LA SERPETTE MAGIQUE

OPUSCULE DRAMATIQUE

M. DCC LXXVIII. Avec Approbation et Privilège du Roi.

De SACY, Claude-Louis-Michel de

À PARIS, Chez DEMONVILLE. Imprimeur-Librairie de l'Académie Française, rue Saint-Severin, aux Armes de Dombes.


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 26/06/2017 à 22:42:51.


PERSONNAGES

LÉANDRE, amant d'Angélique.

CÉPHISE, tante d'Angélique.

ANGÉLIQUE.

CRISPIN, valet de Léandre.

LISETTE, suivante.

PERRETTE, vendangeuse.

COLETTE, vendangeuse.

CATAU.

La Scène est dans un vignoble, près de la Maison de campagne de Céphise.

Édition tirée de Claude-Louis-Michel de Sacy, Un Gascon à Paris, opuscule dramatique, dans Opuscules dramatiques, ou Nouveaux amusements de campagne, tome second, Paris, Chez Demonville, Imprimeur-Libraire de l'Académie française, 1778, p. 167-194.


LA SERPETTE MAGIQUE

SCÈNE PREMIÈRE.
Léandre, Crispin, tous deux déguisé en vendangeurs.

LÉANDRE.

Dis-moi ; ce déguisement me sied-il bien ? Ai-je l'air simple et gracieux d'un Berger ? Je crains d'avoir l'air rustique et grossier d'un paysan.

CRISPIN.

Ma foi, sans vanité, je suis beaucoup mieux que vous sous ce costume. J'ai déjà aperçu cinq ou dix vendangeuses qui lançaient sur moi des oeillades amoureuses ; et, s'il faut parler franchement, elles ne vous regardaient pas de même.

LÉANDRE.

Et que m'importe ? Il n'est, dans l'univers entier, que deux yeux dont je veux être regardé tendrement.

CRISPIN.

Oui. Je sais que depuis un mois vous ne brûlez que pour Angélique. Depuis un mois entier, et vous brûlez encore ! Voilà une confiance digne des temps fabuleux.

LÉANDRE.

Ah ! Cet amour ne finira qu'avec ma vie.

CRISPIN.

Vous m'en disiez autant lorsque Lucinde vous prit dans ses filets, et cependant en quinze jours Lucinde fut oubliée.

LÉANDRE.

Lucinde n'avait point les appas d'Angélique.

CRISPIN.

Lorsqu'Isabelle succéda à Lucinde, vous disiez la même chose ; et cependant Isabelle fut encore délaissée.

LÉANDRE.

Je l'avoue ; mais Angélique a su fixer mon coeur. Depuis le jour où je la vis chez Germond, où je lui parlai sans être entendu de sa tante, sans même être aperçu de ce cerbère, l'image d'Angélique n'est point sortie de mon coeur. Ses lettres, où elle m'exprime sa tendresse, sont toute ma félicité.

CRISPIN.

Passe encore pour celle-là ! Elle daigne vous répondre, et le messager n'est pas éconduit ; mais lorsque vous quittâtes Isabelle pour la prude Florinde, ah ! Bon Dieu, quel martyre !

LÉANDRE.

Il est vrai que Florinde m'a fait passer de bien cruels moments. Que d'inquiétudes, de soins, d'alarmes, de soupirs rebutés !

CRISPIN.

Vous ne parlez que de vos souffrances, Monsieur ; moi, je parle des miennes. Vous soupiriez, il est vrai, mais c'était auprès de votre feu ; tandis que le pauvre Crispin, transi de froid, attendait sous un balcon l'instant de remettre à la Suivante une lettre que sa Maîtresse renvoyait sans la lire. Encore si cette Suivante eût été jeune et jolie ! Mais enfin oublions le mal qui n'est plus. Vous êtes délivré de cette pesante chaîne ; celle que vous portez maintenant est plus douce, peut-être aussi fragile, aussi peu durable.

LÉANDRE.

Que dis-tu là, Maraud ?

CRISPIN.

Allons, Monsieur, je ne vous conteste plus votre éternelle fidélité. Angélique est une blonde tendre et sensible. Lisette est une brune piquante. Vous avez plu, je plairai ; et nous verrons qui de nous fera plus confiant dans ses amours. Nos affaires sont en bon train.

LÉANDRE.

Je ne suis cependant pas sans inquiétude.

CRISPIN.

Et qui peut vous alarmer ? La vieille tante ?

LÉANDRE.

Sans doute, elle-même.

CRISPIN.

Bon ! Je réponds de mettre sa vigilance en défaut.

LÉANDRE.

Elle a des yeux de lynx.

CRISPIN.

Fût-elle cent fois plus clairvoyante, je vous ménage aujourd'hui, dans ce vignoble même, un entretien avec sa nièce.

LÉANDRE.

Mais quel sera le fruit de cet entretien ?

CRISPIN.

Ce ne font point là mes affaires ; mes soins se bornent à vous procurer le tête-à-tête. Du reste, tirez-vous-en comme vous pourrez.

LÉANDRE.

Je ne doute point du coeur d'Angélique ; je sais bien qu'elle ne mettra point d'obstacle à notre mariage. Mais sa tante n'y consentira jamais.

CRISPIN.

Quoi ! Monsieur ; vous voulez épouser ?

LÉANDRE.

Sans doute.

CRISPIN.

Parlez-vous sérieusement ?

LÉANDRE.

Très sérieusement.

CRISPIN.

Je ne puis revenir de ma surprise.

LÉANDRE.

Qu'y a-t-il d'étonnant dans ce projet ?

CRISPIN.

Vous me disiez que vous vouliez aimer Angélique toute votre vie ; et vous voulez l'épouser !

LÉANDRE.

Quel autre dessein pouvais-tu donc me supposer ?

CRISPIN.

J'ai cru que vous veniez vendanger, et que, la vendange faite, vous diriez : Adieu, paniers. Pour moi, c'est ainsi que j'en use, tous les automnes... Mais vous voulez épouser ! J'y vois, ainsi que vous, de grands obstacles. Angélique est sans fortune ; son fort dépend entièrement de sa tante, et Céphise est une vieille fille qui a toujours eu le mariage en horreur, et qui a conçu contre les hommes une haine si forte, qu'elle a menacé Angélique de la déshériter, si jamais elle songeait à prendre un époux.

LÉANDRE.

Et c'est cette menace qui me désespère.

CRISPIN.

Paix, Monsieur ; je crois apercevoir la tante, la nièce et la suivante qui s'avancent à travers les vignes.

LÉANDRE.

Cachons-nous entre ces ceps, et plaçons ici ce panier. Ah ! Si la belle main d'Angélique daigne toucher ce raisin, et l'approcher de ses lèvres vermeilles.

CRISPIN.

Paix... Monsieur... Paix !... Les voici...

LÉANDRE.

Mais je tremble que la surprise d'Angélique, en me voyant, ne trahisse le secret de son coeur.

CRISPIN.

En ce cas, Monsieur, allons nous-en.

LÉANDRE.

Je m'en garderai bien, il faut en courir ; tous les risques.

Ils se cachent dans les vignes.

SCÈNE II.
Céphise, Angélique, Lisette.

CÉPHISE.

Que regardez-vous donc, ma nièce ?

ANGÉLIQUE.

Je regarde cette jeune vendangeuse que l'on maria il y a quelques jours. Quelle joie pure brille sur son front ! Comme son époux la regarde tendrement ! C'est bien là l'image du bonheur.

CÉPHISE.

Comme à votre âge on est dupe des apparences ! La joie que vous voyez peinte sur le visage de cette paysanne, n'est que le masque du repentir. Toute fille qui prend un mari, se donne un tyran, ou tout au moins un maître. Voulez-vous voir une femme constamment heureuse ? Regardez-moi, et si vous voulez la devenir, suivez mon exemple. J'ai su dès l'âge le plus tendre juger les hommes, et démêler leur tyrannie à travers leurs feintes complaisances. Dès lors, armée d'une juste fierté, je jurai, et j'ai gardé mon serment, de me refuser à des plaisirs qui ne deviennent des besoins que par notre faiblesse. Les hommes les plus aimables de la Ville et de la Cour prétendirent à ma main. Aucun d'eux n'excita dans mon coeur le plus léger désir ; enfin si un Roi m'avait offert sa couronne, je l'aurais refusée.

ANGÉLIQUE.

Ce n'est pas non plus un époux couronné qui me tenterait.

LISETTE.

En vérité, il y a des gens bien enclins à la calomnie.

CÉPHISE.

Comment, serait-ce moi qu'on aurait calomniée ?

LISETTE.

Oui, Madame, oui..., vous-même.

CÉPHISE.

Et qu'osait-on dire, s'il vous plaît ?

LISETTE.

On disait que toute votre philosophie n'était qu'une ambition maladroite ; que vous ne rejetiez un parti, que dans l'espérance d'en trouver un plus riche.

CÉPHISE.

Impertinente ! Il vous sied bien de me ternir un tel propos en face.

LISETTE.

Ce n'est pas moi qui parle, Madame ; ce sont ces calomniateurs que je rencontrai l'autre jour, et contre lesquels je vous défendis avec tout le zèle que vous me connaissez. Ils ajoutaient que, de jour en jour, les prétendants étaient devenus moins nombreux et moins riches ; que votre amour-propre vous cachant la décadence de vos charmes, vous aviez toujours attendu ; qu'enfin ...

CÉPHISE.

Taisez-vous, insolente.

LISETTE.

Ce n'est pas à moi qu'il faut imposer silence, c'est à ces médisants dont je vous ai parlé. En vain me suis-je efforcée de le faire taire. Mes menaces ne faisaient qu'accroître leur insolence. N'ont-ils pas eu l'audace de me dire que vous aviez fait comme le Héron de la fable, qui regrette la proie qu'il a dé daignée, et que vous n'aviez pas eu comme lui le bonheur de trouver un limaçon pour contenter votre appétit.   [ 1 La Héron : Allusion à la fable de Jean de La Fontaine.]

CÉPHISE.

Lisette, vos propos commencent à m'aigrir...

LISETTE.

J'étais bien plus indignée, moi, de les entendre : ils m'en ont tenu de si absurdes ! Ils soutenaient que, n'ayant plus de droits, vous aviez encore des prétentions ; qu'à cinquante ans vous étiez jalouse de votre nièce qui n'en a pas vingt ; et que, si vous refusez de la pourvoir, c'est parce que vous ne voulez pas la biffer goûter des plaisirs dont vous vous repentez bien de vous être privée.

CÉPHISE.

Lisette, en rentrant au logis, je vous paierai vos gages, et...

LISETTE.

Voilà donc quelle est ma récompense, pour avoir défendu votre réputation attaquée ! Je me fais une querelle pour vous ; et, pour prix de mon zèle, vous me renvoyez ?

ANGÉLIQUE.

Tais-toi, je tâcherai de faire ta paix...

Apercevant le panier de Léandre.

Ah ! Ma tante, le joli panier. C'est un galant Vendangeur qui l'a laissé là. Comment ! Il est orné de rubans et de fleurs ! Que ce raisin est beau !

SCÈNE III.
Céphise, Angélique, Léandre, Lisette, Crispin.

LÉANDRE, sortant d'entre les ceps, et prenant le panier.

Mademoiselle, oserai-je vous offrir cette grappe ?

Angélique prend la grappe, la porte, à sa bouche, en regardant Léandre, le reconnaît, jette un cri, et tombe presque évanouie dans le bras de sa tante.

LÉANDRE, bas à Crispin.

Je t'avais bien dit que sa surprise nous trahirait... Que faire ? Sa tante va soupçonner que sous ce déguisement...

CRISPIN, bas à Léandre.

Ne craignez rien, je vais tout réparer...

À Céphise.

Madame, ne vous alarmez pas. Cette syncope ne durera pas, et ne peut que faire honneur à Mademoiselle. C'est un tour de mon camarade. Il est un peu nécromancien ; et sa serpette magique donne au raisin la propriété de faire évanouir un moment toute fille sage, je dis tristement sage, qui en mange ; mais elle n'agit pas de même sur une fille qui a eu quelque faiblesse.   [ 2 Nécromancien : En général, magicien.]

CÉPHISE.

Ma nièce, ma chère nièce, reviens à toi, reprends tes sens... Ah Dieux ! Ce fruit serait-il empoisonné ?

CRISPIN.

Eh non, Madame, encore une fois ; c'est l'effet d'une magie innocente.

CÉPHISE.

Penzez-vous donc me donner le change avec ces contes ? Me prenez-vous pour une femme ignorante et crédule ?

LISETTE.

Oh parbleu l je veux mettre la magie ea défaut.

CÉPHISE.

Eh quoi ! tu crois à ces fables.?

LISETTE.

Au contraire , Madame , je veux confon dre le prétendu Magicien. L È A N D P. E. Ali ! quand vous ne tomberiez pas en syncope, cela ne prouveroic pas beaucoup contre la magie.

LISETTE, à part.

L'impertinent ! il mériteroit bien que je me venge : mais je veux , en le fervant , fervir ma Maîtrefie. ( Haut à Léandre.) Donnez- moi cette grappe ; je veux vous montrer qu'une fille fage , (Increment fage , peut en manger, fans redouter les effets de votre forcellerie. ( Elle prend une grappe , la. porte à fa bouche y jette un cri , tvnbe dans les bras de Crifpin y (f feint d'être évanouies >,

CÉPHISE.

Je ne fais plus que penler de tout ceci ..à Ma niece, ma chere Angélique!... L É A N D R E. Laiflez-moi m'approcher d'elle , Madame ; quelques termes magiques que je prononcerai auprès de fon oreille feront ceder l'enchan tement. ( Céphife s'éloigne un peu de fa niece). L É A N D R E , bas à Angélique. Chere Angélique, je n'avois pas prévu que votre ctonnement vous feroit aufii funefte. Sans ce dcguifement, je n'aurois pu vous? aborder. Pardonnerez-vous cette furprife à l'amour le plus tendre ?

CÉPHISE.

Eh bien... Angélique!... ANGÉLIQUE. Je commence à reprendre mes fens ?et mes forces. TL E A N D R E. Je vous difois bien que mes paroles magi ques auroient un effet très-prompt, c R i s P i N , bas. à Lifette^ Friponne, tu as bien joué ton rôle. J'et pere que tu ne feras pas plus cruelle que. ta Maîtrefle. Ton Crîfpin eft à toi pour la vie*

LISETTE.

Ah ! je reviens à moi , je renais.

CÉPHISE, à Lisette.

Que te disait-il ?

LISETTE.

Des mots diaboliques , auxquels je n'ai rien compris.

CÉPHISE.

Tout cela ne me fait point croire encore aux enchantements.

LISETTE.

Pouvez- voua en douter ,, après ce que vous avez vu ? J'étois incrédule comme vous 5 maintenant je fuis convaincue,

CÉPHISE.

Voilà les Vendangeufes qui accourent au fecours d'Angélique. Il eft bien temps! Lifette , te fens - tu allez de forces pour aller jufqu'au logis chercher quelqu'eaufpiritueufe?

LISETTE.

Moi ! non , Madame, en vérité.

CÉPHISE.

Il faut donc que j'y aille moi-même. La présence de ces Vendangeuses me rassure. Lisette, dis-leur de ne pas vous quitter avant que je sois revenue.

SCÈNE IV.
Léandre, Angélique, Crispin, Lisette, Catau, Perrette, Colette.

COLETTE.

Qu'avez-vous donc, Mademoiselle Angélique ?

PERRETTE.

Et vous aussi, Lisette, vous vous êtes trouvée mal ?

LISETTE.

Ce sont ces deux magiciens qui en sont cause.

COLETTE.

Vraiment, ils ont bien l'air de sorciers.

CATAU.

Lorsqu'ils sont arrivés, je me suis tout de suite aperçue qu'ils avaient quelque chose de diabolique dans la figure.

PERRETTE.

Mais quel sort ont-ils jeté sur vous ?

ANGÉLIQUE.

Ils ont une serpette magique.

COLETTE.

Ah ! Ils auront ensorcelé tout le vignoble.

CATAU.

Pour moi, je ne veux plus vendanger, de peur d'être ensorcelée.

LISETTE.

Non : leur magie n'agit que sur le raisin qu'ils coupent. Mais ce raisin a une propriété bien singulière, c'est de faire évanouir un moment toute fille qui en mange ; et qui a toujours été sage.

COLETTE.

Et vous vous êtes évanouie, vous, Mademoiselle Lisette ?

LISETTE.

Certainement.

PERRETTE.

Voilà une magie qui a des effets auxquels on ne s'attend pas.

COLETTE.

Ma foi, il faut que je tente l'aventure, et que j'en mange.

PERRETTE.

Tu as raison, ma cousine ; tu fais les propos que Mathurin a tenus sur ton compte : nous attesterons toutes que tu t'es évanouie en mangeant du raisin enchanté. Munie de cette preuve, tu le citeras devant le juge, et tu le forceras à te faire une réparation d'honneur, et à te reconnaître pour une fille honnête et sage.

COLETTE.

C'est bien dit : mais toi, tu devrais bien en manger aussi, pour faire repentir le gros Colas de ne t'avoir point épousée. Tu sais que la veille des fiançailles, il prétendit t'avoir vue, au déclin du jour , cachée dans ces vignes avec le petit Colas. Ton évanouissement bien constaté, lui prouvera qu'il avait la berlue.

PERRETTE.

Catau, tu te mettras de la partie, et tu en mangeras aussi ?

CATAU.

Moi ! Je n'ai pas besoin de cette épreuve ; mon honneur est à l'abri de tout soupçon.

CRISPIN.

Mesdemoiselles, vous pouvez manger de ce raisin. Mais il est bon de vous prévenir qu'il a, sur les filles qui ont eu quelque faiblesse, un effet tout contraire au premier.

PERRETTE.

Colette, en mangeras-tu tu ?

COLETTE.

Et quel mal leur fait-il ?

CRISPIN.

Aucun. Mais, au lieu de les faire crier et tomber en syncope, il les fait danser et chanter malgré elles pendant un quart-d'heure. Maintenant, Mesdemoifelles, vous ne pourrez nous accuser de vous avoir trompées ; je vous offre le panier... Eh bien, choisissez donc une grappe... Vous hésitez ?

COLETTE, à Perrette.

Eh bien, ma cousine, prends donc ce raisin que Monsieur te présente.

PERRETTE.

Prends-le toi-même ; tu es mon aînée, je ce dois pas être servie avant toi.

COLETTE, à Catau.

Allons a Catau, choisis donc une grappe.

CATAU.

Je t'ai déjà dit que ma vertu n'a pas besoin de cette épreuve.

PERRETTE.

Mais si nous allons nous évanouir, nous ne pourrons pas secourir Angélique et Lisette, qui font encore très mal.

COLETTE.

Cela est vrai ; il faut sacrifier notre curiosité au besoin qu'elles ont de nos secours.

LISETTE.

C'est nous au contraire qui nous empresserons à vous secourir. Nous nous portons très bien à présent.

PERRETTE.

Mais qui fait si, pendant que nous serons évanouies, ces deux sorciers !... Ils sont jeunes, ils ont l'air entreprenant...

LÉANDRE.

Ainsi, c'est par excès de sagesse, que vous ne voulez pas prouver que vous êtes sages ?

COLETTE.

Ma cousine, nous perdons ici notre temps ; crois-moi, retournons au travail.

PERRETTE.

En effet, j'entends ma mère qui m'appelle.

COLETTE.

Et moi, mon père qui gronde ; allons-nous-en.

Elles s'en vont.

CRISPIN.

Ces filles-là n'aiment pas la danse... Enfin nous en voilà délivrés.

SCENE V.
Léandre, Angélique, Crispin, Lisette.

CRISPIN.

Avouez que je suis un homme de tête, et que je ne perds pas cette présence d'esprit si nécessaire dans les grandes occasions.

LISETTE.

Conviens aussi que je t'ai bien secondé, et que, sans mon évanouissement, celui d'Angélique allait tout découvrir, et la magie était sans effet.

ANGÉLIQUE.

Mais, Léandre, quel succès attendez-vous de cette aventure ? Quel est votre espoir ?

LÉANDRE.

De passer toute ma vie occupé du soin de vous rendre heureuse.

ANGÉLIQUE.

Mais Céphise ne consentira jamais à nous marier.

LÉANDRE.

Eh quoi ! Vos pleurs, mon désespoir...

ANGÉLIQUE.

Flatteront son orgueil despotique.

LÉANDRE.

Tentons au moins de la fléchir.

ANGÉLIQUE.

J'y consens ; mais si cette tentative est inutile, il faut renoncer à moi pour jamais.

LÉANDRE.

Pour jamais, Angélique, pour jamais ! Avez-vous pu prononcer ce mot cruel ?

ANGÉLIQUE.

Il le faut. J'ai commis une imprudence en écoutant votre amour ; et si notre mariage ne peut se conclure, je ne puis la réparer qu'en vous oubliant.

LÉANDRE.

Eh quoi, pour complaire à une femme opiniâtre, vous ferez votre malheur et le mien ! Ah ! Belle Angélique, si vous m'aimiez comme je vous aime, si vous brûliez du feu qui me dévore... Angélique... Angélique, ou ce jour couronnera ma flamme, ou je meurs à vos pieds.

Il se jette à ses genoux, et lui baise la main. Pendant ce temps, Céphise s'avance y fans être aperçue, à travers les vignes.

SCENE VI.
Léandre, Céphise, Angélique, Crispin, Lisette.

CÉPHISE, se découvrant.

Ciel ! Que vois-je ? Un vendangeur aux genoux de ma nièce ! Il lui baise la main ! Et ces paysannes se font retirées ! Tous mes doutes font éclaircis.

LÉANDRE.

Ah ! Dieux, voilà Céphise !

ANGÉLIQUE.

Léandre, vous me perdez !

CRISPIN.

Tout sorcier que je suis, je suis fort embarrassé pour parer ce coup-là.

CÉPHISE.

Mademoiselle, je vois maintenant l'origine de toute cette sorcellerie, et je vais vous envoyer au couvent pour rompre le charme.

ANGÉLIQUE.

Ma tante, si vous daignez m'entendre...

CÉPHISE.

Vous entendre ! Et que pourrez-vous me dire qui puisse justifier une telle bassesse ? La fille d'un gentilhomme reçoit les voeux d'un vigneron !

LÉANDRE.

Non, Madame, non ; je ne suis point ce que je parais être. Germont, votre ami et le mien, vous dira que ma naissance est honnête, et ma fortune assez considérable. Il vous dira que, ne trouvant point d'autre moyen pour voir Angélique que j'adore, je me suis ainsi déguisé, et que mon amour me rend digne de sa main.

CÉPHISE.

Non, non, Monsieur ; j'aime ma nièce, et ne veut point la réduire à la servitude conjugale.

LÉANDRE.

Cette servitude n'en sera une que pour moi ; Angélique régnera toujours sur mon âme, et je n'aurai jamais d'autres volontés que les siennes.

CÉPHISE.

Bon, bon, discours d'amants !

ANGÉLIQUE.

Ma tante, il a l'air si sincère !

CÉPHISE.

Tu veux donc être malheureuse ?

ANGÉLIQUE.

Avec lui, toute ma vie.

CÉPHISE, après un moment de réflexion.

Je sens bien que cette aventure, votre évanouissement, la prétendue magie, ce déguisement, ce tête-à-tête, vont faire un éclat ; et que, pour sauver le scandale, il faut vous marier. J'y consens ; vous êtes assez punie d'obtenir ce que vous désirez. Vous me trouvez bien clémente en ce moment, et moi, je me reproche d'être trop sévère.

 


Notes

[1] La Héron : Allusion à la fable de Jean de La Fontaine.

[2] Nécromancien : En général, magicien.

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