 | Tu le peux rendre tel. |
AMARILLIS
| Comment. |
DAPHNÉ
| Par ta pitié. |
Paye ce que tu dois à sa chaste amitié ;
Je le paye à l'amour que son ami me porte ;
Imite mon humeur, traite-le de la sorte.
Celidan autrefois n'était pas si joyeux,
| 650 | Alors que je trouvais son abord ennuyeux. |
Mais je vois Philidas sous cet épais feuillage ;
Vois comme les ennuis ont changé son visage ;
Le Ciel ferme ses yeux pour arrêter ses pleurs,
Et tu ne seras pas sensible à ses douleurs ?
| 655 | Lis ces vers qu'il t'adresse. |
AMARILLIS
| Ô Dieux ! cette importune |
M'imputera toujours ma mauvaise fortune.
DAPHNÉ
Et bien je vais les lire, au moins en ma faveur
Écoute seulement.
AMARILLIS
Dépêche donc ma soeur.
DAPHNÉ lit.
Divine Amarillis, honneur de nos Bergères,
| 660 | Modérez tant soit peu la rigueur de vos lois, |
Si dans ma passion l'excès de mes misères
Ne m'interdisait point l'usage de la voix,
J'élèverais si haut vos beautés sans exemple,
Que vous auriez un Temple.
DAPHNÉ
| 665 | Il faut ouïr le reste. |
AMARILLIS
| Fais vite, ou je te laisse. |
DAPHNÉ
Qu'elle sait bien cacher le tourment qui la presse.
Votre nom qui sans cesse occupe ma mémoire,
Pourrait pompeusement éclater dans mes vers,
Et rien n'empêcherait le bruit de votre gloire
| 670 | D'étonner notre siècle et remplir l'Univers, |
Aimez-vous mieux ma mort, ô beauté trop aimée !
Que votre Renommée ?
S'il faut que mon trépas contente votre ennuie,
Avant qu'il soit longtemps je ferai voir à tous,
| 675 | Que j'ai pris jusqu'ici quelque soin de ma vie, |
À dessein seulement de l'employer pour vous.
Mais s'il faut qu'un beau coup finisse ma misère,
Vois-tu comme ta grâce a touché ses esprits,
En composant ces vers, le sommeil l'a surpris.
| 680 | Par deux mots ajoutés, tu peux finir sa peine, |
Et perdre en le sauvant le titre d'inhumaine.
AMARILLIS
Écris-les de ta main.
DAPHNÉ
La tienne l'a blessé.
AMARILLIS
Donne donc j'écrirai.
DAPHNÉ
Quoi ?
AMARILLIS
Qu'il est insensé,
Qu'il a peu de raison d'aimer ce qui le blesse,
| 685 | Que mon peu de dessein témoigne sa faiblesse. |
Enfin.
DAPHNÉ
N'achève pas, donne-moi cet écrit.
Bons Dieux on ne peut rien sur ce farouche esprit.
AMARILLIS
Qu'y mets-tu ?
DAPHNÉ
Qu'il espère.
AMARILLIS
Espérances frivoles.
DAPHNÉ
Et si je te veux faire avouer ces paroles,
| 690 | Je veux à cet amant procurer ta pitié. |
Je gagnerai ta haine, ou lui ton amitié.
Je jure à ton humeur une éternelle guerre ;
Cruelle, as-tu dessein de dépeupler la terre ?
Et seras-tu constante en ce rigoureux point
| 695 | De blesser tous les coeurs, et de n'en guérir point ? |
Espère-tu du prix à ta froideur extrême ?
Et vaux-je moins que toi pour avouer que j'aime ?
AMARILLIS
L'Amour te paye-t-il du souci que tu prends
De le rendre adorable aux coeurs indifférents ?
| 700 | Te charges-tu du soin d'établir son empire ? |
Ta voix peut-elle plus que les traits qu'il nous tire ?
Si j'aimais Alcidor, il devrait son secours
À ses propres appas, et non à tes discours,
Son pouvoir t'est suspect, prenant pour lui les armes,
| 705 | Et pensant l'obliger tu fais tort à ces charmes, |
Son humeur seulement a de puissants appas,
Et peut plus que ta voix.
DAPHNÉ
Et tu ne t'y rends pas ?
AMARILLIS
En voudrais-tu jurer ?
DAPHNÉ
Ouïs, si je te dois croire.
AMARILLIS
Il peut beaucoup sans toi, n'ôte rien à sa gloire.
DAPHNÉ
| 710 | Qu'elle est dissimulée. |
PHILIDAS, rêvant
| Ha ! tu fais mon tourment ; |
Un mot, belle inhumaine, un regard seulement.
DAPHNÉ
Il rêve, écoutons-le.
PHILIDAS
Je pourrais toute chose,
Tu ne peux m'échapper, mais quoi que je propose.
AMARILLIS
Je crains peu ce danger.
PHILIDAS
Je tremble à ton aspect,
| 715 | Quoi ? rien à mon amour ? quoi ? rien à mon respect ? |
Cruelle ! ôte-moi donc ta présence fatale,
Et ne m'oblige plus au tourment de Tantale.
Adieu, laisse-moi seul.
AMARILLIS
Vois combien il me plaît,
Je lui veux obéir, tout endormi qu'il est.
DAPHNÉ
| 720 | Attendons son réveil. |
AMARILLIS
| Pour moi je me retire ; |
Et tu m'as obligée à beaucoup de martyre.
Mais j'aperçois Tyrene, et quelqu'un qui le suit.
SCÈNE V.
Tyrene, Bélise sous le nom de Cléonte, Amarillis, Daphné.
TYRENE
Je l'avise à propos, et le Ciel nous conduit.
Nous allions vous trouver, agréez la visite
| 725 | Que ce jeune étranger doit à votre mérite ; |
C'est mon frère en ces lieux arrivé fraîchement.
AMARILLIS
Il m'oblige beaucoup.
DAPHNÉ
Ô Dieux qu'il est charmant !
CLÉONTE
Surpris, saisi, confus auprès tant d'excellence,
Mon meilleur compliment dépend de mon silence ;
| 730 | Je vois d'un oeil charmé vos divines beautés, |
Et je crois me trouver en des lieux enchantés ;
Dès que j'ai commencé de marcher sur vos traces,
Mon esprit enchanté vous a pris pour les Grâces ;
Vous avez leur même air, leur éclat, leur douceur,
| 735 | Il ne s'y manque rien, que la troisième soeur. |
Ce discours est fondé sur beaucoup d'apparence,
Puisque le nombre seul en fait la différence.
AMARILLIS
Vous nous voulez railler par ce discours flatteur.
DAPHNÉ
On le pourrait nommer l'agréable menteur.
CLÉONTE
| 740 | Vous voir sans soupirer, cela n'est pas possible, |
Je ne suis pas de roche, et mon coeur est sensible.
Dieux ! que mon frère a tort de m'amener ici
Pour perdre ma franchise, et gagner du souci.
TYRENE
Je vous l'avais bien dit.
CLÉONTE
Il est trop vrai, mon frère,
| 745 | Mais quoi, je me tairai, de peur de vous déplaire. |
AMARILLIS
L'on trouve en vos discours de si charmants appas,
Que vous désobligez quand vous ne parlez pas.
CLÉONTE
Le silence sied bien aux bouches peu disertes ;
Aux soupirs, malgré moi, mes lèvres sont offertes.
DAPHNÉ
| 750 | L'on ne peut dire mieux. |
CLÉONTE
| Mais ma timide voix |
De vos commandements prendra toujours des lois.
AMARILLIS
Nous oserons toujours envers vous de prière.
DAPHNÉ, bas.
Voici pour mes ennuis de nouvelles matières.
Que ses yeux sont charmants, que sa voix a d'attraits !
AMARILLIS
| 755 | Nous souffrons le Soleil, et le logis est près, |
Vous plaît-il de le voir ?
CLÉONTE
Acceptez ma conduite.
TYRENE
L'heureux effet ! Amour favorise la suite.
SCÈNE VI.
PHILIDAS, éveillé.
Sommeil, heureux charmeur des ennuis que je sens,
Pourquoi m'as-tu rendu la liberté des sens ?
| 760 | Hélas par ta faveur je voyais ma Bergère, |
Et tâchais d'adoucir son humeur trop sévère,
Et quoique sa rigueur étouffât mon espoir,
Je jouissais pourtant du bonheur de la voir.
J'ai malgré ses efforts sa belle main pressée ;
| 765 | Cet agréable songe a flatté ma pensée ; |
De ce bien maintenant mes désirs sont privés,
Mais, ô Dieux ! quelle main a mes vers achevés ?
Mais s'il faut qu'un beau coup finisse ma misère,
Et l'on a mis ici ; Non, Philidas, espère.
| 770 | Pourrais-je désormais voir le Ciel sans mépris, |
Si la main de ma Belle avait ces mots écrits ?
Non Philidas espère, ô Dieux le puis-je croire ?
Puis-je sans vanité me donner cette gloire ?
Non, quelqu'un qui passait touché par mon tourment
| 775 | A ces vers achevés, par divertissement. |
Je ne me flatte point de ce bonheur insigne,
L'oser imaginer, c'est en paraître indigne.
J'espérerai pourtant, et croirai que le sort
Se sers de ce moyen pour divertir ma mort.
ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE.
Philidas, Amarillis.
AMARILLIS chante.
CHANSON.
| 780 | Mépris, orgueilleuse fierté, |
Nous avons assez disputé
Contre l'effort de tant de charmes.
Après un combat glorieux
Amour, si je quitte les armes
| 785 | Je les rends au plus grand des Dieux. |
PHILIDAS
Ô divine Chanson ! mes voeux sont approuvés,
Et sa divine main a mes vers achevés.
AMARILLIS continue à chanter.
Je sais quel empire tu prends
Dessus les coeurs indifférents
| 790 | Avec des soupirs et des larmes ; |
Après tant d'efforts glorieux,
Amour, je dois quitter les armes
Et les rendre au plus grand des Dieux.
PHILIDAS
Abordons-la sans crainte. Obligé désormais
| 795 | À vous offrir des voeux, si je le fis jamais, |
Que je baise à genoux cette main favorable,
Qui vient de relever l'espoir d'un misérable :
Donc ces beaux yeux sont las de me voir soupirer ?
Donc il m'est ordonné de vivre et d'espérer ?
| 800 | Et comme un doux vainqueur suspecte sa conquête, |
Vous avez diverti la mort qui m'était prête ;
Oui, je vis, et j'espère un destin plus humain,
Puisqu'il faut obéir à cette belle main.
AMARILLIS
Quoi ? j'ai tracé ces mots ? la croyance indiscrète !
| 805 | Voyez comme aisément on croit ce qu'on souhaite, |
Perdez un peu, Berger, de cette vanité,
Et ne me louez point de tant de charité.
PHILIDAS
Voulez-vous plus longtemps prolonger mon supplice ?
Et vous repentez-vous d'un acte de Justice ?
| 810 | Suis-je trop peu discret pour cacher vos bienfaits ? |
Quand même vous rendriez mes désirs satisfaits ?
Dieux ! qu'à se déclarer une fille a de peine,
Vous ne défendez pas qu'on vous nomme inhumaine,
Quand je vous appelais sourde, ingrate et sans yeux,
| 815 | C'était là vous donner des titres glorieux, |
Vous trouviez des appas en mon sort lamentable,
Et vous vous offensez du titre d'équitable.
Vous n'osez avouer une bonne action,
Que vous avez rendue à mon affection.
AMARILLIS
| 820 | Je n'en puis avouer, ni mauvaise, ni bonne, |
Je n'ordonne la vie, et ne l'ôte à personne.
C'est assez, Philidas, que chacun songe à soi,
Je ne conserve point ce qui n'est point à moi.
PHILIDAS
Amarillis pourtant a mon coeur en otage.
AMARILLIS
| 825 | Elle vous rend à vous avecque votre gage, |
Vous savez mon humeur, je fuis ces passions,
Et je suis seulement mes inclinations.
PHILIDAS
Quoi ? toujours insensible, et sourde à mes prières ?
AMARILLIS
Toujours ferme et constante en mes humeurs premières.
PHILIDAS
| 830 | Un peu moins qu'autrefois. |
AMARILLIS
| Toujours également. |
PHILIDAS
Philidas n'est pas sourd.
AMARILLIS
Ni moi pareillement.
PHILIDAS
Non, car vous m'entendez, Adieu, vivez heureuse,
Soyez impitoyable à ma peine amoureuse ;
Étouffez tout l'espoir qui me peut secourir,
| 835 | Je porte dans ma main le moyen de guérir. |
Il s'en va.
AMARILLIS
Ô Dieux ! cet importun a ma voix entendue
Alors que j'avouais que je me suis rendue.
Il a reçu pour lui cette confession ;
Et croit être l'objet de mon affection.
| 840 | Mais las ! quoi que je doive à son amour extrême, |
Il est bien abusé quand il croit que je l'aime.
Un Amant bien plus rare occupe mes esprits,
Il me demande un coeur qu'un autre a déjà pris.
Cléonte l'a forcé, mais avec tant de gloire
| 845 | Qu'il n'a que d'un moment acheté sa victoire, |
Et qu'ayant jusqu'ici méprisé tant d'Amours
Je me rends à l'appas de ses premiers discours.
Mais quelqu'un vient ici. Mes plus chères pensées
Par cet autre importun sont toujours traversées.
SCÈNE II.
Tyrene, Amarillis.
TYRENE
| 850 | Qui vous rend si pensive ? |
AMARILLIS
| Un autre objet que vous. |
TYRENE
Alcidor, ou Tirfis.
AMARILLIS
Non, un objet plus doux.
TYRENE
Pâris, ou Philidor ?
AMARILLIS
Non.
TYRENE
Timandre, ou Géronde ?
AMARILLIS
Vous le pourriez trouver, en nommant tout le monde.
TYRENE
Que j'apprenne son nom, et mes voeux sont contents.
AMARILLIS
| 855 | Adieu, devinez-le, je vous donne du temps, |
Vous pouvez y penser.
TYRENE l'arrêtant
Un mot belle Bergère,
Je sais que vous avez des bontés pour mon frère,
Et prends part à l'honneur qu'il a reçu de vous.
AMARILLIS
Je l'estime beaucoup, en êtes-vous jaloux ?
TYRENE
| 860 | Vous devez avouer qu'il est fort agréable. |
AMARILLIS
Il a l'esprit divin, charmant, incomparable.
TYRENE
C'est en dire beaucoup.
AMARILLIS
Vous parlez, froidement.
Il est la vertu même.
TYRENE
En un mot votre Amant.
AMARILLIS
Tyrene, parlez mieux. Vous rire, et me déplaire,
| 865 | Ne sont pas les moyens d'avancer votre affaire. |
On arrive autrement à notre affection
Que par la raillerie, et l'indiscrétion.
Il est vrai que la mienne est un but, où Tyrene
Avec tous ses effets perdra toujours sa peine.
TYRENE
| 870 | Je l'aperçois qui vient ; ô Dieu ! qu'il est charmant. |
AMARILLIS
Plus que vous.
TYRENE
Je le crois.
AMARILLIS
Mais plus infiniment.
TYRENE s'en allant dit à Cléonte.
On attend votre vue avec impatience.
CLÉONTE
Toi tu fais l'orgueilleux, et tu fuis ma présence.
Tyrene se cache et les entend.
SCÈNE III.
Amarillis, Cléonte.
AMARILLIS
Que Cléonte est chagrin !
CLÉONTE
Et qu'il l'est justement.
| 875 | Ha ! séjour malheureux. |
AMARILLIS
| Ha Dieu quel changement ! |
Ces plaines que tantôt vous avez tant prisées,
Et que vous préfériez aux plaines Elysées,
N'ont-elles pas encor leur première beauté ?
D'où vient à votre humeur cette inégalité ?
CLÉONTE
| 880 | Que ce lieu soit charmant, qu'il soit incomparable, |
Bergère, sa beauté m'est peu considérable ;
Ce sont des appas morts, sujets au moindre vent,
Et qui touchent les yeux, sans passer plus avant ;
Mais j'en trouve?
AMARILLIS
Achevez.
CLÉONTE
Hélas que puis-je dire ?
| 885 | Lorsque je veux parler, il faut que je soupire. |
AMARILLIS
Que Cléonte sait bien feindre des passions.
Ô Dieux ! comme il contraint toutes ses actions.
Que la franchise est rare en ce siècle où nous sommes !
La feinte seulement est la vertu des hommes,
| 890 | Surtout l'art de tromper est fréquent à la Cour ; |
Qui dit un Courtisan, dit un fourbe en amour.
L'un pour se divertir se fait une Maîtresse ;
L'autre fait le galant pour montrer son adresse ;
L'un par coutume agit, l'autre par intérêt ;
| 895 | Enfin tous sont Amants, et si pas un ne l'est. |
CLÉONTE
Ne vous offensez point divin charme des Ames,
Je ne vous dirai rien de mes nouvelles flammes.
Dans mes plus vifs accès, je ne me plaindrai pas,
Et pour votre repos j'éviterai vos pas.
| 900 | Je n'augmenterai point cette troupe importune |
Dont vous tenez en main l'espoir et la fortune,
Je ne réclamerai ni vos voeux, ni vos soins,
Je saurai mieux aimer, et le témoigner moins.
C'est déjà trop parler Dieux quelle ardeur me presse !
| 905 | Que même en promettant j'enfreigne ma promesse. |
AMARILLIS
Las d'exercer ailleurs cette éloquente voix,
La venez-vous, Cléonte, exercer dans ces bois !
Épargnez nos esprits, dont les moeurs inciviles
Ont bien peu de rapport avec celles des Villes.
| 910 | Et ne m'obligez point aux mêmes compliments |
Que celles de Lyon rendent à leurs Amants,
Ils seraient mal fondés, et je reçois les vôtres
Comme un propos commun que vous tenez à d'autres.
CLÉONTE feignant de s'en aller.
J'ai promis de me taire, adieu. Mais quelque jour
| 915 | On ne vous verra plus douter de mon amour. |
AMARILLIS
Non, non, encor un mot, ô Dieux ! qu'il sait bien feindre,
On dirait qu'en effet son coeur se laisse atteindre.
CLÉONTE
Il est atteint déjà, cruelle, et permettez,
Puisque ma voix vous plaît, et que vous l'écoutez,
| 920 | Que j'atteste le Ciel et toute la Nature, |
Que vous êtes l'objet du tourment que j'endure,
Si vous n'avez causé la misère où je suis,
Si votre occasion ne fait tous mes ennuis,
Si je ne connais que vous pour objet de ma peine,
| 925 | Puissé-je être des Dieux et l'horreur, et la haine ? |
Et qu'après mille maux une éternelle mort
Fasse endurer mon âme, et déplorer mon sort ?
Mais que je pousse en vain d'inutiles paroles ;
Vous tiendrez mes serments pour des serments frivoles !
| 930 | Car on dit que les Dieux imposant des tourments, |
N'en ordonnèrent point aux parjures Amants.
AMARILLIS
C'est qu'ils n'en trouvent pas d'égaux à leur offense,
Et ce point seulement a borné leur puissance.
Aussi quel honnête homme a ces crimes conçus ?
| 935 | Mais allons au logis discourir là-dessus ; |
Le Soleil en ces lieux ne laisse plus d'ombrage.
CLÉONTE
Que je reçois d'honneur !
AMARILLIS
J'en reçois davantage.
SCÈNE IV.
TYRENE seul les ayant écoutés.
Dieux avec quelle grâce elle fait le transi,
La Bergère est touchée, et je le suis aussi.
| 940 | Il n'est rien de pareil à son rare mérite, |
Contre moi-même enfin, moi-même je m'irrite.
Pesant ces qualités, d'un esprit plus rassis,
J'aurais bientôt changé mes rôles en soucis,
Elle présiderait à ma flamme amoureuse,
| 945 | Et ma condition serait beaucoup heureuse. |
Mais que voudrait Daphné ?
SCÈNE V.
Daphné, Tyrene.
DAPHNÉ
Elle n'est pas ici.
TYRENE
Que cherchez-vous ?
DAPHNÉ
Ma soeur.
TYRENE
Elle a bien du souci.
DAPHNÉ
Et d'où lui provient-il ?
TYRENE
D'amour.
DAPHNÉ
Qu'elle vous porte.
TYRENE
Non, je serais bien vain de parler de la sorte,
| 950 | Car jamais un regard, ni la moindre action, |
Ne m'a fait espérer son inclination.
DAPHNÉ
À qui donc ?
TYRENE
À l'objet le plus parfait du monde,
Dont l'esprit est charmant, la beauté sans seconde,
C'est à Cléonte, enfin.
DAPHNÉ
Qui vous l'a dit ?
TYRENE
Leur voix,
| 955 | Et tous deux fraîchement ils sortent de ce bois. |
Ces feuillages épais me cachaient à leur vue,
Et j'ai fort clairement votre soeur entendue.
DAPHNÉ
Qu'un jaloux a de peine, il croit tout ce qu'il craint.
TYRENE
Vos yeux vous diront mieux si son coeur est atteint.
| 960 | Adieu, craignez vous-même une pareille peine, |
Puisqu'il a bien touché cette belle inhumaine.
DAPHNÉ
Ô conseil inutile à mon coeur languissant !
On ne craint plus un mal alors qu'on le ressent.
Cet aimable vainqueur a mon âme charmée ;
| 965 | Ô rigoureux malheur ! ma soeur en est aimée, |
Et sa rare beauté me défend d'espérer
Le fruit de le chérir, et de le révérer.
SCÈNE VI.
Celidan, Daphné.
CELIDAN la surprenant.
À quoi pense Daphné ?
DAPHNÉ
Je pensais à vous-même.
CELIDAN
Que je suis redevable à ton amour extrême,
| 970 | Combien tu fais d'efforts pour un indigne Amant ? |
Et que peu de ton sexe aiment si constamment.
Mille font vanité du titre de parjure,
Ce nom est maintenant une honorable injure,
Toutes changent sans honte, et ta seule beauté
| 975 | A de l'aversion pour l'infidélité. |
Mais je ne te vois point en l'humeur ordinaire,
Et même dès l'abord j'ai semblé te déplaire.
T'importunai-je ici ?
DAPHNÉ
Je ne m'y tiendrais pas.
CELIDAN
Quelque souci change ces doux appas,
| 980 | Tu me vois à regret, veux-tu que je le die ? |
Je crois que ton Amour est un peu refroidie.
DAPHNÉ
Je rirais comme toi, mais un mal de côté.
CELIDAN
Dis que ton humeur souffre, et non pas ta santé.
On laisse rarement promener les malades ;
| 985 | Leurs chambres et leurs lits bornent leurs promenades, |
Tu tiens les yeux baissés, tu parles froidement.
DAPHNÉ
Ô le jaloux esprit !
CELIDAN
Peut-être justement.
DAPHNÉ
Adieu, mon mal s'accroît.
CELIDAN
Je te suis.
DAPHNÉ
Non, demeure ;
Permets-moi seulement de reposer une heure,
| 990 | Peut-être en ce sommeil, mon mal s'apaisera. |
CELIDAN
Je ne te quitte point.
DAPHNÉ
Fais ce qu'il te plaira.
CELIDAN
Je ne te suivrai point pour conter mon martyre.
Mais pour te garantir des aguets du Satyre,
Qui rôde effrontément tout à l'entour d'ici,
| 995 | J'en ai tantôt vu trois. |
DAPHNÉ
| Je les ai vus aussi. |
CELIDAN bas
Ô Dieux ! divertissez les sujets de ma crainte,
Et ne trahissez pas une amitié si sainte.
ACTE IV
SCÈNE PREMIÈRE.
Daphné, Cléonte.
DAPHNÉ
Cléonte a beau se plaindre, il a beau soupirer,
De son amour pourtant je ne puis m'assurer.
CLÉONTE
| 1000 | Je vous atteste, ô Dieux ! Mais qu'est-il nécessaire |
De prouver par serment une flamme si claire ?
DAPHNÉ
Non, non, ne jurez point, et redoutez les Dieux.
CLÉONTE
La foudre que je crains est celle de vos yeux.
DAPHNÉ
Je sais que sur ce front des passions sont peintes,
| 1005 | Et je connais parfois que vous poussez des plaintes. |
Si je crois vos discours, vous êtes tout de feu.
Enfin vous feignez bien, ou vous aimez un peu.
Mais vous-même paissez d'un espoir inutile
Vous n'en aimez pas une, ou vous en aimez mille.
| 1010 | Vous tenez à ma soeur de semblables discours. |
Je vous ai vu moi-même implorer son secours.
CLÉONTE
Si ma voix parle bien, mes regards parlent mieux,
Ou vous entendez mal le langage des yeux.
Lui jurant que je sens des ardeurs si parfaites,
| 1015 | Mon oeil vous dit-il pas que c'est vous qui les faites ? |
Alors qu'on aime bien, souffre-t-on des témoins ?
Craindrais-je qu'on nous vît, si je vous aimais moins ?
Non, je ne tiendrais pas mon amour si secrète,
Et je vous traiterais ainsi que je la traite.
CELIDAN caché avec Philidas.
| 1020 | Dieux ! Qu'est-ce que j'entends ? |
PHILIDAS
| Vos affaires vont mal. |
CELIDAN
Prépare-toi mon bras, à punir ce rival.
DAPHNÉ
Cléonte, les effets prouveront vos promesses ;
Faites-lui cependant un peu moins de caresses ;
Si vous l'aimez si peu, ne lui parlez point tant,
| 1025 | Elle a des qualités à faire un inconstant. |
Toute froide qu'elle est, je sais qu'elle vous prise,
Et ne craindrait pas fort de me ravir ma prise.
Adieu.
CLÉONTE
Je vous conduis.
DAPHNÉ
Non, retournez chez vous,
Ne faisons point d'ombrage à cet esprit jaloux.
CLÉONTE
| 1030 | Je vous obéis donc. |
CELIDAN
| Dieux qui l'eût jugé d'elle ! |
DAPHNÉ, s'en allant.
C'est me bien obéir, que de m'être fidèle.
CLÉONTE
Ah Daphné ! je renonce au bien de la clarté,
Si rien est comparable à ma fidélité.
SCÈNE II.
Celidan, Cléonte, Philidas.
CELIDAN
Fais-en voir une preuve en montrant ton courage.
| 1035 | Mets l'épée à la main. |
CLÉONTE
| Quoi deux ? pas davantage ? |
Contre Cléonte seul vous n'êtes pas assez.
PHILIDAS
Arrête, Celidan, nous sommes offensés,
Et prendre un Cavalier avec cet avantage,
Ce serait lâchement repousser un outrage,
| 1040 | Il nous en faut user avec moins de rigueur : |
Son frère a témoigné qu'il est homme de coeur,
Il s'en pourra servir, et le moindre intervalle
Fera voir entre nous une partie égale.
CELIDAN
Il faut, ô Philidas, qu'il meure de ma main.
PHILIDAS
| 1045 | Cela peut arriver, mais ce sera demain, |
Car un tiers tel que moi ne vous peut laisser battre.
CLÉONTE
J'ai parfois dégainé contre deux, contre quatre,
J'ai donné, j'ai paré d'assez dangereux coups,
Non pas avec des gens si généreux que vous.
CELIDAN
| 1050 | Que dis-tu, Philidas, de cette humeur altière ? |
PHILIDAS
Il parait assez fier, et ne s'ébranle guère.
CELIDAN
Il se moque, il se joue, il se rit, Philidas.
CLÉONTE
Je me ris, je me joue en faisant des combats.
CELIDAN
Ô le vaillant guerrier !
CLÉONTE
Oui vaillant, mais modeste.
CELIDAN
| 1055 | Cherche un de tes Amis, nous ferons ce qui reste. |
CLÉONTE
Votre témérité s'apprête un châtiment ;
Je ne tire jamais ce fer impunément.
CELIDAN
Ne te vante pas trop, si tu veux qu'on te croie.
CLÉONTE
Lorsque j'entre en courroux, je détruis, je foudroie ;
| 1060 | Tu devrais à genoux me demander pardon. |
CELIDAN
Est-il donc insensé ? parle-t-il tout de bon ?
PHILIDAS
Ce sont traits d'une humeur audacieuse et vaine.
CLÉONTE
Enfin c'est trop railler, et vous laisser en peine ;
Je sais quelle raison excite ce courroux ;
| 1065 | C'est l'effet, Celidan, de vos soupçons jaloux. |
Daphné charme votre âme, et sachant qu'elle m'aime,
Croyez que je réponds à son amour extrême,
Mais qu'on me traite ainsi qu'un lâche suborneur,
Comme un homme sans foi, sans coeur, et sans honneur,
| 1070 | Si devant que la nuit demain vienne à paraître? |
PHILIDAS
Le terme n'est pas long.
CLÉONTE
Je ne vous fais connaître
Que pour votre intérêt nous avons gouverné
L'esprit d'Amarillis, et celui de Daphné.
PHILIDAS
Comment à toutes deux vous contez des fleurettes ?
CLÉONTE
| 1075 | Oui à toutes deux, pour des raisons secrètes. |
PHILIDAS
Comment à toutes deux ?
CLÉONTE
Vous vous troublez de rien,
Il est vrai, Philidas, mais c'est pour votre bien.
PHILIDAS
Ah ! Celidan, j'ai peine à souffrir cet outrage.
CELIDAN
Lorsque je m'emportais tu t'es montré si sage.
CLÉONTE
| 1080 | Mais qu'appréhendez-vous, mettez les armes bas, |
Vous dussiez souhaiter de la voir dans mes bras,
Vous bénirez bientôt mes soins et mon adresse,
Lorsque vous recevrez l'effet de mes promesses,
De ce mal apparent le bien vous sera doux,
| 1085 | En travaillant pour moi je travaille pour vous. |
PHILIDAS
Je ne puis rien comprendre en cet obscur langage.
CLÉONTE
Vous me dispenserez d'en dire davantage.
Si vous les possédez serez-vous satisfaits,
Rien ne peut divertir le dessein que j'en fais,
| 1090 | Vous serez obligés à ces heureuses feintes, |
Et les remerciements succéderont aux plaintes.
J'aurai mis du remède à vos communs ennuis ;
Vous louerai mon esprit, et saurai qui je suis,
Votre mal et le mien également me touche,
| 1095 | La peur ne me met point ce discours en la bouche, |
Si dans peu les effets ne surpassent vos voeux,
Unissez vos efforts, et m'attaquez tous deux.
PHILIDAS
Qu'en dis-tu, Celidan, le pouvons-nous bien croire ?
CELIDAN
À garder sa parole, il aura de la gloire ;
| 1100 | Et s'il advient aussi qu'il ne la garde pas, |
Il pourra rencontrer sa honte et son trépas.
CLÉONTE
J'accepte l'un et l'autre en cas de perfidie.
Mais ne doutez tous deux de rien que je vous die.
SCÈNE III.
Cléonte, Tyrene.
CLÉONTE
Ah ! comme tout succède à mon ardent désir,
| 1105 | Peut-on faire une intrigue avec plus de plaisir ? |
Ah ! Tyrene, tu vois un homme de courage,
Qui pour tes intérêts dans les duels s'engage,
Et peu s'en est fallu que deux Amants jaloux
Ne soient venus sur moi des injures aux coups,
| 1110 | Tu devais te hâter, tu m'aurais secondée. |
TYRENE
Et la querelle enfin ?
CLÉONTE
Nous l'avons accordée.
Admire mon esprit, reconnais mon pouvoir,
Ce n'est qu'un en ces lieux que m'aimer et me voir,
Je fais mille jaloux, et toutes vos Maîtresses
| 1115 | Sont prodigues pour moi, de voeux et de caresses, |
Les esprits les plus froids se sont laissés dompter,
Tyrene est bien heureux, s'il s'en peut exempter.
TYRENE
Je le cède, Bélise, à ton mérite extrême.
Et crois que tu sais mieux mon métier que moi-même.
| 1120 | Tu traites mieux l'Amour avec moins de souci ; |
Mais Amarillis vient, sa soeur la suit aussi.
CLÉONTE
Adieu.
TYRENE
Quoi ! tu les crains, Dieux que de retenue !
CLÉONTE
Cette règle d'amour t'est encore inconnue.
Je trompe l'une et l'autre, et toutes deux m'aimant,
| 1125 | Je dois à toutes deux parler séparément. |
SCÈNE IV.
Daphné, Amarillis.
DAPHNÉ
Vous ne méprisez plus l'amour ni son enfance,
Je ne vous entends plus défier sa puissance.
Vous aimez à rêver, ce visage est changé.
Je m'abuse, ma soeur, ou l'Amour s'est vengé ;
| 1130 | Et ne se fiant pas au pouvoir de ses charmes, |
Cléonte son second a pris pour lui les armes.
AMARILLIS
Je ne vous entends plus estimer vos liens,
Celidan n'a plus part en tous vos entretiens,
Votre humeur chaque jour devient plus solitaire,
| 1135 | Je m'abuse ma soeur, ou cette amour s'altère, |
Et l'humeur de Cléonte a de certains appas,
Qui, si vous l'avouez, ne vous déplaisent pas.
DAPHNÉ
Il plaît à tout le monde.
AMARILLIS
Il faut donc qu'il me plaise.
DAPHNÉ
Mais ne craignez-vous plus ce tyran de notre aise,
| 1140 | Cet aveugle Démon, ce poison des esprits, |
Dont les fausses douceurs vous étaient à mépris ?
AMARILLIS
Le craignez-vous, ma soeur ?
DAPHNÉ
J'ai franchi cet orage.
AMARILLIS
Pour le franchir de même ai-je moins de courage ?
Dois-je avoir en horreur ce que vous approuvez ?
| 1145 | Et ne pourrais-je pas tout ce que vous pouvez ? |
DAPHNÉ
Pourquoi donc mille Amis, qui vous ont tant aimée
N'ont-ils rien profité ?
AMARILLIS
Vous m'en avez blâmée,
Vous me peigniez l'Amour plein d'appas et d'attraits,
Je vous crois maintenant, et je cède à ces traits.
DAPHNÉ
| 1150 | Ainsi Cléonte enfin a votre âme touchée, |
Son mérite vous plaît ?
AMARILLIS
En êtes-vous fâchée ?
Au moins ce choix est juste, et mon coeur enflammé
N'en quitte point un autre, après l'avoir aimé.
Je n'ai point d'autre Amant dont la flamme fidèle
| 1155 | De ma première amour doive être le modèle, |
Je n'ai point engagé mes inclinations,
Le choix est libre encor à mes affections.
DAPHNÉ
J'approuve ce dessein, et pense que votre âme
Ne se peut ennuyer d'une si belle flamme,
| 1160 | J'estime comme vous ses rares qualités. |
AMARILLIS
Vous les estimez tant, que vous les ressentez.
DAPHNÉ
Non pas fort.
AMARILLIS
Plus que moi.
DAPHNÉ
J'aurais beaucoup d'affaires.
AMARILLIS
Vous en avez aussi plus que les ordinaires,
Vous considérez trop toutes mes actions,
| 1165 | Et vous m'importunez de trop de questions, |
Pourquoi m'épiez-vous ?
DAPHNÉ
Ô la folle créance !
Voyez combien l'Amour cause de défiance,
Mais ne vous plaignez point, je vous laisse en ce lieu.
Et ne vous suivrai plus.
AMARILLIS
Vous m'obligez. Adieu.
Étant seule.
| 1170 | Elle a beau se contraindre, on voit en son visage |
De sa nouvelle flamme un trop clair témoignage,
Depuis que cet Amant s'est fait voir en ces lieux,
Celidan l'importune, et déplaît à ses yeux,
Elle ne peut cacher le souci qui la touche,
| 1175 | Son coeur à tous moments est trahi par sa bouche, |
Et tant de questions font assez présumer
Le déplaisir qu'elle a de me le voir aimer.
SCÈNE V.
Cléonte, Amarillis.
CLÉONTE
Que ce teint est changé ! Quelle douleur vous presse ?
Dieux ! qu'est-ce que je vois ?
AMARILLIS
Vous causez ma tristesse.
CLÉONTE
| 1180 | Quoi ? vous suis-je importun ? |
AMARILLIS
| Votre civilité |
Ne peut jamais passer pour importunité,
Et l'on souhaite plus, qu'on ne hait, vos visites,
Depuis qu'on a connu de vos rares mérites.
CLÉONTE
Bergère, épargnez-moi, puisque les compliments
| 1185 | Doivent être bannis d'entre les vrais Amants. |
Ma seule affection vous est considérable,
Et le moindre mérite est au mien préférable ;
Je connais mes défauts ; pour me bien estimer
Avouez seulement que je sais bien aimer.
| 1190 | J'ai peu de vanité, mais au soin de vous plaire |
Il faut que tout me cède, et que tout me défère.
AMARILLIS
Vous promettez beaucoup.
CLÉONTE
Je fais encore plus,
Mais tenez pour suspects ces propos superflus.
Doutez si je vous aime ! ordonnez à mon âme
| 1195 | De prouver à vos yeux cette immortelle flamme. |
Quel effet de valeur vous en peut assurer ?
Baiserai-je vos pas ? vous faut-il adorer ?
M'ouvrirai-je le sein ? savez-vous quelque signe
Qui prouvât mieux encor ma passion insigne ?
| 1200 | J'attesterais en vain les hommes et les Dieux, |
Je ne désire point de témoins que vos yeux.
AMARILLIS
J'en veux pourtant avoir un autre témoignage,
À quelques pas d'ici dans un sacré bocage,
Où luit avec respect le clair flambeau du jour,
| 1205 | Est la fontaine enfin des vérités d'amour. |
Là de ce puissant Dieu les décrets équitables
D'une soudaine mort punissent les coupables,
Je crois qu'Amarillis y conduisant vos pas,
Après tant de serments, ne vous expose pas.
CLÉONTE
| 1210 | Si la fidélité se fait voir dans cette onde, |
La mienne y paraîtra la plus belle du monde,
Jusqu'à l'heureux moment de l'assignation,
Accordez quelque gage à mon affection,
Ce bracelet me charme, oserai-je le prendre ?
| 1215 | Ce soir au rendez-vous je promets de le rendre. |
AMARILLIS
Vous me le rendrez donc ?
CLÉONTE
Faveur digne d'un Dieu,
Je n'y manquerai pas.
AMARILLIS
Je vous en prie.
CLÉONTE
Adieu.
La Bergère qui vient est à mon autre Amante.
SCÈNE VI.
Climante, Cléonte.
Lettre de Daphné à Cléonte.
CLIMANTE
Je vous cherchais partout.
CLÉONTE
Que me voudrait Climante ?
CLIMANTE
| 1220 | Vous donner cette Lettre. |
CLÉONTE lit.
Cléonte, si tu veux me plaire extrêmement,
Accorde-moi ce jour le bien de ta présence,
Ma prière t'oblige à cette complaisance,
Je veux t'entretenir une heure seulement.
| 1225 | J'irai me rendre seule au bord de la fontaine |
Afin de m'assurer de ton affection ;
Là, si comme mes feux ton amour est certaine,
Tu me la prouveras par ta discrétion.
DAPHNÉ
Il continue.
Adieu, je l'irai voir.
CLIMANTE
| 1230 | Il faudrait que ce fût à sept heures du soir, |
Comme entre chien et loup, environ sur la brune.
Mais ne négligez pas votre bonne fortune ;
Bien que vous soyez jeune, avec beaucoup d'appas,
On voit de vos pareils qui pourtant n'en ont pas.
| 1235 | Enfin, dans ce bonheur soyez discret, fidèle, |
Et couvrez bien surtout l'honneur de cette belle.
Prenez bien garde à tout.
CLÉONTE
Je n'y manquerai point.
CLIMANTE
Soyez, ainsi qu'heureux, discret au dernier point.
CLÉONTE
Qu'un facile moyen à leur âme abusée !
| 1240 | Que toucher une fille est une chose aisée ! |
Et qu'un Amant bien fait a peu d'invention
Quand il n'attire pas son inclination.
Si jamais j'eus sujet d'accuser la Nature,
Étant ce que je suis, c'est en cette aventure.
| 1245 | Je suis leur seul espoir, et leur unique bien. |
Je leur promets beaucoup, et ne puis donner rien.
SCÈNE VII.
Les trois Satyres.
Deuxième Satyre
Je pense qu'un Démon les cache à notre vue,
Et quand nous les voyons les couvre d'une nue.
Troisième Satyre
N'importe, Tyresie a dit que je suis né
| 1250 | Pour prendre Amarillis. |
Premier Satyre
| Moi pour prendre Daphné. |
Deuxième Satyre
Et moi, quelque Prophète aussi grand que le vôtre,
Dis que j'aurai le bien d'employer l'une et l'autre.
Seul je les rangerai sous l'amoureuse loi.
Premier Satyre
Tout beau, c'est un peu trop.
Deuxième Satyre
Ce n'est pas trop pour moi.
Troisième Satyre
| 1255 | Mais garde Philidas, ce fol mélancolique, |
Qui frappe comme un sourd, et les coups qu'il applique
Sont de poids d'ordinaire, et fracassent les os.
Deuxième Satyre
Ce péril n'est pas grand pour un homme dispos.
Premier Satyre
Déjà plus d'un Satyre en est sur la litière.
Deuxième Satyre
| 1260 | Ayant trois pas d'avance, on ne le craindrait guère. |
Premier Satyre
Mais il lance le dard plus de cinquante pas.
Deuxième Satyre
À lui servir de but je ne m'expose pas.
Premier Satyre
Tu crains peu Celidan, et les cailloux qu'il jette.
Deuxième Satyre
J'aime peu ses cailloux, j'aime peu sa houlette.
| 1265 | Mais s'il dormait bien fort, après un bon repas, |
En enlevant Daphné, je ne le craindrais pas.
Premier Satyre
Ah ! qu'il est dangereux pour les gens qui sommeillent.
Deuxième Satyre
Ah ! qu'il est redoutable à ceux qui se réveillent.
Premier Satyre
L'autre jour un Berger te fit gagner le haut.
Deuxième Satyre
| 1270 | L'autre jour un Bouvier t'époudra comme il faut. |
Troisième Satyre
Trêve à tous ces discours, quittons la raillerie,
Et sur notre dessein raisonnons je vous prie.
Celles que nous suivons iront voir en ce jour
La fontaine qui rend les vérités d'amour.
| 1275 | Coupons adroitement le chemin qu'elles prennent, |
Elles s'écarteront des Bergers qui les mènent,
Lors nous prendrons le temps pour les aller saisir,
Et puis après cela nous aurons du plaisir.
Deuxième Satyre
Mais aiguisons nos doigts ; mais affilons nos pouces,
| 1280 | Moi sur mon instrument, vous sur vos flûtes douces. |
ACTE V
SCÈNE PREMIÈRE.
CELIDAN, seul.
C'est bien manquer, et mériter son mal.
Que s'attendre en amour à son propre rival !
Qu'il me rende les voeux d'une ingrate maîtresse
Me les ayant ôtés ? Ô la vaine promesse !
| 1285 | Il est adoré d'elle, et son intention |
Est d'arriver par feinte à sa possession.
Et puis après l'honneur de cette jouissance
Abandonner ces lieux, et vanter sa puissance,
Mais qu'il craigne l'effet de mon juste courroux,
| 1290 | Et qu'il n'irrite pas un amoureux jaloux. |
Le voilà qui sourit, puis change de visage,
Hé bien qu'avez-vous fait ? Avancez-vous l'ouvrage ?
SCÈNE II.
Cléonte, Celidan.
CLÉONTE
Je fais tous mes efforts, mais je travaille en vain,
Elle demeure ferme en son premier dessein,
| 1295 | Je blâme son humeur, j'excite sa colère, |
Et par tous ces moyens, je ne lui puis déplaire,
Je vous plains de servir cette ingrate beauté,
Pour moi sont les faveurs, et pour vous la fierté.
CELIDAN
Je ne puis plus aussi différer le supplice
| 1300 | Que mon juste courroux doit à ton artifice, |
Par ton invention mes voeux sont méprisés,
Traître, tu plains mes maux, et tu les as causés ?
CLÉONTE
Ne vous hâtez pas tant, vous entrez en furie,
Ce que je vous ai dit, n'est qu'une raillerie,
| 1305 | Vous êtes plus heureux que vous ne pensez pas, |
Pour me remercier, mettez les armes bas,
C'est tenir trop longtemps votre esprit en balance.
Je connais votre amour, j'en sais la violence,
Et veux que vous deviez à ma compassion
| 1310 | Le fruit que vous aurez de votre affection. |
Montrant la lettre.
Voyez ce qu'en deux mots m'ordonne cette Belle,
Et recevez de moi ce que j'ai reçu d'elle.
Allez la voir ce soir, montrez-lui cet écrit,
Dites qu'un prompt effet a changé mon esprit,
| 1315 | Qu'elle a tort de me croire, et de ne rien promettre. |
Que moi-même en vos mains j'ai remis cette lettre.
Jurez-lui que je ris de ses voeux superflus,
Je confesserai tout, quand vous en direz plus.
Jugez après cela si Cléonte vous aime,
| 1320 | Et si je vous sers mieux que je ne fais moi-même. |
CELIDAN
Que je lise ces mots.
Il lit tout bas, ayant lu il dit.
L'infidèle beauté
Sans doute je vous dois le bien de la clarté,
Et je suis tout confus d'avoir eu la pensée
Que ma fidèle amour fût par vous traversée ;
| 1325 | Je ne saurais payer un si rare plaisir. |
CLÉONTE
Allez, il en faudra parler plus à loisir,
Il faut que Philidas après un long martyre
Arrive par mes soins à l'hymen qu'il désire ;
J'ai fait à cet Amant espérer du repos,
| 1330 | Il le mérite bien. Mais il vient à propos. |
SCÈNE III.
Philidas, Cléonte.
PHILIDAS
Enfin sans m'abuser d'inutiles paroles,
Flattez-vous pas mon mal d'espérances frivoles ?
Amarillis veut-elle approuver mes douleurs ?
Et prendre enfin pitié de voir couler mes pleurs ?
CLÉONTE
| 1335 | Vous pouvez espérer puisque tout vous succède, |
Et qu'on a pour vos maux préparé du remède,
J'ai disposé son coeur à n'estimer que vous.
Vous causez maintenant ses pensers les plus doux,
Et vous verrez ce soir l'effet de ma promesse,
| 1340 | Si l'Amour vous permet assez de hardiesse. |
PHILIDAS
Pour servir cette Belle il n'est point de danger
Où mon affection ne me fit engager ;
Et les chastes ardeurs dont j'ai l'âme enflammée,
Disposeraient ce bras à combattre une armée.
CLÉONTE
| 1345 | La voyant au milieu des Lyons, et des Ours, |
Pourriez-vous l'en tirer, et conserver ses jours ?
PHILIDAS
J'emploierais mes efforts, et je vaincrais leur rage,
Si la force et l'adresse égalaient mon courage.
CLÉONTE
Et si vous la voyez dans un brasier ardent ?
PHILIDAS
| 1350 | Je m'irais exposer à cet autre accident. |
CLÉONTE
Il est besoin de plus.
PHILIDAS
De rien que je ne fisse.
Pour elle je voudrais franchir un précipice.
Mais ne me celez rien, et m'ôtez de souci.
CLÉONTE
Amarillis ce soir vous attend seule ici,
| 1355 | Cette rare beauté chérit votre servage, |
Et le soin que j'ai pris vous procure ce gage.
Lui donnant le bracelet.
Amenez seulement à l'assignation
L'Amour, la retenue, et la discrétion.
PHILIDAS
Ô Dieux que dites-vous ?
CLÉONTE
Que je tiens ma promesse,
| 1360 | Servez fidèlement cette belle Maîtresse. |
Adieu, vivez content, et gardez ces cheveux.
Il s'en va.
PHILIDAS
Si mon bonheur n'est faux, que je vous dois de voeux !
Avoir tant obtenu de cette âme de roche ;
Mais déjà la soirée, et mon repos approche,
| 1365 | Attendant le bonheur de recevoir ses Lois |
Allons rêver une heure au profond de ce bois.
SCÈNE IV.
AMARILLIS, seule.
Le Ciel laisse à nos yeux paraître ses étoiles,
Et la Nuit sur la Terre a déployé ses voiles ;
Il est déjà bien tard, et mon fidèle Amant
| 1370 | Pour marquer son amour viendra dans un moment. |
Dans ce miroir flottant, dedans cette fontaine,
Je verrai son image à côté de la mienne.
Là nos yeux, à nos yeux des traits se lanceront,
Mes timides regards sans peur s'expliqueront,
| 1375 | Je pourrai sans parler lui dire que je l'aime, |
Ces eaux m'exempteront de lui dire moi-même,
Cette onde lui peignant l'excès de mon ardeur,
Ne fera point de tort à ma chaste pudeur.
SCÈNE V.
Les trois Satyres, Amarillis.
Premier Satyre
Après tant de travaux il faut faire curée ;
| 1380 | Courage, Ami, voici notre poule égarée. |
AMARILLIS
Infâmes laissez-moi ?
Deuxième Satyre
Nous ne vous laissons pas.
Premier Satyre
Vous aurez beau crier, vous passerez le pas.
AMARILLIS
Au secours mes Amis ? on m'enlève ? on m'emporte ?
Troisième Satyre
Allons il faut venir.
AMARILLIS
Ah bons Dieux ! je suis morte.
Premier Satyre
| 1385 | Ah vous n'en mourrez pas, suivez-nous promptement. |
SCÈNE VI.
Philidas, Les Satyres, Amarillis.
PHILIDAS
Bouquins je suis à vous ? Attendez seulement ?
Vous mourrez de ma main, ou vous lâcherez prise.
Deuxième Satyre
Diable de ce grand coup j'ai la hanche démise.
PHILIDAS
Quoi ? vous me résistez ?
Premier Satyre
Peste qu'il frappe fort.
Troisième Satyre
| 1390 | Il se faut retirer. |
Premier Satyre
| Ha bons Dieux je suis mort ? |
PHILIDAS
Sans moi, belle bergère, ils vous auraient ravie.
AMARILLIS
J'avoue, ô Philidas, que je vous dois la vie.
Mais quel si grand bonheur guidant ici vos pas
M'a prêté ce secours que je n'attendais pas ?
PHILIDAS
| 1395 | C'est l'effet seulement de mon obéissance, |
Et vous ne m'en devez aucune reconnaissance.
Mais que suggérez-vous de mon affection
M'étant trouvé si tard à l'assignation ?
AMARILLIS
Quelle assignation ?
PHILIDAS
Vous semblez étonnée
| 1400 | À l'assignation que vous m'avez donnée. |
AMARILLIS
Mais je vous ai donné quelque assignation ?
PHILIDAS
Et d'où vous peut venir cette confusion ?
AMARILLIS
Quoi je vous attendais ?
PHILIDAS
La chose est très certaine.
AMARILLIS
En quel endroit encor ?
PHILIDAS
Au bord de la fontaine.
| 1405 | Soyez un peu sensible aux rigueurs de mon sort, |
Vous connaissez Cléonte, il m'a fait ce rapport.
AMARILLIS
Et que vous a-t-il dit ?
PHILIDAS
Qu'à la fin mon martyre
Vous avait disposée à l'Hymen où j'aspire.
AMARILLIS
Vous croyez, Philidas, un peu légèrement,
| 1410 | Je ne l'ai point chargé de ce commandement, |
L'amour ne permet pas à votre rêverie
De discerner le vrai, d'avec la raillerie,
Cléonte vous gaussait.
PHILIDAS
Ces cheveux toutefois
Me doivent confirmer le rapport de sa voix,
| 1415 | Il a reçu pour moi ce favorable gage |
Par qui vous témoignez de chérir mon servage.
AMARILLIS
Donnez que je le vois.
PHILIDAS
Il vient de vous.
AMARILLIS
Ô Dieux !
Dois-je avouer ici mon oreille, et mes yeux ?
PHILIDAS
D'où naissent vos soupirs et votre inquiétude ?
AMARILLIS
| 1420 | Est-il un crime égal à ton ingratitude ? |
Traître ? lâche Tyran de mes affections,
Tu reconnais ainsi mes chastes passions ?
Barbare ? indigne du séjour où nous sommes ?
Peste de l'Univers ? le plus méchant des hommes !
PHILIDAS
| 1425 | Ô Dieux ! qui rend ainsi votre esprit furieux ? |
Pourquoi me donnez-vous ces noms injurieux ?
AMARILLIS
Je ne vous parle pas, j'adresse ces injures
Au pire des mortels, au plus grand des parjures ;
Qui méritait le moins l'honneur de mon amour,
| 1430 | Et le plus beau pourtant qui respire le jour. |
SCÈNE VII.
Cléonte, Tyrene, Amarillis.
Philidas.
CLÉONTE
Tu n'en peux plus douter, entends d'ici sa plainte,
Et loue avecque moi cette agréable feinte.
AMARILLIS
Quelle rage est pareille à mon ressentiment ?
Et qui me vengera de ce perfide Amant ?
| 1435 | Si vous servez, Berger, mon amour outragée, |
Et si par votre bras je puis être vengée,
Vous ne pousserez plus d'inutiles soupirs,
Mon inclination se range à vos désirs ;
Un hymen bienheureux terminera vos plaintes,
| 1440 | Si comme ses ardeurs les vôtres ne sont feintes, |
Percer ce lâche sein que je n'ai su blesser ?
CLÉONTE venant à elle.
Il m'obligerait fort s'il s'en pouvait passer.
AMARILLIS
Quoi tu parais encor, détestable parjure ?
Et tu n'espères pas qu'on venge mon injure ?
CLÉONTE
| 1445 | Vous m'accusez, à tort, adorable beauté, |
Tyrene répondra de ma fidélité,
Il est l'unique objet de l'ardeur qui m'enflamme,
Il possède tout seul mon coeur, et mon âme.
Nos destins sont unis par un même lien,
| 1450 | Et si quelqu'un m'attaque, il défendra son bien. |
AMARILLIS
A-t-il perdu le sens ?
CLÉONTE
Oui, car j'aime un volage,
Qui trahissait pour vous une fois qui l'engage,
Mais il ressent enfin sa première amitié.
AMARILLIS
Dieux qu'il est insensé ? croit-il être Bergère ?
CLÉONTE
| 1455 | Jugez-le par ce sein. |
AMARILLIS
| Ô merveilleux mystère ! |
Qu'une agréable feinte a nos yeux abusés !
J'excuse maintenant si vous me méprisez.
PHILIDAS
Ô Dieux qui l'eût pensé !
CLÉONTE
Pour bannir ma tristesse,
J'ai voulu dans ces lieux éprouver mon adresse,
| 1460 | Et Tyrene doutait sachant votre rigueur, |
Que j'eusse assez d'attraits pour toucher votre coeur.
Par divertissement j'entrepris cette feinte,
Avouez, sans rougir, que vous étiez atteinte.
Mais quels sont vos désirs, je ne puis rien pour vous,
| 1465 | Philidas vous promet des passe-temps plus doux, |
Et par le doux lien d'une ardeur mutuelle
Vous devez reconnaître un Amant si fidèle.
AMARILLIS
Je reçois, Philidas, votre coeur de sa main,
Vous n'accuserez plus ni rigueur, ni dédain,
| 1470 | Me voilà disposée à vous rendre justice, |
Et vous devez ce bien à ce doux artifice.
Adieu, retirons-nous, et vivons tous contents.
CLÉONTE
Il faut encor jouir d'un autre passe-temps.
Aimable Amarillis, si j'ai su vous surprendre
| 1475 | De mes ruses Daphné n'a pas su se défendre, |
Il faut l'aller chercher.
SCÈNE VIII.
DAPHNÉ seule
Ma soeur est endormie,
Et je puis maintenant tromper cette ennemie,
Cléonte en cet instant se viendra rendre ici,
Afin de me conter son amoureux souci.
| 1480 | J'entends du bruit, c'est lui. |
SCÈNE IX.
Celidan, Daphné.
CELIDAN
| J'aperçois cette Belle. |
DAPHNÉ
Cher Cléonte, est-ce vous ?
CELIDAN
Et vous m'êtes fidèle,
Je plais seul à vos yeux, vous m'aimez constamment ?
Et ma jalouse humeur n'a point de fondement ?
DAPHNÉ
Ô dieux c'est Celidan !
CELIDAN
Cléonte vient, méchante,
| 1485 | Afin de vous conter son amour violente, |
Et pour vous divertir j'ai devancé ses pas,
Vous le verrez bientôt, ne vous ennuyez pas.
DAPHNÉ
Que dit cet insensé ?
CELIDAN
Faut-il que je le die,
Le Ciel, âme sans foi, punit ta perfidie,
| 1490 | Cléonte s'est moqué, ce vainqueur glorieux |
Te fait servir de fable aux Amants de ces lieux,
Il rit de tes faveurs, méprise tes caresses,
Et ne te daigne mettre au rang de ses Maîtresses ?
Le superbe qu'il est ne considère pas
| 1495 | Entre tant de beautés de si faibles appas, |
Il te plaint en son coeur quand tu crois qu'il t'adore,
Vois cette Lettre.
DAPHNÉ
Ô Dieux !
CELIDAN
Et tu m'aimes encore ?
Je me plaignais à tort, la constante beauté !
Ô miracle d'amour et de fidélité !
DAPHNÉ
| 1500 | Il t'a donné la Lettre ? |
CELIDAN
| Oui, c'est lui-même, et je jure, |
L'éclat de tes beaux yeux qui m'ont fait cette injure,
Et pensant obliger ma chaste affection
Il m'envoie à sa place à l'assignation.
Fais état maintenant du beau noeud qui t'arrête ;
| 1505 | Vois s'il t'est glorieux de vanter ta conquête, |
Je l'aperçois qui vient.
SCÈNE DERNIÈRE.
Daphné, Cléonte, Celidan, Tyrene, Philidas, Amarillis, Lisimène, Climante.
DAPHNÉ
Que j'arrache son coeur,
Et que je foule aux pieds ce superbe vainqueur.
CLÉONTE
Qu'est-ce ? que voulez-vous ?
DAPHNÉ
Ce que je veux, infâme ?
Laissez, donnez ce fer, ou m'en arrachez l'âme,
| 1510 | Mon affront vous plaît-il, et me déniez-vous |
Le moyen d'alléger un si juste courroux ?
CLÉONTE
Quoi vous ? est-ce un affront que mon indifférence ?
Qu'est-ce qu'un inconnu doit à votre espérance ?
Dois-je aimer à la fois mille jeunes beautés
| 1515 | Dont mes yeux sans dessein forcent les libertés ? |
Espérez-vous l'effet de mes vaines promesses ?
Voulez-vous qu'un seul homme épouse cent Maîtresses ?
TYRENE
Dieux ! qu'elle sait bien feindre !
AMARILLIS
Ah ma soeur ! c'est assez,
Avoir de vains discours vos désirs traversés,
| 1520 | Cléonte vous adore, et quoi qu'il dissimule, |
L'effet vous prouvera le beau feu qui le brûle ;
L'honneur de vos baisers est son bien le plus doux,
Et cette même nuit il couche avec vous.
DAPHNÉ
Ce qui vous serait bon, ne l'offrez point à d'autres,
| 1525 | Et ne préférez point mes intérêts aux vôtres. |
AMARILLIS
Quoi vos feux sont éteints ? et vos fers sont usés ?
Je l'accepterai donc si vous le refusez ;
Çà prenons cent baisers sur cette belle bouche,
Je suis à vous, Cléonte, et vous offre ma couche.
DAPHNÉ
| 1530 | Elle a perdu l'esprit ! Dieux qu'est-ce que j'entends ? |
AMARILLIS
Je parle tout de bon.
TYRENE
Ô le doux passe-temps !
CLÉONTE
Madame, j'aime aussi cette rare merveille,
Et pour vos deux beautés mon ardeur est pareille,
Vous devez toutes deux accorder à mes maux
| 1535 | De pareilles faveurs, et des plaisirs égaux. |
DAPHNÉ
Que dit cet insensé ?
LISIMÈNE
Dites cette insensée,
Reconnaissez l'erreur dont votre âme est blessée,
Ce cavalier est fille, et ce soir mêmement
Pourrait avecque vous coucher innocemment.
DAPHNÉ
| 1540 | Ô Dieux ! je doute ici si je vois la lumière ? |
AMARILLIS
Il se faut consoler, j'ai failli la première,
Pour le même que vous nous l'avons estimé,
Certes un tel Amant pouvait bien être aimé ;
Une faute si belle est toujours pardonnable.
DAPHNÉ
| 1545 | Je suis toute confuse ! Ô l'erreur agréable ! |
Excuse, Celidan, mon infidélité,
Ou bien de cette offense accuse sa beauté.
CELIDAN
Je rentre en ma prison sans en avoir de honte.
TYRENE
Pour moi tous mes desseins retournent à Cléonte,
| 1550 | Je ne troublerai plus votre contentement ; |
Je ne passerai plus pour importun Amant ;
Mon coeur a pour Bélise une ardeur sans pareille,
Me pardonnez-vous pas, adorable merveille ?
Nos parents là-dessus nous donnerons conseil.
LISIMÈNE
| 1555 | Et bien espériez-vous un changement pareil ? |
PHILIDAS
Je vanterai partout votre feinte agréable.
CELIDAN
Lignon n'en a point vu qui lui soit comparable.
TYRENE
Puisque ce doux effet nous comble de plaisirs,
Et que notre bonheur égale nos désirs.
| 1560 | Afin de couronner tant d'amoureux mystères, |
Il faut heureux Bergers, il faut belles Bergères,
Sur les Autels d'hymen demain au point du jour,
De cet événement rendre grâce à l'amour.
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