LES BOUTADES DU CAPITAN MATAMORE ET SES COMÉDIES.

M DC XXXXVII. AVEC PRIVILÈGE DU ROI.

Par Monsieur SCARRON.

À PARIS, Chez Antoine de Sommaville, au Palais, dans la Galerie des Merciers, à l'Écu de France.

Représenté pour le première fois en 1646.

Version du texte du 25/01/2014 à 12:03:32.

ACTEURS.

MATAMORE.

ISABELLE.

ALISON.

PHILIPIN.

BEAU-CHATEAU.

BEAU-LIEU.

BONNIFACE.

ACTE I

PREMIÈRE PARTIE.
STANCES.

MATAMORE.

Un jour je m'en souviens, les Dieux à leur malheur

Choquèrent ma valeur,

Ce céleste troupeau, cette engeance suprême,

Ces Divins avortons voulaient me maltraiter,

5   Je surmontai l'effort de leur audace extrême,

Et les mis en état de ne me plus heurter,

Je les frottai si bien, que la plupart encore

Sont bossus et mal faits des coups de Matamore.

Le grand Hercule en fut le premier assaillant,

10   Comme le plus vaillant,

À l'abord il est vrai j'eus du désavantage,

De ses coups il me fit le visage tout bleu :

Mais la fureur m'ayant plongé dedans la rage,

Tout mon corps échauffé se convertit en feu.

15   De sorte qu'à mes feux sa force fut soumise,

Et je le fis brûler dans sa propre chemise.

Après ce grand combat le Ciel vint à son tour,

Pour me priver du jour :

Mais dès qu'il aperçut cette face guerrière,

20   Plus effroyable à voir que le moine bourru,

Il se mit à courir d'une telle manière,

Que depuis ce moment il a toujours couru :

Et cette peur encor si vivement le presse,

Qu'on le voit fuir de crainte et tournoyer sans cesse.

25   Ce cornard de Vulcain, cet infâme maraud

Vint encore à l'assaut,

Ce Forgeron pensait me priver de lumière,

Et me précipiter d'un seul coup au tombeau

Sans que j'y prisse garde, il venait par derrière

30   Pour me casser la tête avecque son marteau :

Mais l'esquivai le coup, et puis pour ma revanche,

Je le pris par le corps, et lui casser la hanche.

L'Amour voulut aussi par un excès d'orgueil

M'envoyer au cercueil.

35   Ce souverain des coeurs qui triomphe des âmes,

À me faire périr déploya ses efforts,

Il lança contre moi tous ses traits pleins de flammes,

Pour m'envoyer brûlant au royaume des morts :

Mais d'une âme tranquille et nullement émue,

40   D'une fourche d'acier je lui crevai la vue.

Jupiter me voyant toujours victorieux,

En devint furieux ;

Il vint pour me heurter, moi je courus de même :

Mais pensant l'outrager, je lui fis un grand bien.

45   En ce temps il souffrait une douleur extrême,

Ne pouvant accoucher du divin Bromien,     [1]

Mais lui fendant la cuisse : ô l'étrange merveille !

Je le fis accoucher du Dieu de la bouteille.

La Mort ensuite vint pour m'ôter la vigueur,

50   Et me crever le coeur :

Mais, ventre, j'écorchai cette engeance cruelle,     [2]

J'arrachai ses poumons, ses tripes, ses boyaux,

Son diaphragme, ses nerfs, ses cheveux, sa cervelle,

Ses veines, ses sourcils, ses lèvres, ses naseaux,

55   Ses membranes, son fiel, sa rate, ses viscères,

Sa langue, son larynx, ses fibres, ses artères.

Ses maudits ligaments, son coeur pernicieux,

Ses oreilles, ses yeux,

Son foie et ses tendons, ses reins, ses ventricules,

60   Ses glandes, son nombril, ses organes vitaux,

Ses muscles, ses boudins, sa chair, ses pannicules :     [3]

Bref, je ne lui laissai parbleu que les os,     [4]

Et je la mis enfin en si pauvre posture,

Que je la fis alors comme on nous la figure.

STANCES DE MATAMORE en Gueux.

MATAMORE.

65   Je suis l'effroi des Capitans,

Et la terreur des indomptables.

Mes bras nerveux et redoutables

Sont plus forts que ceux des tyrans :

Mais ventrebleu, quelle disgrâce,     [5]

70   La gueuserie me pourchasse.     [6]

Parbleu le Destin a grand tort,

Ce maraud qui me porte envie,

M'oblige à demander ma vie,

Moi qui donne toujours la mort.

75   Cet infâme et cruel Destin,

Ce souverain des noires parques     [7]

Me donne d'infaillibles marques,

Qu'il est quelque fils de putain :

Car depuis l'heure que les choses

80   De leurs Chaos furent écloses,

Il n'a rien fait qui ne soit mal ;

Il a mis Mercure à la bière,     [8]

César dans le cimetière,

Et Matamore à l'hôpital.

85   Ah, sort par trop injurieux,

Peux-tu bien avoir le courage

De déplier toute ta rage

Sur un sujet si glorieux !

Un Capitan si plein de gloire,

90   Plus vaillant qu'on ne saurait croire,

Qui massacre de ses accents

Digne de régir la Guinée,     [9]

Est réduit par la Destinée

De tendre la main aux passants.

95   Astres malins et dangereux,

Qui sans raison m'êtes contraires ;

Ne provoquez pas mes colères,

Je vous ferais tous malheureux,

La faim que j'ai, fait que j'enrage,

100   Faites qu'un repas me soulage,

Sinon pour me désaffamer,

Malgré votre faible tonnerre

Je mangerai toute la terre,

Et je boirai toute mer.

105   Mon boyau crie incessamment

Après cette faim qui me tue,

Ma constance en est abattue,

Et j'en perds le raisonnement.

Il faudra dans ma peine extrême

110   Que je me dérobe à moi-même

Si je veux bien me soulager,

Ou que dans l'excès de ma rage

Pour me venger de cet outrage

Je me prépare à la manger.

BOUTADE DE MATAMORE à son Valet.

MATAMORE.

115   Je t'apprends que la mort est toujours avec moi,

Que j'ai pour compagnons le carnage et l'effroi,

Et que de quelque part que je tourne la vue,

Je charme, j'éblouis, j'épouvante et je tue.

Si d'un de mes regards je donne le trépas,

120   Les lieux par où je vais, tremblent dessous mes pas.

On dirait que les vents enclos dans leurs entrailles,

Pour en sortir plutôt, s'y livrent des batailles,

Ou pour mieux en parler qu'un soudain mouvement

Aille de l'Univers saper le fondement.

125   Aussi Pluton qui craint que par mon assistance,

Jusques dans ses cachots le Soleil ne s'avance,

Délivre qui me plaît de ses horribles fers,

Sans qu'il me soit besoin de descendre aux Enfers.

Alors que je me trouve au milieu des alarmes

130   Je pourfends d'un seul coup casques, chevaux, gens d'armes,

Je renverse à la fois des bataillons entiers,

Sans être secondé, j'enlève de quartiers.

Que te dirai-je plus d'une seule menace

Des superbes Géants à mes pieds je terrasse,

135   Et fais fuir devant moi les Rois et les Césars

Aussi facilement que leurs moindres soldats.

Quand je suis obligé d'assiéger une ville,

Le canon me tient lieu d'une chose inutile ;

J'estime les travaux ridicules et vains,

140   Car pour y faire brèche il suffit de mes mains,

Avec elles j'abats tours, boulevards, murailles,

Fausses brayes, remparts, escarpes, flancs, tenailles,     [10]

Demi-lunes, dehors, cavaliers, terre-pleins,     [11]

Courtines, bastions, parapets, ravelins,     [12]

145   Et quelques grands efforts que la Garnison fasse,

Je gagne le dessus, j'entre dedans la place.

Pour exterminer tout je ne veux qu'un moment,

Et de chaque logis je fais un monument.     [13]

Quand je suis irrité, les plus hautes montagnes

150   S'abaissent aussitôt à l'égal des campagnes.

La Nature en conçoit une extrême terreur,

La Lune et le Soleil en pâlissent d'horreur,

Le sang fait inonder les plus basses rivières,

Les champs sont convertis en d'affreux cimetières ;

155   Je change en des déserts les Palais habités,

Et plus bas que l'Enfer j'abîme des Cités ;

Pour ouvrir un passage à la mer Atlantique,

Je divisai jadis l'Europe de l'Afrique,

Contre mille Titans j'ai défendu les Dieux ;

160   Atlas étant lassé j'ai soutenu les Cieux ;

Et lorsque je perdrai la célèbre lumière,

Ce tout retournera dans sa masse première :

Car c'est moi qui conduis les merveilleux ressorts,

Par qui sont remués les membres de ce corps.

165   J'empêche que le feu ne brûle les nuages,

Je contiens l'Océan dans ses moites rivages,

Je balance la terre et ne lui permets pas

Ni de monter plus haut, ni de tomber plus bas.

Mais c'est mal à propos que je crains que la parque

170   Ait jamais le dessein de me mettre en sa barque,

Mes volontés lui sont une éternelle loi,

C'est de moi seulement qu'elle tient son emploi,

Et je fais dévaler plus d'esprits sous la terre,

Que la contagion, la famine et la guerre.

AUTRE BOUTADE.

MATAMORE.

175   Je suis le fléau des Pervers,

Et le foudre de la Vaillance

De qui la fatale influence

Dispense les pris et les fers :

C'est moi que tout chacun adore

180   Depuis les climats de l'Aurore.

Jusqu'aux lieux où s'éteint l'Astre qui fait les jours,

Bref, c'est moi qui suis l'effroyable,

Le dompteur, comme l'indomptable,

Moi qui fus et qui suis, et qui serai toujours.

STANCES DES BOUTADES DE MATAMORE.

MATAMORE.

185   Tout palpite par où je passe,

Tout tremblote dessous mes pas,

Tout court de vitesse au trépas,

Et tout crève quand je menace.

Les Dieux endurent mille maux,

190   Ils trépassent comme marauds.     [14]

En regardant ma contenance,

Et si l'Amour d'entre les Dieux

Ne peut mourir en ma présence,

C'est à cause qu'il n'a point d'yeux.

195   L'action la plus orageuse,

J'effort le plus audacieux,

Et le coup le plus furieux

Dépend de cette main nerveuse.

Tout se rend docile à mes voeux,

200   J'accomplis tout ce que je veux,

Je fais le calme et la tempête ;

Et parmi l'horreur des hasards

Quand je viens à couvrir ma tête,

Je mets à l'ombre le Dieu Mars.

205   Mes gestes brûlent les campagnes,

Mes soupirs suffoquent le vent ;

Quand je chemine arrogamment

L'on voit les plus hautes montagnes

Dévaler aux lieux les plus creux,

210   Afin de rendre hommage aux feux

Que font mes démarches terribles ;

Et celles qui ne le font pas

Je les perce comme des cribles,

Et les avale à mes repas.

215   Les fleuves arrêtent leurs courses

Quand je les regarde courir,

D'un seul maintien je fais mourir

Les dromadaires et les ourses ;

Toute la furie et l'horreur

220   Que je possède en ma fureur

Ne saurait pas être conçue ;

Et si je voulais enflammer

Un seul des regards de ma vue

Je mettrais le feu dans la mer.

225   Les Déités sont offensées

En me faisant voir aux mortels,

Elles m'élèvent des autels

Dedans le fonds de leurs pensées ;

Les Astres me rendent honneur,

230   Les Éléments me font faveur ;

Bref, tout ce que le Ciel enserre,

Redoute mes efforts divers,

Et si je crachais sur la terre,

Je noierais tout l'Univers.

235   Chacun me doit des avantages

Selon son ordre et son pouvoir,

Tous les hommes font leur devoir,

Quand ils me rendent des hommages :

La terre me doit de ses fruits,

240   La guerre des feux et des bruits,

Le Printemps des lys et des roses,

La mer me doit des Alcyons,

Et les Dieux comme toutes choses

Me doivent des soumissions.

245   Que si le Destin s'abandonne

De me vouloir faire la loi,

Je lui montrerai comme quoi

Je peux châtier sa personne :

Car en bravant tous ses efforts,

250   Je mettrai son horrible corps

En butte devant le tonnerre,

Et prenant le monde au collet,

Je ferai de toute la terre

Une balle d'arc à jalet.     [15]

ÉLÉGIE SÉRIEUSE de Matamore à sa Maîtresse.

MATAMORE.

255   Quand mon âme en serait à jamais désolée,

Je ne saurais celer que j'aime Amarillée ;

Son esprit admirable, et qui n'ignore rien,

Peut savoir aisément le désordre du mien.

Mes respects, mon silence, et ma flamme si pure,

260   Sont des indices clairs du tourment que j'endure :

Et combien que l'Amour ait mon coeur embrasé,

Il est chaste et divin puisqu'elle l'a causé.

Mais ce n'est pas assez qu'elle sache ma flamme,

L'empire qu'à présent elle a dessus mon âme,

265   Force ma volonté de dire hautement,

Que mon coeur la respecte et l'aime infiniment,

Que mon affection est sans tache et sans crime,

Que le feu dont je brûle, est un feu légitime,

Et que les chastes voeux que j'offre à ses autels,

270   Ne sont point animés de transports criminels.

Dès le premier moment que je vis cette aimable,

Je sentis en moi-même un trouble inconcevable :

Son geste me charma, son visage me prit,

Et sa rare vertu captiva mon esprit ;

275   Je devins tout ému, mon âme fut surprise,

Tant de divinités m'ôtèrent la franchise.

Je fus frappé d'un mal sans espoir d'en guérir,

Et fus contraint d'aimer ce qui me fit mourir :

Mon âme me quitta dedans cette aventure,

280   Dedans le même instant je changeai de nature,

Je suis si peu, celui que j'étais paravant,

Que je ne me saurais connaître maintenant,

J'ai bien la même taille, et le même visage,

Mais je n'ai pas les sens ni le même courage,

285   Je n'ai ni les pensers, ni les mêmes souhaits,

Enfin je suis celui que je ne fus jamais.

Mon corps n'est animé que par des traits de flamme,

Qui le font subsister au défaut de mon âme,

Et ces traits merveilleux sont des traits que l'Amour

290   Par les yeux m'élança, pour me rendre le jour ;

Il eut pitié de voir mon âme ainsi ravie,

Il voulut par ses yeux me redonner la vie.

Ainsi par un effet qui ne peut s'exprimer,

Ce qui me fit mourir, servit pour m'animer.

295   Depuis les souvenirs de ses aimables charmes,

M'ont agité les sens, m'ont fait verser des larmes,

M'ont privé de plaisir, m'ont ôté le repos,

M'ont fait en un moment jeter mille sanglots,

Et n'ai jamais osé, ni n'oserais encore

300   Dire à ce bel objet le mal de Matamore.

Quand je pense aux grandeurs de ces perfections,

Je me laisse emporter aux admirations ;

Mon jugement s'égare, et mon âme est confuse,

Voyant sur le Parnasse une nouvelle Muse,

305   Qui par un art nouveau, d'un nouvel Apollon

Fait sortir de Pégase un nouvel Hélicon :     [16]

Les Muses ne sont plus ni charmantes, ni belles,

Son mérite ternit l'éclat des neufs Pucelles ;     [17]

Leur vieux maître a cédé sa place à son savoir,

310   Et s'est soumis lui-même aux lois de son pouvoir :

Si bien que cette belle étouffera la gloire

Et l'estime, et l'honneur des Filles de Mémoire.     [18]

Elle va dominer en ce céleste lieu

Sur ce sacré troupeau comme faisait leur Dieu,

315   Et l'on n'y verra plus de Victime immolée

Que la divinité de mon Amarillée.

Ô Déesse adorable et Reine des vertus !

Vous de qui le mérite a mes sens confondus,

Je veux tout le premier vous faire un sacrifice,

320   Vous présenter mon coeur, vous offrir mon service,

Vous immoler mon âme, et m'estimer heureux

De me sacrifier aux moindres de vos voeux.

ENTRÉE DE MATAMORE en Fou, qui se croit Jupiter.

MATAMORE.

L'entrée est tirée d'Ovide.

Je suis le seul Auteur de toute la Nature,

Les Dieux sont mes sujets, l'Homme ma Créature,

325   L'Enfer est mon esclave, et les esprits damnés,

Aux tourments éternels sont par moi condamnés :

Je suis le seul principe, et le moteur des causes,

C'est par moi seulement qu'agit l'ordre des choses :

J'ai tiré du néant tout ce vaste Univers,

330   Dans leurs centres j'ai mis l'air, la terre et les mers,

J'ai fait voir aux mortels la céleste lumière,

Et sans moi tout serait en sa masse première.

De ce chaos confus le mélange odieux

Arrêterait encor le mouvement des cieux,

335   La flamme avec les eaux ferait aussi la guerre,

Les airs ne seraient pas d'accord avec la terre,

Et la nuit et le jour pêle-mêle assemblés,

Comme les Éléments seraient encore troublés,

Les Saisons en désordre iraient à l'aventure,

340   Le Printemps n'aurait point de fleurs ni de verdure,

Cérès dedans l'Été n'aurait point de moissons,

L'Automne point de fruits, l'Hiver point de glaçons ;

Les ans, les mois, les jours, les heures, les minutes

N'auraient jamais sans moi terminé leurs disputes.

345   Pour donner à ce Tout un éternel repos,

D'un clin d'oeil à l'instant je rompis le Chaos ;

Je fis placer le feu quand il fut manifeste

Dans le cercle dernier de la voûte céleste ;

L'air presque aussi subtil que le chaud élément,

350   Se mit un peu plus bas par mon commandement :

Sous l'air je mis la terre, et l'entourai de l'onde,

Pour affermir plus fort les fondements du Monde :

Les Éléments étant en bon ordre rangés,

Et selon leur nature en leurs centres logés,

355   Je fis en même temps la terre toute ronde,

Et son égalité n'a rien qui la seconde ;

Par elle je donnai l'éternel mouvement

À l'immobile corps de ce lourd élément,

Et malgré les rigueurs des vents et des orages,

360   La mer ne peut sortir de ses moites rivages :

J'ai seulement tiré des sources de ces eaux,

Pour faire serpenter la terre de ruisseaux ;

De ces ruisseaux j'en fis les fleuves, les rivières,

Qui tombent en grondant dans leurs sources premières.

365   Après l'heureux succès de ce grand changement,

Pour donner à la terre un superbe ornement,

Je séparai les bois d'avecque les campagnes,

Puis en divers climats j'élevai des montagnes ;

Je fis naître partout des plantes et des fleurs,

370   Que la Nature peint de diverses couleurs ;

Je montai les rochers jusqu'auprès du tonnerre,

Je mis leurs fondements au centre de la terre :

Enfin pour achever ce labeur glorieux,

Je voulus séparer en cinq Zones les Cieux,

375   Et diviser en cinq ces épaisses matières

De la masse qui fait le grand centre des Sphères,

Des cinq Zones je mis la Torride au milieu ;

Le milieu de la terre est posé sous ce lieu ;

Le Soleil par un chaud qui n'est pas concevable,

380   Rend dedans ce milieu la terre inhabitable.

Les deux Zones qui sont aux deux extrémités,

De ce Globe d'azur où règnent les clartés,

Répandent sous ces lieux une extrême froidure,

Et la neige en tous temps y blanchit la Nature.

385   La froideur qui détruit l'ardeur de son amour,

Fait qu'à peine toujours l'homme y reçoit le jour.

Les deux autres qui sont plus près de la lumière,

Sans froid et sans chaleur achève leur carrière ;

Ces contraires toujours sont unis sous ces lieux,

390   Où l'on respire à l'aise un air délicieux.

Sitôt que j'eus rangé les Zones en leurs places,

Entourer les Cieux, et pour suivre leurs traces,

Dans cette région où j'ai posé les airs,

Des vapeurs d'ici bas j'y formai les éclairs,

395   Les nues, les brouillards et la grêle, et la foudre :

Pour faire de l'impie une masse de poudre.

Les vents avec les airs furent aussi placés,

Par mon ordre en ces lieux ils furent ramassés ;

Et de peur que les vents en se faisant la guerre,

400   Ne fissent joindre encor la flamme avec la terre,

Que leurs divisions en troublant leur repos,

Ne remissent le tout en son premier chaos,

J'envoyai le plus chaud du côté de l'Aurore,

Où le grand oeil du Monde est adoré du More,

405   Et malgré sa fureur je retins ce mutin,

Où le Père du jour se lève le matin.

J'arrêtai du second la course vagabonde,

Aux lieux où le Soleil se va plonger dans l'onde :

Vers le Septentrion je mis les Aquilons,

410   Qui glacent les pays des barbares Gélons ;     [19]

Et cet humide vent qui grossit les nuages,

Qui les réduit en eaux pour faire les orages,

S'empara du Midi par mes commandements,

Je mis le Ciel plus haut que tous les éléments ;

415   Ce corps qui fut formé sans mélange de boues,

Tournoie incessamment sur de puissantes roues ;

Les Pôles l'appuyant ne lui permettent pas

De s'élever plus haut, ni descendre plus bas ;

Sur sa face mes mains posèrent les étoiles,

420   Qui brillent dans la nuit malgré ses sombres voiles.

Enfin pour achever tous ces divins travaux,

Pour chaque région je fis des animaux.

Je mis dedans le Ciel les Dieux avec les Astres,

Qui font par l'Astrologue annoncer les désastres ;

425   Je fis battre les airs par le vol des oiseaux,

Et nager les poissons dans l'abîme des eaux,

D'autres bêtes encor la terre fut couverte,

Pour leur faire habiter cette masse déserte,

Après je créai l'homme et l'en fis gouverneur,

430   Afin de le combler de gloire et de bonheur ;

Sue le portrait des Dieux je formai sa figure,

Je lui donnai pouvoir sur chaque Créature ;

Je le fis Souverain de ces terrestres lieux,

Par mon commandement il contemple les Cieux,

435   Et regardant sans cesse une telle merveille,

Sa joie est infinie, et n'a point de pareille.

AUTRE ENTRÉE DE MATAMORE.

MATAMORE.

Par le seul bruit de mes combats,

Tout est vaincu, tout est à bas,

La terre et les rochers en sont réduits en poudre,

440   L'Enfer en tremble encor d'effroi,

Et ce Dieu qui lance la foudre

N'a jamais redouté d'autre foudre que moi.

Oui ce grand Roi des immortels,

Qui fait encenser ses Autels,

445   Est contraint de me rendre un éternel hommage ;

Hercule et Mars ces grands Guerriers,

Doivent céder à mon courage

Tout ce qu'ils ont acquis de gloire et de lauriers.

Tout au seul bruit de ma valeur

450   Pâlit et change de couleur,

Et la mer n'a jamais dans toute sa colère

Fait trembloter tant de Nochers,

Comme le vent de mon derrière

A brisé de Châteaux, de Forts et de rochers.

455   Mes bras de leurs moindres efforts,

Font choir dans l'Enfer plus de morts,

Que Cérès en Été n'a de javelles blondes,

Et d'un clin d'oeil en un moment,

Je puis détruire plus de monde,

460   Que le monde n'a vu de feux au Firmament.

Bref, tous les habitants des Cieux,

Ceux qui respirent en ces lieux,

Ceux qui volent en l'air, ceux qui nagent en l'onde,

Sont tous rangés dessous mes lois ;

465   Je suis maître de tout le monde,

Et le Roi souverain de tous les autres Rois.

Mais un Enfant audacieux,

Un petit Dieu qui n'a point d'yeux

Triomphe sans combat de mon humeur guerrière,

470   Il a d'un coup de son brandon

Mis tant de feux à mon derrière,

Que l'on l'entend péter comme un coup de canon.

Mon coeur en est tout enflammé,

J'en ai le corps tout consumé,

475   Déjà tous mes boyaux en sont réduits en cendre,

Et je crains par ces feux divers

Si le culier vint à se fendre,     [20]

Qu'un vent de mon ponant ne brûle l'Univers.     [21]

Allons donc trouver ce Docteur,

480   Ce vieux Singe, ce Radoteur,

S'il ne vient à mes yeux accorder angélique,

Quand il serait plus fort que Mars,

Je percerais à coups de pique

Malgré tous ses efforts, sa fille en toutes parts.

485   Je suis proche de la maison

De ce vieux Reître sans raison,     [22]

Oui voilà le logis de ma belle inhumaine :

Mais, ô Dieux ! N'en approche pas :

Car le seul vent de ton haleine,

490   Sans doute jetterait tout l'édifice à bas.

STANCES DE MATAMORE.

MATAMORE.

Hé bien, Messieurs, depuis longtemps

Vous n'avez point vu ce visage :

Mais prenez garde, pauvres gens

De le voir à votre dommage :

495   Car si d'aventure l'horreur

Met la flamme en mes yeux, m'agite et me travaille,

Et que je vous élance un regard de fureur,

Je vous brûlerai comme paille.

Mon oeil de l'élément du feu

500   Est l'ascendant et l'influence,

Et sans se peiner que fort peu

Il le maintient en sa puissance :

Il ne subsiste maintenant

Que par l'ardent brasier dont ma vue est remplie,

505   Et l'élément du feu périrait à l'instant,

Si mes yeux n'avaient plus de vie.

Un jour en cherchant les combats

Au bout de cent belles campagnes,

Je rencontrai dessous mes pas

510   D'âpres et rudes montagnes,

Que fis-je en cette extrémité ?

Je changeai par mes yeux ces montagnes en plaines,

Et d'un regard de feu qu'à l'instant je jetai,

J'en brûlai quatorze douzaines.

515   Me promenant près de la mer,

D'un rayon brûlant de ma vue

Je fis tous ces flots enflammer,

Et rendis Thétis toute émue.

Jetant qui çà qui là mes yeux,

520   Neptune, les Tritons et toutes les Naïades ;

Bref, sans exception tous les liquides Dieux,

Furent grillés de mes oeillades.

Hier d'un trait de feu de mon oeil,

Qui pénétra toute la terre,

525   Je mis au règne du cercueil

Une étrange et cruelle guerre :

Car ce trait d'oeil si furieux,

De qui les facultés font des coups effroyables,

Saccagea, dévora tous ces nocturnes lieux,

530   Et brûla quasi tous les Diables.

Mais, ventre, quel bouleversement,

Mes yeux quasi sur toutes choses

Agissent monstrueusement,

Et font mille métamorphoses :

535   Mais dessus les corps féminins

Toutes leurs facultés ont perdu leur science,

Et mes regards leur sont si sots et si badins,

Que toutes fuient ma présence.

STANCES DE MATAMORE.

MATAMORE.

Hé bien, que dites-vous de cet oeil sourcilleux ?

540   Ne suis-je pas merveilleux,

Bien composé, bien fait, bien beau, bien estimable,

Bien touillant, bien gentil, bien poupin, bien charmant,     [23]

Bien rude, bien cruel, bien fort, bien assommant,

Bien meurtrier, bien sanguin, et bien épouvantable ?

545   Ô quand je fais agir mes yeux, ou mes revers,

Tout tombe, tout s'abat, tout penche à sa ruine :

Et si je n'arrêtais l'ardeur qui me domine,

Je vous avalerais ainsi que des pois verts.

Un jour dans un esquif navigant sur la mer,

550   Neptune voulut m'abîmer :

Mais en le regardant j'anéantis ses rages,

Je l'effrayai si bien des traits de mes flambeaux,

Que du haut et du bas il vomissait des eaux,

Qui dedans peu de temps couvrirent les rivages.

555   Enfin la peur qu'il eut de mon oeil enflammé,

Lâchant tous ses conduits, lui fit enfler son onde,

Et de telle façon qu'il noya tout le monde,

Et fit ce grand déluge où tout fut abîmé.

Une autre fois aussi le Ciel me fit savoir,

560   Que dans deux jours il voulait choir

Dessus tous les humains, afin de les détruire ;

Je lui dit, cher ami, ne sois pas si maraud,

Mais parbieu mon courroux n'émeut pas ce rustaud,     [24]

Au contraire je vis qu'il n'en faisait que rire,

565   Connaissant donc par là qu'il voulait regimber,

Je dressai seulement mes plumes de la sorte,

À l'instant il s'émeut, la frayeur le transporte, *

Et la peur qu'il en eut, fit qu'il n'osa tomber.

Lorsque les animaux s'amusaient à parler,

570   Le Dieu Phébus voulut brûler

Tous les peuples d'Afrique et consommer leurs terres,

Et ces peuples encor en sont noirs comme il faut ;

Moi pour l'en empêcher je m'élevai fort haut,

Mais si haut que j'étais au-dessus des tonnerres.

575   Étant donc là puissant à punir son orgueil,

Je lui crevai l'oeil gauche avecque ma rapière :

Si bien que du depuis ce Dieu de la lumière,     [25]

Ce beau Soleil est borgne, et n'a plus rien qu'un oeil.

Enfin mes actions, mes regards, ou ma voix,

580   Font que tout plie sous mes lois ;     [26]

Étant donc satisfait du renom de mes armes,

Je ne veux désormais songer qu'aux passe-temps,

Je ne veux plus remplir les villes ni les champs

De désolations, de plaintes, ni de larmes :

585   Ô ! Je ne serai plus brutal ni furieux,

La terreur m'abandonne et l'effroi se retire,

Et rien que le penser de chanter et de rire

N'occupe les esprits de ce prodigieux.

STANCES DE MATAMORE.

MATAMORE.

Ah ! Ventre, que je suis joyeux !

590   De voir de si divins visages,

Tant de beautés charment mes yeux,

Et me font haïr les ravages :

Ce prompt et subit changement,

Est bien digne d'étonnement ;

595   Je n'ai jamais aimé que choses meurtrières,

Que le désordre et la rumeur :

Toutefois, cher ami, tant de belles lumières,

Changent ma sanguinaire humeur.

Vit-on jamais rien de si beau ?

600   Tant de doux Astres joints ensemble,

Font par un effet tout nouveau,

Que je palpite et que je tremble.

Devant le plus fier ennemi,

Matamore n'a point frémi,

605   Et devant des objets dont l'âme est toute bonne,

Et qui n'ont rien que des douceurs,

Je perds l'esprit, le sens, la force m'abandonne,

Et parbieu quasi je me meurs.

Ah ! Ventre, je veux désormais,

610   Quitter le bruit et les querelles,

Et je proteste que jamais

Je n'aimerai que les femelles.

Je trouve des félicités

À soupirer pour les beautés ;

615   Ô Dieux ! Si dans ces maux on trouve de la joie

Et beaucoup de contentement,

En quel aise faut-il qu'un amoureux se noie     [27]

Lorsqu'il a du soulagement.

ENTRÉE DE MATAMORE parlant à son Valet.

MATAMORE.

Je te le dis encor, je suis l'honneur du monde,

620   Le Soleil qui voit tout en cette masse ronde,

Peut bien dire au mépris des hommes et des Dieux,

Que je suis l'ornement de la terre et des Cieux :

Mais, ventre, je vois bien que ton âme est déçue,

Par la débilité de ta mauvaise vue.

625   Petit rat de montagne assoupi du sommeil,

Aigle bâtard, tes yeux s'aveuglent au Soleil,

Tu n'as pu concevoir les merveilles étranges,

Qui me dressent un trône au-dessus des louanges ;

Et par qui tout le monde est contraint d'avouer,

630   Qu'il n'appartient qu'à moi de me savoir louer.

Achille eut un Homère, Énée eut un Virgile,

Auguste eut un Ovide, et moi j'en ai cent mille :

Mais par tant de hauts faits mon nom s'est élevé,

Que de quatre mille ans ils n'auront achevé.

635   Toutefois cependant qu'ils tracent mon Histoire,

Je travaille moi-même au récit de ma gloire,

Et par le moindre effet que j'en vais décrivant,

Je serai la terreur du siècle survivant.

Le Ciel parlant de moi s'explique en des Oracles,

640   La terre et tout son peuple admire mes miracles.     [28]

J'ai vu des Quinze-Vingts qui ne me voyaient point,     [29]

Exalter ma beauté jusques au dernier point :

Et tel était le son de leurs justes louanges.

Cet homme est aussi beau que deux millions d'Anges.

645   D'autres sourds et muets ont dit fort hautement,

N'avoir jamais oui d'Orateur plus charmant,

Et qu'il faut s'assurer que la même Éloquence

A pris de moi la grâce et la vive élégance.

D'autres que le Soleil n'a point encore vus,

650   Disent que je suis fils de la belle Vénus,

Que Mars m'engendra d'elle, et que ce Dieu des armes

Sachant quel je serais aux martiaux alarmes,     [30]

Redouta ma naissance, et voulut qu'en ses flancs

La mère des beautés me portât deux mille ans :

655   Mais je me suis vengé d'une telle aventure,

Bien que pour me détruire il forçât la Nature :

Par mes propres efforts je me fis mettre au jour,

Et lors pour me venger de ce malheureux tour,

J'étranglai Mars, Vénus et Cupidon mon Frère.

660   Cette belle action ne te saurait déplaire,

Puisque dans ma beauté, mes bras et mes regards,

Tu vois encor l'Amour, Vénus et le Dieu Mars.

ENTRÉE DE MATAMORE.
STANCES.

MATAMORE.

Dieux ! Que je suis épouvantable,

Que mon aspect est dangereux !

665   Ah ! Que ceux-là sont bien heureux,

Qui sont amis du Redoutable !

Ce qu'on se peut imaginer,

Qui soit capable d'étonner,

N'est rien au pris d'un de mes gestes :

670   Je suis plus craint dans l'Univers,

Que toutes les choses funestes

Ne le sont pas dans les enfers.

Esprits lutins, ombres, démons

Qui tourmentez les Créatures :

675   Diables damnés, dont les figures

Donnent de la peur aux poltrons,

Rendez-vous palpables aux mains

Du plus terrible des humains,

Venez à moi, troupes maudites :

680   Mais, ventrebleu, vous n'osez pas,     [31]

Vos puissances sont trop petites,

Et votre courage est trop bas.

Que je suis bien incomparable !

Je possède Mars et l'Amour ;

685   Ces Déités font leur séjour

En ce microcosme adorable ;

L'un de ces Dieux violemment

Me porte à l'assassinement,

Et l'autre en brûlant les plus belles

690   Du feu de son brasier ardent,

Fait que les pauvres Damoiselles

Trépassent en me regardant.

Les Déesses toutes perdues

De l'amour qu'elles ont pour moi,

695   Ont tant de peine sous ma loi,

Qu'elles voudraient être pendues,

Parbleu vous diriez quelquefois,

Qu'elles vont rendre les abois,     [32]

En me voulant montrer leurs braises :

700   Mais je leur use de rigueurs,

Car je trouve toutes mes aises

Dedans les ruisseaux de leurs pleurs.

Pauvres femmes que l'on adore,

Que vous êtes à déplorer,

705   Que vous sert-il de soupirer

Pour les vertus de Matamore ?

Vous n'aurez point d'allégement,

Je ne me plais incessamment

Qu'à distribuer des supplices

710   Et si l'on n'avait qu'aux travaux

Des extases et des délices,

Je ne ferais jamais de maux.

Toutes les horreurs de Bellone,     [33]

Les soins, les troubles, les malheurs,

715   Et les plus terribles douleurs

Ne sont que les biens que je donne ;

Aussi tout frémit à me voir,

Tout tremble dessous mon pouvoir,

Et tous ceux qui ne soupirent

720   En voyant mon regard altier :

Mes rudes mains vous les déchirent,

Comme des feuilles de papier.

ENTRÉE DE MATAMORE en Trucheur, et parlant au Peuple.

MATAMORE.

Hé bien, chers auditeurs, que vous êtes surpris

De voir ce merveilleux dedans un tel débris !

725   Vous croyez me voyant dans un tel équipage,

Que je sois sans vigueur, sans force et sans courage,

Sachez que j'ai toujours cette même valeur,

Qui fit craindre les Dieux, qui dompta le malheur ;

Matamore est toujours l'inhumain, l'indomptable,

730   L'horrible, l'étonnant, le fort, le redoutable,

Le phénix des vaillants dont la maudite humeur,

Et la brutalité n'aime que la rumeur.

L'assommeur de géants, le destructeur des hommes,

La terreur et la mort de ce siècle où nous sommes.

735   Tout est sous mon pouvoir, l'on ne le peut nier,

L'Enfer me sert de cave, et le Ciel de grenier,

Ma chambre est l'Univers, et mon flambeau la lune,

Je ne m'ajuste pas à la façon commune,

La terre c'est mon lit, l'herbe mon matelas,

740   Les rochers mes chevets, et les feuilles mes draps,

Les rideaux de mon lit sont les voiles nocturnes,

Que la nuit fait sortir de ces demeures brunes ;

Le Ciel de ce beau lit est ce Globe azuré,

Que nous voyons le soir de tant d'astres paré ;

745   Les piliers de ce lit sont les Pôles du monde,

Et mon pot à pisser les abîmes de l'onde ;

Quand je me vais coucher, le triste chat-huant,

L'orfraie et le hibou d'un ton assoupissant,

D'un air tel que celui qu'on chante aux cimetières,

750   Ferment aimablement mes funestes paupières,

Et me laissant ravir aux douceurs du sommeil,

Je dors incessamment jusques à mon réveil.

La rosée au matin me lave le visage,

Mille petits oiseaux assemblant leur ramage,

755   D'un concert merveilleux et tout à fait charmant,

Gazouillent à l'envi pour mon contentement :

Pour montrer à quel point le firmament m'honore,

Je suis tout le premier que regarde l'aurore,

Et le premier rayon de la clarté des Cieux,

760   Fait le premier honneur à ce prodigieux :

Mon baignoir est le vase où Neptune préside,     [34]

Mon étuve est l'enclos de la Zone torride ;

Vous croyez que je sois sans aucuns serviteurs,

Mais j'en ai pour moi seul plus que douze Empereurs ;

765   J'en ai des quantités que l'on ne saurait dire,

Mais, ventre, quand mon train commence de me nuire,

Je le vais retranchant d'une étrange façon,

Car en me dépouillant contre quelque buisson,

Doucement et sans bruit ne faisant que m'ébattre,

770   Je le vais retranchant deux à deux, quatre à quatre.

Ah, ventre, un estafier me picote la peau,     [35]

Je le sens, je le tiens, ô petit vermisseau,

Vous me sucez le sang, vous l'osez entreprendre ?

Parbleu vous en mourez, rien ne vous peut défendre,

775   Vous serez de mes pieds écrasé tout soudain :

Mais l'appétit me vient, allons chercher du pain,

Depuis sept ou huit jours aliment ni substance,

Par mon large gosier n'est entré dans ma panse ;

Aussi tous mes boyaux se fâchent contre moi,

780   Allons-en demander à celui que je vois,

Je le volerais bien sans qu'il s'en pût défendre,

Mais j'aime mieux trucher que de me faire pendre.     [36]

ENTRÉE DE MATAMORE.
STANCES.

MATAMORE.

Lorsque par divertissement

J'entrepris de faire la guerre

785   Pour subjuguer toute la terre

Et tout le liquide élément,

Je fis Pallas mon estafière,

La Fortune ma chambrière,

Le Sort Laquais de mes vassaux ;

790   Je m'assujettis la Victoire,

Et les neufs Filles de Mémoire,

Servirent de litière à tous mes grands chevaux.

Lors je domptai branlant le doigt

D'une façon toute héroïque

795   L'Europe, l'Asie et l'Afrique

Avec les Iles qu'on y voit.

Phébus de sa grosse prunelle

Voyant une action si belle,

À l'heure même se résout

800   D'achever promptement sa ronde

Pour aller dire à l'autre monde

Qu'en remuant le doigt, je triomphais de tout.

Les Antipodes pleins d'effroi,

Au seul récit de ces nouvelles

805   Enrageaient de n'avoir point d'ailes

Pour se venir soumettre à moi :

Ils craignirent tant ma vaillance,

Que n'ayant pas la patience

Que le Soleil revint ici,

810   Ils donnèrent charge à l'Aurore

De voir de leur part Matamore,

Et de me conjurer de les prendre à merci.     [37]

Je pris plaisir à voir la peur

De ces marauds de l'autre monde,

815   Leur soumission si profonde

Me mit la piété dans le coeur,

J'épargne ces pauvres canailles

De pleurs, de sang, de funérailles :

Mais pourtant à condition,

820   Que pour montrer le grand courage

Qu'ils avaient de me rendre hommage,

Ils me viennent ici baiser le croupion.

En attendant ces malotrus,

Je vais visiter une aimable,

825   Dont le maintien émerveillable

Me rend amoureux et confus,

Je lui vais parler sans demeure

L'entretenir tout à cette heure,

Je vais parbleu la suborner,

830   La cajoler et la séduire

Par le charme de mon bien dire,

Afin de m'efforcer de l'enjobeliner.     [38]

ODE DE MATAMORE.

MATAMORE.

Oui, je m'en souviens, que depuis quelque temps

Pour rendre absolument tous mes désirs contents,

835   J'ai mis dessus le gril de même que des huîtres

Les détestables coeurs de quatorze bélîtres,     [39]

J'ajustai cent coquins, comme on fait des anchois,

Je fis bouillir des sots ainsi qu'on fait des pois,

Je fis des cervelas de tous les frénétiques,

840   Puis je mis à la broche onze cent Républiques ;

Je fis un hochepot de dix mille goujats,     [41]

Je fis un consommé de quinze boulevards ;

Je fis un court bouillon d'une terre affligée

Puis je fis un pâté d'une ville assiégée,

845   Je fis un saupiquet de plusieurs forcenés.     [42]

Je fricassai moi seul la plupart des damnés,

Je pris les volontés des cervelles malfaites,

Et je les embrochai comme des alouettes ;

Je mis tout l'Océan dedans un pot de fer,

850   Puis je mis le grand pot sur le brasier d'Enfer ;

Je mis dedans le pot en guise de volaille,

L'épouvantable bruit d'une horrible bataille ;

J'y mis pour le salé tous les charivaris,

J'y mis pour du mouton, les Filous de Paris,

855   Pour des jarrets de veau, les fureurs de Bellone,

Et pour du boeuf tremblant, la tour de Babylone :     [43]

Enfin pour achever j'y mis tous les malheurs,

Et tous les hurlements en guise de choux-fleurs.

Quand j'eus fait ce potage aimable et magnifique,

860   Soudain je fis encor une excellente bisque,

J'y mis premièrement en guise de bouillon,

L'humide radical du corps d'un bataillon ;     [44]

Pour bien l'assaisonner en guise de morille,

J'y mis abondamment des langues de chenille ;

865   J'y mis pour champignons des yeux de basilic,     [45]

Pour muscade et pour sel vingt quintaux d'arsenic ;

J'y mis force clochers ainsi que des asperges,

Et pour des artichauts, j'y mis trente ramberges ;     [46]

Pour des cardes j'y mis la tresse d'Alecton,     [47]

870   Les larmes de Vénus pour du jus de mouton ;

Pour des mirabolans j'y mis un grand gavache,     [49]

Et les rognons d'Hercule en guise de pistache :

Lorsque j'eus achevé ce superbe festin,

J'envoyai promptement mon valet le Destin,

875   Pour aller supplier Pluton et Proserpine,

De venir m'assister à manger ma cuisine :

Mais voyant qu'ils faisaient un peu trop les glorieux,

Parbleu je leur jetai tout mon festin aux yeux ;

De là je suis venu pour faire encor la guerre,

880   Et comme auparavant troubler toute la terre :

Mais premier que d'aller visiter les combats,     [50]

Je vais me marier à d'aimables appas.

STANCES DE MATAMORE.

MATAMORE.

Qui saurait dire le courage,

Dont je me trouve revêtu ?

885   Pour bien parler de ma vertu,

L'on n'a point d'assez beau langage.

J'ai tant avalé d'espadons,     [51]

De flèches, d'arcs et de guidons,

De couleuvrines et bombardes,

890   Que si, parbleu, je vomissais,

Je vomirais des hallebardes,

Des morions et des pavois.     [52]

L'on ne saurait jamais comprendre

Le nombre infini des humains

895   Que j'ai par l'effort de mes mains

Écartelés et mis en cendre.

Su de ceux que j'ai massacrés

Dans les rues et dans les prés,

J'avais un seul poil de leurs têtes,

900   J'en ferais fort facilement

Des montagnes de qui les crêtes

Traverseraient le firmament.

J'appréhende un jour que ma gloire

Ne soit cause de mon malheur,

905   Et que par ma rare valeur,

Elle n'éteigne la mémoire :

Pour être par trop foudroyant,

Trop martial et trop vaillant,

Mes vertus seront étouffées ;

910   Et par un malheureux Destin

La pesanteur de mes trophées

M'écrasera quelque matin.

Mais, Dieux, le fils de Cythérée     [53]

Par sa frauduleuse douceur,

915   Me force à quitter la noirceur

De mon humeur désespérée ;

Ce petit maudit Guéridon,

Ce détestable Cupidon

Me fait tomber dedans sa trappe

920   Pour me plonger dans les regrets :

Mais par la mort, si je l'attrape

Je lui couperais les jarrets.

ÉLÉGIE SÉRIEUSE DE MATAMORE.

MATAMORE.

Enfin quand ce discours me coûterait la vie,

Il est temps de parler, je vous aime Livie,

925   Vous voyez bien qu'Amour a causé mon ennui,

Puisque vous n'êtes pas aveugle comme lui ;

Vos beaux yeux sont si clairs et si remplis de flamme,

Qu'ils ne peuvent douter de celle de mon âme ;

Ils connaissent le feu dont je suis consommé,

930   Il est pur et divin puisqu'ils l'ont allumé.

Le voeu que l'on vous offre, est toujours légitime,

On n'a pour vos appas que des désirs sans crime,

Et mêmes les esprits esclaves de leurs sens,

Pour un si chaste objet deviennent innocents.

935   Prenez pitié du mal que vos yeux ont fait naître,

C'est l'augmenter beaucoup que de le méconnaître ;

Vous yeux qui m'ont donné de si doux entretiens,

Peuvent-ils ignorer le langage des miens ?

S'ils vous ont mal conté le tourment qui me touche,

940   Après qu'ils ont parlé, laissez parler ma bouche,

Elle va découvrir les langages d'un coeur,

Qui tout prêt de mourir adore son vainqueur.

Au temps que je vous vis une flamme cruelle,

Ne brûlait plus mon coeur, j'oubliais Isabelle.

945   Mon esprit dégagé d'une telle prison,

Ayant perdu l'espoir, recouvrait la raison.

Et comme un Matelot assis sur le rivage,

Je regardais la mer où j'avais fait naufrage :

Mais sitôt que vos yeux éclairèrent les miens,

950   Je me vis arrêté par de puissants liens.

Mon coeur en fut ému, mon âme en fut surprise,

Et tous deux à l'instant présagèrent leur prise ;

Ma liberté céda, je n'eus plus de pouvoir,

Et fus contraint d'aimer, ayant osé vous voir.

955   Car quelque fermeté que l'esprit se propose,

Vous voir et vous aimer n'est qu'une même chose ;

Et bien que vos rigueurs promettent le trépas,

Ceux que vous captivez, ne les redoutent pas.

On ne peut résister à l'effort de vos charmes,

960   La franchise contre eux n'a que de faibles armes,

Un glaçon près de vous se verrait enflammer,

Enfin vous pouvez tout, et ne pouvez aimer.

Celui dont la puissance est au-dessus du foudre,

Qui forma l'Univers et le peut mettre en poudre ;

965   Ce Dieu qui régit tout, et qui fait que l'aimant,

Par des secrets cachés attire son amant,

Parmi tous les trésors que sa main libérale,

Pour prouver sa grandeur incessamment étale.

Quoi que l'on veuille dire à la gloire des Cieux,

970   N'a rien fait voir encor de si beau que vos yeux.

Cet ordre merveilleux qu'on voit en la Nature,

Ce bel émail des champs, cette vive peinture,

La mer, les éléments, le change des saisons,

La course du Soleil par ses douze maisons,

975   Le tonnerre grondant qui brise tous obstacles,

Les feux du firmament, et tant d'autres miracles,

Ne prouvent pas si bien une Divinité,

Aux esprits de ce temps, comme votre beauté.

Et les plus libertins voyant votre visage,

980   Jugent qu'il faut un Dieu pour faire un tel ouvrage,

Mais tout cet ornement doit céder aux vertus,

Qui rendent sous vos pieds les vices abattus ;

Votre esprit adorable, à qui le sait connaître,

N'en peut trouver aucun dont il ne soit le maître ;

985   Et qui possède un coeur, en saurait mal user,

S'il savait le dessein de vous le refuser.

Je vous aime Livie, et mon amour extrême,

Afin de s'exprimer, a recours à vous-même.

Considérez-vous bien, et ce que vous pouvez,

990   Et puis juger d'un coeur quand vous les captivez ;

Je vous aime Livie, et jamais autre flamme,

Que celle de vos yeux me brûlera mon âme ;

Méprisez-moi toujours, vivez dans un orgueil,

Dont l'excès inhumain me conduise au cercueil ;

995   Moquez-vous en tous lieux de ma persévérance,

Perdez votre douceur, ôtez-moi l'espérance ;

Fuyez-moi, cachez-vous, augmentez mon tourment,

Et ne m'honorez pas d'un regard seulement,

Rien ne peut empêcher que mon âme asservie,

1000   N'aime jusqu'au trépas les beautés de Livie.

Quoi qu'il puisse avenir, je la veux adorer,

Ce que ma bouche a dit, mon coeur le veut jurer ;

Et si, comme l'on dit, notre âme est immortelle,

L'oubli n'éteindra pas une flamme si belle,

1005   La parque qui peut tout en coupant aux Enfers,

La trame de mes jours, ne rompra point mes fers.

Après ces vérités n'êtes-vous point sensible,

Trouverai-je toujours votre coeur inflexible ?

Oui, je sens que le mal dont le mien est touché,

1010   Vous déplaît beaucoup plus que s'il était caché.

Pleurez, pleurez mes yeux, servez-vous de vos armes,

Ma bouche a mal parlé, faites parler vos larmes,

Mais, hélas ! Le discours a de faibles appas,

L'ingrate le méprise, ou bien ne l'entend pas ;

1015   Il vous faut donc fermer, l'excès de mon martyre,

Sera cru, si la mort n'empêche de le dire ;

Ma plainte est inutile, et vos pleurs superflus,

On verra mon amour, quand vous ne verrez plus.

ÉPITAPHE DE MATAMORE.

MATAMORE.

À genoux, ou n'arrête pas,

1020   Ici gît le grand Matamore,

La mort qui fut de ses soldats,

Prend au collet qui ne l'adore.

Aussitôt qu'il fut abattu,

La majesté de la Vertu

1025   L'affubla d'une robe noire ;

Mars traita le Sort en faquin,

Et lui rompant son casaquin,     [54]

Lui brisa toute la mâchoire.

Aussitôt qu'il fut enfermé,

1030   Et que sa tombe fut couverte,

Trois Dieux qui l'ont toujours aimé,

Vengèrent puissamment sa perte.

Phébus sur le dos de Pluton,

Des rudes noeuds d'un gros bâton,

1035   Imprima vivement les marques,

Vénus avecque son patin,

Souffleta Monsieur le Destin,

Et Minerve berna les parques.

Mais lorsqu'aux infernaux palus

1040   Il eut traversé l'onde noire,

Les vêtements furent rompus

Aux neufs fille de la Mémoire ;

La Vertu n'eut ni feu, ni lieu,

Autre part que dans l'hôtel-Dieu ;

1045   La raison devint insensée,

Le mérite fut bâtonné,

Et l'honneur fut couronné

D'un bassin de chaise percée.     [56]

Dès lors que ce Capitan

1050   Fut dans la demeure infernale,

Il arracha l'oeil à Satan,

Et l'avala comme une balle ;

Tous les diables épouvantés,

De peur d'en être maltraités,

1055   Tâchaient d'éviter son atteinte,

De manière que tout plia,

L'épouvante s'humilia,

Et la terreur mourut de crainte.

Sa présence dans les Enfers,

1060   Pleine de rage et de colère,

Mit d'abord tout à l'envers,

Et donna la fièvre à Cerbère,

Le dominateur de ces lieux

Fut pris par son bras furieux,

1065   Et l'étouffa dedans ses flammes,

Si bien que dedans ce débris,

Il se fît Prince des esprits,

Et le Roi de toutes les Ames.

Ainsi par le cruel effort

1070   De son extrême violence,

Il s'est fait Souverain du Sort

Et du royaume du silence :

Il fait gémir dessous ses mains     [57]

Les fatalités des humains ;

1075   Elles pleurent comme Niobe,

Et Lachese, Atrope et Cloton,     [58]

Minos, Radamante et Pluton

Sont ses valets de garde-robe.

STANCES DE MATAMORE.

MATAMORE.

Je confesse bien que la vie

1080   Des guerriers qui sont aux tombeaux ;

Laissent des exemples si beaux

Qu'ils peuvent donner de l'envie.

On en aime le souvenir

Et l'on ne se saurait tenir

1085   De parler de leur mémoire :

Qui vivraient une infinité,

Dans l'éternité de la gloire,

Si je n'avais jamais été.

Je suis plus rude qu'un tonnerre,

1090   Beaucoup plus fort que les destins,

Plus dangereux que des lutins,

Et plus à craindre que la guerre.

Ceux qui me viennent ravauder,

Je leur arrache sans tarder,

1095   Peaux, nerfs, poumons, cervelles, tripe ;

Nez, langues, yeux, coeur et boyaux :

Et puis à l'instant je les grippe,

Et les croque comme noyaux.

D'un petit trait de ma vaillance,

1100   J'ai cent fois dompté le malheur :

Mais si j'ai bien de la valeur,

J'ai bien aussi de la science.

Je parle fort élégamment

De la Terre, du Firmament,

1105   Et des neufs filles du Parnasse,

Je suis plus sage que Solon,

Et lorsque je frotte ma face,

Je torche le nez d'Apollon.

Je suis l'effroi des redoutables,

1110   Je ne respire que le sang,

L'honneur, les qualités, le rang,

Ne me sont point considérables.

Toujours partout la mort me suit,

Aussi tout s'esquive, et me fuit :

1115   Rien ne m'ose faire la guerre,

Et le Ciel tout tremblant d'effroi,

Ne s'éloigne point de la terre,

Que pour la peur qu'il a de moi.

Toutes choses hideuses, hâves,     [59]

1120   Laides, horribles, sans beautés,

Et qui n'ont que des cruautés,

Sont mes valets et mes esclaves.

L'effroi me sert de cuisinier,

Et la rage de palefrenier,

1125   La mort me sert lorsque j'étrangle :

Et le diable que j'ai vaincu,

De coups d'éperon et de sangle,

Ne me sert qu'à torcher le cul.

Rien n'est égal à mes ravages,

1130   Mes cruautés n'ont point de bout :

J'assujettis et dompte tout,

Hormis les Laquais et les Pages.

Parbleu mes sens découragés,

À l'aspect de ces enragés,

1135   Font que quasi toujours je tremble :

Je n'ai ni force ni vertu,

Aussi quand je les vois ensemble,

Je fuis de peur d'être battu.

QUATRAINS DE MATAMORE.

MATAMORE.

Dieux ! Qu'on serait bien étonnant,

1140   Si l'on mettait dedans un livre,

La terrible façon de vivre,

Que je pratique maintenant !

À mon lever pour mes bouillons,

Je prends neuf quintaux de fumée,

1145   Douze barils de renommée,

Et trois tonneaux de postillons.

Puis pour remplir mes intestins,

Comme des huîtres à l'escale,

J'avale vingt Prévôts de salle,

1150   Et cent mille petits lutins.

L'un de ces jours, sans dire mot,

Je mangerai cent hallebardes,

Et tout le Régiment des Gardes

Me servira de hochepot.

1155   Quand je dîne tant soit peu tard,

Et que l'appétit me domine,

J'engoule un fut de couleuvrine,

Comme un petit morceau de lard.

Alors que j'ai quasi dîner,

1160   J'avale en guise de fromage,

Toute l'écume de la rage,

Et la cervelle d'un damné.

Toujours dans mes collations,

Je demande pour mes salades,

1165   Quarante, ou cinquante grenades,

Et dix, ou douze bastions.

Pour faire qu'après mes repas,

Mes humeurs se trouvent contentes,

Je dévore quelques courantes,     [60]

1170   Et quinze, ou vingt bons entrechats.

Pour mes soupers je fais chercher,

La cervelle des crocodiles :

Les coeurs des plus fameuses villes,

Et les entrailles d'un rocher.

1175   Le soir premier que fermer l'oeil,

J'avale force jeux de paume,

Puis je gruge quelque Royaume,

Pour me provoquer au sommeil.

Bref je pense qu'un jour ma faim,

1180   Qui n'aura jamais de seconde,

Me fera manger tout le monde,

Comme un petit morceau de pain.

Dieux ! Que je suis à redouter,

Ma rage tous les jours s'empire,

1185   À moins que de perdre un Empire,

L'on ne m'oserait irriter.

Je détruis tout des rudes traits

De mon oeillade martiale,

Et si la Lune est toujours pâle

1190   C'est de la peur que je lui fais.

J'ai d'un seul coup d'estramaçon,

Livrant aux Enfers une guerre,

Fendu la mer avec la terre,

Pour couper le nez à Pluton.

1195   À l'heure même les damnés,

Firent révolte en cet Empire,

Et leur prétexte fut de dire

Que leur Roi n'avait point de nez.

Aussitôt que je fus là-bas,

1200   Je trouvai des plaisirs sensibles,

Car c'est dedans les lieux horribles

Où se rencontrent des appas.

J'aime ce qui fait effrayer,

Je trouve l'Enfer agréable,

1205   C'est le jeu de paume admirable,

Où je vais souvent m'égayer.

Les balles de quoi je me sers,

Dans ces demeures effroyables,

Ne sont que les têtes des diables,

1210   Que je massacre d'un revers.

Mes admirables raquetons,     [61]

Ne sont que des gris et des flammes,

Sur lesquels on rôtit les âmes,

Des gavaches et des poltrons.

1215   Tous les barreaux de ces manoirs,

Sont les cordons de mes raquettes,

Les grandes queues des Comètes,

Sont les manches de mes battoirs.

La jouant avec des lutins,

1220   Et poussant toujours de furie,

Des coups dedans la galerie,

J'éborgnai tous les diablotins.

Étrange et furieux effet

De mon naturel effroyable !

1225   Les autres méchants font le diable,

Et Matamore le défait.

Mais je ne veux plus m'efforcer

À faire de si grands ravages,

Je veux aimer les beaux visages

1230   Et drôlement les caresser.

Je vais sans cesse soupirer,

Devant les féminines faces,

Pour posséder leurs bonnes grâces,

Et les contraindre à m'adorer.

SCÈNE DE MATAMORE et de Bonniface Pédant.

MATAMORE, commence parlant au Peuple.

1235   Ne trouvez pas mauvais visages magnifiques,

Si je ne parle plus qu'en beaux vers héroïques.

Puisque enfin les vers sont le langage des Dieux,

Moi qui suis tout Divin, je veux parler comme eux.

Comme ce grand Moteur qui lance le tonnerre,

1240   Est Roi de tous les Dieux, je suis Dieu de la Terre.

Nul mortel ne saurait, sans choquer la raison,

Avecques ma valeur faire comparaison.

Qu'on cherche avecques soin, tous les plus braves hommes,

Tant des Siècles passés, que du Siècle où nous sommes.

1245   Tous les plus grands esprits et les plus grands guerriers,

Qui par de grands travaux ont acquis des lauriers.

Et si l'esprit humain en un seul les assemble,

On trouvera pour lors celui qui me ressemble.

Mon esprit admirable est au-delà des sens,

1250   Et ce seul bras fait honte, aux bras des plus puissants !

Je frappe les projets des orgueilleux Monarques,

Je suis le nourricier, le giboyeur des Parques.

Tout ce grand Univers que je remplis d'effroi,

Subsiste par ma force et n'agit que par moi.

1255   Je respire les vents, qui ronflent sur la terre,

Ma salive est la pluie, et ma voix le tonnerre.

Je suis le Roi du monde et le visible Atlas,

Qui peut tout soutenir par l'effort de ses bras.

Mon trône c'est la terre, et ce qui l'environne,

1260   Les Astres sont ma suite, et le Ciel ma Couronne.

Mon sceptre le voici, ce fardeau précieux,

Tourne à mon gré la Terre, et la Mer, et les Cieux.

Mais tout ce grand pouvoir ne me saurait défendre,

D'un petit avorton qui me réduit en cendre.

1265   Ô Dieux en le disant ! Quels feux ai-je sentis,

Je fume, je suis chaud, je rougis, je rôtis :

Je grille, je rissole ? Ah je suis cuit, je brûle,

N'aurais-je point mangé la chemise d'Hercule ?

Holà hauts estafiers, apportez promptement

1270   Pour éteindre mon feu, le liquide élément.

Mais l'eau m'est inutile au feu qui me dévore,

Afin de l'apaiser, allons voir mon Aurore.

Un seul de ses regards alentira mes feux,

Et me pourra donner la gloire que je veux.

1275   Holà.

BONNIFACE.

Qui frappe-là ?

MATAMORE.

  Qui ventre ? L'effroyable,

C'est l'enfant du Déluge, et le cousin du diable.

BONNIFACE.

Que voulez-vous ?

MATAMORE.

Comment, vous ne frémissez pas ?,

Voyant l'horrible port de ce grand Fier-à-bras ?

BONNIFACE.

Frémir en vous voyant, j'aurais peu de courage !

MATAMORE.

1280   Ah viens nez d'esturgeon, tête bleu, ce visage

Est plus à redouter que le foudre des Cieux :

Je me moque du Sort, et je nargue les Dieux.

Tout succombe à l'effort de ce bras redoutable,

Je suis plus que la mort, aux mortels redoutable,

1285   Il n'est point de Guerriers, d'Empereurs, ni de Roi.

Qui puisse justement se comparer à moi.

Auprès de mes regards, et de ma contenance,

Les plus déterminés perdent leur assurance.

En ma comparaison, ce sont poltrons parfaits,

1290   Et tous les Amadis ne sont que des baudets.     [62]

BONNIFACE.

Vous de qui les habits sont chamarrés d'oreilles,

Crieur de mort aux rats, saccageur de bouteilles.

Avaleur de pois gris, écraseur d'escargots     [63]

Dont le dos est si propre à porter des fagots.

1295   Vous qui ne voudriez pas, vous égaler un homme

De l'Histoire de Grèce, où de celle de Rome.

Je gage d'en nommer, en présence de tous,

Deux mille plus vaillants, et plus sages que vous.

MATAMORE.

Qui sont-ils ?

BONNIFACE.

Attendez je vais quérir le livre.

MATAMORE.

1300   Ha ventrebleu ! Je crois que ce bonhomme est ivre :

Il a perdu l'esprit, son jugement se perd,

Le voici qui revient : hé bien vieux ladre vert,     [64]

Vous avez donc bientôt trouvé votre science ?

BONNIFACE.

Oui, voici mon Plutarque.

MATAMORE.

Ah ventre !

BONNIFACE.

Patience.

MATAMORE.

1305   Nomme, nomme-les-moi, ces illustres Héros,

Et je te ferai voir qu'ils avaient des défauts.

Des imperfections, des vices en grand nombre,

Et que je suis un corps dont ils n'étaient que l'ombre.

BONNIFACE.

Vous vous moquez, allez vous êtes insensé :

1310   Thésée.

MATAMORE.

  Ah tête-bleu, qu'il a bien commencé     [65]

Thésée malheureux, ce rapineur d'élite,

Que tu crois si parfait, et rempli de mérite,

Ne fut qu'un vagabond, un batteur de pavé.     [66]

BONNIFACE.

Romule.

MATAMORE.

Un fils de louve, un pauvre enfant trouvé.

BONNIFACE.

1315   Licurgue.

MATAMORE.

  Fabriqua de la fausse monnaie.

BONNIFACE.

Numa.

MATAMORE.

Prenait avis d'une fille de joie.

BONNIFACE.

Solon.

MATAMORE.

Sa marchandise offusqua son renom.

BONNIFACE.

Publicolle.

MATAMORE.

En un jour abolit sa maison.

BONNIFACE.

Thémistocles.

MATAMORE.

À son dam aima trop son Image.

BONNIFACE.

1320   Camille.

MATAMORE.

  À ses soldats ravissait le pillage.

BONNIFACE.

Périclès.

MATAMORE.

Son gros chef s'est toujours fait moquer.

BONNIFACE.

Fabie.

MATAMORE.

Était trop doux et trop long à choquer.

BONNIFACE.

Alcibiade.

MATAMORE.

Un prodigue orné de menterie.

BONNIFACE.

Coriolan.

MATAMORE.

Sa mère apaisa sa furie.

BONNIFACE.

1325   Paul-Émile.

MATAMORE.

  Un maraud, un gouverneur d'enfants.

BONNIFACE.

Timoléon.

MATAMORE.

Ce fou courut vingt ans les champs.

BONNIFACE.

Pélopidas.

MATAMORE.

Sa mort l'accuse d'imprudence.

BONNIFACE.

Marcellus.

MATAMORE.

Manqua d'heur comme d'expérience.

BONNIFACE.

Aristides.

MATAMORE.

Ce fat ne fut trouvé qu'un gueux.

BONNIFACE.

1330   Marc Caton.

MATAMORE.

  Ce rousseau faisait trop le hargneux.

BONNIFACE.

Philopemen.

MATAMORE.

Périt par son humeur hautaine.

BONNIFACE.

Quintus.

MATAMORE.

Fit une tache à la Grandeur Romaine.

BONNIFACE.

Pyrrhus.

MATAMORE.

Un coup de pierre abattit ce guerrier.

BONNIFACE.

Caïus.

MATAMORE.

Fit la grenouille au milieu d'un bourbier.

BONNIFACE.

1335   Lisander.

MATAMORE.

  Ce trompeur périt par tromperie.

BONNIFACE.

Silla.

MATAMORE.

Fut plein de rage et de forcenerie.

BONNIFACE.

Simon.

MATAMORE.

À ses plaisirs fut trop adonné.

BONNIFACE.

Lucule.

MATAMORE.

Des Soldats se vit abandonné.

BONNIFACE.

Nicé.

MATAMORE.

Ce Capitaine avait le coeur de tremble.

BONNIFACE.

1340   Crassus.

MATAMORE.

  Était avare, et poltron tout ensemble.

BONNIFACE.

Sertorius.

MATAMORE.

Ce borgne a passé pour sorcier.

BONNIFACE.

Euménès.

MATAMORE.

Était fils d'un noble carrossier

BONNIFACE.

Agésilas.

MATAMORE.

Fort bien avec sa jambe courte.

BONNIFACE.

Pompée.

MATAMORE.

Il perdit coeur après une déroute.

BONNIFACE.

1345   Alexandre.

MATAMORE.

  Alexandre, il aimait trop le vin.

BONNIFACE.

Jules.

MATAMORE.

Il fut vaillant, mais non pas assez fin.

BONNIFACE.

Phocion.

MATAMORE.

Cet oiseau se laissa mettre en cage.

BONNIFACE.

Caton.

MATAMORE.

Se fit mourir à force de courage.

BONNIFACE.

Cléoménes, Agis.

MATAMORE.

Ils n'ont rien fait de beau.

BONNIFACE.

1350   Les Gracques.

MATAMORE.

  Ces mutins avaient trop de cerveau.

BONNIFACE.

Démosthènes.

MATAMORE.

Mourut en suçant une plume.

BONNIFACE.

Cicéron.

MATAMORE.

Se parait de la peau d'un volume.

BONNIFACE.

Démétrie.

MATAMORE.

Un gourmand, de vices revêtu.

BONNIFACE.

Antoine.

MATAMORE.

En Cléopâtre étouffa sa vertu.

BONNIFACE.

1355   Artaxerce.

MATAMORE.

  Un inceste, un fratricide infâme.

BONNIFACE.

Dion.

MATAMORE.

De son vivant on lui gardait sa femme.

BONNIFACE.

Brute.

MATAMORE.

Fut un perfide, et l'horreur des humains.

BONNIFACE.

Aratus.

MATAMORE.

Mit sa garde en de mauvaises mains.

BONNIFACE.

Galba.

MATAMORE.

Monta bien haut, lorsqu'il fallait descendre.

BONNIFACE.

1360   Othon.

MATAMORE.

  Cet Empereur ne valait pas le pendre.

BONNIFACE.

Annibal.

MATAMORE.

Négligea l'excès de son bonheur.

BONNIFACE.

Scipion.

MATAMORE.

De Guerrier devint un laboureur.

BONNIFACE.

Épaminondas.

MATAMORE.

Pauvre, et de naissance oblique.

BONNIFACE.

Philippe.

MATAMORE.

Un tracasseur de Liberté publique.

BONNIFACE.

1365   Denis.

MATAMORE.

  Faisait sa barbe avec des tisons.

BONNIFACE.

César Auguste.

MATAMORE.

Ah ventre, arrête là tes noms !

Ne te travaille plus, finis cette remarque,

Je sais que tu m'allais encor nommer Plutarque.

Miltiades, Sénèque avec Pausanias :

1370   Trasibule, Conon, Datames, Cabrias.

Amilcar, Thimothée, Iphicrates, tant d'autres,

Dont les rares exploits n'égalent point les nôtres.

Mais sais-tu vieux surgeon de malédictions,

Pour terminer le cours de ces narrations,

1375   Si tu n'accordes point ta fille à mes prières,

Je m'en vais de ce pas t'arracher les paupières,

Te percer l'estomac, te déchirer le flanc,

Et faire de ton corps un déluge de sang.

BONNIFACE.

Et toi, si tu ne prends la fuite à mes prières,

1380   Je te vais de ce pas donner les étrivières.     [67]

De mille coup de fouets te déchirer le flanc,

Et faire de ton corps un déluge de sang.

MATAMORE.

Ah ventre !

BONNIFACE.

Ah par la mort, il faut que je te tue !

Comme le drôle fuit : je l'ai perdu de vue.

1385   Et ce vaillant guerrier si redouté de Mars,

Ne peut souffrir sans peur, un seul de mes regards.

STANCES DE MATAMORE.

MATAMORE.

Je l'avoue, il est vrai, perpétuellement

Je suis dans une humeur de rage et de furie,

Je songe incessamment à quelque diablerie,

1390   Pourfendre un escadron, ou rompre un régiment.

Dans les viles mes coups de revers et de taille

Font quelques balafres :

Mais dans une bataille,

Je fauche les soldats, comme on fauche les prés.

1395   L'un de ces mois passés, malgré tout mon pouvoir,

Ces faibles Déités qui donnent la Lumière,

Retenaient dans ce Ciel la clarté prisonnière,

Pour priver l'Univers du bonheur de me voir.

Fâché de la noirceur de cette nuit si brune,

1400   Sans prendre autre conseil

J'allai fouetter la Lune,

Chiquenauder l'Aurore, et berner le Soleil.

Hier au matin piqué de mon ambition,

Je fus dans les Enfers pour y faire ravage,

1405   À l'abord, de mes yeux j'assassinai la rage,

Je remplis tout de meurtre et de confusion.

Toutefois à la fin, d'une façon divine

J'adoucis mes regards,

Et baisant Proserpine

1410   Je fis le Roi des Morts, le Prince des Cornards.

Un jour, mille marauds qui me voulaient frotter.

Résolurent ensemble à m'user de surprise,

Moi rempli de fureur sachant leur entreprise,

Je les trouvai bientôt, afin de les heurter.

1415   Mais, ventre, j'abordai ces malheureux pagnotes,     [68]

D'une telle vigueur

Que le vent de mes bottes

Leur brisa la cervelle, et leur creva le coeur.

Je me souviens qu'un jour, tous les Dieux de là-haut,

1420   Me traitèrent le corps de discours, de paroles,

De chimères, de vents, d'idées, d'hyperboles,

Mais quoi, je n'en fus point satisfait comme il faut.

Et craignant justement de devenir malade,

D'un semblable festin,

1425   Je fis une grillade

Des oreilles du Sort et du nez du Destin.

Aujourd'hui des Laquais me trouvant à l'écart,

M'ont donné quantité de bonnes bastonnades,

Mais cet affront m'a mis en de telles boutades,

1430   Que j'en ai dévoré les murs d'un boulevard.

Enfin tout boursouflé, de dépit, de rancune,

De rage, et de fureur

J'ai roué la Fortune,

Écorché le Hasard, et pendu le Malheur.

AUTRE DIXAIN DE MATAMORE.

MATAMORE.

1435   Je suis exempt de passion,

Pour les trésors, et les richesses,

Le seul objet de mes prouesses,

Satisfait mon ambition.

Rompre tous les jours des murailles,

1440   Donner et gagner des batailles,

Faire des montagnes de Corps,

Être toujours dans la Victoire :

Et ne manquer jamais de Gloire,

N'est-ce pas avoir des trésors ?

STANCES DE MATAMORE.

MATAMORE.

1445   Hé bien vous voilà trop payés,

De votre injuste impatience,

Vous jouissez de ma présence,

Je souffre que vous me voyez.

Ce grand Démon de Matamore,

1450   Vous veut du bien, et vous honore :

Tenez-vous-en tout assurés,

Je vous chéris jusqu'à l'extrême,

Et pour montrer que je vous aime,

Je vous assommerai, si vous le désirez.

1455   Vous savez bien, comme je crois,

Ce que Pythagore propose,

Concernant la Métempsychose,

Et tous les points de cette Loi.

Aujourd'hui chacun s'imagine,

1460   Que cette créance est badine :

Mais quant à moi, j'en fais du cas,

Je sais que Mars avait mon Ame,

Et cette Ame toute de flamme,

Animait autrefois le Démon des Combats.

1465   Pour vous montrer qu'assurément,

C'est une chose véritable,

Que l'Ame de ce redoutable,

Est celle qui va m'animant :

Après que la Parque meurtrière,

1470   Eût ôté Mars de la Lumière,

Sa belle Ame anima Ninus :

Et quand ce premier Roi du Monde,

Fut plongé dans la Nuit profonde,

Elle entra dans Arbacte, et d'Arbacte en Cyrus.

1475   De Cyrus dans un Léopard,

D'un Léopard, dedans Hercule,

D'Hercule elle entra dans Romule,

De Romule, dedans César :

De César, dedans un Vipère,     [69]

1480   D'un Vipère, dedans Tibère,

De Tibère dans un Héron :

Quand ce Héron n'eut plus de vie,

Cette Ame brûlante d'envie

D'animer un cruel, entra dedans Néron.

1485   De Néron, dedans un Merlan,

D'un Merlan, dans une Grenouille,

D'une Grenouille en la Gargouille,

De la Gargouille en Tamerlan :

De Tamerlan, dans une Anguille,

1490   D'une Anguille, en un Crocodile.

D'un crocodile, dans l'Effroi :

De l'Effroi, dans un Dromadaire,

Puis d'une sorte extraordinaire,

Elle est venue enfin, parbleu, jusques à moi.

1495   Il est bien vrai, que comparant

Mars avec ma grande prouesse,

Je le trouve, je le confesse,

De moi-même fort différent.

Ce n'est pas que dessus la Terre,

1500   Mars n'ait fait quelque exploit de Guerre,

Digne d'être exalté fort haut :

Mars fut la merveille du Monde,

Sa Vaillance fut sans seconde,

Mais ventre, auprès de moi, ce n'était qu'un maraud.

1505   Je suis au monde sans pareil,

Digne quasi que l'on m'adore,

La Terre n'a qu'un Matamore,

Comme le Ciel n'a qu'un Soleil.

Mais le Soleil, comme il me semble,

1510   N'a rien encore qui me ressemble,

Car le Soleil fait son effort

De donner sans cesse la vie,

Et moi contraire à son envie,

Je donne incessamment la mort.

AUTRE STANCE DE MATAMORE.

MATAMORE.

1515   Enfin les beautés de la Terre,

Rendent honneur à mes beaux yeux,

Leur naturel si glorieux

Fléchit aux traits que je desserre.     [70]

Je tiens ces humaines beautés,

1520   J'ai dessous mes autorités,

Les coeurs des claires et des brunes,

Et si mes regards doux et beaux

N'empêchaient par pitié la mort de quelques-unes,

On les verrait crever et mourir par monceaux.

1525   Tout fléchit sous ma destinée,

Et les traits d'Amour et de Mars,

Font tant de Morts par mes regards,

Que la Parque en est étonnée.

Un jour pour troubler mon repos,

1530   Fortune me tourna le dos,

Mais, ventrebleu, par mes adresses,

Cette inconstante comme vent :

Reçut un coup de pied si rude dans les fesses,

Qu'elle n'ose plus tourner que le devant.

1535   Si ma face est blême et périe,

N'en recevez pas moins d'effroi,

À cause du sang que je bois

J'ai toujours la dysenterie.

Je mange en grillade les coeurs,

1540   Des Reines que dans mes fureurs

Mes caresses ont étouffées,

Si bien que ces coeurs si Royaux :

Qui me devraient servir à faire des trophées

Ne me servent sinon qu'à remplir mes boyaux.

1545   Toute la Terre fait hommage,

À mes hautes perfections,

Les vapeurs de ses passions,

En couvrent le Ciel de nuages,

Le Soleil même en me voyant,

1550   Va presque toujours larmoyant :

L'Air pour moi se distille en larmes,

Et Thétis à force d'aimer,

Gémissant sous les maux que lui causent mes charmes,

Des pleurs qu'elle répand, fait l'ambre de la Mer.

1555   De vrai, quelles âmes de roche,

Si peu sensibles aux appas,

Ne souffrirait mille trépas

Pour les regards que je décoche ?

Si toutes ces Dames osaient,

1560   Dieux ! Comme elles soupireraient,

Oeilladant un si beau visage :     [71]

L'eau qui tomberaient de leurs yeux,

Vous mouilleraient, parbleu, mille fois davantage,

Que ne ferait l'Orage, et la Pluie des Cieux.

1565   Il ne faut donc pas que je craigne,

Ni que je pense nullement,

Que le solide jugement

De ma maîtresse me dédaigne.

Mais je n'oserais l'aller voir,

1570   Ainsi que le veut mon devoir :

J'appréhende les étrivières,     [72]

Je redoute que son époux,

Sachant que je retiens ses beautés prisonnières,

Ne me brise les os de mille horribles coups.

STANCES DE MATAMORE à son Valet.

MATAMORE.

1575   Ah, ventre, que je suis joyeux !

De voir de si divins visages,

Tant de beautés charment mes yeux,

Et me font haïr les ravages,

Ce prompt et subit changement

1580   Est bien digne d'étonnement,

Je n'ai jamais aimé que les choses meurtrières :

Que le désordre et la rumeur,

Toutefois, cher ami, tant de belles lumières,

Changent ma sanguinaire humeur.

1585   Vit-on jamais rien de si beau,

Tant de doux Astres joints ensemble

Font par un effet tout nouveau

Que je palpite et que je tremble.

Devant le plus fier ennemi,

1590   Matamore n'a point frémi,

Et devant des objets dont l'Ame est toute bonne,

Et qui n'ont rien que des douceurs :

Je pers le sens, l'esprit, la force m'abandonne.

Et parbleu, quasi je me meurs.

1595   Ah ventre, je veux désormais,

Quitter le bruit et les querelles,

Et je proteste que jamais,

Je n'aimerai que les femelles.

Je trouve des félicités

1600   À soupirer pour les beautés,

Ô Dieux ! Si dans les maux on trouve de la joie,

Et des plaisirs en quantité :

En quel aise faut-il qu'un amoureux se noie,

Lorsqu'il embrasse sa beauté ?     [73]

AUTRE STANCE DE MATAMORE.

MATAMORE.

1605   Hé bien, il y a fort longtemps

Que vous n'avez vu ce visage,

Mais prenez garde, pauvres gens,

De le voir à votre dommage.

Ce front où loge la terreur,

1610   Et ces yeux redoutés à l'égal du Tonnerre ;

Sans dessein, à l'instant d'un regard de fureur,

Peuvent brûler toute la Terre.

Mon oeil, à l'Élément du Feu,

Est l'ascendant et l'influence :

1615   Et sans se peiner que fort peu,

Il le maintient en sa puissance.

Il ne subsiste maintenant,

Que par l'ardent brasier dont ma vue est remplie.

Et l'Élément du Feu périrait à l'instant,

1620   Si mes yeux n'avaient plus de vie.

Un jour en cherchant les combats,

Au bout de cent belles Campagnes :

Je rencontrai dessous mes pas,

D'âpres et de rudes Montagnes.

1625   Que fis-je en cette extrémité,

Je changeai par mes yeux, les montagnes en plaines,

Et d'un regard de Feu, qu'à l'instant je jetai,

J'en brûlai cent mille douzaines.

Me promenant près de la Mer,

1630   D'un rayon brûlant de ma vue,

Je fis tous les flots enflammer,

Et rendis Thétis toute émue.

Jetant, qui çà, qui là, mes yeux,

Neptune, les Tritons, et toutes les Naïades,

1635   Bref, sans exception, tous les liquides Dieux,

Furent griller de mes oeillades.

Hier d'un trait de feu de mon oeil,

Qui pénétra toute la Terre,

Je mis au règne du dercueil,

1640   Une étrange et cruelle guerre

Car ce trait d'oeil si furieux,

De qui les facultés font des coups effroyables,

En cendre réduisit tous les nocturnes Lieux.

Et brûla tous les mille diables.

1645   Mais, ventre, quel boulversement !     [74]

Mes yeux quasi sur toutes choses

Agissent monstrueusement,

Et font mille Métamorphoses.

Mais dessus les corps féminins,

1650   Toutes leurs facultés ont perdu leur science :

Et mes regards leur sont si sots et si badins,

Que toutes fuient ma présence.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE.
ABRÉGÉ DE COMÉDIE RIDICULE DE MATAMORE EN VERS BURLESQUES, et sur une même Rime.

LE CAPITAINE.

Oui, c'est trop frénétiquement,

Fuir abominablement :

1655   Tout ce qui spécifiquement,

Nous ravit coutumièrement,

Je veux ressentir en aimant,

Le plaisir que charnellement :

L'on savoure parfaitement,

1660   Dans l'aimable entrelacement

Que l'on fait corporellement.

Ô je me rends absolument !

J'ai de l'amour infiniment

Pour un bel oeil qui puissamment

1665   Me trouble impérieusement.

Il demeure en ce logement,

Je m'en vais sans dilayement     [75]

Lui dire sans familièrement

Mais fort affectueusement

1670   Que je l'aime incroyablement.

Marchons-y délicatement,

Holà, sortez hâtivement,

Sinon, parbleu, robustement

J'écraserai le bâtiment.

ANGÉLIQUE.

1675   Hé, qui frappe si rudement ?

LE CAPITAINE.

C'est un faiseur d'égorgement,

Ô Dieux ! Le beau commencement,

Voilà celle que chastement,

J'estime vertueusement.

1680   Beau Soleil qui divinement,

Me subjuguez occultement,

Beauté de qui l'agréement     [76]

M'a comme imperceptiblement

Assassiné l'entendement.

1685   Dorlotez favorablement

Celui qui veut incessamment

Vous rendre hommage constamment.

Recevez agréablement

Mon coeur, mon âme et mon serment,

1690   Et jurez réciproquement

De m'aimer furieusement

Jusqu'à votre trépassement.

ANGÉLIQUE.

J'estime votre compliment,

Mais, Monsieur, véritablement

1695   Vous me voulez trop promptement,

Jeter dans un engagement,

Duquel on ne peut aisément

Se défaire qu'au monument.     [77]

Ce front, ces yeux, ce mouvement,

1700   Ce ventre et cet accoutrement

Me captivent superbement.

Mais de crainte d'achoppement

Je veux tout faire mûrement :

Attendez un peu seulement :

LE CAPITAINE.

1705   Vous en allez-vous ?

ANGÉLIQUE.

  Non vraiment,

Je retourne subitement.

Chère Alison.

ALISON.

Quoi ?

ANGÉLIQUE.

Prestement.

ALISON.

Que voulez-vous ?

ANGÉLIQUE.

Viens vitement.

ALISON.

Hé bien.

ANGÉLIQUE.

Que tu vas lentement !

ALISON.

1710   Hé qui pourrait plus diablement

Vous aborder diligemment,

Qu'avez-vous donc ?

ANGÉLIQUE.

Tout bellement,

Écoute un mot secrètement.

1715   Regarde un peu ce garnement,

Vois comme sérieusement,

Il se promène gravement.

Il va majestueusement

Il se moque Royalement,

1720   Il vient Seigneurialement,

Et ses yeux meurtrièrement

Donnant de l'épouvantement,

Me charment insensiblement.

ALISON.

Ah, quelle trogne de gourmand,

1725   Je crois, qu'indubitablement

Il mangerait un Régiment

De même qu'un grain de froment.

ANGÉLIQUE.

Tu parle irrégulièrement,     [78]

Il m'a miraculeusement

1730   Soumise à son commandement.

LE CAPITAINE.

Ventre, elle en tient, mais fermement,

Je le connais évidemment.

ANGÉLIQUE.

Je lui vais dire ingénument

Que je l'aime violemment.

ALISON.

1735   Arrêtez-vous, effrénément

Vous en aller absurdement

Prostituer enragement,

À celui qui bizarrement     [80]

N'a pour tout divertissement

1740   Qu'à faire du saccagement.

Je le connais parfaitement,

C'est un assommeur de jument,

Qui met sempiternellement

Quelques puces au monument,

LE CAPITAINE.

1745   Ô vieille garce d'Allemand !

Dis, parle à moi sincèrement,

Déclare-moi naïvement,

Ce qui t'oblige insolemment

De troubler mon contentement.

ANGÉLIQUE.

1750   Pardonnez-lui, soyez clément.

LE CAPITAINE.

Si j'entrais plus profondément,

Dans le séjour du troublement,

Le feu de mes yeux brusquement,

Par un étrange embrasement

1755   La brûlerait en un moment.

ALISON.

Voilà mentir impudemment,

Ô qu'il abuse excellemment

De tous ceux qui crédulement

Croient à son cajolement !

1760   J'enrage de forcènement,

D'ouïr mentir si puamment,

Ô détestable parement

De gibet. Quel aveuglement

Te fait si désordonnément

1765   Parler hyperboliquement,

Ô qu'il est sot certainement !

LE CAPITAINE.

Ah, ventrebleu, ce grognement

Me tarabuste tellement,

Que si présomptueusement

1770   Tu n'apportes du changement

À ce fâcheux rechignement,

Je te mettrai bourellement     [81]

Dedans l'anéantissement.

ANGÉLIQUE.

Je crois avec étonnement

1775   Que quelque horrible enchantement,

Me contraint incivilement

À parler impertinemment :

Va-t'en, mais bien agilement.

ALISON.

Vous me frappez injustement,

1780   Je vous le dis succinctement.

ANGÉLIQUE.

Et je te dis prolixement

Que tu t'en aille habilement     [82]

ALISON.

Ô j'aurai du ressentiment !

De ce que si cruellement

1785   Vous me battez iniquement.

ANGÉLIQUE.

Fuis donc ?

ALISON.

Hé bien.

ANGÉLIQUE.

Indignement,

Oser licencieusement

Donner du mécontentement

À cet aimable : ô galamment

1790   Je te forcerai dextrement

De te comporter droitement.

LE CAPITAINE.

Mon coeur, faites modestement

Apportez du tempérament

À ce fâcheux déportement

1795   Il vous faut coléreusement

Crier épouvantablement.

ANGÉLIQUE.

Quoi ? Monsieur, si visiblement

Vous offenser déplaisamment :

Comme irrespectueusement

1800   Elle m'a détestablement

Mise trop indiscrètement

Dedans un tel criaillement.

Je sais que généreusement

Quand bien elle eût en vous blâmant

1805   Fait encore plus pirement,

Qu'à cause de l'habillement

Et de son sexe assurément

Vous eussiez glorieusement

Supporté son jargonnement.

LE CAPITAINE.

1810   Vous parlez prophétiquement,

Mais, changeons de raisonnement.

Quand voulez-vous que sûrement

Je vienne ici joyeusement

Pour matrimonialement

1815   Nous assembler allègrement ?

ANGÉLIQUE.

Pour ce point-là modestement

Il faudrait sans délayement

Aller parler éloquemment

À celui qu'équitablement

1820   J'estime émerveillablement.

LE CAPITAINE.

À votre père ?

ANGÉLIQUE.

Justement.

LE CAPITAINE.

Bien, attendez patiemment ;

Je reviendrai soudainement,

Pour lui parler facondement,

1825   Et pour presser l'avancement

De notre bel accouplement.

ANGÉLIQUE.

Que j'en suis aise. Adieu, charmant.

LE CAPITAINE.

Adieu sujet de mon tourment.

Que je ferai friponnement

1830   Un grotesque frétillement,     [84]

Quand par un doux embrassement

Nous nous baiserons vivement.

SCÈNE II.
Beau-Château, Beaulieu, Philistin, Alison, Bonniface.

PHILIPIN.

Finissez donc résolument

Ce frénétique brouillement,

1835   Allez-vous en fort gentiment

L'entretenir accortement,

Tous deux incomparablement,

Vous l'aimez excessivement ;

Mais je vous conjure instamment

1840   De vouloir pacifiquement

Vous accorder gaillardement.

BEAU-CHATEAU.

Je le veux, l'accommodement

N'est pas trop mal adroitement

Formé pour notre appointement,

1845   Pourvu que préalablement

Il proteste inviolablement

De s'arrêter au jugement

Qu'elle fera : car autrement

Nous nous frotterions vaillamment.

PHILIPIN.

1850   C'est parler équitablement,

Répondez-lui donc franchement.

Voulez-vous pas tout chaudement

Donner votre consentement,

Pour faire que paisiblement

1855   Vous viviez fraternellement.

BEAU-LIEU.

Je ne l'entends pas clairement,

Et je ne l'ai qu'obscurément

Compris intérieurement,

Redis-le donc nettement

1860   Et plus intelligiblement.

PHILIPIN.

C'est qu'il faut nécessairement

Que tous deux unanimement,

Vous vous en alliez proprement

Voir le visage qu'ardemment

1865   Vous chérissez également.

Vous lui direz élégamment

De vous ôter bénignement

D'un bruit, duquel sinistrement

Ne peut sortir apertement

1870   Sinon qu'un embarrassement,

Qui, peut-être, mortellement

Vous priverait de sentiment.

Que pour finir brièvement,

À qui tumultueusement

1875   Vous force ambitieusement

À vous quereller follement :

Qu'elle choisisse joliment

Celui qui plus poupinement

Lui touche l'âme doucement.

BEAU-LIEU.

1880   Ô que je ferais sciemment :

Un effroyable manquement

Si je voulais obstinément

M'opposer à ce règlement,

Allons donc tout recentement,     [85]

1885   La voir en son appartement.

BEAU-CHATEAU.

Mais Alison chagrinement

Nous aborde fâcheusement.

PHILIPIN.

Qu'as-tu, tu vas si tristement

Qu'on juge indubitablement,

1890   Que quelque étrange changement

Te persécute horriblement.

ALISON.

Ô je suis dévergondement

Dans un cruel pétillement,

Et je voudrais éperdument

1895   Que l'on me pendît faussement,

Ou, que l'on m'allât abîmant

Jusqu'au fond du Firmament.

PHILIPIN.

Quel étrange dévoiement

Te fait démoniaquement

1900   Soupirer si péniblement ?

ALISON.

Quoi, donc acariâtrement

Vous désirez maussadement

L'aimer inviolablement,

Mais nous saurons pertinemment

1905   Boucher assez subtilement

La porte à cet amusement.

BEAU-CHATEAU.

Ô bons Dieux ! Quel frissonnement

Me saisit inopinément.

BEAU-LIEU.

Ces mots inconcevablement

1910   Me tourmentent amèrement.

BEAU-CHATEAU.

Sans nous tenir perplexement

Dans un si grand effrayement.

Chère Alison, dis-moi nuement,

Et sans aucun déguisement

1915   À qui veut désespérément

Se marier si bassement,

Celle qui si felonnement     [86]

Nous assujettit roquement.     [88]

ALISON.

À qui, bons Dieux ! Vous le nommant,

1920   Ce serait un rengrégement     [89]

De ce mal, qu'insensiblement

Vous ressentez grièvement.

BEAU-CHATEAU.

Rage, fureur, trépignement

Troublez-moi frénétiquement,

1925   Afin que volontairement

Je presse mon enterrement.

BEAU-LIEU.

Démons qui belliqueusement

Rompez le col ravissamment

À celui-là qui lâchement

1930   Se donne à vous prodiguement.

Troublez-moi désordonnément ;

Afin que précipitamment

Je m'assomme inhumainement.

BEAU-CHATEAU.

Non, sans nous aller si crûment

1935   Faire mourir déplaisamment,

Faut assassiner nuitamment

Le traître qui témérairement

Nous vient malicieusement

Ôter notre soulagement.

PHILIPIN.

1940   Tout beau, Messieurs, malaisément,

Vous ne sauriez facilement

Sortir que fort honteusement

De ce que déterminément

Vous résolvez brutalement.

1945   Ce coup indubitablement

Vous ferait pendre bravement,

Et puis celui que cautement     [90]

Vous voulez frauduleusement

Priver de vie et mouvement,

1950   Est redouté terriblement.

Les muets admirablement

En parlent éternellement.

Mais pour mettre un empêchement

À son dessein vigilamment,

1955   Et délibérativement

Allez-vous-en aimablement

Parler au père hardiment,

Plaignez-vous à lui sagement,

Et pleurez exorbitamment

1960   En lui disant qu'ingratement

Sa fille impitoyablement

Vous fait un cruel traitement.

Le voici sans retardement,

Allez-vous-en discrètement

1965   Le saluer honnêtement.

BEAU-CHATEAU.

Ha, Monsieur, que commodément

Vous venez opportunément,

Tous deux épris étroitement

De rechercher pudiquement

1970   Votre fille très humblement,

Nous vous prions verbalement

De faire qu'exorablement

Elle accepte amoureusement

L'un, ou l'autre, pour son amant.

BONNIFACE.

1975   Ah, foi d'homme, révéremment

Vous venez gracieusement

Me mettre en un ravissement

Que j'aime merveilleusement.

Oui, je vous promets sainement

1980   De m'employer activement

Pour votre seul contentement :

Ma fille, mon ébattement,

Mon coeur, mon tout que tendrement

Je conserve si chèrement,

1985   Si tu veux être richement

Mariée discrètement,

Prends l'un de ces deux gaiement,

Tous deux trépassent en t'aimant.

BEAU-LIEU.

Beauté que journalièrement

1990   J'affectionne vainement !

ANGÉLIQUE.

Lourdaud, que nompareillement

Je fuis inexprimablement.

BEAU-CHATEAU.

Belle Nymphe loyalement

Je vous estime extrêmement.

ANGÉLIQUE.

1995   Beau maraud naturellement

Je vous déteste étrangement.

BEAU-LIEU.

Ô Tigresse, impiteusement     [91]

Vous m'assassinez méchamment.

ANGÉLIQUE.

Ô baudet bestialement

2000   Vous m'importunez grandement !

BEAU-CHATEAU.

Mon petit coeur sévèrement

Vous me traitez indignement.

ANGÉLIQUE.

Mon petit veau malignement,

Vous me parlez vilainement.

BONNIFACE.

2005   Traitez-les plus civilement,

Qui vous fait dédaigneusement,

Rejeter orgueilleusement

Leurs services que noblement

Ils vous offrent mignardement ?     [92]

LE CAPITAINE.

2010   Oui, chair bleu, valeureusement

Je fais continuellement

Quelque étrange remuement,

Je tue désespérément

Tous les coquins qui traîtrement

2015   Ne font rien courageusement

En doutez-vous aucunement ?

BONNIFACE.

Quel est celui qui fièrement

Parle si fanfaronnement ?

ALISON.

Ô c'est celui qu'imprudemment

2020   Votre fille aime ignoramment !

LE CAPITAINE.

Venez ici, vieil excrément,

Si vous voulez coquinement

Me refuser barbarement

Un bien qui me va consommant,

2025   Je vous tuerai, mais drôlement.

Ah que je hais l'abaissement,

Où me plonge débordement

Mon amoureux forcènement,

Ventre, si martialement

2030   Il me fallut robustement

Forcer quelque retranchement,

Briser un mur de diamant,

Anéantir un Élément,

Couvrir la Terre d'ossement,

2035   Manger les tripes d'un Flamand,

Ou bien prodigieusement

Faire quelque fracassement.

Je le ferais plus librement

Que de venir poltronnement

2040   Vous supplier niaisement

De me donner présentement

Un trésor qu'hasardeusement

Pour un charnel goupillement,

Vous avez fait pour l'ornement

2045   Du Ciel, et pour furtivement

Tenir perpétuellement

Mon âme audacieusement

Dans un fâcheux accrochement.

BONNIFACE.

Comment donc, extravagamment

2050   Me demander arrogamment

Avec mort et reniement

Ce que j'estime uniquement !

Retirez-vous diligemment.

LE CAPITAINE.

Ah, ventre, malheureusement

2055   Vous me choquez bien lourdement,

Parbleu, je vais sauvagement

Vous crevez misérablement.

BONNIFACE.

Hé mes gendres, virilement

Venez à moi légèrement.

LE CAPITAINE.

2060   Tes gendres, Dieux, exactement

Tu les as choisis savamment :

Ces mugueteaux. Hé bien, comment     [93]

Pouvez-vous sans frémissement

Me regarder effrontément.

2065   Les aimez-vous, là hautement

Parlez et sans déguisement.

ANGÉLIQUE.

Non, mon coeur.

LE CAPITAINE.

Quoi donc sottement,

Et sans ratiocinement.

Vous voulez tyranniquement

2070   La violenter aigrement.

Par la tête, exemplairement

Je vais impétueusement

Vous assommer fort plaisamment.

BEAU-CHATEAU.

Ah, Monsieur, pitoyablement

2075   Pardonnez-nous humainement.

LE CAPITAINE.

Ah, Pagnotes, rustiquement

Vous venez clandestinement

Marcher pusillanimement !

Dessus mes pas, ah vertement

2080   Je châtierai pertinemment.

BEAU-LIEU.

Nous ignorions l'engagement

Où vous plongeait gloutonnement

Cet amoureux élancement.

LE CAPITAINE.

Vous l'ignoriez grossièrement,

2085   Vous rechercher sordidement

Une excuse pour finement

Vous esquiver impunément.

Tous deux.

Beau-Lieu, et Beau Château.

Pardonnez-nous courtoisement,

LE CAPITAINE.

2090   Non, non, pour votre châtiment

Tous deux alternativement,

Abordez-moi cagnardement     [94]

Et me baiser le fondement,

Sinon religieusement,

2095   Et fort dévotieusement

Réclamez le Ciel saintement

Et faites votre testament.

BEAU-CHATEAU.

Ah, monsieur, un amendement

À ce fâcheux commandement !

LE CAPITAINE.

2100   Levez-vous.

BEAU-LIEU.

  Ah quel tremblement !

BEAU-CHATEAU.

Je me meurs.

LE CAPITAINE.

Favorablement.

Je vous pardonne entièrement

Allez au diable ensemblement,

À cette heure l'opposement

2105   Que vous mettiez ineptement

À votre désir véhément

Ne peut qu'insupportablement

Y mettre de l'empêchement.

BONNIFACE.

Non, je veux, débonnairement

2110   Vous donner mon consentement,

Allez, jouissez pleinement

Du bien, que légitimement

Vous aimez passionnément.

LE CAPITAINE.

Beauté que je vais estimant

2115   C'est à ce coup qu'heureusement

Nous jouirons mignonnement

Du bien qu'opiniâtrement

Nous recherchions soigneusement.

ANGÉLIQUE.

Allons donc honorablement

2120   Nous baiser vigoureusement.

LE CAPITAINE.

Allons mon coeur, loustiquement     [95]

Nous caresser grotesquement,

Allons-nous en turbulement     [96]

Nous embrasser bouffonnement,

2125   Pour faire ridiculement

Par un divin chatouillement

Un amoureux culbutement.

PHILIPIN.

Hé bien.

ALISON.

Je ne sais bonnement,

Si c'est en veillant, en dormant

2130   Que je vois cet événement.

PHILIPIN.

Va, ne te fâche nullement,

Et pour mettre un achèvement

À ce qui se termine en ment,

Allons-nous en semblablement

2135   Nous marier pareillement.

ALISON.

Je le veux bien résolument,

Allons-nous en tout froidement

Nous unir conjugalement,

Et sans tarder plus longuement

2140   Baisons-nous amiablement.

 


EXTRAIT DU PRIVILÈGE DU ROI.

Par grâce et Privilège du Roi, donné à Paris le vingt-cinquième jour d'Avril 1645. Signé par le Roi en son Conseil le Brun. Il est permis à Toussaint Quinet Marchand Libraire à Paris, d'imprimer ou faire imprimer une Comédie intitulée, Le Jodelet, ou le Maître-Valet, et ce durant le temps et espace de cinq ans à compter du jour que ledit Livre sera achevé d'imprimer, et défenses à tous autres d'en vendre ni distribuer d'autre Impression que de celle qu'aura fait ou fait faire ledit Quinet, à peine de trois mil livres d'amende, ainsi qu'il est plus amplement porté dans les lettres ci-dessus datées.

Les Exemplaires ont été fournis.

Achevé d'imprimer pour la seconde fois, le 10. Mai 1648.

Notes

[1] Bromien : Epithète qui se donne à Bacchus. Bromius. [T]

[2] Ventre : Ah ! ventre ! ancienne sorte de jurement (de Dieu est sous-entendu, comp. VENTREBLEU) [L]

[3] Pannicule : Terme de Medecine, qui se dit d'une membrane qui est sous la graisse, et qui enveloppe les parties du corps des animaux. [F]

[4] Parbleu : Sorte de jurement. [L]

[5] Ventrebleu : Espèce de juron euphémique pour ventre de Dieu. [L]

[6] Gueuserie : Pauvreté, mendicité. Il n'y a que de la gueuserie en son fait. ce n'est que gueuserie dans cette maison. [F]

[7] Parques : Chacune des trois déesses qui filaient, dévidaient et coupaient le fil de la vie des hommes (on met une majuscule) ; elles appartiennent au polythéisme latin, et furent assimilées aux Moirai ou Kêres du polythéisme hellénique. Les Parques sont Clotho qui file, Lachésis qui dévide, et Atropos qui coupe le fil de la vie. [L]

[8] Mercure : Dieu du paganisme gréco-romain qui présidait au commerce, à l'éloquence, qui était le messager des dieux et le patron des voyageurs, des filous, et qui était chargé du soin de conduire les âmes des morts dans les enfers. (...) Les habitans y sont extrémement noirs, robustes, spirituels, orgueilleux, et pourtant lâches et grands larrons.[L]

[9] Guinée : (Def. de 1742 NdR) Nom propre d'un grand pays de l'Afrique. Guinea. Il est borné au couchant par le Royaume de Sierra Lionna, au nord par le pays des Négres, au levant par celui de Biafara, et il est baigné au midi par la mer de Guinée. Ce pays s'étend d'orient en occident, depuis le 9e degré de longitude, jusqu'au 38e, ce qui fait environ cinq cens cinquante lieues. Il en a cent quarante dans sa plus grande largeur, depuis le 4e degré de latitude septentrionale, jusqu'au 12e. [T]

[10] Fausse Braye : terme de Fortification. C'est une seconde muraille, ou rempart, au dessous de la premiere, qui fait le tour de la place, pour deffendre le fossé, et qui ne s'éleve que jusqu'au rez de chaussée. [F]

[11] Terre-plein : Terme de Guerre. C'est la partie la plus haute du rempart, la deffense solide d'une place, qui est faite de terre avec talus et parapet. [F]

[12] Ravelin : Terme de Fortifications. Sa première signification était un bastion plat, posé au milieu d'une courtine. Depuis on en a fait une pièce détachée qui a seulement deux faces ; et on lui a ôté les flancs. Maintenant on l'appelle demi-lune. Il sert à flanquer les faces des bastions. [F]

[13] Monument : signifie encore le tombeau, et particulièrement en poésie. Le corps du sauveur fut mis dans un monument tout neuf. Tous les anciens conquérants sont dans le monument. [F]

[14] Maraud : Terme injurieux qui se dit des gueux, des coquins qui n'ont ni bien ni honneur, qui sont capables de faire toutes sortes de lâchetés. Il ne faut point ajouter foi à tout ce que dit ce maraud. [F]

[15] Jalet : trait ou pierre qu'on lance. Il ne se dit qu'en cette phrase, Arbalète à jalet : c'est une arbalète qui se charge avec une pierre ronde, telle qu'on en trouve dans les embouchures des rivières, qu'on nommait autrefois jalet, et qu'on nomme maintenant galet.

[16] Hélicon : Terme dont se servent souvent les poètes. C'est un mont de la Beotie prés de Thèbes, et non loin du Parnasse, où on dit qu'était le sejour d'Apollon et des Muses, parce qu'il leur était dedié. [F]

[17] Pucelle : on appelle les Muses, les neuf Pucelles, Musae vocantur novem puellae. Tout le monde parle de la Pucelle d'Orléans, qui a sauvé la France. Le poème de la Pucelle est de Chapelain. [T]

[18] Mémoire : Les filles de Mémoire, les neuf Muses, parce que les poètes les supposent nées de Mnémosyne. Le Temple de Mémoire, le temple où, suivant les poètes, les noms des grands hommes sont conservés. [L]

[19] Gélon : nom propre d'un peuple de Scythie. Gelo, Gelonus. Les Gélons étoient de la Scythie Européenne, et voisins des Agathyrses. Ils se peignaient le visage pour paraître plus terribles dans les combats. Leurs armes étaient l'arc et les flèches. Ils souffraient aisément la faim, et se contentaient d'un peu du sang du cheval qu'ils montaient, mêlé avec du lait. La polygamie était en usage parmi eux. Ils avaient pris leur nom, à ce que l'on dit, de Gélon fils d'Hercule et frère d'Agathyrse. [T]

[20] Culier : Gros boyau que les médecins appellent colon, qui est celui où s'arrêtent et se figurent les gros excréments. Il est situé entre le caecum et le rectum. [F]

[21] Ponant : la partie occidentale du monde opposée au levant. Occasus, Occidens. Depuis le levant jusqu'au ponant. Le vent de ponant soufflait dans nos voiles. On ne le dit plus guère qu'en poésie. [T]

[22] Reître : autrefois il signifiait un Cavalier Allemand. On ne le dit plus que dans cette locution proverbiale, un vieux reître, un vieux routier, qui a vu beaucoup de pays, et qui s'est mélé de beaucoup d'afaires. On le dit ordinairement en mauvaise part. [FC]

[23] Touiller : Vieux mot. Mêler confusément avec saleté et ordure. Nicot dit que c'est de là que vient patouiller, et touillon en Picard pour dire, Un torchon, à cause qu'en torchant et essuyant le ménage ou la vaisselle, il se touille et salit. On a dit aussi touillon, que le même Nicot explique par brouillis en choses sales. [TC]

[24] Parbieu : sorte de serment burlesque, et cependant inventé par une espèce de modestie pour éviter le véritable serment par Dieu. [T]

[25] Du depuis : une locution qui est tout à fait tombée en désuétude, et hors du bon usage. On la trouve dans des auteurs de la première moitié du XVIIème siècle. [L]

[26] Licence poétique qui admet deux pieds pour "plie".

[27] Aise : Le genre de ce mot est incertain au singulier : on ne l'unit qu'avec des pronoms, dont on ne peut distinguer le genre par la terminaison, à son aise, à votre aise. [FC]

[28] L'original met "admire" au singulier, en ne faisant accorder qu'avec le dernier sujet. Graphie conservée.

[29] Les Quinze-Vingts : ou l'hôpital des Quinze-Vingts (avec deux majuscules), hôpital fondé à Paris par saint Louis pour trois cents aveugles. [L]

[30] Alarmes : Dans le XVIIe siècle on écrivait volontiers allarme, et beaucoup de livres ont cette orthographe. Dans le XVIe on faisait indifféremment alarme masculin ou féminin. [L]

[31] Ventrebleu : espèce de juron euphémique pour ventre de Dieu. [L]

[32] Rendre les abois : l'empereur avait déjà rendu les abbois [cédé] et fait toutes submissions proposées par le duc Maurice, CARL. IV, 25.

[33] Bellone : nom, chez les Latins, de la divinité qui présidait à la guerre. Fig. La guerre elle-même. [L]

[34] Baignoir : Lieu où l'on se baigne, établissement de bains. [L supp.]

[35] Estafier : Grand valet de pied qui suit un homme à cheval, qui lui tient l'estrier. Le train des Italiens consiste en un grand nombre d'estafiers. [F]

[36] Trucher : Terme vieilli. Mendier par fainéantise. [L]

[37] Prendre à merci : recevoir à merci, faire grâce. [L]

[38] Enjobeliner : Engeoler. [SP]

[39] Belître : Homme de rien, homme sans valeur. [L]

[40] Hochepot : C'est un hachis de boeuf qu'on fait cuire dans un pot avec des marons, des navets, ou autres assaissonnements. [F]

[41] Goujat : Valet de soldat. Les goujats font plus de désordre que les maîtres dans un village. Il y a aussi dans les ateliers des goujats qui sont des valets de maçons, qui portent l'oiseau chargé de mortier. [F]

[42] Saupiquet : mets assaisonné avec du sel et des épices pour irriter l'appétit. Il se dit de toutes sortes de sauces qui sont de haut goût. [F]

[43] Pièce de boeuf tremblante : pièce de boeuf si grosse et si entrelardée de graisse, qu'elle tremble au moindre mouvement. [L]

[44] Humide radical : fluide imaginaire qu'on a regardé comme le principe de la vie dans le corps humain. [L]

[45] Basilic : espèce de lézard ou de serpent auquel les anciens attribuaient la faculté de tuer par son seul regard. Fig. Des yeux de basilic, des yeux qui expriment le courroux et la haine. Il le regardait avec des yeux de basilic.

[46] Ramberge : Terme de Marine. Vaisseau anglais en forme de patache, qui sert à faire la première garde à l'entrée d'un port où elle est entretenue, et à aller faire la découverte, étant légère, et plus petite que les autres. [F]

[47] Alecton : Terme de mythologie. Une des trois furies. [L]

[48] Mirobolan : sorte de fruit. [M]

[49] Gavache : est un terme injurieux dont on se sert en Espagne en méprisant les personnes sans coeur er mal vêtues. Ce mot vient de gavacho espagnol. [F]

[50] Premier : Premier que, conj. Auparavant, ou avant que (locution vieillie). [L]

[51] Espadon : grande et large épée qu'on tenait à deux mains. [L]

[52] Morion : armure de Soldat, pot qu'il met sur sa tête pour sa défense, salade. Le morion est pour les gens de pied : le heaume est pour les cavaliers pesamment armés. [F]

[53] Cythérée : Terme de mythologie. Nom donné à Vénus, à cause de l'île de Cythère où cette déesse fut portée sur une conque marine. [L] Cupidon était le fils de Vénus.

[54] Casaquin : Petite casaque. Sagulum, chlamydula. Il n'est en usage qu'en cette phrase proverbiale. On lui a donné sur le casaquin ; pour dire, On l'a battu. On le dit aussi d'un habillement court et mauvais. Il n'avait qu'un méchant petit casaquin. [T]

[55] L'original porte la graphie "persée", nous corrigeons pour "percée".

[56] Bassin : Grand plat rond, ou ovale et peu creux, dont on se sert pour laver les mains, et pour parer des buffets. [R]

[57] Niobe : C'est le nom de la femme d'Amphion qui était fille de Tantale. Elle eut sept garçons et sept filles, et glorieuse de cette fécondité, elle se moquait de Latone qui n'avait que deux enfans, Apollon et Diane. Elle eut même la témérité de préférer ses enfans à ceux-ci. Latone en fut si irritée, qu'elle fit tuer les quatorze enfants de Niobé à coups de flèches par Diane et par Apollon. Niobé en eut une extrême douleur, et fut métamorphosée en rocher. [T supp.]

[58] Lachésis : prononcez Lakésis. Nom propre de l'une des trois Parques. Lachesis. Selon les fables, c'est Lachésis qui tient la quenouille, c'est Clotho qui file, et Atropos qui a les ciseaux en main pour couper le fil. [T]

[59] Hâve : Pâle, maigre et défiguré. On a dit aussi havre dans le XVIIe siècle. [L]

[60] Courante : Ancienne danse très grave, qui se dansait sur un air à trois temps. Elle commençait par des révérences, après quoi le danseur et la danseuse décrivaient en pas de courante une figure réglée qui formait une sorte d'ellipse allongée. [L]

[61] Raqueton : raquette plus large qu'à l'ordinaire, dont se servent ceux qui jouent dans des jeux de dedans pour les mieux défendre. [F]

[62] Amadis : Manche d'une veste d'homme, serrée, et boutonnée jusqu'au poignet. On lui donna ce nom, parce qu'à la représentation de l'Opera d'Amadis, les Acteurs avaient de ces sortes de manches. [T]

[63] Pois gris : On dit proverbialement, Vous me regardez de travers, vous ai-je vendu des pois qui ne cuisent point ? On appelle aussi un goulu, un charlatan, un avaleur de pois gris. [F]

[64] Ladre : Ladre, ladresse, celui, celle qui est attaqué de la lèpre. Dans le moyen âge, les ladres étaient astreints à porter un petit engin faisant du bruit, dit claquet, afin que les personnes saines se détournassent de leur rencontre, par crainte de la contagion. (...) Ladres verts, ceux dans qui elle se déclare par des pustules extérieures. [L]

[65] Tête-bleu : Espèce de jurement de l'ancienne comédie. [L]

[66] Batteur de pavé : Un batteur de pavé, un fainéant, un vagabond, qui n'a d'autre emploi que de se promener. [L]

[67] Etrivière : Courroie de cuir, par laquelle les étriers sont suspendus. Donner les étrivières, c'est châtier des valets de livrée, les fouetter avec les étrivières. [F]

[68] Pagnote : poltron, lâche, peu hardi. Un Gentilhomme pagnote est fort méprisable. On ne trouve point étrange qu'une femme soit pagnote, soit peureuse, qu'elle ait peur des épées, des esprits. Ce mot vient de l'Italien pagnota, qui se dit des Gentilshommes qui se louent pour escorter les grands en quelques cérémonies. [F]

[69] Vipère : Au XVIIe siècle, et même au commencement du XVIIIe, le genre de "vipère" n'était pas fixé ; quelques-uns le faisaient masculin. [L]

[70] Desserrer : Ce mot se dit au figuré pour Décocher, auquel sens il est poëtique ; on ne l'emploie guère sérieusement. [T]

[71] Oeillader : Lancer des oeillades à quelqu'un (terme qui vieillit). [L]

[72] Etrivières : terme d'équitation. Pièce de cuir qui joint l'étrier à la selle.

[73] Aise : Le genre de ce mot est incertain, parce qu'on ne le joint à aucunes épithetes, et que le plus souvent il s'employe adverbialement. [F]

[74] Licence poétique : le "e" de bouleversement a été supprimé.

[75] Dilayement : Fuite, chicane, tergiversation. Les dilayements sont favorables aux accusés de crime. [F]

[76] Agréement : Ce qui est agréable, ou ce qui contribue à le rendre tel. Cette femme a de grands agréements. On trouve de grands agréements dans l'étude de la sagesse. Ce poème a de grandes beautés, de grands agréements. [F]

[77] Monument : signifie encore le tombeau, et particulièrement en poésie. [F]

[78] Licence poétique : Tu parle sans s pour le nombre de pieds.

[79] L'original porte "bigearement".

[80] Bigearre : Bizarre, fantasque. [SP]

[81] Bourellement : Cruellement. À la manière des bourreaux. [SP]

[82] Licence poétique : mot ailles sans s, pour le nombre de pieds.

[83] L'original porte "crotesque", nous corrigeons en "grostesque".

[84] Crotesque : Grotesque. [SP]

[85] Recentement : récemment. [SP]

[86] Félonnement : Cruellement, violemment. [SP]

[87] Roquement : avec toutes les conditions difficiles comme quand on roque aux echecs.

[88] Roquer : Terme du jeu des échecs. C'est approcher le Roc auprés du Roi, et passer le Roi par derrière pour le placer à l'autre case joignante. [F]

[89] Rengregement : Augmentation de mal ou de douleur. Il a senti du rengregement à son mal depuis qu'on lui a appliqué ce remède. [F]

[90] Cautement : Habilement, prudemment. [SP]

[91] Impitueux : Qui est sans pitié, qui est cruel. [T]

[92] Mignardement : D'une façon mignarde, avec délicatesse. [L]

[93] Muguet : Galand, coquet, qui fait l'amour aux dames, qui est paré et bien mis pour leur plaire. [F] Muguetteau est un diminutif péjotatif de muguets.

[94] Cagnard : Terme du langage familier. Qui a la fainéantise du chien. Un homme cagnard. Une vie cagnarde. Substantivement. C'est un cagnard. Gens aimant leurs foyers et qu'on nomme cagnards. Populairement, lâche, poltron. [L]

[95] Loustic : Bouffon qui existait dans les régiments suisses au service de France avant [17]92 ; ses fonctions consistaient à distraire les soldats, à les égayer, à les préserver de la nostalgie. Par extension, plaisant de caserne, homme qui amuse, qui fait rire par de grosses plaisanteries. [L]

[96] Turbulenment : D'une manière turbulente, séditieuse et pleine d'émotion. [R]

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