MADAME DE VALDAUNAIE

OU UN AMOUR DÉDAIGNÉ

COMÉDIE MÊLÉE DE CHANT, EN DEUX ACTES

En société avec M. Léonce.

REPRÉSENTÉE SUR LE THÉÂTRE DU GYMNASE DRAMATIQUE.

1855

de Charles de BERNARD

PARIS MICHEL LEVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, rue Vivienne, 2 bis.

CORBEIL, typ. et ster. de CRETE.


Texte établi par Paul FIEVRE, octobre 2020.

Publié par Paul FIEVRE, novembre 2020.

© Théâtre classique - Version du texte du 31/08/2023 à 16:12:04.


PERSONNAGES.

DE GUERLAND, officier en retraite.

DE BARBERIN, chevau-léger.

MADAME DE VALDAUNAIE.

MADAME DE VERNEUIL.

HENRIETTE, femme de chambre.

LANDRY, domestique.

La scène, au premier acte, à Grenoble, et, au deuxième acte, à Toulon.

Extrait de "Poésie et théâtre par Charles de Bernard, Nouvelle édition" dans Oeuvres complètes, Michel Levy frères, 1855. pp. 233-318


ACTE I

Le théâtre représente un boudoir élégant. Porte à droite et à gauche. - Dans le fond, un salon richement décoré, - À gauche, sur le devant de la scène, une causeuse.

SCÈNE PREMIÈRE.
Madame de Verneuil, Landry, domestiques.

Au lever du rideau, plusieurs domestiques sont occupés à faire des préparatifs dans le salon du fond.

MADAME DE VERNEUIL, aux domestiques.

Faites placer des arbustes sur l'escalier, et des fleurs dans les salons... On jouera dans cette pièce...

À un domestique qui entre avec elle.

Félix, je vous recommande les rafraîchissements... que rien ne manque, vous m'entendez...

Le domestique sort. À part.

Le dernier bal du général était d'une magnificence... La préfecture ne doit pas rester en arrière... On ne dira pas, j'espère, que les fonctionnaires de Grenoble ne rivalisent pas de zèle pour le bien public.

À Landry qui entre.

Eh bien ! Landry, m'apprendrez-vous enfin quel est cet étranger, cet hôte mystérieux qui est venu s'installer si cavalièrement ?

LANDRY.

Tout ce que je peux dire à Madame, c'est qu'il est arrivé à six heures du matin par la diligence de Lyon.

MADAME DE VERNEUIL.

Je ne devine pas.

LANDRY.

Il s'est annoncé comme étant un parent de Madame, et il a demandé un lit.

MADAME DE VERNEUIL.

J'ai beau chercher... Il faut pourtant bien que nous sachions quel est ce parent sans façon qui nous honore de sa visite ?

LANDRY.

Mais, le voici.

Landry sort après l'entrée de Barberin.

SCÈNE II.
Madame de Verneuil, Barberin, entrant par la porte latérale, à droite.

MADAME DE VERNEUIL.

Monsieur de Rarberin !

BARBERIN.

Moi-même, charmante cousine !

MADAME DE VERNEUIL.

Quelle aimable surprise !

BARBERIN.

Je me serais bien gardé, Madame, de traverser la capitale de votre royaume sans venir vous présenter mes hommages.

MADAME DE VERNEUIL.

Je n'ai pas besoin de vous dire que je suis enchantée de vous voir... Mais, que faites-vous ? Qu'êtes-vous devenu depuis votre départ de Paris ?

BARBERIN.

Vous ne lisez donc pas le Moniteur ? Il devrait pourtant être le déjeuner officiel de toute la préfecture... Vous y auriez vu que le Comte Horace de Barberin fait aujourd'hui partie de l'armée française.

MADAME DE VERNEUIL.

Je ne doute pas que le gouvernement du roi Louis XVIII n'ait été enchanté de compter, parmi ses défenseurs, un homme de votre naissance.

BARBERIN.

Ma naissance... aux yeux des officiers de l'ancienne armée, qui en ce moment abondent à Paris, c'était une pauvre recommandation.

AIR Un homme pour faire un tableau.

Pour eux j'étais un étranger

Qu'ils voyaient avec répugnance ;

L'un d'eux voulut bien se charger

De faire oublier ma naissance.

5   Il me baptisa de sa main,

Avec une obligeance extrême...

Mais, grâce au sabre du parrain,

J'ai payé les frais du baptême.

MADAME DE VERNEUIL.

Dans quel régiment servez-vous ?

BARBERIN.

Le brillant uniforme de la Maison-Rouge m'a tenté... Je suis chevau-léger... et comme ma compagnie va prendre son service au château, je me rends à mon poste, après avoir terminé une petite affaire qui m'avait appelé à Lyon.

MADAME DE VERNEUIL.

Et pour nous voir, vous ne craignez pas de faire le double du chemin, en passant par Grenoble... C'est d'une galanterie digne de la maison du roi.

BARBERIN.

Je dois vous avouer, ma cousine, que le plaisir de vous voir, bien grand sans doute, ne m'a pas seul déterminé à faire un aussi long détour ; et pour vous dire toute la vérité, c'est la peur qui m'a fait passer par Grenoble.

MADAME DE VERNEUIL.

La peur... un chevau-léger ! Expliquez-moi cette énigme.

BARBERIN.

Volontiers ! Vous saurez donc qu'hier, à cette heure-ci, au lieu de jouir d'une aimable compagnie, je m'ennuyais fort au milieu de la cour des messageries de Lyon, attendant qu'on eût achevé de charger la voiture par laquelle je devais partir... Figurez-vous ma terreur, lorsque je vis prêt à y monter un couple hibernois ou helvétique, je ne sais lequel ; mais inouï, et créé sans doute pour montrer jusqu'à quel point la peau humaine est susceptible de dilatation.

MADAME DE VERNEUIL.

C'est charmant !

BARBERIN.

D'horreur, je me précipitai dans une autre voiture qui allait également partir... Un quart d 'heure après, je faisais le voyage de Lyon à Paris, par Grenoble... itinéraire contraire aux plus simples notions géographiques, mais auquel je dois le plaisir de me trouver en ce moment auprès de vous.

MADAME DE VERNEUIL.

Vous arrivez à propos, car, ce soir, nous avons un bal.

BARBERIN.

C'est la réflexion que j'ai faite en route.

MADAME DE VERNEUIL.

Comment avez-vous pu deviner ?

BARBERIN.

N'est-ce pas aujourd'hui lundi, jour de gala chez tous les préfets du royaume ?

MADAME DE VERNEUIL.

Je compte sur vous pour ouvrir le bal.

BARBERIN.

Désolé, ma chère cousine... mais je me suis engagé pour le premier quadrille.

MADAME DE VERNEUIL.

Un engagement... et avec qui ? À moins que ce ne soit en songe que vous l'ayez contracté.

BARBERIN.

En songe... peut-être... mais c'est égal, il faut être fidèle aux promesses que l'on a faites.

MADAME DE VERNEUIL.

Même en rêvant.

BARBERIN.

Même en rêvant... vous ne connaissez pas la conscience d'un chevau-léger.

SCÈNE III.
Les mêmes, Landry.

LANDRY.

Il y a en bas quelqu'un qui demande à parler à Monsieur de Barberin.

BARBERIN.

C'est une plaisanterie... qui peut savoir que je suis ici ?

LANDRY.

Ce monsieur à qui j'ai demandé son nom, m'a dit qu'il s'appelait Monsieur de Guerland.

BARBERIN.

Guerland !... Il serait à Grenoble ! Je serai enchanté de le revoir... Voulez-vous bien permettre, ma cousine...

MADAME DE VERNEUIL.

Comment donc... faites monter.

SCÈNE IV.
Barberin, Madame de Verneuil.

BARBERIN.

Ce cher Guerland !... J'étais loin de m'attendre à cette rencontre.

MADAME DE VERNEUIL.

C'est un de vos amis, vous me le présenterez.

BARBERIN.

J'allais vous en demander la permission.

MADAME DE VERNEUIL.

Sans doute quelque aimable étourdi de votre genre ?

BARBERIN.

Guerland, un étourdi !... C'est au contraire un homme grave, sérieux, beaucoup trop peut-être pour son bonheur.

MADAME DE VERNEUIL.

Et vous dites qu'il est votre ami ?

BARBERIN.

Quoi de plus naturel ?... Tout le monde ne puise-t-il pas du charme dans le contraste ? Pourquoi n'en serait-il pas ainsi de l'amitié ? Ce qu'il y a de certain, c'est que, différents de caractère et d'opinions, lui sortant de la garde de l'empereur, moi faisant partie de la maison du roi, nous avons été fort liés à Paris... C'est le parrain dont je vous parlais tout à l'heure.

MADAME DE VERNEUIL.

Ah ! C'est un militaire !

BARBERIN.

C'est-à-dire, c'était un militaire ; car malgré tout ce que j'ai fait pour l'engager à reprendre du service, il s'est obstiné.

MADAME DE VERNEUIL.

Et quel motif si puissant ?

BARBERIN.

Il prétendait qu'on faisait des passe-droits aux anciens militaires... qu'on cherchait à humilier les soldats de Napoléon... Comme il est trop fier pour supporter une injustice, ou pour se plaindre, il s'est retiré.

MADAME DE VERNEUIL.

Et j'en fais autant... car j'ai en horreur l'officier à demi-solde... Je suis peu disposée à écouter une élégie sur la Grande Armée.

BARBERIN.

Rassurez-vous... Quoique soldat de l'usurpateur, Guerland est d'une bonne et ancienne famille, et de plus possesseur d'une brillante fortune... C'est un homme bien élevé, qui garde ses convictions pour lui-même.... Il a trop d'usage du monde pour parler politique à une jeune et jolie femme, et pour faire de l'opposition dans le salon d'un préfet.

SCÈNE V.
Les mêmes ; Guerland.

LANDRY, annonçant.

Monsieur de Guerland.

BARBERIN, allant à lui.

Cher ami !

À Madame de Verneuil.

Madame, j'ai l'honneur de vous présenter Monsieur de Guerland, officier supérieur de cavalerie.

Guerland salue.

MADAME DE VERNEUIL.

Soyez convaincu, Monsieur, qu'un ami de Monsieur de Barberin sera toujours reçu avec plaisir par mon mari et par moi.

GUERLAND.

J'étais loin de m'attendre, Madame, à l'honneur de vous être présenté... j'espère que vous voudrez bien excuser.

MADAME DE VERNEUIL.

C'est moi, au contraire, qui suis charmée...

BARBERIN.

Mais comment avez-vous su que j'étais à Grenoble ?... Je croyais avoir gardé le plus sévère incognito.

GUERLAND.

Rien de plus simple... Hier, fort tard, lorsque arrivait la diligence de Lyon...

BARBERIN.

Vous voulez dire ce matin...

GUERLAND.

Ce matin, soit... comme je traversais la grande rue, près des messageries, il m'a semblé, à la lueur d'un réverbère, vous reconnaître lorsque vous descendiez de voiture.

BARBERIN.

Comment ! C'était vous qui rôdiez autour de la diligence, enveloppé dans un grand manteau... Eh bien ! Mon cher ami, vous pouvez vous flatter d'avoir causé une frayeur mortelle...

MADAME DE VERNEUIL.

À vous ?

BARBERIN.

Non, pas à moi ; mais à une jeune dame qui arrivait par la même voiture ; elle s'est enfuie à votre approche, sans prendre le temps d'achever une phrase d'adieu qu'elle m'adressait... J'avais déjà bâti, sur ce sujet, un roman où je faisais jouer un rôle superbe de mari jaloux, ou d'amant trompé.

GUERLAND.

Vous en serez pour vos frais d'imagination.

MADAME DE VERNEUIL.

C'est dommage.

GUERLAND.

Enfin, pour achever de répondre à votre question, ce matin, en me rappelant que votre famille est alliée à celle de Madame de Verneuil, j'ai pensé...

MADAME DE VERNEUIL.

Qu'il venait nous faire une visite ? Détrompez-vous... Nous ne devons le plaisir de le voir qu'à la frayeur que lui ont inspirée deux voyageurs monstres, qui devaient être ses compagnons de route... C'est une histoire qu'il vous contera... J'espère, Monsieur, que vous passerez le reste de la journée avec nous ?

GUERLAND.

Madame...

MADAME DE VERNEUIL.

On danse ce soir à la préfecture, et quoique mon invitation soit un peu tardive...

GUERLAND.

Veuillez m'excuser, Madame... J'aime peu le monde... D'ailleurs, je ne danse jamais.

BARBERIN.

Belle raison ! Qui danse dans un bal ?

MADAME DE VERNEUIL.

J'espère, Monsieur, que l'éloquence de votre ami triomphera de votre résistance.

Elle salue, et sort par le fond.

SCÈNE VI.
Guerland, Barberin.

BARBERIN.

Triompher de votre résistance... Je vous connais trop, mon cher Guerland, pour tenter ce miracle.

GUERLAND.

Vous savez que quand j'ai pris une résolution...

BARBERIN.

Elle est inébranlable, n'eût-elle pas le sens commun... Dieu sait tout ce que ce caractère absolu et inflexible vous a déjà attiré de sottes et de méchantes querelles !

GUERLAND.

C'est mon affaire.

BARBERIN.

C'est encore à lui, sans doute, que vous êtes redevable de ce malheureux duel qui, il y a deux ans, fit tant de bruit à Montpellier ?

GUERLAND.

Vous savez ?

BARBERIN.

Un de mes parents, Alphonse de Borel, était l'ami intime du jeune Darneville, votre adversaire... Il fut son témoin, et le reçut mourant dans ses bras... Il m'a raconté souvent les détails de cette triste rencontre ; mais sans vouloir jamais m'en expliquer la cause.

GUERLAND.

Permettez-moi d'imiter sa réserve... Mais vous ne m'avez point encore fait part de cette aventure dont parlai tout à l'heure Madame de Verneuil, et qui a paru la divertir si fort.

BARBERIN.

À d'autres, mon cher... C'est une fable que je lui ai habilement tournée, pour qu'elle ne soupçonne pas.

GUERLAND.

Quoi donc ?

BARBERIN.

Vous le savez, je suis discret... Et puis, il est des choses que l'on ne confie pas à une femme.

GUERLAND.

Sans doute... mais à un ami...

BARBERIN.

C'est bien différent... Vous saurez tout... Or donc, hier soir, à Lyon... J'allais monter en assez triste compagnie dans la diligence de Paris, lorsque je vis s'asseoir, seule, dans le coupé de celle de Grenoble, une jeune femme dont je crus reconnaître les traits... Je m'approchai, et je vis que je ne m'étais pas trompé. C'était elle, mon ami... Un ange qu'il suffit d'avoir vue une fois, pour désirer la voir toute la vie. Elle est veuve et s'appelle Madame de Valdaunaie. Un hasard heureux me l'avait fait apercevoir une fois, une seule fois à Lyon, il y a un mois... Depuis ce moment, tous mes efforts, toutes mes démarches pour parvenir jusqu'à elle avaient été inutiles... Le mystère même dont elle semblait s'environner, avait doublé mon désir de la revoir, et avait fait naître dans mon coeur une passion à laquelle le ministre de la guerre coupa court, en me rappelant à Paris... Je partais... Jugez de mon bonheur quand je la retrouve au moment où je la croyais perdue pour toujours.

GUERLAND.

Et le désir de voyager avec cette aimable personne...

BARBERIN.

Me fera faire cent lieues de plus ; mais avouez que c'était le cas d'imiter La Fontaine, et de prendre le plus long.

GUERLAND.

Et vous êtes venu de Lyon à Grenoble, seul, avec cette jeune dame ?

BARBERIN.

Seul !... Elle avait son domestique dans la rotonde.   [ 1 Rotonde : ]

GUERLAND.

Oh ! Tout était parfaitement en règle.

BARBERIN.

Pas de mauvaises pensées... Madame de Valdaunaie est une de ces femmes qui imposent le respect ; et de mon côté, je suis de tournure assez dégourdie pour me permettre quelquefois la vertu, sans compromettre ma réputation.

GUERLAND.

Enfin...

BARBERIN.

Enfin, j'ai renouvelé connaissance avec une femme charmante, pleine d'esprit, de distinction, de sensibilité...

GUERLAND.

Quel enthousiasme !

BARBERIN.

Une chose, la rend encore plus attrayante que toutes ses grâces... Cette femme a dans le coeur un secret sinistre que j'ai pressenti sans pouvoir le deviner... Elle a dû éprouver, avant l'époque où je l'ai connue, quelque impression terrible, dont la vibration dure encore. Au milieu d'un accès de gaieté, j'ai vu ses yeux se troublant tout à coup comme s'ils eussent aperçu quelque vision effrayante... J'ai voulu savoir la cause de ses émotions inexplicables... Elle ne m'a rien répondu... Je me suis perdu dans de vaines suppositions... Mais je pénétrerai ce secret qui accroît encore l'intérêt qu'elle m'inspire... Sa beauté avait séduit mon esprit, sa mélancolie a pénétré mon coeur... Sans doute parce que je suis moi-même l'homme de France le moins mélancolique. Effet du contraste. Eh bien ! Que pensez-vous de ce roman ?

GUERLAND.

Le premier chapitre promet... Je suis curieux de savoir comment vous arriverez au second.

BARBERIN.

Rien de plus simple... Est-ce que vous me verriez ici, affrontant les délices d'un bal de province, si je n'avais pas mon but ?... Je danse ce soir avec elle, à la préfecture.

GUERLAND.

Ce soir ?

BARBERIN.

Silence... Pas un mot de tout cela... Voici Madame de Verneuil.

SCÈNE VII.
Les mêmes ; Madame de Verneuil.

MADAME DE VERNEUIL.

Eh bien, mon cher cousin, avez-vous été plus heureux que moi ?

BARBERIN.

J'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir.

GUERLAND.

L'invitation de Madame la Comtesse est trop flatteuse pour que je ne m'empresse pas...

BARBERIN.

Ah !

MADAME DE VERNEUIL, à Barberin.

J'avais raison de compter sur vous.

BARBERIN.

Si j'ai été persuasif, par ma foi, c'est bien sans m'en douter... Enchanté que vous soyez des nôtres... Mais-vous n'êtes pas, je pense, non plus que moi, dans l'usage d'aller au bal en redingote... Un bal de préfecture !... Il est temps de songer à notre toilette.

LANDRY, annonçant.

Madame de Valdaunaie.

MADAME DE VERNEUIL.

Madame de Valdaunaie... ici !

BARBERIN, à part.

La première au bal...

À Guerland.

Chapitre deux. Je n'ai pas un instant à perdre... Je me sauve... Je ne veux pas faire peur aux dames de Grenoble.

Il sort par la porte à droite.

GUERLAND, à Madame de Verneuil.

Madame, j'ai l'honneur...

À Barberin.

Je vous suis, Barberin.

Il sort du même côté.

MADAME DE VERNEUIL, seule.

Il n'est vraiment pas mal pour un vieux grognard... Je peux bien me relâcher un peu de la sévérité de mes principes, en faveur de sa bonne mine... D'ailleurs, ne nous est-il pas recommandé de faire des prosélytes...

À Landry.

Mais faites donc entrer Madame de Valdaunaie... Une jolie femme de plus à mon bal, et un ami que je n'avais pas vu depuis longtemps ; c'est d'un bon augure pour ma soirée.

SCÈNE VIII.
Madame de Valdaunaie, Madame de Verneuil.

MADAME DE VERNEUIL.

Comment, c'est vous, chère Valérie... Que je suis contente de vous voir ! Depuis quand à Grenoble ?

MADAME DE VALDAUNAIE.

Depuis cette nuit seulement ; et ma première visite est pour vous.

MADAME DE VERNEUIL.

On n'est pas plus aimable.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Je savais que vous receviez ce soir, et je me suis arrangée de façon à arriver la première.

MADAME DE VERNEUIL.

Vous avez bien fait... Une maîtresse de maison n'appartient, ni à elle, ni à ses amis... Mais, en vérité, Valérie, c'est une agréable surprise que vous me faites : car depuis longtemps, vous m'avez bien négligée. Rester deux ans sans m'écrire, sans me donner de vos nouvelles, c'est mal... Je vous aurais cru toujours à Montpellier, si Madame de Sacy ne m'avait appris qu'après la mort de votre mari, vous vous étiez retirée à la campagne chez une de vos tantes.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Il est vrai : et j'aurais voulu y fixer mon séjour ; mais des circonstances impérieuses m'ont forcée, il y a un an, d'aller à Marseille.

MADAME DE VERNEUIL.

C'est, dit-on, une ville charmante.

MADAME DE VALDAUNAIE.

J'y suis restée trop peu pour en juger.

MADAME DE VERNEUIL.

Je ne vous savais pas possédée du démon des voyages... Et où avez-vous porté ensuite votre humeur vagabonde ?

MADAME DE VALDAUNAIE.

Je suis allée à Lyon, où j'ai passé une partie de l'hiver.

MADAME DE VERNEUIL.

Vous avez dû y rencontrer plusieurs de vos amies ?

MADAME DE VALDAUNAIE.

J'y vivais fort retirée.

MADAME DE VERNEUIL.

Valérie, vous êtes une énigme pour moi. Autrefois vous aimiez le monde, le plaisir... On citait votre gaieté... Aujourd'hui, un morne abattement, un découragement inexplicable sont toujours peints sur vos traits... Ce changement, qui afflige tous ceux qui vous connaissent, ne peut être attribué à la mort de votre mari, beaucoup plus âgé que vous... D'ailleurs, je sais que votre mélancolie est d'une date plus récente... Ordinairement les jeunes veuves commencent par le désespoir, pour finir par la résignation... Il paraît que vous avez pris le veuvage à rebours.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Hortense.

MADAME DE VERNEUIL.

Je n'ai pas tout dit... Vous entourez toutes vos démarches d'un voile impénétrable, comme si vous aviez quelque danger à redouter... Vous fuyez de ville en ville, comme une proscrite. Votre vie tout entière n'est qu'un mystère... Et quand une amie vous demande la cause de votre tristesse, vous gardez le silence.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Croyez...

MADAME DE VERNEUIL.

À votre âge, devez-vous renoncer à tout le bonheur que vous offre encore l'avenir ?... Vous êtes jeune, riche, jolie... Chacun recherche votre amitié... Il n'est pas un homme qui ne s'estimât fier de fixer votre choix, et d'obtenir votre amour.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Mon amour !

MADAME DE VERNEUIL.

Qu'a donc ce mot qui vous effraie ? Vous voilà tremblante... Vous pâlissez... Qu'avez-vous ?

MADAME DE VALDAUNAIE.

Rien, je vous jure... Votre amitié pour moi vous fait exagérer les choses... Je ne suis pas aussi ennemie du plaisir que vous voulez bien le dire... Et la preuve, c'est que sans avoir attendu même votre invitation... presque en descendant de voiture, je me suis faite aussi belle que j'ai pu, pour venir à votre soirée.

MADAME DE VERNEUIL.

C'est vrai... Amendez-vous... Je ne demande qu'à vous pardonner ; et tout est oublié, si vous me promettez de danser ce soir.

MADAME DE VALDAUNAIE.

C'est mon projet.

MADAME DE VERNEUIL.

Je vous demanderai une contredanse en faveur d'un de mes parents, qui sera, je n'en doute pas, charmé de vous être présenté... Mais je l'entends... Il plaidera lui-même sa cause.

SCÈNE IX.
Les mêmes ; Barberin.

MADAME DE VERNEUIL.

Ma chère Valérie, je vous présente...

BARBERIN.

Vous pouvez, ma cousine, vous dispenser d'achever la phrase de rigueur...

À Madame de Valdaunaie.

Ma charmante compagne de voyage me permettra-t-elle ?...

MADAME DE VERNEUIL.

Comment, vous avez voyagé ensemble ?

À Barberin.

Décidément, vous avez bien fait de changer votre itinéraire : deux monstres de moins, une jolie femme de plus, il n'y avait pas à hésiter.

À Madame de Valdaunaie.

Puisqu'il en est ainsi, je ne vous ferai pas l'énumération...

BARBERIN.

De mes qualités ?... C'est parfaitement inutile : j'en ai trop peu pour ne pas les montrer dès le premier jour.

MADAME DE VERNEUIL.

Mais qui vous dit qu'il soit question de votre mérite ?

BARBERIN.

Vous voulez parler de mes défauts... Cela est également superflu... J'ai trop de franchise pour rien dissimuler ; et vingt-quatre heures que j'ai eu le bonheur de passer près de madame, ont suffi, j'en suis sûr, pour me montrer à elle tel que je suis.

LANDRY, entrant par le fond.

Je viens prévenir madame que plusieurs personnes entrent au salon.

MADAME DE VERNEUIL.

Vous permettez...

Elle se lève et va au-devant des invités.

BARBERIN, à Madame de Valdaunaie.

J'espère, Madame, que vous vous rappellerez la promesse...

MADAME DE VERNEUIL, rentrant et amenant une dame.

Ma chère Valérie, je vous présente...

MADAME DE VALDAUNAIE.

Que vois-je ! Madame de Sacy...

Elle va causer avec elle un peu dans le fond.

BARBERIN, à part.

Quel ennui qu'un salon... Parlez-moi d'un coupé... Là, du moins j'avais le monopole de la conversation.

Il passe du côté du théâtre opposé à celui où reste Madame de Valdaunaie, et se trouve en face de Guerland, qui est entré par le fond.

SCÈNE X.
Les mêmes ; Guerland ; Choeur.

BARBERIN, à Guerland.

Ah ! Vous voilà!... Le roman marche... Venez, je veux vous montrer l'héroïne... Vous me direz si j'ai bon goût.

GUERLAND.

Mon ami, voulez-vous suivre un bon conseil... Ne cherchez pas davantage à plaire à cette femme.

BARBERIN.

Vous l'aimez ?

GUERLAND.

Je n'ai rien dit de semblable.

BARBERIN.

Mais alors, expliquez-moi...

GUERLAND.

Rien... Mon conseil est absolu... Mais, croyez-moi... Cette passion serait un malheur pour vous.

BARBERIN.

Vous m'intriguez furieusement... J'avais déjà pressenti un mystère, et vous en faites une énigme... Quel est donc ce secret plein d'horreur ?... Cet ange est-elle un vampire ? Tue-t-elle ses amants ?... Y a-t-il danger de mort à l'adorer ?

GUERLAND.

Oui.

BARBERIN.

Vous comprendrez, mon ami, qu'il ne manquait à mon aventure que votre lugubre prédiction, pour m'y engager davantage... Grâce à vous, la voilà tout à fait poétisée.

Pendant ces dernières répliques, Madame de Verneuil a organisé plusieurs jeux dans le fond. - La contredanse se fait entendre ; plusieurs cavaliers, prennent la main des dames et passent au salon. Guerland se perd dans un groupe.

BARBERIN.

Du danger ! Du mystère ! De l'amour ! Salut à tous trois... La garde royale est là !

- Musique. - Il s'avance vers Madame de Valdaunaie, qui est assise sur la causeuse, et passe à sa gauche, où il reste debout devant elle.

Madame, permettez-moi de vous rappeler que vous avez bien voulu me promettre une contredanse.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Je vous attendais.

BARBERIN.

Tenez-vous beaucoup à danser ?

MADAME DE VALDAUNAIE.

Au bal, c'est assez l'usage.

BARBERIN.

Si vous saviez combien je hais ce bal, et tous ces gens qui se croient le droit de vous entourer de leurs hommages ! Il me semble qu'ils s'emparent d'un bien qui ne devrait appartenir qu'à moi.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Vous êtes égoïste.

BARBERIN.

Égoïste à deux, c'est mon rêve... Hier, tous ces indifférents n'étaient pas là pour me gâter mon bonheur... Hier, ce jour si longtemps désiré ne s'effacera jamais de ma mémoire... Mais vous, sans doute, vous l'avez déjà oublié.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Je serais ingrate d'oublier les soins et les attentions dont vous n'avez cessé de m'entourer.

BARBERIN.

Des remerciements !... Qu'ai-je fait, Madame ? Que ne s'est-il présenté quelque occasion de vous prouver mon dévouement... Mais non... Un bonheur désespérant... Une route superbe... Un conducteur exact... Des chevaux galopant toujours... et pas la plus petite catastrophe.

MADAME DE VALDAUNAIE.

On n'est pas plus malheureux !

BARBERIN.

Car enfin, si j'avais eu le bonheur d'être blessé... tué pour vous...

MADAME DE VALDAUNAIE.

Tué pour moi !

BARBERIN, à part.

Encore ce tressaillement que je remarquais hier... Cette émotion sans cause n'est pas naturelle.

On entend la musique qui joue dans le salon.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Le quadrille est commencé.

BARBERIN.

On est si bien ici... Notre isolement au milieu de cette foule, ne vous rappelle-t-il pas notre douce intimité d'hier ?... Cette causeuse ressemble à notre coupé... seulement, je n'ose plus m'asseoir ; et cependant j'aurais tant de choses à vous dire.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Il me semblait pourtant que pendant notre voyage nous avions épuisé tous les sujets de conversation.

BARBERIN.

Il en est un sur lequel j'ai dû, quoi qu'il en ait coûté à mon coeur, m'imposer une réserve complète.

MADAME DE VALDAUNAIE, faisant un mouvement pour se lever.

Monsieur !

BARBERIN.

Restez, Madame, je vous en prie. J'attendrai encore... Je garderai mon secret, jusqu'à ce qu'il me soit permis de penser que je puis vous le révéler sans vous déplaire. Je me tairai, dans la crainte qu'un regard sévère ne vienne détruire toutes mes espérances, comme je vois ces fleurs qui s'effeuillent sous vos doigts.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Oui, ces roses sont l'emblème de nos espérances, de nos illusions, de notre vie... Le matin, elles fleurissent, et le soir...

Pendant ce temps, Guerland, qui depuis quelque temps les a observés, s'avance insensiblement jusqu'à eux.

SCÈNE XI.
Les mêmes ; Guerland.

GUERLAND.

Le soir ; elles meurent.

Madame de Valdaunaie se lève, le regarde avec effroi, et retombe évanouie.

BARBERIN.

Elle pâlit... Elle se trouve mal...

Il court à la porte du salon.

Du secours !...

On accourt précipitamment de toutes parts.

SCÈNE XII.
Les mêmes ; Madame de Verneuil ; Choeur.

MADAME DE VERNEUIL, entrant.

Qu'est-ce donc ?

BARBERIN.

Madame de Valdaunaie sans connaissance.

MADAME DE VERNEUIL.

Vite, qu'on appelle un médecin.

AIR nouveau.

Grand Dieu ! Quelle terreur mortelle!

Combien elle semble souffrir.

Elle pâlit, elle chancelle,

Hâtons-nous de la secourir.

BARBERIN.

Elle semble respirer plus librement.

MADAME DE VERNEUIL.

Tout ce monde, ces lumières...

À une des dames.

Hâtons-nous de la transporter dans mon appartement... Soyez sans inquiétude, mesdames... Retournez au salon... Que le bal continue, je veillerai sur elle.

Madame de Verneuil et une autre dame emmènent Madame de Valdaunaie dans la chambre à gauche : tout le monde rentre au salon, excepté Barberin et Guerland.

SCÈNE XIII.
Guerland, Barberin.

BARBERIN, après un silence.

Parbleu ! Il faut avouer que vous avez des choses charmantes à dire aux femmes pour les amuser... Il est possible que l'à-propos que vous avez lancé tout à l'heure soit très spirituel ; mais je vous avoue que je ne l'ai pas compris ; et j'ai quelques raisons de croire que Madame de Valdaunaie n'en a pas non plus saisi toute la portée.

GUERLAND.

Peut-être.

BARBERIN.

Quel air sombre !... On dirait Talma dans Othello !... Je suis sûr à présent que c'est votre physionomie lugubre plus encore que vos paroles, qui aura fait évanouir Madame de Valdaunaie.   [ 2 François-Joseph Talma (1763-1836) : tragédien de la Comédie Française.]

GUERLAND.

Écoutez-moi... Vous m'avez raconté il y a quelques instants un roman... Je vais vous dire, à mon tour, une histoire.

BARBERIN.

Je vous écoute.

GUERLAND.

Vous êtes sur le point de devenir amoureux.

BARBERIN.

C'est fait, je le suis corps et âme... Cet évanouissement m'a achevé... J'ai toujours adoré les femmes nerveuses.

GUERLAND.

Il s'agit aussi d'amour dans mon récit.

BARBERIN.

Tant mieux, cela sera plus intéressant.

GUERLAND.

Il y a deux ans, un de mes amis que je nommerai Rodolphe, officier comme moi, comme moi blessé à Waterloo, froissé dans ses opinions et dans ses sympathies, mécontent... Nous l'étions tous alors, vint, après avoir quitté le service, fixer sa résidence dans une ville du Midi. Il y vécut d'abord fort retiré, peu soucieux d'importuner les autres de son humeur morose... Mais peu à peu l'exemple de ses amis le tira de sa solitude. On lui prouva que secouer l'ennui vaut mieux que s'en laisser dévorer.

BARBERIN.

Ses amis étaient des gens sensés.

GUERLAND.

Il fit donc comme les autres ; afin d'arrêter les progrès de son marasme, il le mena au bal. Il dansa, il chanta, il rit... Quoique brigand de la Loire, il fut bien accueilli dans les salons où il s'était fait présenter... Il obtint même des succès... mais une puissance fatale vint tout à coup dominer son existence.

BARBERIN.

L'histoire se complique.

GUERLAND.

Dans ces salons où l'avait jeté l'ennui, une femme s'offrit à lui, jeune et belle, armée de toutes les séductions d'un esprit ardent ; forte de toute l'autorité que donne un coeur froid... Il aima cette femme comme il croyait impossible d'aimer, comme un fou... mais ce mot est encore faible.

BARBERIN.

Votre ami ne débutait pas d'une manière logique.

GUERLAND.

Cette passion insensée énerva son esprit en courbant sa tête. Ne pouvant se faire accepter pour amant, il consentit à se donner pour esclave. Il ne se mit pas seulement à deux genoux, il se prosterna ; en un mot, il fut pitoyable et ridicule... Un militaire en quenouille.

BARBERIN.

Permettez... Je ne partage pas votre courroux contre ce Rodolphe. Quant à ces petites bassesses qui vous font monter le sang au visage... Moi qui vous parle, j'ai fait le portrait d'un chat... J'ai enseigné la musique à deux perroquets... J'ai marché à quatre pattes, comme Henri IV, en portant sur mon dos les deux chérubins d'un ange adoré ; deux abominables enfants qui abusaient de leur position et prenaient mes cheveux pour une bride... Mais, pardon... Je vous interromps...

GUERLAND.

Après six mois d'une cour avilissante, Rodolphe, qui jusqu'alors s'était flatté de toucher à force de persévérance et d'amour le coeur de celle qu'il adorait, Rodolphe, qui avait pris pour un encouragement cette stérile amabilité qui prouve au contraire l'indifférence de l'âme... Rodolphe connut l'affreuse torture de la jalousie... Cette femme, dont la sévérité le désespérait depuis si longtemps, et dont le monde exaltait la vertu... Cette femme, qui l'avait dédaigné, recevait chez elle, en secret, un jeune homme, un étranger, un inconnu, qui, sans doute, par cette discrétion qu'impose l'amour favorisé, entourait toutes ses démarches du plus profond mystère et déguisait jusqu'à son véritable nom. Rodolphe douta d'abord de son malheur... Puis le doute lui parut plus affreux que le malheur même, et il voulut que son sort se décidât... Une nuit, au sortir d'un bal où il venait d'essuyer de nouveaux dédains, des domestiques gagnés lui livrèrent accès...

Mouvement de Barberin.

Quelle fut sa fureur lorsqu'il reconnut qu'on ne l'avait pas trompé, lorsqu'il aperçut son rival près de cette femme, seul avec elle au milieu de la nuit ! Vous comprenez que la provocation la plus outrageante interrompit le bonheur de ce fat ; le lendemain un duel eut lieu, et Rodolphe fut vengé... Ce jeune homme, c'était Darneville, car tel était le nom qu'il avait pris ; ce même Darneville, dont Borel fut le témoin et dont vous me parliez tout à l'heure. Ce Rodolphe, c'est moi ; cette femme, vous la devinez ?

BARBERIN.

Parfaitement.

GUERLAND.

Madame de Valdaunaie fut mourante pendant deux mois de la mort de cet homme... Quelque temps après elle alla habiter Marseille; je la suivis à Marseille. Elle se sauva à Lyon ; j'allai à Lyon. Aujourd'hui elle vient à Grenoble, vous me voyez à Grenoble. Une fatalité implacable m'attache à elle... Où elle ira, j'irai, où elle vivra, je vivrai... Ma persécution égalera l'horreur que je lui inspire. Le sentiment que j'éprouve aujourd'hui, je ne puis l'exprimer... Je l'adore et je la hais; je donnerais une moitié de ma vie pour qu'elle fût à moi, et l'autre moitié pour qu'elle fût un homme pendant vingt-quatre heures... Je la tuerais, voyez-vous, comme j'ai tué son amant.

AIR : De voire bonté généreuse.

5   Ma tendresse en haine est changée,

Désormais ma main sans pitié,

Des chaînes dont elle est chargée,

Lui fera porter la moitié.

Bis.

Oui, je veux qu'elle les partage,

10   Je veux qu' implacable à son tour,

Ma vengeance efface l'outrage

Qu'à ses pieds souffrit mon amour.

BARBERIN.

Maintenant, la morale de tout ceci ?

GUERLAND.

Barberin, vous êtes brave, chacun le sait; vous pouvez vous montrer raisonnable, sans qu'on impute cette prudence à faiblesse... Vous n'aimez pas cette femme... Le hasard vous a jeté sur son chemin, un caprice vous y retient : n'y restez pas plus longtemps, croyez-moi, passez outre, mon ami ; vous trouverez assez de femmes pour vous aimer : fuyez celle-ci. J'ai juré qu'elle n'appartiendrait jamais à personne, et vous passeriez sur mon corps pour arriver à elle, ou je vous tuerais comme j'ai tué Darneville. Ma destinée est de détruire ses amants. Un noble métier que j'ai pris là, n'est-il pas vrai ?

BARBERIN.

Que diable, mon cher, après tout elle a bien le droit de ne pas vous aimer ; il fallait lui plaire, et non perdre la tête. À quoi sert une épée dans ces sortes d'affaires ?... Vous avez commencé avec elle par un manque d'habileté, et vous continuez par une cruauté inouïe... Votre conduite n'est qu'un long assassinat... un coup de poignard serait plus généreux.

GUERLAND.

Pas de commentaires sur ma conduite; que décidez-vous ?

BARBERIN.

Vous faites un appel à ma raison... J'ai le malheur de ne jamais en avoir impromptu.

GUERLAND.

Vous renoncez à elle, et vous partez demain pour Paris, ou l'un de nous...

BARBERIN.

Silence !... On sort de sa chambre... C'est Madame de Verneuil... Nous allons avoir de ses nouvelles.

SCÈNE XIV.
Les mêmes ; Madame de Verneuil.

BARBERIN.

Eh bien ! Madame de Valdaunaie ?

MADAME DE VERNEUIL.

Elle va mieux, beaucoup mieux.

BARBERIN.

Dieu soit loué.

MADAME DE VERNEUIL.

Cet évanouissement n'aura aucune suite fâcheuse. Ainsi, mon cher cousin, vous pouvez quitter cet air inquiet qui ne vous va pas le moins du monde.

BARBERIN.

Ma cousine...

MADAME DE VERNEUIL.

Ce n'est point un reproche, au contraire, l'intérêt que vous portez à votre charmante compagne de voyage est un sentiment bien naturel. Vous n'avez, à mon avis, qu'un seul tort, c'est de retenir ici, pour confident de vos inquiétudes, Monsieur, qui n'a sans doute pas les mêmes raisons pour s'alarmer ; aussi me permettrez-vous de disposer de son bras pour passer au salon.

GUERLAND.

Madame, je suis à vos ordres...

Bas, à Barberin.

Je reviendrai tout à l'heure.

BARBERIN.

Il suffit.

MADAME DE VERNEUIL.

Nous vous laissons à vos cruelles angoisses.

Elle sort avec Guerland par le fond.

SCÈNE XV.

BARBERIN, seul.

L'aventure se complique d'une manière fort peu amusante... Je n'ai pas trois partis à prendre... Il faut aller en avant ou revenir sur mes pas... En avant, je trouve un duel à mort avec Guerland ; je le tue, ou il me tue. Alternative fort désagréable !... Mais si je recule, ne pensera-t-il pas que c'est faiblesse ? M'est-il permis de lâcher pied devant un fou ?... Pas de moyen terme cependant, il faut sabrer ce pauvre diable, ou plier bagage, à la honte des chevau-légers. Jolie perspective ! Mais je ne me trompe pas... C'est elle !... Comme elle est pâle ! Quelle contenance morne et abattue !

SCÈNE XVI.
Barberin ; Madame de Valdaunaie, sortant de l'appartement à droite, suivie d'un domestique.

MADAME DE VALDAUNAIE, au domestique.

Faites demander ma voiture, je vous prie.

Apercevant Barberin.

Monsieur de Barberin.

BARBERIN.

Vous me voyez tremblant, j'étais si inquiet.

À part.

Cet air de souffrance la rend encore plus ravissante.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Je suis mieux, vous le voyez ; mais j'ai hâte de me retirer.

BARBERIN.

Ne me fuyez pas ainsi.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Monsieur...

Elle va pour sortir.

BARBERIN, à part.

Il faudrait être plus ou moins qu'un homme pour ne pas chercher à la consoler. Mon parti est pris... Advienne que pourra.

Haut.

Un mot encore, de grâce... Pourquoi tremblez-vous ainsi près de moi ? Si quelque danger vous menaçait, croyez-vous que je n'aie ni la volonté, ni la force de vous protéger?... Et si un homme était assez audacieux pour vous poursuivre d'un amour insensé?...

MADAME DE VALDAUNAIE.

Quoi ! Monsieur, vous savez ?

BARBERIN.

Je sais tout ; la torture qu'on vous a fait subir a duré trop longtemps ; je vous en délivrerai, Madame.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Vous ?

BARBERIN.

Je ne réclame que le droit de vous défendre ; vous me renverrez quand je ne vous serai plus utile. Pour prix de mon dévouement, je n'exigerai pas votre amour ; je sais qu'un coeur comme le vôtre ne se donne qu'une fois, et reste fidèle... même à un souvenir.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Un souvenir ?...

BARBERIN.

Pardonnez-moi de vous avoir attristée ; mais il fallait bien vous dire que je ne voulais pas faire succéder la persécution à la tyrannie.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Je ne vous dois aucun compte de ma conduite... mais je sens qu'il me serait trop cruel de renoncer à votre estime... Sans doute, on m'a peinte à vos yeux comme une femme légère ; je vous le jure, je ne suis, point coupable.

BARBERIN, à part.

Elle ne l'aimait pas.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Ne cherchez point à en savoir davantage... Il est un secret que je dois garder toujours...

AIR de Téniers.

Ce secret, l'honneur me l'impose,

Jamais je ne le trahirai ;

15   Et, quoiqu'à l'outrage il m'expose,

Jusqu'à la mort je me tairai.

Honte et mépris, cruelle offense,

Mon coeur saura tout supporter ;

Car j'aime mieux les souffrir en silence,

20   Que d'y répondre, et de les mériter.

BARBERIN.

Je vous crois ; mais acceptez l'appui que je vous offre. Vous le savez, autrefois les victimes de quelque odieuse entreprise se mettaient sous la sauvegarde d'une épée... Voulez-vous la mienne, Madame ?

MADAME DE VALDAUNAIE.

Encore du sang ! Non, jamais. Ma résolution est prise, je fuirai de nouveau...

BARBERIN.

Vous partez ?

MADAME DE VALDAUNAIE.

Cette nuit même.

BARBERIN.

Permettez que je vous accompagne... que je vous suive.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Cela ne se peut pas.

BARBERIN.

De loin, de bien loin ; qu'au moins je veille sur vous : c'est en vain que vous essaieriez de me le défendre.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Laissez-moi.

BARBERIN.

Hier, j'aurais pu obéir à cet ordre cruel ; je vous croyais heureuse... Mais quand je vous vois tremblante, menacée...

MADAME DE VALDAUNAIE.

Adieu, adieu ; nous ne devons plus nous voir.

BARBERIN.

Ne plus vous voir ! c'est impossible... cela ne sera pas... Jusqu'ici Guerland a su découvrir vos traces ; croyez-vous donc, Madame, que l'amour soit moins persévérant que la vengeance ? Quoi que vous fassiez, je saurai le nom de la ville où vous allez. Ainsi, dites-le-moi, je vous en conjure.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Au nom du ciel...

BARBERIN.

Me traiterez-vous comme votre persécuteur, moi qui donnerais ma vie pour avoir le droit d'essuyer vos larmes ?

MADAME DE VALDAUNAIE.

Rien ne peut donc vous détacher d'une femme malheureuse ?

BARBERIN.

Eh bien! madame?.... On vient... c'est Madame de Verneuil... Guerland la suit... Fiez-vous à ma prudence.

SCÈNE XVII.
Les mêmes ; Madame de Verneuil, Guerland ; Choeur.

MADAME DE VERNEUIL.

Que viens-je d'apprendre ? Déjà nous quitter ! Cela n'est pas prudent.

Musique.

GUERLAND, à Barberin.

Qu'avez-vous décidé ?

LANDRY.

La voiture de Madame de Valdaunaie.

BARBERIN, à Guerland.

Je suis à vous dans l'instant... Madame veut-elle me permettre ?

Il offre le bras à Madame de Valdaunaie.

GUERLAND, à part.

Est-ce une bravade ?

BARBERIN, bas, à Madame de Valdaunaie qu'il reconduit.

Un mot, je vous en supplie, ce mot, vous alliez me le dire tout à l'heure... la ville ?

MADAME DE VALDAUNAIE.

Toulon.

GUERLAND, à Barberin qui revient près de lui.

Eh bien !

BARBERIN.

Je pars demain pour Paris... avec vous, si cela peu vous être agréable.

ACTE II

Le théâtre représente un petit salon. Porte au fond. Porte latérale à droite. - Une fenêtre à gauche. - À droite, une table.

SCÈNE PREMIÈRE.
Barberin, debout près de la fenêtre, Madame de Valdaunaie, assise auprès de la table.

BARBERIN.

Une foule d'embarcations sillonnent déjà la rade... Tiendrez-vous enfin aujourd'hui votre promesse ? Il y a si longtemps que je rêve une promenade en mer avec vous.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Une autre fois. Excusez-moi pour aujourd'hui.

BARBERIN.

Encore un refus... Comme hier, comme demain.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Non, demain, je vous le promets... D'ailleurs, de quoi vous plaignez-vous ? Si je refuse de sortir, je vous permets de rester... La solitude près de moi est-elle donc trop pénible ?

BARBERIN.

Je suis près de vous, je devrais bénir mon sort... Mais vous, ne sortir jamais, même le soir ! Vous condamner à l'emprisonnement le plus rigoureux dans cette maison où je suis seul admis.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Soyez indulgent pour ma faiblesse... Quand vous m'avez dévoué votre amitié,vous espériez, sans doute, trouver en moi une femme plus aimable que je ne puis l'être... Pardonnez-moi votre mécompte. Je voudrais ne pas trop vous déplaire cependant, et retrouver mon ancienne gaieté. Il me semble parfois qu'elle renaît près de vous, si enjoué, si bon ; mais pour tuer le sourire sur mes lèvres et la joie dans mon coeur, il suffit d'un souvenir. Et quand il me frappe là, je ne vous vois plus, Horace, je ne vous entends plus : je deviens insensible à tout ce qui n'est pas cette torture que je traîne depuis deux ans... Alors j'ai peur.

BARBERIN.

Voyons, parlons raison... C'est original, n'est-ce pas, de m'entendre prêcher la raison ?

Il s'assied auprès de Madame de Valdaunaie.

Depuis trois mois que vous avez quitté Grenoble pour aller en Italie, et que vous êtes venue de Gênes à Toulon dans le plus grand secret, pouvez-vous croire que ce fou de Guerland n'ait pas perdu vos traces, et renoncé à son absurde poursuite ? Une imprudence de ma part aurait pu seule le mettre sur la voie ; et malgré la réputation d'étourderie qu'on veut me faire, j'ai mis dans ma conduite une discrétion qui m'étonne moi-même. Pour détruire les soupçons de votre persécuteur, je l'ai accompagné à Paris. Là, pendant un mois entier, je me suis attaché à lui comme son ombre. Je lui ai prodigué les témoignages de l'amitié la plus vive. J'ai partagé son appartement et sa table ; j'ai monté ses chevaux ; je lui ai emprunté de l'argent. J'ai fait plus; et ici mon héroïsme égale ma politique... J'ai simulé une passion soudaine pour une Anglaise d'un âge presque respectable.

Il se lève.

En ce moment, du boulevard de Gand à la Madeleine, je suis atteint et convaincu de m'être laissé enlever par cette aimable insulaire, ce qui me couvre de ridicule... Ainsi, vous le voyez, Guerland vous croit en Italie, et me croit en Écosse. Comment voulez-vous qu'il devine que ces deux lignes se sont rejointes à Toulon ; que depuis deux mois je suis près de vous ; que je vous vois tous les jours : heureux chaque soir, lorsqu'il faut me retirer, de la certitude de vous revoir le lendemain; plus heureux encore de l'espoir prochain de ne plus vous quitter, même pour un jour ?

MADAME DE VALDAUNAIE.

Unir votre sort au mien ! Y avez-vous sérieusement réfléchi ?

BARBERIN.

Plus sérieusement que je n'ai jamais fait.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Malgré la tristesse invincible qui domine mon caractère ?

BARBERIN.

J'adore la mélancolie.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Malgré le danger qu'il peut y avoir à m'aimer ?

BARBERIN.

Je ne vous dirai pas : Je suis Français... Le mot est vieux... Mais ne comprenez-vous pas le charme suprême qu'ajoute à une passion, la pensée d'un péril à braver ?

MADAME DE VALDAUNAIE, se levant.

Horace, vous qui sous des dehors légers cachez une âme si noble et si fière, vous voulez m'épouser; et pourtant les paroles de cet homme vous ont donné le droit de me soupçonner. Vous pouvez croire qu'avant de vous connaître, une passion coupable m'a fait trahir mes devoirs. Je suis innocente cependant, je vous le jure... Je vous le jure par la mémoire de ma mère, et vous ne savez pas ce qu'il y a de sacré et de fatal dans ce serment... Mais jusqu'ici vous n'avez eu pour garantie de mon innocence que ma parole.

BARBERIN.

Vous ai-je jamais interrogée, Valérie ?

MADAME DE VALDAUNAIE.

Jamais ; et je ne puis vous dire combien votre confiance a touché mon coeur... Poursuivie, calomniée, il est si doux de trouver un ami assez généreux pour croire à votre honneur sans en demander la preuve... Si ce triste secret n'intéressait que moi, vous le sauriez déjà... Mais vous ne le connaîtrez jamais ; pas même quand vous serez mon époux.

BARBERIN.

Je vous aime ; c'est vous dire que je crois en vous. Chassez toutes ces pensées pénibles, ne parlons plus du passé ; mais du présent. Voyons, voulez-vous être tout à fait aimable ? Accordez-moi ma demande. La soirée est si belle, la brise si douce... Et j'aurais tant de bonheur à vous conduire ! Permettez-moi de sonner.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Vous le voulez donc absolument ?

BARBERIN.

Je ne veux rien... Je prie.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Et vous priez si bien, que je n'ai pas le courage de vous refuser davantage.

Barberin sonne.

Attendez-moi là, je vais prendre un châle.

Elle sort par la droite.

BARBERIN.

Et un voile... N'oubliez pas un voile. Songez que nous sommes voués au mystère.

SCÈNE II.
Barberin ; Henriette, entrant par le fond.

BARBERIN.

Henriette, descendez sur le port, et louez un canot, ou plutôt, amenez-moi un batelier.

HENRIETTE.

Monsieur veut-il que je parle à ce marinier qui se tient depuis quelques jours à l'angle du débarcadère, presqu'en face de la maison ?

Allant vers la fenêtre.

Vous pouvez le voir d'ici.

BARBERIN.

Oui : amenez votre protégé... Ah ! Puisque vous sortez, faites-moi le plaisir de passer chez moi... S'il m'est arrivé des lettres, vous me les apporterez.

Henriette sort.

SCÈNE III.

BARBERIN, seul.

Il est impossible que Borel ne m'ait pas répondu sur-le-champ, et que je ne reçoive pas sa lettre aujourd'hui. Dans une circonstance de cette nature, il aura dû comprendre les graves conséquences du moindre retard. Il a été témoin du duel dont Guerland m'a parlé. Il était l'ami, et sans doute le confident du jeune Darneville. Il doit savoir la vérité ; et sa réponse décidera mon sort. Tout à l'heure, en parlant à Valérie, j'ai exprimé des sentiments fort chevaleresques. Certes je ne suis pas assez mal élevé pour faire subir à une femme un interrogatoire, et pour lui demander compte du passé... Mais si le savoir vivre me commande la discrétion, l'amour véritable que j'ai pour elle, ne me permet pas de conserver un doute injurieux pour son honneur.

SCÈNE IV.
Barberin, Henriette, Guerland, enveloppé d'un manteau qui lui cache la moitié de la figure.

HENRIETTE.

Monsieur, voilà le batelier.

BARBERIN, assis auprès de la table, à part, en le regardant.

Drapé jusqu'aux yeux ! Une vraie tournure de conspirateur.

À Guerland.

Eh bien ! Seigneur gondolier, la mer est-elle bonne ? Peut-on, sans imprudence, traverser la rade ?

GUERLAND.

Est-ce que vous avez peur ?

BARBERIN.

Oui ; mais ce n'est pas pour moi...

À part.

Il est sans façon, le marin !

GUERLAND.

Je comprends... Roméo craint pour Juliette.

BARBERIN.

Depuis quand les bateliers lisent-ils Shakespeare ?

GUERLAND, se découvrant.

Depuis que les chevau-légers se cachent.

BARBERIN, allant à lui et le reconnaissant.

Guerland !

HENRIETTE, à part.

Que se disent-ils donc ?

BARBERIN.

Vous, ici !... Qu'y venez-vous faire ?

GUERLAND.

Mon épée vous l'apprendra.

BARBERIN.

Sortez : votre présence dans cette maison...

GUERLAND.

Vous voulez dire : Sortons.

BARBERIN.

Point de fanfaronnade... Venez, venez, vous dis-je.

HENRIETTE, à part.

Mon Dieu ! Qu'est-ce que tout cela signifie ?

SCÈNE V.
Madame de Valdaunaie, Henriette.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Je vous ai fait attendre.

À Henriette.

Eh bien ! Où est Monsieur de Barberin ?

HENRIETTE.

Ah ! Madame... Il se passe d'étranges choses.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Qu'est-ce donc ?

HENRIETTE.

Monsieur de Barberin vient de sortir avec le batelier que j'avais amené... Ils avaient l'air en colère tous les deux.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Où sont-ils ?

HENRIETTE, à la fenêtre.

Les voilà qui traversent le port... Là-bas... Cet homme en manteau brun... Tenez, il se retourne.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Ah !

HENRIETTE.

Qu'avez-vous, Madame ?

MADAME DE VALDAUNAIE.

Cours après eux, Henriette ; ne les perds pas de vue un instant.

HENRIETTE.

Vous laisser ainsi !

MADAME DE VALDAUNAIE.

Cours, te dis-je, et ne quitte pas cet étranger sans savoir où il loge... Va, je le veux.

HENRIETTE.

J'obéis, Madame...

Elle sort.

SCÈNE VI.

MADAME DE VALDAUNAIE, seule.

Guerland ! C'est lui ! Et avec lui, la mort. Ah ! Mes pressentiments ne m'avaient pas trompée ! Deux mois de bonheur, c'était trop ; il faut les payer maintenant...

AIR nouveau de M. Hormille.

Lui ! toujours lui! ni le temps ni l'absence

N'ont fait entrer la pitié dans son coeur ;

Comme autrefois il vient, de sa vengeance,

Sur ce que j'aime, assouvir la fureur!...

25   Si, sous le fer de sa main sanguinaire,

Un autre encor aujourd'hui doit périr,

Dieu ! que j'implore, exaucez ma prière,

Sauvez Horace, et laissez-moi mourir.

SCÈNE VII.
Madame de Valdaunaie ; Barberin, entrant en chantant.

MADAME DE VALDAUNAIE, se jetant entre ses bras.

Horace !

BARBERIN, à part.

Elle sait tout.

MADAME DE VALDAUNAIE.

M'aimez-vous ?... Dites : m'aimez-vous ?

BARBERIN.

Si je vous aime, chère Valérie ! Quelle preuve vous faut-il de ma tendresse ? Voulez-vous ma vie ?

MADAME DE VALDAUNAIE.

Oui, votre vie, je la veux... Elle est à moi : vous me l'avez dit tant de fois, elle est mon bien. Jurez-moi, sur votre honneur, que vous n'en disposerez pas.

BARBERIN.

Pensez-vous que j'aie envie de me tuer ?... Le suicide est fait pour les pauvres diables qui sont souffrants, difformes ou misérables ; grâce au ciel ! Je ne suis ni l'un ni l'autre.

MADAME DE VALDAUNAIE.

N'espérez pas me tromper par cette gaieté affectée... Il est ici.

BARBERIN.

Toujours cette crainte.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Je l'ai vu, et qu'avais-je besoin de le voir ?... Croyez-vous que la terreur n'ait pas un instinct aussi subtil, aussi infaillible que celui de l'amour ? Quand il doit venir, avant que mes yeux ne l'aient aperçu, avant que mon oreille n'ait reconnu son pas, un frisson au coeur me dit : C'est lui ! Et jamais cette voix ne m'a trompée.

HENRIETTE, entrant et s'approchant de Madame de Valdaunaie, à voix basse.

Hôtel du Lion d 'or, sur la petite place, à cinquante pas d'ici.

MADAME DE VALDAUNAIE.

C'est bon... Laisse-nous.

Henriette sort.

Eh bien ! Vous n'essayez plus de m'abuser ?

BARBERIN.

Pourquoi mentirais-je !... Oui, il est ici ; mais est-ce une raison de pâlir et de trembler ? Ne suis-je pas près de vous ? D'ailleurs pourquoi toujours nous occuper de lui ? Le hasard seul l'a amené à Toulon ; il ne sait pas même que vous y êtes... Il est venu...

MADAME DE VALDAUNAIE.

Il est venu pour vous tuer... Regardez-moi en face... Dites-moi si vous n'êtes pas convenus de vous battre ?

BARBERIN.

Quel enfantillage ! Ne sommes-nous pas amis ?

MADAME DE VALDAUNAIE.

Horace, s'il vous tue, j'en mourrai. Voulez-vous que je meure ?... Si je vous dis : N'allez pas à ce duel, partons ce soir pour l'Italie, pour l'Espagne, pour... n'importe quel pays, où il ne puisse nous retrouver... Si je vous dis cela, mon Horace, m'obéirez-vous ?

BARBERIN.

Ferais-je une action qui m'attirerait votre mépris ?

MADAME DE VALDAUNAIE, à part.

J'ai donc deviné.

Haut.

Il est possible que je m'alarme à tort ; mais enfin vous ne refuserez pas sans doute de me rassurer. Jurez-moi de rester ici jusqu'à demain.

BARBERIN.

Qu'est-il besoin de serment ? Doutez-vous du bonheur que j'aurai à être votre prisonnier ?... Pourquoi faut-il que je le doive à la peur ?

MADAME DE VALDAUNAIE, à part.

Ainsi, ce n'est que demain qu'il se bat.

Elle se prépare à sortir.

BARBERIN.

Vous sortez ?

MADAME DE VALDAUNAIE.

Oui, Monsieur.

BARBERIN.

Où donc allez-vous ?

MADAME DE VALDAUNAIE.

Vous avez vos secrets, j'ai les miens, ne m'interrogez pas !

BARBERIN.

Vous reviendrez bientôt ?

MADAME DE VALDAUNAIE.

Oui, bientôt... Vous m'attendrez sans sortir. J'ai votre parole... Songez qu'y manquer, ce serait renoncer à moi.

BARBERIN.

Si je ne vous inspire pas de confiance, enfermez-moi.

Madame de Valdaunaie sort par le fond et ferme la porte en dehors.

SCÈNE VIII.

BARBERIN, seul.

Elle m'enferme, ma foi ! Et à double tour ! Je ne m'attendais pas à être pris au mot. Pauvre Valérie ! Un rien l'effraie, un rien la rassure... La voilà tranquille, parce que, au risque de la compromettre, je passe la nuit ici ; et demain elle me rendra la liberté, sans se douter qu'une heure après !... J'ai eu quelques affaires dans ma vie; mais aucune qui m'ait fait éprouver une émotion aussi désagréable.

AIR : J'ai vu partout dans mes voyages.

La veille de mon mariage,

30   Me battre en duel, c'est trop fort !

Sans qu'on accuse mon courage,

J'ai droit de maudire le sort ;

Avec moi vraiment il a tort.

Dans une occasion pareille,

35   N'eût-il pas été plus humain

D'envoyer le bonheur la veille.

Et le duel le lendemain ?

On ouvre.

Elle rentre déjà.

SCENE IX.
Barberin ; Henriette, apportant des bougies et une lettre.

BARBERIN.

C'est vous, Henriette ?

HENRIETTE.

Je vous apporte de la lumière, et une lettre que j'avais oublié de vous remettre.

BARBERIN.

Une lettre... Donnez...

Henriette pose les bougies sur la table, et sort.

Strasbourg !... C'est de Borel... Ma main hésite malgré moi ; je ferais mieux de ne pas ouvrir cette lettre qui peut-être va confirmer les paroles de Guerland, et me dire encore qu'avant de me connaître, Valérie en a aimé un autre. Si je suis tué demain, qu'au moins, en mourant, j'emporte la pensée que celle pour laquelle je me bats, fut toujours pure et sans reproche. Brûlons cette lettre ; pourtant, c'est une faiblesse ! Un homme ne doit pas plus reculer devant la vérité que devant le fer de l'ennemi ! Lisons :

« Mon cher Barberin, votre lettre m'a causé une impression bien pénible, en me rappelant le déplorable duel qui me priva, il y a deux ans, d'un de mes meilleurs amis. J'avais juré de garder le plus profond silence sur ce fatal événement, et malgré mon amitié pour vous, je vous refuserais les renseignements que vous me demandez, s'il ne s'agissait pas de votre sort, et du bonheur de votre vie. Vous êtes, me dites-vous, sur le point d'épouser Madame de Valdaunaie. Ce mot me dicte mon devoir. Je crois, sans manquer à mon serment, pouvoir vous révéler un secret qui intéresse la famille dans laquelle vous allez entrer... Apprenez que Madame de Valdaunaie... »

On frappe à la porte du fond ; elle s'ouvre. Guerland paraît suivi de deux officiers. Barberin a refermé la lettre, et l'a mise dans sa poche.

SCÈNE X.
Barberin, Guerland ; deux officiers en redingote bourgeoise.

BARBERIN, à Guerland.

Comment, encore vous !... Vous avez donc juré de me pousser à bout ?

GUERLAND.

Je suis désolé de vous déranger; mais j'ai à vous parler.

BARBERIN.

Et moi, je n'ai rien à entendre de vous. Les conditions de notre duel sont arrêtées. Demain, à huit heures du matin, je serai à vos ordres... Jusque-là toute discussion est superflue, et votre présence dans cette maison est d'une inconvenance...

GUERLAND.

J'ai amené avec moi ces deux messieurs.

BARBERIN.

Parbleu ! Je vois bien ces messieurs ; ce sont d'excellents officiers que j'estime fort, et en toute autre circonstance, je serais charmé de les recevoir ; mais, en ce moment, ils me permettront de leur dire que leur visite me semble aussi déplacée que la vôtre.

GUERLAND.

Du calme.

BARBERIN.

Du calme !... Je voudrais vous voir à ma place... En un mot, que me voulez-vous?

GUERLAND.

Je viens...

BARBERIN.

Avez-vous peur que je ne manque au rendez-vous ? Vous devriez savoir pourtant que je vais sur le terrain d'assez bonne grâce. Une rencontre arrangée est une dette sacrée. Or, j'ai l'habitude de payer mes dettes ; et vous me traitez comme si j'étais un débiteur insolvable. Sur mon âme, à vous trois, vous me faites l'effet d'un garde du commerce accompagné de ses deux recors... Pardieu ! Messieurs, dans ce cas, j'invoque le bénéfice de la loi ; le soleil est couché, faites-moi l'amitié de l'imiter et de me laisser tranquille.

GUERLAND.

Au lieu de vous emporter, voulez-vous m'écouter un seul instant ?

BARBERIN.

Eh ! Ne sais-je pas ce que vous allez me dire ? Vous venez me renouveler la proposition que vous m'avez faite d'aller nous battre sous quelque réverbère. Ce serait fort pittoresque assurément, mais j'ai la vue basse, et j'aime le grand jour... Je tiens à mes habitudes.

GUERLAND.

Quand vous aurez tout dit, je commencerai.

BARBERIN.

Parlez donc, au nom du ciel ! Il y a une heure que je vous écoute.

À part.

Valérie qui peut rentrer à chaque instant.

GUERLAND.

Je suis venu ici dans une intention toute différente de celle que vous me supposez. Depuis notre entrevue j'ai réfléchi sur ce qui s'était passé, et j'ai reconnu que j'avais eu tort.

BARBERIN.

En vérité ?

GUERLAND.

Dans l'altercation qui s'est élevée entre nous, les provocations viennent de moi... comme elles n'ont rien eu d'offensant et qui ne puisse se réparer, j'espère qu'il me suffira de les rétracter, pour terminer ceci d'une manière toute pacifique. J'ai acquis malheureusement le droit d'adresser des excuses à un adversaire, sans que ma conduite puisse être mal interprétée.

BARBERIN.

Comment ! Ce sont des excuses ?

GUERLAND.

Les plus formelles et les plus complètes. J'ai amené ces messieurs afin de donner à cette réparation toute la publicité désirable. Je vous le répète, je reconnais que j'ai eu tous les torts, et je vous prie de les oublier... Êtes-vous satisfait ?

BARBERIN.

Parbleu ! Mon cher ami, avec vous on marche toujours de surprise en surprise. Celle-ci, du reste, n'a rien de désagréable pour moi. Je ne tiens nullement à me couper la gorge avec vous ; je m'y résignais uniquement pour vous faire plaisir. Puisque vous avez changé d'avis, n'en parlons plus, à moins que ces messieurs ne pensent autrement.

Les officiers font un signe négatif.

BARBERIN, offrant sa main à Guerland.

Dans ce cas, tout est oublié.

En ce moment, Madame de Valdaunaie entr'ouvre la porte à gauche.

MADAME DE VALDAUNAIE, à part.

Il est sauvé !

BARBERIN.

Maintenant que nous sommes d'accord, vous me permettrez, Messieurs, de ne pas vous retenir plus longtemps.

GUERLAND.

C'est un congé positif... Nous vous laissons.

BARBERIN, le prenant à part.

Très bien, mon cher Guerland, voilà une conduite de galant homme... En toute occasion comptez sur mon amitié... Au revoir, Messieurs.

Guerland et les deux officiers saluent et sortent. - Barberin les reconduit.

SCÈNE XI.
Madame de Valdaunaie, puis Barberin.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Il vivra !... Mon Dieu ! Soutenez mon courage !...

Elle va s'asseoir à gauche du théâtre.

BARBERIN, à part.

Maintenant, Valérie peut rentrer...

Il aperçoit Madame de Valdaunaie.

Eh quoi ! Vous étiez là ?

MADAME DE VALDAUNAIE, assise et montrant la porte à droite.

Là !

BARBERIN.

Et vous avez entendu ?...

MADAME DE VALDAUNAIE.

J'ai tout entendu.

BARBERIN.

Eh bien ! Quelle que soit l'émotion qu'ait dû vous causer la vue de Guerland, je suis content que vous ayez été témoin de cette scène. Me croirez-vous maintenant quand je vous jurerai que vous n'avez plus rien à redouter de lui ?

MADAME DE VALDAUNAIE.

Je vous croirai.

BARBERIN.

Ne vous avais-je pas dit qu'il reconnaîtrait à la fin l'extravagance de sa conduite ? Vous l'avez entendu.... Vous êtes délivrée de lui pour jamais.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Je ne le crains plus.

BARBERIN.

Que vous me rendez heureux, en parlant ainsi... Dès à présent, plus d'inquiétude, plus de terreur.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Vous ne vous battrez pas... pour qui pourrais-je trembler ?

BARBERIN.

Vous n'avez donc plus aucune peur de lui ?

MADAME DE VALDAUNAIE.

Non... À défaut de pitié, il a de l'honneur. On peut se fier à sa parole.

BARBERIN.

Sans doute... Et je suis enchanté de vous voir cette confiance... Cependant je ne sais... Quand j'y réfléchis, je trouve quelque chose d'étrange dans sa conduite.

MADAME DE VALDAUNAIE, se levant.

Nous avons donc changé de rôle... Je vous dis que je suis tranquille, et c'est vous qui vous forgez des inquiétudes chimériques. Je ne veux pas que vous vous occupiez de cet homme.

BARBERIN.

Vous ai-je jamais désobéi ?

À part.

En attendant, j'aurai l'oeil sur lui.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Maintenant il faut vous rendre votre liberté.

BARBERIN.

Je ne la demande pas... On est si bien en prison.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Il est temps de nous séparer... Horace, vous m'aimez, n'est-ce pas ?

BARBERIN.

Si je vous aime !

MADAME DE VALDAUNAIE.

Oh ! Dites-le-moi... Autrefois je refusais de vous écouter ; aujourd'hui j'ai besoin de vous entendre... Dites-moi que votre attachement est à l'abri des coups de la destinée ; que rien ne pourra me l'enlever, ni l'absence, ni la mort... que si jamais vous venez à me perdre, mon souvenir du moins vivra dans votre coeur... que, quoi qu'il arrive, vous n'aurez jamais pour moi, ni haine, ni mépris, ni indifférence... mais que vous m'aimerez toujours... Dites-moi : Toujours.

BARBERIN.

Toute la vie... Comme votre main tremble !... Vous pâlissez.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Les émotions de cette journée m'ont épuisée.

BARBERIN.

Vous avez besoin de repos, et je n'y songeais pas. Pardonnez-moi : le bonheur rend égoïste. Demain, je vous retrouverai plus calme qu'aujourd'hui ; mais aussi aimante, n'est-il pas vrai, chère Valérie ? Jamais votre voix ne m'a paru si attendrie ; jamais vous ne m'avez regardé ainsi.

MADAME DE VALDAUNAIE.

J'ai quelque chose à vous demander.... Cette bague que vous portez toujours, depuis longtemps je la désire, donnez-la-moi.

BARBERIN, lui donnant la bague.

Mon âme avec elle.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Elle ne me quittera jamais... Maintenant, partez ; il le faut, Horace... Adieu, adieu.

BARBERIN.

Adieu !... À demain, ma Valérie, à demain.

Il sort par la petite porte à droite.

SCÈNE XII.

MADAME DE VALDAUNAIE, seule.

Demain !... Tu n'as donc pas compris ? Quand je t'ai dit adieu, tu n'as pas deviné que c'était un adieu éternel... ne plus te voir... jamais !... Toi, le meilleur, le plus loyal des hommes ; toi, pour qui je donnerais ma vie.... et quel sera le prix de mon sacrifice ?... L'oubli, le mépris peut-être. Non, c'est impossible... Je ne puis le quitter ainsi... Je veux tout lui dire... Que je meure ; mais qu'il ne me méprise pas... Horace !...

Elle s'élance vers la porte par où est sorti Barberin.

SCÈNE XIII.
Madame de Valdaunaie ; Guerland, entrant par la porte du fond.

GUERLAND.

Il ne vous entend pas.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Lui !

GUERLAND.

Je vous fais peur, Madame ?

MADAME DE VALDAUNAIE, à demi-voix.

Horreur !

GUERLAND.

Je regrette de faire succéder à une scène sans doute fort touchante, une explication d'une autre nature... Votre volonté a été accomplie, Madame, pour vous obéir, j'ai fait une chose nouvelle dans ma vie ; j'ai adressé des excuses à un autre homme, à un homme que je hais, que j'ai droit de haïr. Au lieu de lui demander sa vie, mon épée s'est abaissée devant la sienne. Vous savez le prix que j'ai mis à cette humiliation; je viens le réclamer. J'ai tenu ma promesse, tiendrez-vous la vôtre ?

MADAME DE VALDAUNAIE.

Oui, Monsieur.

GUERLAND.

Ainsi, vous lui avez dit adieu ; et vous ne le reverrez jamais.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Jamais.

GUERLAND.

Cette nuit, vous partirez pour Lyon ?

MADAME DE VALDAUNAIE.

Je partirai.

GUERLAND.

Et là, aussitôt que les formalités auront été remplies, vous m'épouserez.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Je vous épouserai.

GUERLAND.

Vous comprenez bien la gravité de vos paroles, Madame... Ceci n'est point une vaine promesse, que quelque ruse de femme puisse démentir, c'est un engagement irrévocable... Dans une heure votre départ... avant un mois notre mariage.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Je suis prête pour l'un comme pour l'autre.

GUERLAND.

Lorsque vous êtes venue, ce soir, me demander la vie de cet homme, vous étiez moins calme... Je dois sans doute me féliciter de cette résignation soudaine.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Votre triomphe aurait besoin de mes larmes, n'est-ce pas ?... Je n'en ai plus... Il est un moment où le désespoir cesse de se débattre, et j'en suis là. Prenez-moi donc telle que vous m'avez faite.

GUERLAND.

Oui... Je vous ai rendue malheureuse, Valérie ; mais ce que vous m'avez fait souffrir, vous ne m'en parlez pas... Les femmes, en vérité, ont de merveilleux privilèges... Se jouer d'un coeur dévoué, elles appellent cela caprice innocent, pardonnable coquetterie. Madame, c'est avant de frapper qu'il faut songer à sa faiblesse.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Vous ai-je demandé grâce ?... Pour être heureux il vous faut ma vie à torturer, prenez-la, je suis à votre merci.

GUERLAND.

Heureux !... Mon avenir perdu, ma carrière fermée, mon âme absorbée tout entière par un sentiment plein d'amertume et de déception ; pour but une vengeance désespérée, pour existence le métier d'espion et de spadassin, est-ce là ce que vous appelez le bonheur ? Si vous pouviez comprendre le mal que vous m'avez fait, votre haine peut-être serait désarmée comme l'est la mienne, lorsque je contemple la souffrance empreinte sur vos traits... Cette pâleur, c'est mon ouvrage ; cette expression de tristesse, de désespoir, c'est moi, c'est mon amour...

MADAME DE VALDAUNAIE.

Je me suis soumise à votre persécution, épargnez-moi du moins votre pitié.

GUERLAND.

Vous me devinez, Valérie... Vous savez bien que ce n'est pas la pitié qui m'attendrit ainsi... Près de vous, je suis faible comme un enfant ; tout en rougissant de ma lâcheté, à chaque parole je sens renaître en moi l'esclave d'autrefois... et alors j'abjure mes serments d'être pour vous ce que vous avez été pour moi... j'oublie tout, excepté cet amour que rien n'a pu détruire... Valérie, ce combat si cruel pour tous deux doit-il donc durer toujours ?

MADAME DE VALDAUNAIE.

Écoutez-moi, Monsieur, et ne vous méprenez pas sur le sens de mon consentement... Je ne suis pas un coeur faible qui cède à un amour persévérant ; je suis une pauvre femme qui choisit entre deux malheurs. Je vous épouse pour racheter la vie d'un homme que j'aime... que j'aime, entendez-vous ? Et que vous tueriez sans cela, car vous savez tuer. Je remplirai ma promesse, je porterai votre nom, et votre honneur peut se fier au mien : mais là s'arrêtera le sacrifice. Je peux vendre ma destinée qui m'appartient, mais non mon coeur qui est à un autre. Votre volonté est de fer, je le sais : vous verrez que la mienne n'est pas moins inflexible.

GUERLAND.

Eh bien ! J'accepte ce pacte. Oui, vous avez raison : la fatalité qui nous a rapprochés pour nous frapper l'un par l'autre, ne saurait accorder une heureuse issue à un si long supplice. Pourquoi chercher une illusion impossible ?... Mon amour vous effraierait toujours, et moi je ne croirais pas au vôtre. Subissons donc notre destinée... Cette existence sera étrange, horrible ; mais vous la partagerez, et si je suis malheureux, je serai sur du moins que vous ne riez pas de moi une seconde fois auprès d'un rival heureux... Et maintenant, Madame, la voiture vous attend.

SCÈNE XIV.
Madame de Valdaunaie, Guerland, Barberin.

BARBERIN.

Arrêtez.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Horace !

BARBERIN.

Ne craignez rien, Madame, vous êtes sous ma protection ; malheur à qui l'oublierait !

MADAME DE VALDAUNAIE.

Je me meurs !

BARBERIN.

Un mot, Guerland... Je vous ai trompé à Paris ; vous venez de prendre votre revanche. Il est temps que la partie se décide en faveur de l'un de nous, car elle devient ridicule pour tous deux.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Au nom du ciel !

BARBERIN.

Pensez-vous que j'aie été dupe de la comédie que vous êtes venu jouer ici ? Vous vouliez m'éloigner, afin d'exercer ensuite sur une femme sans défense le despotisme de terreur que vous avez usurpé, mais qui va finir.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Horace, pas un mot de plus... Monsieur, rappelez-vous...

GUERLAND.

Mon cher Barberin, permettez-moi de vous le dire, vous faites ici de la chevalerie hors de propos ; à chaque instant, c'est un nouvel appel à votre épée... Elle est fort redoutable, assurément ; mais avant de l'offrir, ne devriez-vous pas attendre qu'on eût réclamé son appui ?

BARBERIN.

J'use de mon droit.

GUERLAND.

Ce n'est ni vous ni moi qui pouvons juger de la légitimité de votre intervention ; mais une personne que vous oubliez de consulter... Madame accepte-t-elle votre protection ?... Vous nomme-t-elle son défenseur ?... En un mot, vous autorise-t-elle à vous placer ainsi entre elle et moi ?

Madame de Valdaunaie se place entre eux.

BARBERIN.

Valérie...

GUERLAND.

Vous m'avez souvent rappelé le respect qu'on doit aux femmes. À votre tour, ne l'oubliez pas... pour se prononcer entre nous, madame doit être libre.

BARBERIN, à Madame de Valdaunaie.

Vous l'entendez ?... De grâce, un seul mot.

GUERLAND.

Oui, parlez, Madame ; nous attendons votre arrêt.

Madame de Valdaunaie, après avoir longtemps regardé Barberin, s'avance vers Guerland.

BARBERIN.

Valérie !

GUERLAND.

Arrière, Monsieur... Vous l'avez dit, le choix d'une femme est sacré.

BARBERIN.

C'est lui... et moi, pour prix de mon amour, je me vois trompé, trahi.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Horace !

GUERLAND.

Je vous attends, Madame.

MADAME DE VALDAUNAIE, à Guerland.

Un moment, Monsieur...

À Barberin.

Horace, je vous ai trompé, mais je ne vous ai pas trahi. Il est des destinées contre lesquelles se brisent les volontés les plus fortes, les espérances les plus chères. Laissez-moi subir la mienne sans essayer de la partager. Je le sens, elle vous serait fatale, car je porte avec moi le malheur... Je veux que vous viviez, voilà mon seul crime... Pour sauver votre vie, il fallait faire deux parts de la mienne ; ne vous plaignez pas de celle que je vous donne... et maintenant... maintenant... adieu, pour toujours...

À Guerland.

Monsieur, emmenez votre femme.

BARBERIN.

Sa femme ?... Lui, c'est impossible... Songez vous à Darneville ?

GUERLAND.

Monsieur...

MADAME DE VALDAUNAIE.

Grand Dieu !

BARBERIN.

Ah ! Maintenant je sais tout... Ce Darneville que vous avez cru votre rival...

GUERLAND.

Parlez...

BARBERIN.

Cette lettre de Borel m'a tout appris.

Il montre la lettre à Guerland.

MADAME DE VALDAUNAIE.

N'achevez pas, au nom de ma mère.

BARBERIN.

Votre mère ! Croyez-vous qu'elle voudra acheter au prix de l'honneur de sa fille, l'oubli d'une faute expiée par vingt ans d'une vie irréprochable ?

GUERLAND.

Quel mystère !

BARBERIN, donnant la lettre à Guerland.

Lisez.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Ma mère, pardonnez-moi... Ce secret auquel je sacrifiais mon bonheur, ce n'est pas moi qui l'ai révélé.

GUERLAND, les yeux sur la lettre.

Son frère !

MADAME DE VALDAUNAIE.

Je vous en conjure... Que la mémoire de ma mère soit sacrée pour vous, comme elle l'a été pour moi.

GUERLAND.

Son frère !

BARBERIN, à Valérie.

Eh bien ! Direz-vous encore : Je suis la femme de cet homme ?

MADAME DE VALDAUNAIE, à Barberin.

Je dirai, comme je l'ai déjà dit : Je t'aime, je ne veux pas que tu meures...

À Guerland.

Monsieur, la soeur de celui que vous avez tué vous offre sa main.

Musique.

 



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Notes

[1] Rotonde :

[2] François-Joseph Talma (1763-1836) : tragédien de la Comédie Française.

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