LA DEVINERESSE

OU LES FAUX ENCHANTEMENTS

COMDIE

Reprsente par la Troupe du Roi.

M. DC. LXXX. Avec Privilge du Roi.

PARIS, Chez C. BLAGEART, dans la Court-Neuve du Palais, au Dauphin.

Reprsent pour la premire fois 1e 19 novembre 1679 au Thtre de l'Htel Gungaud.


dition tablie par Ernest FIEVRE

publi par Paul FIEVRE, Janvier 2017

© Thtre classique - Version du texte du 28/02/2024 23:49:40.


AU LECTEUR.

Le succs de cette Comdie a t si grand, qu'il s'en est peu vu de semblables. On y a couru, et on y court encor tous les jours en foule. Beaucoup de gens en ont t d'autant plus surpris, qu'y trouvant plusieurs acteurs qui semblent n'agir que pour leur intrt particulier, ils ont cru que divers caractres dtachs ne pouvaient former une Pice. Cependant quand ils se sont appliqus examiner toutes les parties de celle-ci, ils ont reconnu qu'il y avait plus de sujet qu'ils ne l'avaient cru d'abord, et que s'ils s'taient imagins qu'elle en manquait, c'tait seulement parce qu'il tait difficile d'y en mettre. En effet, comme c'est chez une devineresse que tout se passe, et que la plupart de ceux qui vont consulter ces sortes de gens, ou ne se connaissent point les uns les autres, ou cherchent toujours se cacher, il semblait presque impossible de donner cette Pice un noeud et un dnouement. On n'a pas laiss d'en venir bout. Une femme entte des devineresses, un amant intress les dtromper, et une rivale qui veut empcher qu'ils ne se marient, font un sujet qui se noue ds le premier Acte, et qui n'est dnou dans le dernier que par le faux diable dcouvert. Les autres acteurs, ou du moins une partie, sont gens envoys par l'une ou l'autre des deux personnes intresses, et qui par ce qu'ils rapportent augmentent la crdulit de la Comtesse, ou font croire plus fortement au Marquis que la devineresse est une fourbe. Ainsi on ne peut regarder ces personnages comme inutiles. Il est vrai qu'il y en a quelques-uns qui ne connaissant ni la Comtesse ni le Marquis, ne consultent Madame Jobin que pour eux-mmes ; mais tant aussi fameuse qu'on la peint ici, et-il t vraisemblable que pendant vingt-quatre heures, il ne ft venu chez elle que des personnes qui se connussent, et qui servissent l'action principale ? Quoi qu'il en soit, on a eu pour but de faire voir que tous ceux et celles qui se mlent de deviner, abusent de la facilit que les faibles ont les croire. Il faut regarder si la matire a t traite de la manire qu'elle devait l'tre pour faire remarquer leurs artifices ; et si cette Comdie les a dcouverts, on peut dire qu'elle a produit l'effet que demande Horace, qui est d'instruire en divertissant. Mais quand elle serait, et contre les rgles, et sans aucune utilit pour le public qu'on prtend qu'elle dtrompe, ce serait toujours quelque chose de fort agrable voir au thtre, puisqu'il ne se peut rien ajouter au jeu fin, ais, et naturel, de l'excellente troupe qui la reprsente. Tant de gens de toutes conditions ont t chercher les devineresses, qu'on ne doit point s'tonner si on a trouv lieu de faire quelques applications. Il est pourtant vrai (et on se croit oblig de le protester) qu'on a eu aucune vue particulire en faisant la Pice ; mais comme dans cette sorte d'ouvrage, on doit travailler particulirement corriger les dfauts des hommes, et que la vritable Comdie n'est autre chose qu'un portrait de ces dfauts mis dans un grand jour, on n'en tirerait aucun profit, s'il tait dguis de telle sorte qu'il ft impossible que personne s'y reconnt. Ainsi au lieu de deux ou trois applications qui ont t faites d'abord, on est fort persuad que mille et mille gens se sont trouvs dans les divers caractres dont la Comdie de la Devineresse est compose, et c'est parce qu'ils s'y sont trouvs, qu'elle a pu leur tre utile. Quant au spectacle, il n'y a point t mis pour faire paratre des ornements, mais comme absolument ncessaire, la plupart des devineresses s'tant servies de bassins pleins d'eau, de miroirs, et d'autres choses de cette nature, pour abuser le public. Je sais qu'il y a des esprits forts qu'elles ne pourraient tromper ; mais comme presque toutes les personnes qui les consultent, vont chez elles accompagnes seulement de leurs faiblesses, qu'elles sont timides et naturellement portes tout croire, avec toutes ces dispositions jointes la peur qui trouble l'esprit, et qui empche de bien examiner ce qu'on voit, on se persuadera sans peine, qu'elles se laissent tromper d'autant plus facilement, qu'elles cherchent en quelque faon tre trompes. Ce qui contribue encor beaucoup les faire tomber dans le panneau, c'est que tout ce qu'on leur fait voir parat dans des lieux disposs exprs, s'tant trouv quelques-uns de ces trompeurs qui par les fentes d'une muraille dont on ne pouvait presque s'apercevoir ont force de soufflets, fait enfler ou sortir des figures faites de vritables Peaux d'hommes corroyes. Jugez aprs cela de leur adresse, et si au lieu des timides dont je viens de vous parler, ces sortes de gens n'taient pas capables d'embarrasser les personnes les plus rsolues.

Comme beaucoup de gens assurent toujours qu'ils ont vu la devineresse imprime, et que cette impression ne peut tre qu'imparfaite et pleine de fautes ; pour connatre la vritable, il faut regarder si le titre de la premire page, et les mots de Scne, sont forms de lettre figures telles qu'on les trouve ici.


ACTEURS

MADAME JOBIN, Devineresse.

DU CLOS, Associ de Madame Jobin.

MONSIEUR GOSSELIN, Frre de Madame Jobin.

DAME FRANOISE, Vieille Servante de Madame Jobin.

MATURINE, Autre Servante de Madame Jobin.

LA COMTESSE D'ASTRAGON, Aime du Marquis.

LE MARQUIS, Amant de la Comtesse et aim de Madame Noblet.

MADAME NOBLET.

MONSIEUR DE LA GIRAUDIERE.

LA MARQUISE, Aime du Chevalier.

LE CHEVALIER, Amant de la Marquise.

MADEMOISELLE DU BUISSON, Suivante de la Comtesse.

MADAME DE LA JUBLINIERE.

MADEMOISELLE DU VERDIER, Suivante de Madame de la Jublinire.

MONSIEUR GILET, Bourgeois de Paris.

MADAME DES ROCHES.

MADAME DE CLERIMONT.

MONSIEUR DE TROUFIGNAC, Gentilhomme Prigourdin.

MADAME DE TROUFIGNAC, sa Femme.

La Scne est chez Madame Jobin.


ACTE I

SCNE I.
Du Clos, Madame Jobin.

DU CLOS.

La chose ne pouvait tourner plus heureusement, et j'espre que nous mettrons enfin votre incrdule Monsieur de la Giraudire la raison. La prcaution que vous etes hier, de faire dire que vous tiez alle en ville, quand il vint vous demander pour savoir ce que sont devenus ses pistolets, m'a donn le temps de les faire peindre, aussi bien que la table du cabinet o ils doivent tre trouvs. J'ai fait plus, j'ai attrap le portrait de ce Monsieur de Valcreux qui a pris les pistolets, et qui ne les a pris que parce qu'il est persuad que l'autre ne manquera pas vous venir demander raison du prtendu vol. Le bon est qu'il croit avoir fait le coup si secrtement, que si vous le devinez, il vous croira la plus grande sorcire du monde. Ainsi vous vous allez mettre en crdit auprs de l'un et de l'autre, et cela, grce mon adresse et mes soins qui me donnent de bons espions partout.

MADAME JOBIN.

H ! Monsieur du Clos, vous n'y perdez pas. Je vous paye bien, et depuis que je vous ai mis en part avec moi, vous n'tes plus si...

DU CLOS.

Mon Dieu, ne parlons point de cela : c'est assez que nous nous trouvions bien l'un de l'autre, et que le grand nombre de dupes qui vous viennent tous les jours tablisse votre rputation de tous cts.

MADAME JOBIN.

Il n'y a que ce diable de la Giraudire qui me dcrie. Quoique je lui aie dit des choses assez particulires touchant le pass, et que je lui aie prdit l'avenir le plus juste que j'ai pu par rapport son humeur, il ne se rend point, et soutient toujours que je ne sais rien.

DU CLOS.

C'est un impertinent ; car quoiqu'il ne se trompe pas, la vrit n'est pas toujours bonne dire. Si vous n'tes pas sorcire, vous avez l'esprit de la paratre, et c'est plus que si vous l'tiez en effet.

MADAME JOBIN.

Maturine est admirable pour faire tomber les gens dans le panneau. Elle affecte un air innocent qui leur fait croire cent contes qu'elle invente pour les duper.

DU CLOS.

Je l'ai toujours dit, Maturine est un trsor. Mais je vous prie, comment va le mariage que la Dame jalouse veut empcher ? Les trois cents louis qu'elle vous promet si son Amant n'pouse point la Comtesse d'Astragon, sont-ils bien compts ?

MADAME JOBIN.

Nous avons dj assez attrap de son argent pour nous tenir assurs du reste, si le mariage ne se fait pas. Les malheurs que j'en ai prdits la Comtesse, qui est ma dupe depuis longtemps, l'en ont dj fort dgoute. Elle doit revenir ici pour savoir l'effet d'un prtendu entretien que je dois avoir avec l'Esprit familier que je lui ai dit qu'il m'instruit de tout ; et ce qu'il y a d'avantageux, c'est qu'elle me paye pour cela, comme la Dame jalouse me paye pour un charme qui empche son Amant de se marier.

DU CLOS.

Eh ! Vous n'tes pas la seule qui preniez de l'argent des deux cts. J'en sais qui n'en font aucun scrupule, et qui ne laissent pas de se dire gens de bien.

MADAME JOBIN.

Ne nous mlons point des autres, ne songeons qu' nous. Avez-vous ici ce qui vous fait peindre pour l'affaire des pistolets ?

DU CLOS.

La Giraudire n'a qu' venir. Tout est prt, comme je vous ai dit.

MADAME JOBIN.

Allez. J'aperois la suivante de notre Comtesse.

SCNE II.
Mademoiselle du Buisson, Madame Jobin.

MADAME JOBIN.

Qu'y a-t-il, Mademoiselle du Buisson ?

MADEMOISELLE DU BUISSON.

Ah ! Madame Jobin, me voil toute essouffle. Je suis vite accourue chez vous par la petite porte de derrire, pour vous dire que ma Matresse vient vous trouver.

MADAME JOBIN.

Que rien ne vous embarrasse. Je suis prpare sur ce que j'ai lui dire ; et crdule comme je la connais, elle sera bien hardie, si elle se marie aprs cela.

MADEMOISELLE DU BUISSON.

Oui, mais vous ne savez pas que le Marquis qu'elle ne serait pas fche d'pouser, vient avec elle vtu en laquais. Comme elle l'assure de consentir le rendre heureux, s'il la peut convaincre que ce que vous dbitez n'est que tromperie, il s'est rsolu ce dguisement, Pour prouver si votre diable pourra vous en dcouvrir quelque chose. Tenez-vous sur vos gardes l-dessus.

MADAME JOBIN.

Je suis ravie de savoir ce que vous m'apprenez. Fiez-vous moi, rompons l'affaire, il y a cinquante pistoles pour vous.

MADEMOISELLE DU BUISSON.

Quand il n'y aurait rien gagner pour moi, je crois servir ma Matresse en travaillant contre le Marquis. Il me semble qu'elle ne sera point heureuse avec lui.

MADAME JOBIN.

Est-il des maris qui puissent rendre une femme heureuse ? Il ne faut pas tre plus grande sorcire que moi pour dire une vrit, en prdisant des malheurs ceux qui ont l'enttement de se marier.

MADEMOISELLE DU BUISSON.

Il se trouve de bons maris ; il n'y a qu' mettre le temps les bien chercher.

MADAME JOBIN.

C'est--dire que vous n'y renoncez pas.

MADEMOISELLE DU BUISSON.

Eh ! Je crois qu'un bon mari est quelque chose de bon.

MADAME JOBIN.

Sans doute. Et notre Comtesse ? Elle ne dfie point de notre commerce ?

MADEMOISELLE DU BUISSON.

Le moyen ? Je lui ai toujours parl contre vous. Je lui soutiens tous les jours qu'il n'y a que le hasard qui vous fasse quelquefois dire la vrit ; et quand pour me convaincre d'erreur, elle m'oppose les choses les plus particulires de sa vie, qu'elle prtend que vous avez devines, elle n'a garde d'imaginer que c'est par moi que vous les savez. propos, j'allais oublier de vous avertir qu'aprs vous avoir parl prsentement dcouvert, elle doit venir ici tantt masque. Je la dois accompagner, masque comme elle. Je vous serrerai la main, ou ferai quelque autre signe, afin que vous nous connaissiez. Ne manquez pas lui prdire les mmes malheurs.

MADAME JOBIN.

Je ferai la sorcire comme il faudra. Qu'est-ce, Maturine ?

SCNE III.
Maturine, Madame Jobin, Mademoiselle du Buisson.

MATURINE.

C'est votre Comtesse.

MADEMOISELLE DU BUISSON.

Je me sauve par la petite porte drobe, et vous rendrai compte de tout ce que j'aurai entendu dire son retour.

MADAME JOBIN.

Fais-la attendre ici, Maturine, et lui dis que je me suis enferme pour quelque temps.

MATURINE, seule.

Je suis bien bte, mais il en est encor de bien plus bte que moi. Combien de mdisances on fait tous les jours du diable ! On le fait se mler de mille affaires, o il a bien moins de part que je n'y en ai.

SCNE IV.
La Comtesse, Le Marquis vtu en Laquais, tenant la queue de la Comtesse, Maturine.

LA COMTESSE.

Que fait Madame Jobin ?

MATURINE.

Oh ! Madame, il faut que vous attendiez un peu, s'il vous plat.

LA COMTESSE.

Quelqu'un est-il avec elle ?

MATURINE.

Non, mais elle s'est renferme l-haut dans sa chambre noire. Elle a pris son grand livre, s'est fait apporter un verre plein d'eau, et je pense que c'est pour vous qu'elle travaille.

LA COMTESSE.

J'aurai patience. Fais, je te prie, quand elle sortira, que je sois la premire qui elle parle.

SCNE V.
La Comtesse, Le Marquis.

LA COMTESSE.

En vrit, Monsieur le Marquis, je souffre beaucoup vous voir dans cet quipage. Si quelqu'un venait vous dcouvrir, que dirait-on ?

LE MARQUIS.

Ne vous inquitez point pour moi. Je me suis fait apporter en chaise trois pas de chez Madame Jobin. Je vous ai joint sa porte, et m'en retournant avec la mme prcaution, je ne cours aucun pril d'tre vu. Il est vrai, Madame, que vous m'auriez pargn ce dguisement, si vous donniez moins dans les artifices de votre devineresse, qui ne vous dit toutes les fadaises qui vous font peur, que pour attraper votre argent.

LA COMTESSE.

Vous me croyez donc sa dupe ?

LE MARQUIS.

Est-ce que vous ne lui donnez rien ?

LA COMTESSE.

Il faut bien que chacun vive de son mtier.

LE MARQUIS.

Le mtier est beau de parler au diable, selon vous s'entend, Madame ; car je ne suis pas persuad que le diable se communique aisment. dire vrai, j'admire la plupart des femmes. Elles ont une dlicatesse d'esprit admirable ; ce n'est qu'en les pratiquant qu'on en peut avoir, et elles ont le faible de courir tout ce qu'il y a de devins.

LA COMTESSE.

Ce sont tous fourbes ?

LE MARQUIS.

Fourbes de profession, qui ne savent rien, et qui blouissent les crdules.

LA COMTESSE.

Mais, je vous prie, par quel intrt Madame Jobin me voudrait-elle empcher de vous pouser ?

LE MARQUIS.

Que sais-je moi ? J'ai quelque rival cach qui me veut dtruire, et je ne puis comprendre comment vous souffrez que votre suivante, Mademoiselle du Buisson, ait plus de force d'esprit que vous. Elle vous dit tous les jours que vous venez consulter une ignorante ; et si vous l'en vouliez croire, vous vous moqueriez de ses extravagantes prdictions.

LA COMTESSE.

Du Buisson est une folle. Il m'est arriv des choses qu'il y a qu'elle au monde qui sache, et Madame Jobin nous les as dites de point en point. Je ne sais aprs cela, comment du Buisson peut tre incrdule.

LE MARQUIS.

Le hasard l'a pu faire rencontrer heureusement.

LA COMTESSE.

Enfin, Monsieur le Marquis, vous croirez d'elle ce qu'il vous plaira. Je vous aime, et il n'y aura jamais que vous qui me puissiez faire renoncer l'tat de veuve : mais aprs les vrits qu'elle m'a dites cent fois, je la dois croire, et ne prtends point me rendre malheureuse en vous pousant. Vous voyez que je n'oublie rien de ce que je puis faire pour vous. Je l'ai prie d'examiner plus prcisment de quel genre de malheur je suis menace, et si c'est une fatalit qu'on me puisse vaincre. Ma rsolution dpend de ce qu'elle me dira, moins que vous ne me fassiez connatre qu'elle est une fourbe, et que tout ce qu'elle sait n'est qu'artifice.

LE MARQUIS.

J'en viendrai bout, Madame, et vous en allez avoir le plaisir. Ne manquez point lui demander de mes nouvelles, je suis sr que son diable n'en sait point assez pour lui apprendre mon dguisement.

LA COMTESSE.

Il ne lui parle pas toujours quand elle veut, et elle a besoin quelquefois de plusieurs jours pour le conjurer.

LE MARQUIS.

Voil l'adresse. Elle prend du temps pour s'informer de ce qu'il lui est inconnu, et elle vous dira que je me serai dguis quand elle aura pu le dcouvrir. Et la Giraudire qui vint chez vous hier au soir ? Croyez-vous qu'elle lui fasse retrouver ses pistolets ?

LA COMTESSE.

Pourquoi non ?

LE MARQUIS.

Il ne le croit pas, lui

LA COMTESSE.

Quand elle ne lui dira point qui les a pris, je ne la croirai pas fourbe pour cela. Est-elle oblige de tout savoir ? Il me semble que c'est bien assez qu'elle ne dise jamais rien que de vritable.

LE MARQUIS.

Je me rends, Madame, et je crois prsentement Madame Jobin la plus grande Magicienne qui fut jamais ; car moins qu'elle ne vous et donn quelque charme, vous n'entreriez pas si obstinment dans son parti. Pour moi, je ne sais plus ce qu'il faut faire pour vous dtromper.

LA COMTESSE.

Ce qu'il faut faire ? Il faut me faire connatre que dans les choses extraordinaires qu'elle fait, il n'y a rien de surnaturel, et que je les pourrais faire moi-mme, si j'avais l'adresse d'blouir les gens.

LE MARQUIS.

C'est assez, je trouverai moyen de vous contenter.

LA COMTESSE.

Taisons-nous, elle descend, et je crois l'entendre.

SCNE VI.
Madame Jobin, La Comtesse, Le Marquis, [Maturine].

MADAME JOBIN, Maturine.

Faites entrer ces Dames dans l'autre chambre, j'irai leur parler incontinent.

LA COMTESSE.

H bien ! Ma chre Madame Jobin, as-tu fait de ton mieux pour moi ?

MADAME JOBIN.

Madame, vous ne songez pas que votre laquais est l. Sors, mon ami. Il faut qu'un laquais demeure la porte.

LA COMTESSE.

Laisse-le ici, je te prie. Quoique je me fie toi, je mourrais de peur si j'tais seule, et il me faut toujours quelqu'un pour m'assurer.

MADAME JOBIN.

Que n'amenez-vous quelque demoiselle ? J'en aimerais mieux dix qu'un seul laquais. Ce sont de petits esprits qui jasent de tout ; et puis comme je fais pour vous ce que je ne fais presque pas pour personne, je n'aimerais pas qu'on dt dans le Monde que je me mle de plus que de regarder dans la main.

LA COMTESSE.

C'est un laquais d'une fidlit prouve. Ne crains rien de lui. Qu'as-tu me dire ? Je tremble que ce ne soit rien de bon. J'en serais au dsespoir ; car je t'avoue que j'ai le coeur prie.

MADAME JOBIN.

Je n'ai pas besoin que vous me l'avouiez pour le savoir. Mais plus vous avez d'amour, plus cet amour vous doit engager, non seulement n'pouser pas un homme qui ne peut que vous rendre malheureuse, mais lui conseiller de ne se marier jamais, car il n'y a rien que de funeste pour lui dans le mariage.

LA COMTESSE.

Que me dis-tu l ? Quoi les choses ne se peuvent dtourner ?

MADAME JOBIN.

Non, hasardez si vous voulez, c'est votre affaire. Quand vous souffrirez, vous ne vous en prendrez point moi.

LA COMTESSE.

Mais encor, expliquez-moi quelle sorte de malheur j'ai redouter.

MADAME JOBIN.

Il est entirement attach celui que vous aimez. S'il se marie, il aimera sa femme si perdument, qu'il en deviendra jaloux jusques dans l'excs.

LA COMTESSE.

La jalousie n'est point de son caractre.

MADAME JOBIN.

Il sera jaloux, vous dis-je, et si fortement, qu'il ne laissera aucun repos sa femme. C'est l peu de chose, voici le fcheux. Il tuera un homme puissant en amis qu'il trouvera un soir causant avec elle. On l'arrtera, et il perdra la tte sur un chafaud.

LA COMTESSE.

Sur un chafaud ? Cela est fait. Je ne l'pouserai jamais.

MADAME JOBIN.

Ce malheur ne lui est pas seulement infaillible en vous pousant, mais encor en pousant toute autre que vous. C'est vous l'en avertir, si vous l'aimez.

LA COMTESSE.

Il ne faut point qu'il songe se marier. Sur un chafaud ! Quand il serait le mari d'une autre, j'en mourrais de dplaisir. Mais tout ce que tu me dis est-il bien certain ?

MADAME JOBIN.

Je l'ai dcouvert par des Conjurations que je n'avais jamais faites. J'en ai moi-mme trembl ; car il est quelquefois dangereux d'arracher les secrets de l'avenir ; mas je vous l'avais promis, et j'ai voulu tout faire pour vous.

LA COMTESSE.

Quel malheur pour moi de l'avoir aim ! Je ne l'pouserai point, j'y suis rsolue : mais dis-moi, me pourrais-tu satisfaire sur une chose ? Je voudrais savoir ce qu'il fait prsentement.

MADAME JOBIN.

Que gagnerais-je vous dire ce que vous croiriez que je n'aurais devin que par hasard ? Apparemment il ne fait rien d'extraordinaire, et il n'est pas difficile de s'imaginer ce qu'un homme fait tous les matins.

LA COMTESSE.

N'importe, cela me contentera, et je serai plus ferme te croire, s'il demeure d'accord d'avoir fait ce que tu m'auras dit de lui.

MADAME JOBIN.

Seriez-vous femme ne vous point effrayer ?

LA COMTESSE.

Peut-tre.

MADAME JOBIN.

Vous n'avez qu' loigner ce laquais, vous verrez de vos propres yeux ce que fait prsentement votre Amant. Mais ne tremblez pas, car celui que je ferai paratre d'abord est un peu terrible.

LA COMTESSE.

Comment ? Le diable ! La seule pense me fait mourir de frayeur.

MADAME JOBIN.

Il n'est point mchant, il ne faut qu'avoir un peu d'assurance.

LA COMTESSE.

Je vous remercie de votre diable. Je ne voudrais pas le voir pour tout ce qu'il y a de plus prcieux au Monde.

MADAME JOBIN.

Je retourne donc dans ma chambre, et viendrai vous dire ce que j'aurai vu.

SCNE VII.
Le Marquis, La Comtesse.

LE MARQUIS.

Eh ! Madame, que ne l'engagiez-vous faire paratre son diable ? Elle vous aurait manqu de parole, ou je vous aurais fait connatre la tromperie.

LA COMTESSE.

Comment ? Vous vous seriez rsolu le voir ?

LE MARQUIS.

Assurment.

LA COMTESSE.

Mais elle voulait qu'on vous mt dehors, et j'aurais t la seule qui l'aurais vu.

LE MARQUIS.

N'est-ce pas l une conviction de la fourbe ? Il ne lui faut que des femmes, et un laquais mme lui est suspect.

LA COMTESSE.

Vous pouvez garder votre esprit fort. J'aurai toujours de l'estime et de l'amiti pour vous ; mais vous avez beau m'accuser d'tre trop crdule, je ne vous mettrai jamais en tat de tuer un homme pour moi, ni d'avoir la tte coupe.

LE MARQUIS.

Est-il possible que vous donniez croyance des contes ?

LA COMTESSE.

Vous n'tes donc pas persuad qu'elle m'ait dit vrai ?

LE MARQUIS.

Point du tout. Elle a ses fins que je ne puis deviner, et je garderai ma tte longtemps, si elle ne tombe que par ses prdictions.

LA COMTESSE.

Au nom de tout l'amour que vous m'avez tmoign, ne vous mariez jamais.

LE MARQUIS.

Quelle prire !

LA COMTESSE.

Je le vois bien. Vous ne serez convaincu de ce qu'elle sait, que quand vous aurez vu un homme mort vos pieds. Du moins ce ne sera pas moi qui en serai cause.

LE MARQUIS.

Vous me feriez perdre patience. Je tuerai un homme, moi qui n'eus jamais envie de tuer, parce que votre devineresse l'a prdit ? Fadaise, Madame, fadaise. C'est une ignorante qui ne sait autre chose que tromper, et il est bien injuste que vous me rendiez malheureux, parce qu'elle vous dit des extravagances.

LA COMTESSE.

Il faut vous entendre dire, c'est une ignorante, mais si elle peut dcouvrir que vous vous tes dguis pour venir chez elle, que direz-vous ?

LE MARQUIS.

Elle ne le dcouvrira point.

LA COMTESSE.

Je le crois ; mais enfin si cela arrive, me promettez-vous donc de ne vous marier jamais ?

LE MARQUIS.

Et si elle ne le dcouvre point, me promettez-vous de m'pouser ?

LA COMTESSE.

C'est autre chose. L'esprit familier qu'elle consulte n'est pas toujours en humeur de lui parler.

LE MARQUIS.

Elle a raison, Madame, vous fermez les yeux, et elle est en droit de vous faire croire ce qu'il lui plaira.

LA COMTESSE.

Je vous l'ai dit ds l'abord. Montrez-moi qu'elle me fait croire des faussets ?

LE MARQUIS.

J'en viendrai bout. Son diable n'est peut-tre pas si fin qu'on ne trouve moyen de l'attraper.

LA COMTESSE.

Mettez-vous plus loin. J'entends descendre quelqu'un.

SCNE VIII.
Madame Jobin, La Comtesse, Le Marquis.

MADAME JOBIN.

J'ai d'tranges nouvelles vous apprendre.

LA COMTESSE.

Quelles, je vous prie ? Ne me faites point languir.

MADAME JOBIN.

J'ai vu votre Amant.

LA COMTESSE.

H bien ?

MADAME JOBIN.

Il faut qu'il ait quelque grand dessein, car il tait vtu en laquais, parlant d'action une Dame.

LA COMTESSE.

Qu'est-ce que j'entends ? une Dame ! Vtu en laquais !

MADAME JOBIN.

Il vous le niera ; mais soutenez-lui fortement que cela est, car il n'y a rien de plus certain.

LA COMTESSE.

Je vous crois. Vous ne m'avez jamais rien dit que de vritable.

MADAME JOBIN.

Ils se parlaient de ct en se regardant, et cela est cause que je n'ai pu distinguer les traits de l'un ni de l'autre.

LA COMTESSE.

C'en est assez, je ne vous demande rien pour aujourd'hui. Je suis si trouble, que je ne sais pas trop bien ce que je vous dis.

MADAME JOBIN.

Une autre fois, Madame, ne m'amenez plus de laquais.

LA COMTESSE.

demain le reste. Je n'ai pas la force de vous dire un mot.

SCNE IX.
Madame Jobin, Du Clos.

MADAME JOBIN.

Le coup a port, la Comtesse sort toute interdite.

DU CLOS.

Je l'ai entendue de ce cabinet. Continuez, je me trompe fort si les trois cents pistoles ne sont nous. La voil entirement dgoute du mariage. Songeons seulement nous tenir sur nos gardes ; car le Marquis enrag de ce qu'elle refuse de l'pouser, emploiera tout pour dcouvrir notre fourbe ; et soit par lui, soit par quelques intrpides qu'il enverra, vous aurez de puissants assauts soutenir.

MADAME JOBIN.

Je m'en tirerai. Nous avons dj fait d'autres merveilles.

SCNE X.
Madame Jobin, Du Clos, Maturine.

MATURINE.

Madame, voil une faon de bourgeois qui vous demande.

DU CLOS.

Comment est-il fait ?

MATURINE.

Il est en manteau, vtu de noir, de moyenne taille, un peu gros.

DU CLOS.

Je me remets dans ma niche. C'est assurment le brave de volont dont je vous parlais tantt. Si c'est lui, je viendrai jouer ma scne. Vous en serez beaucoup mieux paye.

Il sort.

MADAME JOBIN.

Dis-lui qu'il monte, je l'attendrai. Dieu merci je ne manque pas d'exercice, et il me vient tous les jours de nouveaux chalands. Cependant je me trouve sorcire bon march. Trois paroles prononces au hasard en marmottant, sont mon plus grand charme, et les enchantements que je fais demandent plus de grimaces que de diablerie.

SCNE XI.
Madame Jobin, Monsieur Gilet.

MONSIEUR GILET.

Bonjour, Madame, on dit que vous savez tout. Si cela est, vous connaissez ma Matresse.

MADAME JOBIN.

De quoi s'agit-il ?

MONSIEUR GILET.

Il s'agit qu'elle m'aimait autrefois un peu. Je ne suis pas mal fait, non, et je lui disais de petites choses qui avaient bien de l'esprit.

MADAME JOBIN.

Je n'en doute point.

MONSIEUR GILET.

J'eusse bien voulu me marier avec elle ; mais depuis que certaines gens qui ont vu des siges et des combats lui en content, vous diriez qu'elle a honte de me regarder. Je m'aperois bien qu'ils se moquent de moi avec elle, et j'ai quelquefois de grandes tentations de me fcher ; mais comme je n'ai jamais t l'arme, j'ai tant soit peu de crainte d'tre battu, et cela est cause que je ne dis mot.

MADAME JOBIN.

C'est tre prudent. Mais que n'allez-vous faire une campagne ? Vous seriez en droit de parler aussi haut qu'eux.

MONSIEUR GILET.

Oui, mais...

MADAME JOBIN.

J'entends, vous n'avez point de courage.

MONSIEUR GILET.

Pardonnez-moi, j'en ai autant qu'on en peut avoir. Quand quelqu'un m'a jou un tour, je suis des six mois sans lui parler, et j'ai le bruit de bien tenir mon courage.

MADAME JOBIN.

Je le crois. Vous le tenez peut-tre si bien, que vous ne le laissez jamais paratre.

MONSIEUR GILET.

Je suis naturellement port la guerre, et il ne se passe point de nuit que je ne me batte en dormant. Je fais des merveilles, et il n'y a pas encor trois jours que m'tant arm de pied en cap dans ma chambre, je fus charm de ma mine martiale en me regardant dans un miroir. Je m'escrimai ensuite deux heures durant contre tous les personnages de la tapisserie, et je sens bien que je chamaillerais vertement contre des gens effectifs, mais il y a une petite difficult qui m'arrte.

MADAME JOBIN.

Quelle ?

MONSIEUR GILET.

Un coup de canon ou de mousquet ne regarde point o il va, et blesse un homme de coeur comme un autre. Cela est impertinent, et je ne sache rien de plus fcheux pour un brave.

MADAME JOBIN.

dire vrai, il n'y a point de plaisir tre bless, et je ne saurais blmer les gens qui ont peur de l'tre.

MONSIEUR GILET.

Vous voyez bien qu'avoir peur comme je l'ai, ce n'est point l manquer de courage.

MADAME JOBIN.

Au contraire, c'est tre capable des grandes choses, que de prvoir le pril ; mais comment vous gurir de cette peur ?

MONSIEUR GILET.

N'avez-vous pas des secrets pour tout ?

MADAME JOBIN.

Mais encor, que voudriez-vous qu'on ft pour vous ?

MONSIEUR GILET.

Pas grand chose, et cela ne vous cotera presque rien. Vous n'avez qu' faire que jamais je ne puisse tre bless, et quand je ne craindrai rien, on verra que je serai brave comme quatre.

MADAME JOBIN.

Oh ! Cela ne va pas si vite que vous pensez. Jamais bless !

MONSIEUR GILET.

Mon Dieu, c'est une bagatelle pour vous.

MADAME JOBIN.

J'ai quelques secrets, je vous l'avoue ; mais il y a de certaines choses difficiles...

MONSIEUR GILET.

Difficiles ! Vous vous moquez. Combien voit-on de gens charms la guerre ? Sans cela seraient-ils si sots que d'aller prsenter le ventre aux coups de mousquet ? Parlez franchement, Madame Jobin, il y en a bien de votre faon.

MADAME JOBIN.

Je ne vous dguise pas que j'ai des amis en ce pays-l. Ils ne se sont pas mal trouvs de mon secret ; mais comme il est rare, il cote un peu cher.

MONSIEUR GILET.

Ne vous inquitez point pour l'argent. Je suis fils d'un gros bourgeois qui a des pistoles par monceaux. Il s'appelle Christophe Gilet ; et si par votre moyen j'avais pu mettre en crdit le nom des Gilets, fiez-vous moi, je vous ferais riche.

MADAME JOBIN.

Vous avez une physionomie qui m'empche de vous refuser. J'ai ce qu'il vous faut. Mais au moins n'en parlez qui que ce soit.

MONSIEUR GILET.

Je n'ai garde. On croirait que je n'aurais point de courage, quoique j'en aie autant qu'il m'en faut.

MADAME JOBIN.

Hol ! Qu'on m'apporte une de ces pes qui sont dans mon cabinet. Elle est enchante. Il ne m'en restera plus que deux, et il me faut plus de six mois les prparer.

MONSIEUR GILET.

Et quand je l'aurai, ne faudra-t-il plus que j'aie peur ?

MADAME JOBIN.

Si on vous dit quelque chose de fcheux, vous n'aurez qu' la tirer, et incontinent vous ferez fuir, ou dsarmerez vos ennemis.

MONSIEUR GILET.

La bonne affaire ! Si cela est, je ne craindrai rien, et vous aurez de la gloire m'avoir fait brave.

MADAME JOBIN.

On ne parlera que de votre intrpidit. La voil. Tenez, quand vous vous trouverez en occasion de dgainer, mettez les quatre premiers doigts sur le dessus de la garde, et serrez le dessous avec le petit doigt. Tout le charme consiste en cela.

MONSIEUR GILET.

Est-ce de cette faon qu'il faut qu'on la tienne ?

MADAME JOBIN.

Un peu plus vers le milieu. Serrez ferme ; il ne se peut rien de mieux.

MONSIEUR GILET allongeant avec l'pe nue.

Ah ! Vous voyez bien que je me suis exerc. Est-ce savoir allonger.

MADAME JOBIN.

Quand vous ne feriez que frapper votre ennemi la jambe, le coup irait droit au coeur.

MONSIEUR GILET.

Et vous m'assurez que je ne serai point tu ?

MADAME JOBIN.

Non, je vous garantis plein de vie, tant que vous tiendrez votre petit doigt de la manire que je vous ai montr. Mettez-la votre ct. Vous prendrez un habit sans manteau, quand vous serez retourn chez vous.

MONSIEUR GILET.

Oh ! Il ne tiendra pas l'habit qu'on ne me craigne.

SCNE XII.
Madame Jobin, Monsieur Gilet, Du Clos.

MADAME JOBIN.

O allez-vous, Monsieur ? On ne monte point ici sans faire avertir.

DU CLOS.

J'ai vous parler.

MADAME JOBIN.

Et moi, je ne suis pas en humeur de vous entendre.

DU CLOS.

Je suis press, et il faut que je vous parle prsentement. Monsieur n'a qu' sortir, s'il lui plat.

MONSIEUR GILET.

Il ne me plat pas, moi.

Bas.

Il me semble que j'ai un peu de peur.

DU CLOS.

Je le trouve drle avec son pe et son manteau.

MADAME JOBIN, Monsieur Gilet.

Ne prenez pas garde...

DU CLOS.

Mon petit bourgeois, savez-vous que je vous ferai sauter la monte ?   [ 1 Sauter la monte : Populairement. Faire sauter les montes quelqu'un, le chasser honteusement de chez soi et avec violence. [L]]

MONSIEUR GILET.

Peut-tre.

Bas.

Courage, Gilet, courage.

MADAME JOBIN.

Mais j'ai une affaire vuider avec Monsieur.   [ 2 Vuider : Terminer, finir une affaire, un diffrend. [L]]

DU CLOS.

Je m'en moque.

MONSIEUR GILET.

Si je n'tais plus sage que vous...

DU CLOS.

Comment ?

MADAME JOBIN, Du Clos.

Point de bruit. Entrons l-dedans, Monsieur voudra bien attendre.

DU CLOS.

Non, je veux rester ici, et si ce visage de courtaud ne sort tout l'heure, je m'en vais le jeter par les fentres.   [ 3 Courtaud : Qui est de taille courte et entasse. [FC]]

MONSIEUR GILET.

Si je m'chauffe...

Bas.

pe enchante, je me recommande toi.

DU CLOS.

Que dis-tu entre tes dents ?

MONSIEUR GILET.

Ce qu'il me plat.

DU CLOS, lui donnant un soufflet.

Ce qu'il te plat ?

MONSIEUR GILET, bas.

Ne te laisse pas insulter, Gilet.

DU CLOS.

Je pense que tu veux mettre l'pe la main.

MONSIEUR GILET, bas.

Ferme. Le petit doigt sous la garde.

MADAME JOBIN Monsieur Gilet.

Eh ! Monsieur, vous m'allez perdre. Faites-lui grce, je vous prie.

MONSIEUR GILET.

Non, il faut... Poltron, tu recules. Voil ton pe qui tombe. Tu vois, je t'ai dsarm, et il ne tient qu' moi de te tuer

MADAME JOBIN.

Ne le faites pas. Vous l'avez vaincu ; C'est assez de gloire pour vous.

DU CLOS.

J'enrage. Mon pe m'chapper des mains !

MONSIEUR GILET.

La veux-tu reprendre ? Je ne crains rien moi, et je suis tout prt recommencer.

MADAME JOBIN.

Non pas, s'il vous plat. Donnez-moi l'pe, je vous la rendrai aprs que Monsieur sera parti.

MONSIEUR GILET.

Qu'il revienne donc, car je veux qu'il sorte dans le mme instant.

DU CLOS.

Adieu, nous nous reverrons.

MONSIEUR GILET.

Quand tu voudras ; mais je t'avertis que si je te sangle le moindre coup, il ira droit au milieu du coeur.   [ 4 Sangle : Familirement. Appliquer avec force un coup. [L]]

SCNE XIII.
Monsieur Gilet, Madame Jobin.

MONSIEUR GILET.

Que je suis heureux ! Mon pe, ma chre pe, il faut que je te baise et rebaise.

MADAME JOBIN.

tes-vous content de moi ?

MONSIEUR GILET.

Si je le suis, Madame Jobin ? Vous tes la reine des femmes. Voil ma bourse, prenez ce qu'il vous plaira, je ne vous saurais trop bien payer.

MADAME JOBIN.

Je ne cherche qu' obliger les honntes gens, et je n'ai jamais ranonn personne. Vous agissez si franchement avec moi, que trente louis me suffiront. Je ne veux rien de vous davantage.

MONSIEUR GILET.

Trente louis ! En voil quarante en dix belles pices, j'en aurais donn volontiers deux cents. Quand on m'a rendu un service, je n'ai jamais regret l'argent.

MADAME JOBIN.

Je suis fche que vous ayez reu un soufflet, mais...

MONSIEUR GILET.

Cela n'est rien, et puis ce n'est point la faute de l'pe. Je vois bien que si je l'eusse tire plus tt, on ne m'aurait point donn le soufflet.

MADAME JOBIN.

Assurment.

MONSIEUR GILET.

Comme je vais tenir mes petits Messieurs les fanfarons qui se mlent de me railler !

MADAME JOBIN.

coutez, monsieur Gilet, si vous m'en croyez, vous ne tirerez point l'pe ici. Outre que ce serait une nouveaut qui donnerait lieu de souponner quelque chose, vous ne manqueriez point tuer quelqu'un, et un homme tu met les gens en peine.

MONSIEUR GILET.

Vous avez raison.

MADAME JOBIN.

Il vaut mieux que vous alliez l'arme. Vous tuerez l autant d'ennemis que vous voudrez ; et comme les belles actions sont aises faire quand on ne court aucun risque, ds votre premire campagne vous pourrez devenir Matre de Camp.

MONSIEUR GILET.

Matre de Camp !

MADAME JOBIN.

La fortune est belle.

MONSIEUR GILET.

Je n'en serai point ingrat. Comment ? On verrait le nom de Gilet dans la Gazette. Que de joie pour mon bon homme de pre ! Je cours trouver mon tailleur. Il a toujours des habits tous prts, et je brle de me voir en brave.

MADAME JOBIN.

Vous paratrez un vrai Mars.

MONSIEUR GILET.

Je le crois, mais voici un homme qui entre bien brusquement. Voulez-vous que je le fasse sortir ?

SCNE XIV.
Madame Jobin, la Giraudire, Monsieur Gilet.

LA GIRAUDIERE.

Me faire sortir, moi ?

MONSIEUR GILET.

H !

LA GIRAUDIERE.

Comment, h ? Quelle figure est-ce l ?

MONSIEUR GILET, touchant son pe.

Figure ! Si l'pe joue son jeu...

MADAME JOBIN, Monsieur Gilet.

Sortez. Voulez-vous le tuer sans qu'il se dfende ? Vous savez qu'il lui est impossible de vous rsister.

MONSIEUR GILET.

l'arme ? Matre de Camp ? Serviteur.

SCNE XV.
La Giraudire, Madame Jobin, [Maturine].

LA GIRAUDIERE.

Jouez-vous ici la Comdie ?

MADAME JOBIN.

C'est un fou qui m'tourdit il y a une heure de ses visions. Mais je vous prie, que venez-vous faire chez moi ? Je suis toute surprise de vous y voir.

LA GIRAUDIERE.

J'ai une chose vous demander.

MADAME JOBIN.

moi ? Une ignorante ? Vous savez bien que je ne sais rien, et vous le dites partout.

LA GIRAUDIERE.

Si vous me parlez juste sur un vol qui m'a t fait depuis deux jours, je vous promets de ne dire jamais que du bien de vous.

MADAME JOBIN.

On vous a donc vol quelque chose ?

LA GIRAUDIERE.

Oui, une paire de pistolets, qui sont les meilleurs du monde, et que je voudrais avoir rachets le double de ce qu'ils m'on cot. Faites-les-moi retrouver ; je suis jamais de vos amis.

MADAME JOBIN.

Moi ? Je ne suis point assez habile pour faire retrouver les choses perdues.

LA GIRAUDIERE.

Mes pistolets, je vous en conjure.

MADAME JOBIN.

Comment pourrais-je vous dire o ils sont ? Je me mle de la bonne aventure, comme beaucoup d'autres, qui sont aussi ignorantes que moi ; mais faire retrouver des pistolets !

LA GIRAUDIERE.

Voulez-vous tre toujours en colre ?

MADAME JOBIN.

Vous le mriteriez bien. Qu'on m'apporte un bassin plein d'eau. Un verre me suffirait, mais je veux que vous voyiez vous-mme les choses distinctement ; et afin que vous ne croyiez pas que j'aie aucun intrt vous blouir, je vous dclare que je ne veux point de votre argent.

LA GIRAUDIERE.

Je sais comme il faudra que j'en use.

MADAME JOBIN.

Voici ce qu'il faut.

Bas Maturine.

Est-on l tout prt.

MATURINE, bas.

Parlez hardiment, rien ne manquera.

MADAME JOBIN.

Approchez. Regardez dans ce bassin. Ne voyez-vous rien ?

LA GIRAUDIERE.

Non.

MADAME JOBIN.

Penchez-vous de la manire que je fais, et regardez fixement sans dtourner les yeux du bassin. Ne voyez-vous rien ?

LA GIRAUDIERE.

Rien du tout.

MADAME JOBIN.

Rien du tout ? Il faut donc que vous ne regardiez pas bien, car je vois quelque chose, moi.

LA GIRAUDIERE.

Vous voyez ce qu'il vous plat, mais cependant c'est moi qui dois voir.

On laisse tomber un Zigzag du haut du plancher qui tient une toile, sur laquelle sont peints deux pistolets sur une table.

Ah ! Je commence. Oui, je vois mes pistolets, ils sont sur la table d'un cabinet, o il me semble avoir quelque fois entr. Je ... je ne vois plus rien ! O diable faut-il que je les aille chercher ? Je ne puis me remettre le cabinet.   [ 6 Zigzig : Ce sont des tringlettes croises en losanges les unes sur les autres, qui se resserrent et s'allongent, et dont on se sert pour faire tenir des lettres, ou autres choses, dans des lieux levs. [Mnage]]

MADAME JOBIN.

Il me semble que j'ai assez fait pour vous, de vous faire voir le lieu o vous trouverez vos pistolets.

LA GIRAUDIERE.

J'aimerais bien mieux que vous m'eussiez fait voir le voleur. Je ne serais pas en peine de les retirer.

MADAME JOBIN.

J'ai commenc, et il ne faut pas faire les choses demi pour vous. Regardez encor dans le bassin ; mais n'en dtournez pas la vue, car la figure de celui qui a pris vos pistolets n'y paratra qu'un moment ?

LA GIRAUDIERE.

Rien encor.

Le mme zigzag fait voir un portrait.

Ah ! Je vois... c'est Valcreux, un de mes plus intimes amis. Je lui cachai une pe il y a quelque temps, il a voulu son tour me faire chercher mes pistolets. Je cours chez lui.

MADAME JOBIN.

Vous y pouvez aller en toute assurance. L'preuve que je viens de faire n'a jamais manqu.

LA GIRAUDIERE.

Vous ne perdrez rien ce que vous aurez fait pour moi. J'ai du crdit, et ce ne vous sera pas peu de chose d'avoir converti un incrdule de mon caractre.

La Giraudire sort.

MADAME JOBIN, Maturine.

Voil qui va bien. Il semble demi gagn, et s'il peut une fois l'tre tout fait, il voit la Comtesse, et je ne doute point que ce qu'il lui dira de l'incident du bassin, ne la confirme dans l'enttement o elle est de mon prtendu savoir. Tandis que j'ai un moment moi, il faut aller donner ordre ce qui doit blouir les autres dupes qu'on m'a promis de m'amener aujourd'hui.

ACTE II

SCNE I.
Madame Jobin, Madame Noblet.

MADAME JOBIN.

Je vous suis bien oblige Madame, de toutes vos libralits. Je me sens porte d'inclination vous servir, et quand...

MADAME NOBLET.

Non, Madame Jobin, ce que je viens de vous donner ne sera compt rien, et les trois cents louis ne vous en seront pas moins pays, si le mariage que je vous ai pri de rompre, ne se fait point.

MADAME JOBIN.

J'ai travaill de tout mon pouvoir.

MADAME NOBLET.

J'en suis convaincue. J'ai de fidles espions chez le Marquis. Ils m'ont dit que la Comtesse lui a dclar qu'elle ne l'pouserait jamais, et je vois bien que c'est l l'effet du charme que vous m'aviez promis d'employer.

MADAME JOBIN.

Il est bien fort, et s'il peut le vaincre, il faut que son toile ait bien du pouvoir.

MADAME NOBLET.

Que ce commencement me donne dj de joie ! Je ne me sens pas ; et si j'empche le Marquis de se marier, je me tiendrai la plus heureuse femme du monde.

MADAME JOBIN.

Je vous l'ai promis. Vous serez contente.

MADAME NOBLET.

En vrit, Madame Jobin, il y va de votre intrt de m'obliger. Vous m'avez assure il y a longtemps que mon vieux mari mourrait avant qu'il ft peu. Le Marquis m'a trouv de l'esprit, et quelque mrite. J'ai pris plaisir le voir ; je l'ai aim sans lui en rien dire, parce que j'ai cru tre bientt en tat de pouvoir disposer de ma personne, et vous tes la seule cause de cet amour. Il s'est rendu si puissant, que la perte du Marquis serait pour moi le plus cruel de tous les malheurs. Le mariage de la Comtesse accommode ses affaires ; et quand il m'en parle, il me sirait mal de lui faire voir que je suis jalouse, puisque mon bonhomme vivant toujours, il n'y a aucune prtention qui me soit permise ; mais enfin, sur ce que vous m'avez dit bien des fois, je me flatte de jour en jour qu'il mourra ; et dans la pense que le Marquis n'aura aucune rpugnance m'pouser, je ne puis souffrir qu'il pense une autre. Rompez ce malheur, je vous en prie. Il y va de ce que puis avoir de plus cher, puisqu'il y va de tout mon repos. Comme il ne me croit que son amie, il ne me souponne pas d'agir contre lui.

MADAME JOBIN.

Il n'a garde de vous souponner. Quel intrt croirait-il que vous y prissiez ? Votre vieux grison ne dcampe point. Cependant vous pouvez tre son Amante en tout honneur, car je vous rponds du veuvage dans quelques mois.

MADAME NOBLET.

C'est pour cela. Nous n'avons qu'un peu de temps gagner. Je me tiens sre qu'il me prfrerait toute autre ; mais il n'y a pas moyen de s'expliquer avant qu'tre veuve.

MADAME JOBIN.

Dormez en repos. Je prends l'affaire sur moi, et tt ou tard je la ferai russir.

MADAME NOBLET.

N'pargne rien, je te prie, ma chre Madame Jobin ; Je n'aurai point de fortune qui ne soit toi.

MADAME JOBIN.

Mon Dieu, ce n'est point par intrt. Quand une femme a eu quelque temps l'incommodit d'un vieux barbon, il est bien juste de lui aider la marier selon son coeur.

MADAME NOBLET.

Adieu, quelqu'un entre, nous en dirons davantage la premire fois.

SCNE II.
Madame Jobin, Monsieur Noblet.

MADAME JOBIN.

Que demandez-vous, Monsieur ? Mais que vois-je ? Est-ce que mes yeux me trompent ? Non. Quoi, mon frre, aprs dix annes d'absence...

MONSIEUR GOSSELIN.

Ne m'approche pas, tu m'toufferais peut-tre en m'embrassant, ou tu me ferais entrer quelque dmon dans le corps.

MADAME JOBIN.

Un dmon, moi ?

MONSIEUR GOSSELIN.

Tu en sais bien d'autres.

MADAME JOBIN.

Me voil en bonne rputation auprs de vous ; mais encor, qui vous a donn cette pense ?

MONSIEUR GOSSELIN.

Qui me l'a donne ? Tous ceux qui ont t ici seulement deux jours, et qui reviennent ensuite au pays. On n'y parle d'autre chose que des diableries dont tu te mles, et on ne veut plus me laisser Procureur Fiscal, parce qu'on dit que je suis le frre d'une sorcire.

MADAME JOBIN.

Nous vuiderons cet article. Laissez-moi cependant vous embraser.

MONSIEUR GOSSELIN.

Ne m'embrase pas, te dis-je ; je ne veux non plus de toi que du diable, moins que tu ne renonces toutes tes sorcelleries. C'est de quoi je me suis charg de te prier au nom d'une famille que tu dshonores.

MADAME JOBIN.

Que vous tes un pauvre homme !

MONSIEUR GOSSELIN.

Tu devines bien, je suis un pauvre homme. J'ai des procs qui me ruinent, et je suis venu Paris en poursuivre un qui peut-tre me mettra la besace.   [ 7 Mettre la besace : rendre pauvre. [R]]

MADAME JOBIN.

H bien, mon frre, il faut faire solliciter pour vous, j'ai de bons amis.   [ 8 Solliciter : Solliciter une affaire, faire les dmarches ncessaires pour qu'elle ait un heureux succs. [L]]

MONSIEUR GOSSELIN.

Je n'ai que faire de toi, ni de tes amis.

MADAME JOBIN.

Voil comme sont la plupart des hommes. Ils donnent dans toutes les sottises qu'on leur dbite, et quand une fois ils se sont laisss prvenir, rien n'est plus capable de les dtromper. Voyez-vous, mon frre, Paris est le lieu du monde o il y a le plus de gens d'esprit, et o il y a aussi le plus de dupes. Les sorcelleries dont on m'accuse, et d'autres choses qui paratraient encor plus surnaturelles, ne veulent qu'une imagination vive pour les inventer, et de l'adresse pour s'en servir. C'est par elles que l'on a croyance en nous. Cependant la magie et les diables n'y ont nulle part. L'effroi o sont ceux qui on fait voir ces sortes de choses, les aveugle assez pour les empcher de voir qu'on les trompe. Quant ce qu'on vous aura dit que je me mle de deviner, c'est un art dont mille gens qui se livrent tous les jours entre nos mains, nous facilitent les connaissances. D'ailleurs, le hasard fait la plus grande partie du succs dans ce mtier. Il ne faut que de la prsence d'esprit, de la hardiesse, de l'intrigue, savoir le monde, avoir des gens dans les maisons, tenir registre des incidents arrivs, s'informer des commerces d'amourettes, et dire sur tout quantit de choses quand on vous vient consulter. Il y en a toujours quelqu'une de vritable, et il n'en faut quelquefois que deux ou trois dites ainsi au hasard, pour vous mettre en vogue. Aprs cela, vous avez beau dire que vous ne savez rien, on ne vous croit pas, et bien ou mal on vous fait parler. Il se peut faire qu'il y en ait d'autres qui se mlent de plus que je ne vous dis ; mais pour moi, tout ce que je fais est fort innocent. Je n'en veux la vie de personne, au contraire je fais du plaisir tout le monde, et comme chacun veut tre flatt, je ne dis jamais que ce qui doit plaire. Voyez, mon frre, si c'est tre sorcire de qu'avoir de l'esprit, et si vous me conseillez de renoncer une fortune qui me met en pouvoir de vous tre utile.

MONSIEUR GOSSELIN.

Tu as bonne langue, et t'entendre, il n'y a point de diablerie dans ton fait ; mais je crains bien...

MADAME JOBIN.

coutez, mon frre, n'en croyez que vous. Demeurez seulement un jour avec moi, et vos yeux vous clairciront de la vrit. Vous en allez mme avoir le plaisir tout prsentement. Cachez-vous. Voici une fille qui est d'intelligence avec moi pour attraper de l'argent sa Matresse. Vous entendrez tout.

SCNE III.
Madame Jobin, Mademoiselle du Verdier, [Maturine].

MADAME JOBIN.

H bien, que me viens-tu dire ?

DU VERDIER.

Que Madame m'a fait descendre de carrosse votre porte, et qu'elle m'envoie savoir si vous tes seule.

MADAME JOBIN.

Maturine, va dire une Dame qui est en carrosse dans la rue, qu'il n'y a personne avec moi.

DU VERDIER.

Vous voyez qu'elle s'impatiente de ce que vous ne lui rendez point de rponse.

MADAME JOBIN.

Elle a raison ; mais tu sais qu'il nous fallait tout ce temps pour la tromper dans les formes. Il fallait lui faire chasser la demoiselle qui la servait, et te faire entrer en sa place sans qu'elle st que je te connusse. Il fallait la laisser s'accoutumer avec toi, afin qu'elle y prt quelque constance. Tout cela s'est fait, et nous sommes en tat de lui jouer le tour que tu sais, sans qu'elle puisse jamais dcouvrir la tromperie.

DU VERDIER.

Ce ne sera pas par moi. Je jouerai si bien mon rle, qu'elle croira que tous les diables s'en seront mls.

SCNE IV.
Madame de la Jublinire, Madame Jobin, Mademoiselle du Verdier.

MADAME DE LA JUBLINIERE.

Vous m'avez oublie, Madame Jobin. Je pensais tre plus de vos amies.

MADAME JOBIN.

Mon Dieu, Madame, si vous saviez les embarras que j'ai eus, et la peine qu'il y a dcouvrir certaines choses... Mais enfin ne me grondez point, je suis venue bout de votre affaire.

MADAME DE LA JUBLINIERE.

H bien ? Qu'allez-vous me faire voir ? Je vous ai demand quelque chose de surnaturel qui me convainque de ce que j'ai envie de savoir.

MADAME JOBIN.

C'est l ce qui m'a fait tre si longtemps sans vous rien dire. Il m'a fallu conjurer les esprits les plus clairs ; et comme ils ne m'offraient rien qui ne vous pt laisser quelque doute, j'ai attendu que j'aie pu les forcer vous aller claircir vous-mme chez vous.

MADAME DE LA JUBLINIERE.

Comment chez moi ? Je n'y suis presque jamais, et je serais bien fche qu'on s'apert de quelque fracas.

MADAME JOBIN.

Ils sont discrets et ne feront rien que tout le monde ne soit endormi.

MADAME DE LA JUBLINIERE.

Et quand croyez-vous qu'ils viennent ?

MADAME JOBIN.

Cette nuit mme.

MADAME DE LA JUBLINIERE.

Cette nuit !

MADAME JOBIN.

Il semble que vous ayez peur. Ne craignez point, vous ne verrez point de figures effroyables, et ce que vous entendrez de bruit ne vous obligera point trembler. Afin que vous soyez persuade qu'il n'y peut avoir de tromperie, visitez ce soir votre chambre avant que de vous coucher, pour voir si vous serez seule, et prenez-en la clef, afin que personne n'y puisse entrer.

MADAME DE LA JUBLINIERE.

Mais du Verdier que voil y couche.

DU VERDIER.

Ah, Madame, qu' cela ne tienne, je serai ravie de coucher ailleurs. Jamais personne n'eut tant de peur des esprits que moi.

MADAME JOBIN.

Il dpendra de Madame de vous y faire coucher, ou non. Cela ne fait rien l'affaire.

MADAME DE LA JUBLINIERE.

Et moi qui me connais trs bien, je trouve que cela y fait beaucoup. Mais achevez, qu'arrivera-t-il ?

MADAME JOBIN.

Vous voulez savoir si votre mari mourra avant vous ? Attachez-vous ce que je vais vous dire. Il y a dans votre alcve un petit cabinet sur lequel sont des porcelaines. La grosse urne qui est au milieu, tombera d'elle-mme quelque heure de la nuit. Si elle se casse, votre mari mourra le premier ; et si elle ne se casse point, ce sera vous qui marcherez la premire. Cette marque est aussi surnaturelle qu'il y en ait, et vous voyez bien que je ne suis pas de ces femmes qui n'ont que de l'adresse et des paroles. C'est chez vous que la chose se passera, et je n'y serai pas pour faire tomber votre urne. Mais quoi, vous rvez ?

MADAME DE LA JUBLINIERE.

Il est vrai, je vois que je me suis engage trop avant, et j'apprhende d'avoir peur.

DU VERDIER.

Pour moi, Madame, je ne crois pas avoir peur ; car vous me dispenserez, s'il vous plat, de coucher dans votre chambre.

MADAME DE LA JUBLINIERE.

Il faudra bien que vous y couchiez.

DU VERDIER.

Madame, je voudrais donner ma vie pour vous, mais vous savez que ds qu'il est nuit je ne fais pas trois pas que je ne m'imagine avoir quelque fantme ma queue. Quel avantage auriez-vous de me voir vanouir de frayeur ?

MADAME DE LA JUBLINIERE.

Mais quand nous aurons bien ferm la chambre, et qu'aprs avoir cherch partout, nous serons certaines qu'il n'y aura personne que nous, le bruit d'une porcelaine qui tombera doit-il tant nous effrayer ?

DU VERDIER.

Oui, mais elle ne tombera point que quelque main invisible ne la pousse, et je crains bien qu'aprs le coup fait, cette main ne vienne mal propos s'appliquer sur nous. On dit qu'un esprit est un lourd frappeur.

MADAME JOBIN.

Je vous ai voulu laiss dire ; mais enfin vous n'aurez peur ni l'une ni l'autre, et je vous ferai dormir toutes deux si tranquillement, que vous ne vous rveillerez que par la chute de l'urne.

DU VERDIER.

Oh ! Je suis fort assure que je ne dormirai pas un seul moment.

MADAME DE LA JUBLINIERE.

C'est une poltronne qui tremble de tout. Adieu, je suis rsolue savoir ma destine ; et si ce que vous m'avez dit arrive, tenez-vous sre de ce que je vous ai promis.

SCNE V.
Madame Jobin, La Paysanne.

LA PAYSANNE.

Bonjour, Madame. Est-ce vous qui savez tout, et qui s'appelle Madame Jobin ?

MADAME JOBIN.

Oui, Mamie, c'est moi.

LA PAYSANNE.

Je vous prie, Madame, de me donner vite ce que je vous viens demander. Car il faut que je m'en retourne trouver ma tante qui m'attend chez son mari qui sert chez une des p grande Marquise de la Cour. Je lui ai dit que j'allais voir ma cousine qui nourrit un enfant dans ce quartier, et je suis vitement accourue ici.

MADAME JOBIN.

H bien, qu'est-ce que vous voulez ?

LA PAYSANNE.

Ce que je veux ?

MADAME JOBIN.

Oui.

LA PAYSANNE.

Oh ! Me vl bien chanceuse. Parce que je suis villageoise, vous ne voulez rien faire pour moi.

MADAME JOBIN.

Non, mamie, je ferai autant pour vous que je ferais pour une Princesse.

LA PAYSANNE.

Faites-le donc, je vous prie.

MADAME JOBIN.

Vous ne m'avez pas dit ce que vous voulez.

LA PAYSANNE.

Je vois bien qu'on m'a trompe. Je croyais que c'tait Madame Jobin qui je parlais.

MADAME JOBIN.

Je suis Madame Jobin.

LA PAYSANNE.

Vous n'tes donc point celle qui devine ?

MADAME JOBIN.

Je suis celle qui devine.

LA PAYSANNE.

Si vous l'tiez, vous auriez dj devin ce que je veux. Car voyez-vous, la Madame Jobin que je veux dire, al devine tout. J'ai vu quelquefois de bien grandes Dames chez le Seigneur de notre village, et comme je suis curieuse, je venais couter ce qu'ils disaient, et ils disaient que vous deviniez tout.

MADAME JOBIN.

Ils disaient vrai. Il n'y a rien que je ne devine.

LA PAYSANNE.

Que ne devinez-vous donc pour moi ? Je ne vous demande pas a pou rien, et vous tes assure que je vous paierai ; car comme vous savez tout, vous savez bien que quelqu'un m'a donn de l'argent sans l'avoir dit ma mre.

MADAME JOBIN.

Eh ! Oui, je le sais bien, et que ce quelqu'un-l vous aime.

LA PAYSANNE.

Ah ! Vous avez devin, et puisque vous le savez, vous savez le reste.

MADAME JOBIN.

Oui, je sais le reste, et que vous aimez ce quelqu'un.

LA PAYSANNE.

Est-ce qu'il ne faut pas l'aimer, puisqu'il m'aime, il me le dit tous les jours pus de cent fois ? Il se lamente, il fait de grands soupirs, et dit qu'il mourra si je ne lui donne pas mon amiqui ; et comme il est un fort beau jeune Monsieur, je ne voudrais pas tre cause de sa mort...

MADAME JOBIN.

Il y aurait de la cruaut. Mais que faites-vous pour l'empcher de mourir ?

LA PAYSANNE.

Eh ! Je lui dis que je l'aime.

MADAME JOBIN.

Et ne faites-vous rien davantage ?

LA PAYSANNE.

Dame, il y a encor que deux jours que je lui ai dit, car je voulais savoir s'il m'aimait du bon du coeur ; mais quand je lui dis a, il est si aise, si aise...   [ 9 Aise : adj. Qui est content. [FC]]

MADAME JOBIN.

Je le crois. Il vous trouve bien gentille ?

LA PAYSANNE.

Oh oui. Il m'appelle sa ptite bouchonne, et me dit tant de jolies ptites choses.

MADAME JOBIN.

Voil qui va bien, pourvu...

LA PAYSANNE.

Il m'a promis qu'il m'pousera.

MADAME JOBIN.

Et quand ?

LA PAYSANNE.

Vous le savez bien, et c'est pour a que je viens ici.

MADAME JOBIN.

coutez, ma fille, n'allez pas lui rien accorder que vous ne soyez sa femme.

LA PAYSANNE.

J'aurais pourtant bien envie de lui pouvoir accorder ce qu'il me demande.

MADAME JOBIN.

Gardez-vous-en bien.

LA PAYSANNE.

Pourquoi ? Il n'y a pas de mal . Presque toutes les grandes Dames en ont, et toutes les grandes filles de noste village, et je venais vous prier de m'en faire aussi.

MADAME JOBIN, bas.

Je suis bout, et je ne sais plus par o m'y prendre. J'aurais plutt fait donner une personne d'esprit dans le panneau,

LA PAYSANNE.

Combien faut-il que je vous donne pour ? S'il les faut payer par avance, j'ai apport une pice d'or.

MADAME JOBIN.

Je sais fort bien ce que vous souhaitez avoir, et je m'en vais vous le dire, si vous voulez.

LA PAYSANNE.

Eh je vous en prie.

MADAME JOBIN.

Oui, mais je ne pourrai plus rien faire pour vous ; car quoique je devine tout, il faut que les gens qui me demandent quelque chose, me le disent eux-mmes, afin de montrer le consentement qu'ils y apportent.

LA PAYSANNE.

Je vous dirai, c'est a, aprs que vous me l'erez dit. N'est-ce pas tout un ?

MADAME JOBIN.

Il y a bien de la diffrence.

LA PAYSANNE.

Je n'oserais vous le dire. Faites queuque chose pour l'amour de moi. Tenez, vl ma pice d'or, je vous la donne ptost toute entire.

MADAME JOBIN.

Ne craignez rien. Personne ne nous entend.

LA PAYSANNE.

Je suis trop honteuse. Rendez-moi ma pice, j'aime mieux n'en point avoir.

MADAME JOBIN.

De quoi dites-vous que vous aimez mieux ne point avoir ?

LA PAYSANNE.

Je dis que j'aime mieux ne point avoir de ttons, que d'en demander.

MADAME JOBIN.

Voil ce que c'est. Ce sont des ttons que vous demandez ; et ds que je vous ai vue, je mourais d'envie de vous en promettre ; mais pour vous en faire venir, il fallait vous entendre prononcer le mot. Ce n'est pas pourtant un mot si terrible dire.

LA PAYSANNE.

Je le dis bien quand je suis toute seule aveuc Bastiane. Ils commencent dj lui pousser.

MADAME JOBIN.

Allez, ma fille, avant qu'il soit trois mois ou quatre mois, assurez-vous que vous aurez des ttons.

LA PAYSANNE.

Quoi, j'en erai ? Que me vl aise ! Je n'ai donc pu gure de temps n'tre point marie ; car le fils du Seigneur de notre village m'a dit qu'il m'pouserait ds que j'en erais.

MADAME JOBIN.

Revenez dans cinq ou six jours, je vous donnerai des biscuits que je ferai faire : car il faut du temps et de l'argent pour cela, et ds que vous en aurez mang, vos ttons commenceront grossir.

LA PAYSANNE.

On disait bien que vous tiez une bien habile Madame. Adieu, je vous remercie, je ne donnerai de mes biscuits personne. Si mes compagnes ont de ce qu'ils me feront venir, ce ne sera toujours qu'aprs moi.

SCNE VI.
Madame Jobin, Le Chevalier.

MADAME JOBIN.

Ah ! Monsieur le Chevalier.

LE CHEVALIER.

Je regardais une fort agrable Paysanne qui sort.

MADAME JOBIN.

Vous voyez, j'ai commerce avec toute sorte de monde. Mais qu'avez-vous donc fait depuis si longtemps ?

LE CHEVALIER.

J'ai t jaloux comme le diable, et aussi malheureux que vous l'aviez prdit.

MADAME JOBIN.

Le mtier d'Amant est un peu rude.

LE CHEVALIER.

La jeune veuve dont je vous ai dit que j'tais si amoureux, aprs m'avoir donn force assurances de sa tendresse, s'est avise de recevoir des visites qui m'ont chagrin. J'en ai soupir, je m'en suis plaint, ces marques d'amour ont pass chez elle pour tyrannie. Elle en a vu mes rivaux encor plus souvent ; et enfin par le conseil d'une de ses parentes qui est dans mes intrts, j'ai voulu voir si en m'loignant je ne lui ferais pas changer de conduite. Je lui ai marqu que je partais pour me mettre dans l'impossibilit de l'accabler de mes plaintes ; la fiert l'a empche de me retenir. Je suis parti en effet, et aprs avoir pass deux jours vingt lieues d'ici, o plusieurs personnes qui lui crivent m'ont vu, je suis revenu en secret, et je demeure cach Paris depuis six jours, afin qu'elle me croie toujours la campagne. La chose a russi comme nous l'avions pens. Mon absence lui a fait peine, elle voit mes rivaux et plus rarement et plus froidement, et souhaite d'autant plus mon retour, que la parente dont je vous ai parl l'a pique son tour de jalousie. Elle lui a fait croire que pour me consoler de mes chagrins, je pourrais bien voir quelque aimable personne au lieu o elle me croit, et en devenir amoureux. Cette crainte lui a fait prendre la rsolution de vous venir voir aujourd'hui, pour savoir de vous ce qu'elle doit croire de moi. J'en ai t averti par sa parente, et vous voyez qu'il est en votre pouvoir de me rendre heureux, en lui persuadant qu'on ne peut l'aimer avec plus de passion que je fais.

MADAME JOBIN.

Qu'elle vienne seulement, je rponds du reste.

LE CHEVALIER.

J'ai vous dire qu'elle ne manque pas d'incrdulit sur le chapitre des diseurs de bonne aventure, et que vous viendrez difficilement bout de lui persuader ce que vous lui direz mon avantage, si vous ne la prparez vous croire par quelque chose d'extraordinaire.

MADAME JOBIN.

Ne tient-il qu' y mler un peu de ma diablerie ? Attendez. Ce qui me tombe en pense l'tonnera, et ne sera pas mal plaisant.

SCNE VII.
Madame Jobin, Le Chevalier, Maturine, Dame Franoise.

MADAME JOBIN.

Maturine, faites-moi descendre Madame Franoise.

MATURINE.

La voil. Nous tions ensemble sur la monte.

MADAME JOBIN.

Approchez, Dame Franoise, j'ai vous dire deux mots.

Elle lui parle l'oreille.

DAME FRANOISE.

Bien, Madame, je m'y en vais tout l'heure.

MADAME JOBIN.

coutez encor.

DAME FRANOISE.

Je ne manquerai rien.

MADAME JOBIN.

Faites tout comme la dernire fois, et que du Clos se tienne prt ; Maturine vous fera entrer quand il sera temps.

SCNE VIII.
Madame Jobin, Le Chevalier.

LE CHEVALIER.

Afin que vous ne preniez pas mon aimable veuve pour quelque autre, elle m'a donn son portrait. Il faut vous le faire voir. Examinez-le, il n'y a rien de plus ressemblant.

MADAME JOBIN.

Vous avez lieu d'en tre touch, c'est une fort belle brune.

LE CHEVALIER.

coutez, Madame Jobin, si vous l'obliger une fois vous croire, je crains qu'elle ne vous mette de trop fortes preuves ; car sa parente m'a averti qu'elle vient particulirement vous trouver la prire d'une Comtesse qu'elle a vue depuis une heure, et qui l'a fortement assure qu'elle ne vous demandera rien que vous ne fassiez.

MADAME JOBIN.

Est-elle tout fait persuade que vous ne soyez point Paris.

LE CHEVALIER.

Ses gens m'ont vu monter cheval. Elle a crit au lieu o je lui ai marqu que j'allais ; on lui a mand qu'on m'y avait vu, et hier encor elle reut une lettre d'un de nos amis communs de ce pays-l, qui feignait qu'il me venait de quitter tout accabl de douleur. Je l'avais pri en partant de lui crire de cette sorte, afin que mon retour lui ft cach. Ainsi elle ne se doute point que je ne sois encor vingt lieues d'elle.

MADAME JOBIN.

Puisque que cela est, je veux lui faire natre l'envie de vous voir. Voici un miroir que j'avais fait prparer pour une autre affaire, je m'en servirai pour vous. Quand votre Marquise sera ici, et que vous m'aurez entendu faire une manire d'invocation, vous n'aurez qu' venir derrire ce miroir baisant son portrait. Elle vous saura bon gr de cette marque d'amour.

LE CHEVALIER.

Mais comment me verra-t-elle, si je suis derrire le miroir ?

MADAME JOBIN.

Ne vous mettez en peine de rien. Vous vous retirerez aprs quelques baisers donns au portrait ; et si je vous demande quelque autre chose, vous le viendrai faire.

LE CHEVALIER.

Elle a de la dfiance et de l'esprit, prenez garde...

MADAME JOBIN.

Fiez-vous moi, je ne ferai rien mal propos.

SCNE IX.
Madame Jobin, Le Chevalier, Maturine.

MATURINE.

Voil une belle Dame qui demande si vous tes seule.

LE CHEVALIER.

Si c'tait elle !

MADAME JOBIN.

As-tu remarqu si elle est blonde ou brune ?

MATURINE.

Elle est brune.

MADAME JOBIN.

Sortez vite, vous n'aurez qu' nous couter. Souvenez-vous seulement de ce que je vous ai dit du miroir. Toi, fais-la venir, et te tiens ensuite auprs de moi. Je te ferai signe quand il faudra faire entrer Dame Franoise. Voyons si la Dame qu'on me peint incrdule, conservera toujours sa force d'esprit. C'est elle assurment, elle ressemble au portrait.

SCNE X.
Madame Jobin, La Marquise, Maturine.

LA MARQUISE.

Enfin, Madame, vous me voyez chez vous. Vous tes la mode, et il faut bien suivre le torrent comme les autres.

MADAME JOBIN.

Je sais si peu de chose, Madame, que vous aurez peut-tre regret la peine que vous vous donnez.

LA MARQUISE.

On m'a dit de grandes merveilles de vous, et j'ai vu encor aujourd'hui une de mes amies qui renonce ce qui la flatterait le plus, parce que vous l'avez assure qu'il lui en arriverait de grandes disgrces.

MADAME JOBIN.

Je ne sais qui c'est ; mais si je lui ai prdit quelque malheur, elle doit le craindre, je ne trompe point.

LA MARQUISE.

Quand vous tromperiez, vous sauriez toujours beaucoup, puisque vous sauriez tromper d'habiles gens.

MADAME JOBIN.

Il me faudrait plus d'adresse pour cela que pour leur dire la vrit.

LA MARQUISE.

Voyons si vous pourrez me la dire. Voil ma main.

MADAME JOBIN.

Toutes les lignes marquent beaucoup de bonheur pour vous.

LA MARQUISE.

Passons, cela est gnral.

MADAME JOBIN.

Vous tes veuve, et parmi beaucoup d'Amants que vous avez, il y en a un qui vous touche plus que les autres, quoiqu'il soit le plus jaloux.

La Devineresse fait signe Maturine, qui sort en suite.

LA MARQUISE.

C'est quelque chose que cela.

MADAME JOBIN.

Il est absent depuis quelque temps, et vous l'avez assez maltrait pour craindre que l'loignement ne vous le drobe.

LA MARQUISE.

Cela peut-tre.

MADAME JOBIN.

N'en craignez rien, il n'aime que vous, et vous rendra la plus heureuse des femmes du monde, si vous l'pousez.

LA MARQUISE.

Ce commencement n'est point mal ; Mais franchement je suis d'une croyance un peu dure, et si vous voulez me persuader de votre savoir, il faut que vous me disiez plus qu'aux autres.

MATURINE, rentrant.

Voil une femme qu'on vous amne. Elle dit qu'elle est venue de bien loin pour vous trouver.

MADAME JOBIN.

Ne saviez-vous pas que Madame tait ici ? Courez lui dire qu'elle revienne dans une heure, je n'ai pas le temps de lui parler.

MATURINE.

Si vous l'aviez vue, vous auriez eu piti d'elle. Elle est si incommode, que je n'ai pas eu le coeur de la renvoyer. La voil. Regardez comme elle est btie, je n'en ai jamais vu une de mme.

LA MARQUISE.

Elle mrite que vous l'expdiiez promptement. coutez-la, j'aurai patience.

MADAME JOBIN.

Il me fche de vous faire perdre du temps.

SCNE XI.
Madame Jobin, La Marquise, Dame Franoise vtue en Dame et extraordinairement enfle, Maturine.

DAME FRANOISE, la Marquise.

Madame, votre rputation est si grande, que je suis venue vous prier...

LA MARQUISE.

Vous vous mprenez, Madame, ce n'est pas moi qui suis Madame Jobin.

DAME FRANOISE.

Pardonnez-moi, je suis si trouble du mal que je souffre...

LA MARQUISE, Madame Jobin.

Gurissez-la, vous ferez une belle cure, et aprs cela il y aura bien des gens qui croiront en vous.

MADAME JOBIN.

J'en viendrais peut-tre plus aisment bout que les mdecins.

DAME FRANOISE.

Je n'en doute point. Je les ai presque tous consults, et mme ceux de la facult de Montpellier, mais ils ne connaissent rien mon mal, et ils disent qu'il faut que ce soit un sort qu'on m'ait donn.

MADAME JOBIN.

Il y a bien de l'apparence.

DAME FRANOISE.

Faites quelque chose pour moi. On m'a dit que vous ne saviez pas seulement deviner, mais que vous gurissiez quantit de maux avec des paroles.

MADAME JOBIN.

Le vtre est un peu gaillard.

DAME FRANOISE.

Je ne demande pas que vous me dsenfliez tout fait, je ne veux qu'un peu de soulagement.

LA MARQUISE, Madame Jobin.

Vous ne devez pas refuser Madame. Ce ne sera pas une chose si difficile pour vous que de la gurir. On en publie de bien plus surprenantes que vous avez faites.

MADAME JOBIN, la Marquise.

Dites le vrai. Celle-ci vous parat au-dessus de mon pouvoir ?

LA MARQUISE.

J'avoue que je vous croirai une habile femme, si vous faites un pareil miracle.

MADAME JOBIN.

Il faut vous en donner le plaisir. Aussi bien il y a de la charit ne pas laisser souffrir les affligs.

LA MARQUISE.

Quoi, vous gurirez cette enflure en ma prsence ?

MADAME JOBIN.

En votre prsence, et vous l'allez voir. Je prtends qu'avant que Madame ne sorte d'ici, il ne lui en reste pas la moindre marque.

LA MARQUISE.

C'est dire beaucoup.

DAME FRANOISE, Madame Jobin.

Eh ! Madame, ne me promettez point ce que vous ne sauriez tenir. Il y a plus de trois ans que le mal me tient, je serais bien heureuse si vous m'en pouviez gurir en trois mois. Les mdecins et les empiriques y ont employ tous leurs remdes.

MADAME JOBIN.

Je vais vous faire voir que j'en sais plus qu'eux. Mais il faut que vous trouviez quelqu'un assez charitable pour recevoir votre enflure ; car comme elle vient d'un sort qui doit toujours avoir son effet, je ne puis la faire sortir de votre corps qu'elle ne passe dans celui d'un autre, homme ou femme, comme vous voudrez, cela ne m'importe.

LA MARQUISE, Madame Jobin.

Vous vous tirerez d'affaires par l. Personne ne voudra recevoir l'enflure, vous en voil quitte.

DAME FRANOISE.

C'est bien assez que vous ne sachiez gurir, il ne fallait pas vous moquer encor de moi.

MADAME JOBIN.

Je ne me moque pas de vous. Trouvez quelqu'un, et je vous dsenfle.

DAME FRANOISE.

O le trouver ? Il ne tiendrait pas de l'argent. Si votre servante veut prendre mon mal...

MATURINE.

Moi, Madame ? Je ne le ferais pas quand vous me donneriez tout votre bien. Qu'est-ce qu'on croirait, si on me voyait un ventre comme le vtre ? On ne dirait pas que ce serait votre enflure.

LA MARQUISE.

Vous avez une fille d'ordre, elle craint les mdisants.

MADAME JOBIN.

Il n'y a ici que des gens d'honneur.

LA MARQUISE, Dame Franoise.

Je voudrais voir cette exprience. Ne connaissez-vous personne qui pt se laisser gagner ? On fait tant de choses pour de l'argent.

DAME FRANOISE.

Je chercherai. Mais il faut du temps pour cela. Attendez. J'ai l-bas le valet de mon fermier. Peut-tre voudra-t-il bien faire quelque chose pour moi.

LA MARQUISE.

Vite, qu'on appelle le valet du fermier de Madame.

MATURINE.

J'y cours.

MADAME JOBIN.

Si ce valet veut, je ne demande qu'un demi-quart d 'heure, et Madame se trouvera dsenfle.

LA MARQUISE.

Je le croirai quand je l'aurai vu.

SCNE XII.
Madame Jobin, La Marquise, Dame Franoise, Du Clos vtu en paysan sous le nom de Guillaume, Maturine.

DAME FRANOISE.

coute, mon pauvre Guillaume.

DU CLOS.

Oh ! La servante m'a dit ce que c'est, mais je vous remercie de bien bon coeur. J'aurais trop peur de crever, si j'tais enfl comme vous, ou de ne dsenfler jamais.

DAME FRANOISE.

Mais coutez-moi.

DU CLOS.

Tout franc, Madame, on ne fait point venir les gens Paris pour les faire enfler.

DAME FRANOISE.

Outre dix pistoles que je te donnerai ds aujourd'hui, je te promets de te nourrir toute ta vie sans rien faire.

DU CLOS.

Dix pistoles, et je ne ferai rien ? C'est quelque chose.

LA MARQUISE.

Tiens en voil encor dix que je te donne, afin que tu aies meilleur courage.

DU CLOS.

Vous me faites prendre, mais pourtant je voudrais bien n'tre point enfl.

MADAME JOBIN, du Clos.

J'ai te dire que quand j'aurai fait passer l'enflure, ce ne sera pas comme Madame, tu ne souffriras pas son mal ; et puis tu n'auras qu' m'amener quelque misrable qui prendra ta place. C'est pour faire la fortune d'un gueux fainant.

DU CLOS.

Puisque cela est, vous n'avez qu' faire, me voil prt ; mais ne m'enflez gure, je vous en prie.

MADAME JOBIN.

On ne s'en apercevra presque pas. Viens. Mets-toi l.

Elle les fait asseoir l'un et l'autre.

DAME FRANOISE.

Je tremble.

LA MARQUISE, bas.

Cela va loin, et je ne sais presque plus o j'en suis.

MADAME JOBIN.

Elle les touche tous deux et prononce quelques paroles barbares.

Qu'on ne dise rien.

DAME FRANOISE.

Ah, ah.

DU CLOS.

Ah, ah.

DAME FRANOISE.

Eh ! Madame, eh, eh.

DU CLOS.

Ah, ah, ah, quel tintamarre je sens dans mon corps ! Je crois que l'enflure va venir.

DAME FRANOISE.

Ah, ah ; ah ! Je sens que l'enflure s'en va, eh, eh, eh ! Je dsenfle, ah, ah, ah !

DU CLOS.

Ah oui, l'enflure ; h oui, l'enflure vient, j'enfle.

DAME FRANOISE.

Je dsenfle, ah, je dsenfle. H, h, h.

DU CLOS.

J'enfle, j'enfle, hol, hol. Ah, j'enfle, j'enfle, j'enfle ; ah, ah, ah, c'est assez, que l'enflure arrte, en voil la moiti que Madame n'en avait. On m'a tromp, je suis plus gros qu'un tonneau.

DAME FRANOISE, se levant.

Ah ! Madame, que me voil soulage !

MADAME JOBIN, la Marquise.

H bien, Mesdames, qu'en dites-vous ?

LA MARQUISE.

Il y a plus penser qu' dire.

DAME FRANOISE.

Suis-je moi-mme, et ce changement est-il bien croyable ? Je ne souffre plus. Je suis gurie. Quelle joie ! Ce n'est point assez que trente louis qui sont dans ma bourse. Prenez cette bague en attendant un autre prsent. Adieu, Madame, j'ai impatience de m'aller montrer, je crois que personne ne me connatra. Suis-moi, Guillaume.

DU CLOS.

Je ne suis pas si press moi. Vous tes plus lgre, et je suis plus lourd. On va se moquer de moi. La belle opration ! Hi, hi, hi, hi.

MATURINE.

Te voil bien empch, trouve quelque gueux, il y en a mille qui seront ravis d'avoir ton enflure.

SCNE XIII.
La Marquise, Madame Jobin, Maturine.

LA MARQUISE.

Qu'ai-je vu ? Est-ce que mes yeux m'ont trompe ?

MADAME JOBIN.

Vous avez vu, Madame, un petit effet de ce que peut une femme qui ne sait rien.

LA MARQUISE.

J'en suis immobile d'tonnement, et quand ce serait un tour d'adresse, quoi il n'y a pas d'apparence, je vous admirerais autant de l'avoir fait qui si tout l'enfer s'en tait ml. Mais puisque vous pouvez tant, ne vous amusez point des paroles pour moi. Je voudrais voir quelque chose de plus fort sur ce qui regarde mon Amant.

MADAME JOBIN.

Vous tes en peine de ce qu'il fait o il est ?

LA MARQUISE.

Je vous l'avoue.

MADAME JOBIN.

Le voulez-vous savoir par vous-mme ? Deux mots prononcs le feront paratre ici devant vous.

LA MARQUISE.

Je ne serais point fche de le voir, mais...

MADAME JOBIN.

Vous balancez ? N'ayez point de peur. La vue d'un Amant n'est jamais terrible.

LA MARQUISE.

Et ne verrai-je que lui ?

MADAME JOBIN.

Selon qu'il est seul prsentement, ou en compagnie.

LA MARQUISE.

Voyons. Il me serait honteux de trembler. Il se divertit peut-tre agrablement sans penser moi.

MADAME JOBIN.

Esprit qui m'obis, je te commande de faire paratre la personne qu'on souhaite voir.

Maturine.

Tirez ce rideau. Il ne saurait tarder un moment.

On voit paratre le Marquis dans le miroir.

LA MARQUISE.

C'est le Chevalier. Le voil lui-mme. Que fait-il ?

MADAME JOBIN.

Il a les yeux attachs sur un portrait.

LA MARQUISE.

C'est le mien. Je le reconnais au ruban.

MADAME JOBIN.

Vous devez tre contente, il le baise avec assez de tendresse.

LA MARQUISE.

Que je suis surprise ! Mais il est dj disparu. La joie de le voir m'a peu dur.

MADAME JOBIN.

Vous n'avez point d'Amant si fidle, ni qui vous aime avec tant d'ardeur.

LA MARQUISE.

Je n'en doute point aprs ce que vous m'avez fait voir. Mais n'y a-t-il point moyen de le rappeler auprs de moi ?

MADAME JOBIN.

Rien n'est si ais. crivez-lui qu'il parte sur l'heure, il prendra la poste, et vous le verrez ds ce soir mme.

LA MARQUISE.

Ds ce soir mme ! Et il nous faut le reste du jour pour lui envoyer ma lettre.

MADAME JOBIN.

Laissez-moi ce soin, j'ai des messagers qui je fais faire cent lieues en un moment. Vous aurez rponse avant que vous sortiez d'ici.

LA MARQUISE.

J'aurai rponse. Voyons jusqu'au bout. Voil des choses dont je n'ai jamais entendu parler.

MADAME JOBIN.

Avancez la table. Il y a une critoire dessus. Il faut, s'il vous plat, que vous criviez ce que je vais vous dicter.

Il m'ennuie de votre absence. Rpondez-moi par ce porteur si vous vous rsoudrez la finir, et si je puis vous attendre ce soir chez moi.

Cela suffit, c'est moi cacheter ce billet. Il y faut un peu de crmonie que vous ne pourriez voir sans frayeur. Je reviens dans un moment.

La devineresse sort.

LA MARQUISE.

J'ai l'esprit fort, mais je commence n'tre pas trop assure.

MATURINE.

Il n'y a rien craindre. C'est une manire de chat-huant qu'elle a l-dedans, qui elle va parler. Il est laid, mais il ne fait jamais de mal personne.

LA MARQUISE.

J'avoue que tout ce qu'elle fait me confond.

MATURINE.

Elle est bien habile, et si je vous avais dit...

MADAME JOBIN rentrant.

l'heure qu'il est, il faut que votre billet soit rendu.

LA MARQUISE.

Quoi, si promptement ?

MADAME JOBIN.

Vous allez le voir. Par tout le pouvoir que j'ai sur toi, je t'ordonne de faire paratre de nouveau celui que nous avons vu.

Le Chevalier parat une seconde fois dans le miroir.

LA MARQUISE.

Il revient. Il a mon billet. Quels transports de joie !

MADAME JOBIN.

Ces marques d'amour vous fchent-elles ?

LA MARQUISE.

Il prend la plume.

MADAME JOBIN.

C'est pour vous crire. Ds le moment que mon porteur aura sa rponse, il quittera le corps qu'il a pris, et viendra vous la mettre entre les mains.

LA MARQUISE.

moi ? Qu'il ne m'approche pas, je vous prie.

MADAME JOBIN.

Rassurez-vous. Elle tombera vos pieds sans que voyiez personne.

LA MARQUISE.

On lui apporte de la lumire, il la cachte, il s'en va. Tout le corps commence me frissonner.

MADAME JOBIN.

Il me semble que les choses se passent assez doucement. Vous n'avez rien vu que d'agrable, et je vous ai pargn tout ce qui aurait pu vous faire peur.

LA MARQUISE.

Il est vrai, mais quoique je ne sois pas timide, j'ai vu tant de choses, que je ne croyais point faisables, que je ne m'assure presque pas d'tre moi-mme.

MADAME JOBIN.

Au moins faites-moi la grce de ne rien dire. Il y a de certains esprits mal tourns... Mais mon porteur a fait diligence. Voici la rponse. Prenez. On voit tomber une lettre du haut du plancher.

LA MARQUISE.

Comment ? Toucher ce qui a t apport par un esprit ?

MADAME JOBIN.

Lisez. Le charme a eu son effet, et vous ne devez pas craindre qu'il aille plus loin.

LA MARQUISE.

C'est son criture. Qui l'et jamais cru ?

Elle lit.

Je pars sur l'heure, Madame, et doute fort que votre porteur vous voie avant moi. Un Amant attendu de ce qu'il adore devance toujours le plus prompt courrier.

Adieu, Madame, je suis si interdite de ce qui m'arrive, qu'il m'est impossible de raisonner. Je vous reverrai. Si je ne vous marque pas ma reconnaissance ds aujourd'hui, vous ne perdrez rien au retardement.

MADAME JOBIN.

Vous en userez comme il vous plaira, et vous demande seulement le secret.

Maturine.

Conduis-la des yeux, et ne nous laisse pas surprendre. Elle s'en retourne fort tonne. Jamais magie n'a mieux opr.

MATURINE.

Parlez en toute assurance, elle est partie, et je crois que si on s'en rapporte elle, il n'y aura jamais eu une plus grande sorcire que vous.

SCNE XIV.
Madame Jobin, Le Chevalier, Maturine.

MADAME JOBIN.

H bien ? Qu'est-ce, Monsieur le Chevalier ? Vous ai-je servi ?

LE CHEVALIER.

Je te dois la vie, et je ne saurais trop payer ce que tu as fait pour moi. Voil dix louis que je te donne, en attendant ce que je ne te veux pas dire aujourd'hui.

MADAME JOBIN.

Bottez-vous ce soir pour aller chez elle. J'ai jou mon rle, le reste dpend de vous. Je ne vous recommande point le secret.

LE CHEVALIER.

J'y suis plus intress que toi, n'apprhende rien. Adieu, je me rglerai sur le billet envoy, et me tirerai d'affaires comme je dois.

MADAME JOBIN.

la fin me voil seule. Il faut profiter de ce moment.

SCNE XV.
Madame Jobin, Monsieur Gosselin, Maturine.

MADAME JOBIN.

Venez, mon frre. Que dites-vous de mon commerce ? Vous en devez tre instruit.

MONSIEUR GOSSELIN.

J'avoue qu'il y a ici de grandes dupes, si un peu d'adresse les sait blouir.

MADAME JOBIN.

Vous n'avez encor rien vu. Venez avec moi, et quand je vous aurai montr certaines machines que je fais agir dans l'occasion, vous me direz si dans la suite de votre procs vous ne voudrez vous servir, ni de mon argent, ni de mes amis.

ACTE III

SCNE I.
Le Marquis, Maturine.

LE MARQUIS.

Peut-on voir Madame Jobin ?

MATURINE.

Est-ce que vous avez quelque chose de si press lui dire ? Dame, elle a bien des gens qui parler.

LE MARQUIS.

J'aurai patience. Il me suffit de savoir qu'elle soit chez elle.

MATURINE.

Ils sont cinq ou six l-haut qui attendent la porte, et qu'elle fait entrer l'un aprs l'autre dans son cabinet. Elle leur montre l du plus fin.

LE MARQUIS.

On dit qu'elle en sait beaucoup.

MATURINE.

Oh ! Il n'y a point de femme plus habile qu'elle.

LE MARQUIS.

J'ai ou assurer qu'elle ne se trompe jamais.

MATURINE.

Elle n'a garde.

LE MARQUIS.

Comment ?

MATURINE.

Je ne dis rien. Vous n'avez qu' lui demander ce que vous voudrez.

LE MARQUIS.

Elle sait donc tout ?

MATURINE.

Vraiment.

LE MARQUIS.

C'est--dire qu'elle a toujours quelque diable en poche ?

MATURINE.

Elle ne me montre pas tout ce qu'elle a. Je vois seulement un gros vilain oiseau dans sa chambre, qui ne manque point voler sur son paule ds qu'elle l'appelle. Il lui fourre son bec dans l'oreille pour lui jargonner je ne sais quoi. Il a un bien laid langage que je n'entends point, mais il faut bien qu'elle l'entende elle, car aprs qu'ils ont t ainsi quelque temps, elle n'a plus qu' ouvrir la bouche pour prdire le pass, le prsent, et l'avenir.

LE MARQUIS.

Et n'as-tu vu que cela ?

MATURINE.

Oh ! Bien autre chose. Mais elle ne sait pas que je l'ai vu.

LE MARQUIS.

Et c'est ?

MATURINE.

Vous l'iriez dire, et puis on me chasserait.

LE MARQUIS.

Je l'irais dire ?

MATURINE.

Voyez-vous, je ne gagnerais jamais autant autre part. Il y a bien des profits avec elle. J'oblige d'honntes gens qui sont presss de la consulter. Je les fais monter avant les autres, et vous savez bien, Monsieur...

LE MARQUIS.

Ne crains rien de moi. Voil deux pistoles pour assurance que je ne parlerai point.

MATURINE.

Vous tes brave homme, je le vois bien, et il n'y a point de hasard vous dire tout. Quand elle veut faire ses grandes magies, elle s'enferme dans un grenier o elle ne laisse jamais entrer personne. Je m'en fus il y a trois jours regarder ce qu'elle faisait par le trou de la serrure. Elle tait assise, et il y avait un grand chat tout noir, plus long deux fois que les autres chats, qui se promenait comme un Monsieur sur ses pattes de derrire. Il se mit aprs l'embrasser avec ses deuxpattes de devant, et ils furent ensemble plus d'un gros quart d 'heure marmoter.

LE MARQUIS.

Voil un terrible chat.

MATURINE.

Je ne sais s'il vit que je regardais par la serrure, mais il vint tout d'un coup se jeter contre la porte, et je la croyais enfonce, tant il fit de bruit. Ce fut bien moi me sauver.

LE MARQUIS.

Comment est-ce qu'on t'appelle ?

MATURINE.

Maturine, Monsieur, votre service.

LE MARQUIS.

coute, Maturine. Je suis curieux, et je sais plusieurs secrets qui approchent fort de ce que fait Madame Jobin. Elle t'emploie et quelque autre encor dans les magies ? Vingt pistoles ne tiennent rien. Je te les vais donner tout promptement, si tu m'apprends de quelle manire...

MATURINE.

Je pense, Monsieur, que vous vous moquez. Vous tes secret, et je ne m'aviserais pas de vous rien cacher, si elle m'avait employe quelque chose. Mais c'est avec des paroles qu'elle fait tout, et si vous voulez savoir comment, il faut trouver moyen de faire amiti avec son chat ; car il n'y a que lui qui le puisse dire.

LE MARQUIS.

Tu crains...

MATURINE.

Tenez. Voil une Dame qui sort de son cabinet, demandez-lui si elle en est satisfaite. Je vais cependant lui faire savoir qu'on l'attend ici, afin qu'elle dpche ceux qui sont l-haut.

SCNE II.
Madame Noblet, Le Marquis.

MADAME NOBLET.

Ah ! Monsieur le Marquis !

LE MARQUIS.

Quoi, c'est vous, Madame ?

MADAME NOBLET.

Vous voyez comme l'impatience de vous obliger m'a fait passer par-dessus tous mes scrupules. Quelque aversion que j'aie eue toujours pour les gens qui se mlent de deviner, vous m'avez prie de voir Madame Jobin, et j'ai voulu y venir sur l'heure.

LE MARQUIS.

Je vous suis fort oblig.

MADAME NOBLET.

Qui vous aurait cru ici ? Je traversais cette chambre pour reprendre l'autre escalier ; sans cela, je ne vous eusse pas rencontr.

LE MARQUIS.

H bien, Madame, la devineresse ?

MADAME NOBLET.

Je me ddis. Je croyais bien vous aider la convaincre de ne savoir dire que des faussets, mais aprs ce que j'ai entendu, il faut se rendre. Elle m'a dit des choses... je n'en doute point, il y l-dessous du surnaturel.

LE MARQUIS.

Voil qui va bien. Tout ce que vous tes de femmes, elle vous fait donner dans le panneau. C'est en quoi consiste son plus grand charme.

MADAME NOBLET.

La Comtesse d'Astragon a du mrite, et j'aurais beaucoup de joie de vous la voir pouser. Le parti vous serait avantageux, et vous savez que je l'ai blme d'abord de s'arrter ce que lui a dit Madame Jobin ; mais je trouve prsentement qu'elle n'a point tort, et comme vous tes de mes particuliers amis, j'avoue que ce mariage me causerait de la peine, tant je suis persuade sur ses menaces, qu'il ne pourrait que vous rendre malheureux.

LE MARQUIS.

cela prs, je voudrais que Madame la Comtesse voult m'pouser.

MADAME NOBLET.

Mais n'y a-t-il qu'elle que vous soyez capable de vouloir pour femme ? Je conois qu'il vous sera rude d'y renoncer, mais il faut souffrir quelque chose pour ne pas souffrir toujours, et si vous m'en croyez, vous irez passer quelque temps la campagne. Sa perte vous serait beaucoup moins sensible si vous vous accoutumiez ne la plus voir.

LE MARQUIS.

Et le puis-je faire ? Ma plus forte peine vient de ce que la Comtesse me dclare qu'elle ne veut plus souffrir mes visites. Je l'aime trop pour m'en pouvoir sparer.

MADAME NOBLET.

Quand il y a raison pour cela, il faut s'arracher le coeur. Voyez d'autres gens. N'avez-vous pas des amies qui vous reoivent toujours avec plaisir ? On trouve chez moi assez bonne compagnie. Venez-y souvent. Vous y ferez peut-tre quelque Matresse qui vous fera oublier celle que vous regrettez.

LE MARQUIS.

Et que me servirait de vouloir aimer, puisque si j'en crois votre impertinente Madame Jobin, les mmes malheurs qu'elle me prdit avec la Comtesse, me sont infaillibles avec toute autre ?

MADAME NOBLET.

Je vous avoue qu'elle m'embarrasse un peu moi-mme. Elle m'a dit que je serais bientt veuve. Il n'y a rien de surprenant en cela. Mon mari est vieux, et quoique je le perde avec douleur, il y a un ordre dans la nature, et suivant cet ordre il doit mourir avant moi, mais ce que je ne comprends point, c'est qu'elle m'assure que je me remarierai, et je ne me sens aucune disposition rentrer dans le mariage.

LE MARQUIS.

Vous voyez par l qu'il ne peut y avoir rien de certain dans ce qu'elle dit, car vous n'aurez qu' ne vous remarier jamais, et voil la prdiction avorte.

MADAME NOBLET.

Oui, mais elle soutient que j'aurai beau faire et qu'il faudra ncessairement que ce qu'elle me prdit arrive. Elle ajoute que je rendrai celui qui m'pousera le plus heureux homme du monde.

LE MARQUIS.

Je le crois, Madame, on ne saurait qu'tre heureux avec une aussi aimable personne que vous ; mais cela n'empche pas que Madame Jobin ne soit folle. Je vais vous le faire savoir. Suppos que vous m'estimassiez assez pour m'pouser. J'aurais toute sorte de bonheur avec vous, parce que cela est de votre toile. Cependant il est de la mienne de tourmenter une femme par mes jalousies, de tuer un homme qui la verra, et d'avoir la tte coupe sur un chafaud. Accordez cela.

MADAME NOBLET.

Mais il n'est pas assur que je vous pouserais.

LE MARQUIS.

Je dis suppos, Madame, mon peu de mrite vous empcherait sans doute de le vouloir, je me rends justice.

MADAME NOBLET.

Vous savez que je n'ai point m'expliquer l-dessus.

LE MARQUIS.

Non, Madame, et je ne le demande pas ; mais enfin ce que je sais bien qui n'arrivera jamais, pourrait arriver.

MADAME NOBLET.

Eh.

LE MARQUIS.

En ce cas, aprs ce que nous a dit Madame Jobin l'un et l'autre, il faudrait qu'elle et menti pour vous ou pour moi.

MADAME NOBLET.

coutez, la fatalit qu'elle trouve attache votre personne n'est peut-tre pas pour toujours. Elle ne peut regarder que le temps prsent, et cela tant, si vous laissez passer un an ou deux sans vous marier, vous pourriez ensuite pouser qui vous voudriez, et ne craindre rien.

LE MARQUIS.

Je vous assure, Madame, que je ne crains rien du tout. Peut-on faire cas d'une ignorante ?

MADAME NOBLET.

Pourquoi vous trouvai-je donc ici ?

LE MARQUIS.

Je n'y viens pas pour rien savoir d'elle, j'y viens pour lui faire voir qu'elle ne sait rien.

MADAME NOBLET.

Je souhaite que vous en veniez bout, afin que vous me mettiez l'esprit en repos ; car dans les sentiments o je suis, il me fche d'avoir me marier encor une fois, et je ne me puis empcher de croire que cela sera, parce qu'elle m'a dit d'ailleurs mille vrits.

LE MARQUIS.

Ne craignez rien. Le bon homme mort, vous demeurerez veuve tant qu'il vous plaira, et ce ne sera jamais en dpit de vous que vous prendrez un second mari.

MADAME NOBLET.

Je le veux croire. Cependant la curiosit m'engage revoir demain Madame Jobin. Elle m'a donn son heure, et si elle me satisfait autant qu'aujourd'hui, j'aurai de la peine m'en dtromper. Mais adieu. Voici une Dame qui ne veut pas se faire connatre ici, et je ne veux pas non plus qu'elle me connaisse.

SCNE III.
La Comtesse, Le Marquis.

LA COMTESSE, avec un autre habit, et se dmasquant ds que Madame Noblet est sortie.

Je vous ai fait attendre longtemps.

LE MARQUIS.

Madame Jobin donne audience l-haut trois ou quatre personnes, et nous ne lui aurions pas encor parl, quand vous seriez venu aussitt que moi. Mais je vous prie, Madame, que vous a dit votre amie que nous avons rencontre en venant ici, et qui vous a fait descendre de mon carrosse pour vous entretenir dans le sien.

LA COMTESSE.

Ce que je sais qu'on vous a dit qui vient d'arriver chez la Jobin, touchant l'aventure du miroir et de la Dame enfle, dont vous vous tes bien donn de garde de me parler.

LE MARQUIS.

J'enrage de vous entendre conter ce qui ne peut tre. Tout ce que vous voyez de gens vous disent merveille de la Jobin, et je ne trouve personne qu'elle n'ait tromp.

LA COMTESSE.

Vous tes son ennemi, et vous n'apprenez d'elle que ce qu'il vous plat. Pour moi qui la connais par moi-mme, je la crois comme si tout ce qu'elle me prdit tait arriv.

LE MARQUIS.

Mais, Madame raisonnons un peu. Ce qu'elle dit qui m'arrivera moi, ne doit m'arriver que par la malignit de l'astre qui a rsid ma naissance. Mille et mille autres sont ns dans le mme instant, et sous le mme astre. Est-ce que tous ces gens-l doivent ne se marier jamais, ou sont-ils obligs de tuer un homme ?

LA COMTESSE.

Vous le prenez mal. Il y a une fatalit de bonheur ou de malheur attache chaque particulier, et cette fatalit ne dpend point du moment de la naissance. Mille gens prissent ensemble dans un vaisseau, mille autres sont tus dans un combat. Ils sont tous ns sous diffrentes plantes et en divers temps, et il ne laisse pas de leur arriver la mme chose.

LE MARQUIS.

Je vois bien, Madame, que les raisons ne vous manqueront jamais pour dfendre votre incomparable Madame Jobin. Ah ! Si vous m'aimiez...

LA COMTESSE.

Je vous aime, et c'est par l que je rsiste vous pouser.

LE MARQUIS.

Quel amour !

LA COMTESSE.

La complaisance que j'ai de venir encor ici avec vous, vous en marque assez. Je vais me masquer. Je parlerai languedocien, et appuierai le roman que vous avez invent. Si Madame Jobin s'y laisse surprendre, je me rends, et votre amour sera satisfait ; mais je suis fort assure qu'elle connatra que nous la trompons.

LE MARQUIS.

J'en doute, moins qu'elle ne me reconnaisse pour m'avoir vu tantt en Laquais.

LA COMTESSE.

Elle n'a presque pas dtourn les yeux sur vous, et puis, cet ajustement et cette perruque vous donnent un autre visage que vous n'aviez.

SCNE IV.
Maturine, La Comtesse, Le Marquis, Madame Jobin.

MATURINE, la devineresse en entrant.

Voil un honnte gentilhomme qui vous attend il y a longtemps.

LE MARQUIS, la Comtesse.

Gardez-vous bien de vous laisser voir.

MADAME JOBIN.

Je suis fche de n'avoir pu descendre plutt.

LE MARQUIS.

Tant de gens vous viennent chercher de tous cts, qu'en quelque temps que ce soit on est trop heureux de vous parler.

MADAME JOBIN.

Je voudrais pouvoir satisfaire tout le monde, mais on me croit bien plus habile que je ne suis.

LE MARQUIS.

Nous venons vous, Madame et moi avec une entire confiance ; car on nous a tant dit de merveilles...

MADAME JOBIN.

Laissons cela. De quoi s'agit-il ?

LE MARQUIS.

Je suis de bonne Maison, pas tout fait riche. La personne que vous voyez est la plus considrable Hritire du Languedoc, je l'ai enleve. Nous nous sommes maris. Son pre me veut faire faire mon procs. Il cherche sa fille. Elle se cache. On s'emploie pour l'obliger nous pardonner. On n'en peut venir bout. Il est question de le flchir. Vous faites des choses bien plus difficiles. Tirez-nous d'affaires. Il y a deux cent pistoles pour vous.

LA COMTESSE.

La fauto n'es pas tan grando. Lamour fa fair quado jour de pareillos causos, et vous no serex pas fachado de nous ab rendut l'ou repaux...

MADAME JOBIN.

Ce que vous voulez n'est pas entirement impossible.

LE MARQUIS.

Je sais que le moindre de vos secrets suffira pour nous. Voil trente louis dans une bourse. Prenez-les d'avance, et nous secourez.

LA COMTESSE.

Yeu vous dounarai de moun coustat. Fasex m ben remetr anb moun peire.

MADAME JOBIN.

Il est en Languedoc ?

LE MARQUIS.

Il fait ses poursuites au Parlement de Toulouse.

MADAME JOBIN.

Nous le gagnerons. Il faudra peut-tre un peu de temps pour cela.

LA COMTESSE.

N'importe.

MADAME JOBIN.

Je vais vous dire ce que vous ferez. crivez-lui.

LA COMTESSE.

El deschiro mas letros sans voul legi...

MADAME JOBIN.

Quand j'aurai fait quelque crmonie sur le papier, crivez. Pourvu qu'il touche la lettre, vous verrez la suite.

LA COMTESSE.

Yeu farai ben quel la touquara.

MADAME JOBIN.

C'est assez.

LE MARQUIS, la Comtesse.

Que j'ai de joie ! Nous voil hors d'embarras. Madame dira quelques paroles sur le papier, et avec le temps le papier touch fera son effet.

LA COMTESSE.

Dounay m promptemen d'aquel papi.

MADAME JOBIN.

Je vous en apporte dans un moment.

LE MARQUIS, la Devineresse.

Deux mots, je vous prie, avant que vous nous quittiez. Nous nous sommes maris par amour. On veut que ces sortes de mariage ne soient pas heureux. Que pouvons-nous attendre du ntre ?

MADAME JOBIN, regardant fixement le Marquis.

Assez de bonheur, au moins cela me parat ; car je m'arrte plus aux traits du visage qu'aux lignes des mains. Je vous en parlerais plus assurment si Madame voulait se montrer.

LA COMTESSE.

Dispensax m, yeu vos prgu ; yeu ai milo rasous que me deffendon de m laissa veir.

LE MARQUIS.

En faisant le charme pour le papier, n'en pourrez-vous pas faire quelqu'un qui vous dcouvre ce que je voudrais savoir ?

MADAME JOBIN.

Vous serez content, laissez-moi faire.

SCNE V.
Le Marquis, La Comtesse.

LE MARQUIS.

Me tiendrez-vous parole, Madame ? La devineresse n'a pu deviner. Elle nous croit maris, et je ne suis plus menac de perdre la tte.

LA COMTESSE.

Nous verrons ce qu'elle dira son retour.

LE MARQUIS.

Elle nous dira qu'il n'y a point de bonheur qui ne nous attende, et vous apportera du papier charm. Du papier charm ! Y-a-t-il rien de plus ridicule ?

LA COMTESSE.

Je crois qu'il aurait l'effet que nous lui avons demand, si ce que vous lui avez dit tait vritable. Mais ne nous rjouissons point avant le temps. Quand elle aura consult l'esprit familier qu'elle a, je jurerais bien que la tromperie lui sera connue.

LE MARQUIS.

La Jobin a un esprit familier !

LA COMTESSE.

Elle en a un, et elle ne peut avoir appris que par lui cent choses secrtes qu'elle m'a dites.

LE MARQUIS.

Et si elle vous apporte du papier charm, sans que son esprit familier l'ait avertie de la pice que nous lui faisons ?   [ 10 Pice : Fig. Tromperie, moquerie, petit complot, compar une pice de thtre. [L]]

LA COMTESSE.

Je vous promets alors de me dmasquer, de lui faire confusion de son ignorance, et de vous pouser sans aucun scrupule.

LE MARQUIS.

Me voil le plus content de tous les hommes. Madame Jobin est aussi peu sorcire que moi, et son esprit familier n'est autre chose que la faiblesse de ceux qui l'coutent. Vous l'allez voir. Il me semble que je l'entends.

SCNE VI.
Le Marquis, La Comtesse, Madame Jobin.

LE MARQUIS.

H bien, le papier ?

MADAME JOBIN.

Qu'en feriez-vous ? Madame n'a point de pre. Vous ne l'avez ni enleve ni pouse, et ce qui est davantage, vous ne l'pouserez jamais.

LA COMTESSE.

Yeu vous ai ben dit, Monsieur, qua quo eror la plus habillo fenno que ya quesso al mundo.

LE MARQUIS.

J'avoue que je n'ai point enlev Madame, mais je ne l'pouserai jamais.

MADAME JOBIN.

Non assurment.

LE MARQUIS.

Et la raison ?

MADAME JOBIN.

Je ne me suis pas mise en peine de la demander, mais il est ais de vous la faire savoir. Voulez-vous que je fasse paratre l'esprit qui me parle ? Vous l'entendrez.

LE MARQUIS.

Je vous en prie.

LA COMTESSE.

Paraiss l'esprit !

MADAME JOBIN.

Afin que vous en souffriez la vue plus aisment, vous ne verrez qu'une tte qu'il animera ; mais ne tmoignez pas de peur, car il hait voir trembler, et je n'en serais pas la matresse.

LA COMTESSE.

Noun pas tmougna de peau !

LE MARQUIS, la Comtesse.

Pourquoi en avoir ? Je serai auprs de vous.

MADAME JOBIN.

C'est faire le brave contre temps. Vous pourriez bien avoir peur vous-mme, et je ne sais si vous vous tireriez bien d'avec l'esprit.

LA COMTESSE.

Anen, anen, Moussou, yeu nay qu faire ni d'esprit ni de testo, per tre assegurado, car saven tout aissei.

LE MARQUIS.

Je remets Madame chez elle, et vous viens trouver incontinent. Prparez votre plus noire magie, vous verrez si je suis homme m'pouvanter.

MADAME JOBIN, seule.

Il y va de mon honneur de bien soutenir mon rle. Voici un homme piqu au jeu. Il ne me laissera point de repos si je ne le persuade lui-mme que je suis sorcire. Ils sont partis, Mademoiselle du Buisson, vous pouvez entrer.

SCNE VII.
Mademoiselle du Buisson, Madame Jobin.

MADEMOISELLE DU BUISSON.

Dites le vrai, Madame Jobin, je suis accourue bien propos.

MADAME JOBIN.

J'avoue que si vous fussiez venue un moment plus tard, j'eusse donn jusqu'au bout dans l'enlvement. Comment deviner qu'ils me faisaient pice ? Je n'avais pas assez examin le Marquis dans son habit de laquais pour le reconnatre en Cavalier. Vous m'aviez dit que vous accompagneriez la Comtesse quand elle viendrait masque. Je ne voyais personne avec elle, elle parlait Languedocien. C'taient bien des choses pour ma prtendue magie.

MADEMOISELLE DU BUISSON.

Il faut que ce fcheux de Marquis l'ait perscute pour venir pendant que j'tais dehors. J'ai su en rentrant qu'elle avait chang d'habit, et qu'elle tait sortie avec lui dans son carrosse sans aucune suite. Cela m'a donn du soupon ; je n'ai point dout que ce ne ft pour venir masque chez vous. Jugez si j'ai perdu temps.

MADAME JOBIN.

Il n'en ait que mieux que la chose ait ainsi tourn.

MADEMOISELLE DU BUISSON.

Je tiens le mariage rompu. Ma Matresse n'en veut dj plus recevoir de visites.

MADAME JOBIN.

Ce qu'il y a de plaisant, c'est qu'une Dame me paye pour empcher le mariage du Marquis, et que le Marquis emploie bonnement cette mme Dame pour me venir prouver.

MADEMOISELLE DU BUISSON.

Il est tomb en bonne main. Je crois voir quelqu'un. Adieu, je m'chappe. Vous aurez toujours de mes nouvelles dans le besoin.

SCNE VIII.
Madame Jobin, du Clos.

DU CLOS.

Je vous ai trouv une admirable pratique. J'en ris encor, aussi bien que de la scne de l'enflure, o comme vous savez je n'ai pas mal jou mon rle.

MADAME JOBIN.

Et cette pratique l'amenez-vous ?

DU CLOS.

Non, ce ne sera que demain. C'est la plus crdule de toutes les femmes, et vous n'aurez pas de peine la duper. Elle a un Amant en tout bien et en tout honneur, comme beaucoup d'autres ; mais elle ne laisse pas de lui donner pension. Cela accommode le Cavalier, qui a cependant une petite amourette ailleurs. La Dame s'est aperue de quelques visites, le chagrin l'a prise, et c'est l-dessus que je lui ai persuad de vous venir voir. Comme je me suis fait de vos amis, elle m'a pri de l'amener ; et si vous lui dites, mais d'une manire o il entre un peu de diableries, que son Amant ne la trompe point, elle vous croira, et laissera le Cavalier en repos. Il m'a promis un prsent si j'en viens bout, et c'est travailler de plus d'un ct.

MADAME JOBIN.

Nous y penserons. Il suffit que nous ayons temps jusqu' demain. Ce qui presse, c'est l'Amant de notre Comtesse d'Astragon. Il vient de partir d'ici avec elle fort surpris d'un tour de magie qu'il n'attendait pas. Il va revenir, et il nous embarrassera toujours, si nous ne trouvons l'blouir par quelque chose de surprenant.

DU CLOS.

Rien n'est plus ais. Faisons ce qui pouvanta si fort dernirement ce Cadet breton qui faisait tant le hardi.

MADAME JOBIN.

Je crois que notre Marquis n'en sera pas moins effray. Allez prparer tout ce qu'il faut pour cela, aussi bien je vois monter une Dame.

SCNE IX.
Madame Jobin, Madame des Roches.

MADAME DES ROCHES.

N'tes-vous pas Madame Jobin ?

MADAME JOBIN.

Oui, Madame.

MADAME DES ROCHES.

Si votre visage m'est inconnu, votre rputation m'est bien connue.

MADAME JOBIN.

Voyons, Madame, que souhaitez-vous de moi ?

MADAME DES ROCHES.

Une chose qui me tient un peu au coeur, et dont pourtant je ne puis vous parler sans confusion. On dit que vous ne vous mlez pas seulement de deviner, et que vous avez des secrets tous merveilleux pour conserver la beaut, et mme pour en donner. Ne me regardez point, je vous prie ; la rougeur que ce discours m'a fait monter au visage en redoublerait.

MADAME JOBIN.

Demandez-moi autre chose. Comment ne pas regarder une aussi belle personne que vous ?

MADAME DES ROCHES.

Je sais que je ne suis pas une beaut acheve ; mais je m'en console. J'ai quelque agrment, un peu d'esprit, des manires assez enjoues, et je crois qu'avec cela on peut faire figure dans le monde.

MADAME JOBIN.

Vous ne sauriez l'y faire mauvaise.

MADAME DES ROCHES.

Enfin je suis contente d'tre comme je suis, et je ne voudrais pour rien me changer avec une autre.

MADAME JOBIN.

Avec une autre ! Vous y perdriez. Je ne connais point de belle personne qui ne ft ravie de vous ressembler.

MADAME DES ROCHES.

Je ne vous demande pas aussi de me faire devenir plus belle, mais je vous demande de quoi conserver longtemps ce que vous me voyez d'agrment.

MADAME JOBIN.

Et si je vous donnais de quoi l'augmenter ?

MADAME DES ROCHES.

Quoi vous le pouvez ?

MADAME JOBIN.

C'est un secret prouv cent fois. Je n'ai pour cela qu' vous faire changer de peau.

MADAME DES ROCHES.

Changer de peau ?

MADAME JOBIN.

Oui, Madame, changer de peau.

MADAME DES ROCHES.

Changer de peau, Madame, changer de peau ! C'est donc par une mtempsychose ? Changer de peau, mon Dieu ! Je frmis en y pensant, et il me semble dj qu'on m'corche toute vive.

MADAME JOBIN.

Il y aurait de la cruaut. Mais enfin si vous voulez avoir une peau d'enfant, unie, dlicate, fine, il faut vous rsoudre ce que je dis.

MADAME DES ROCHES.

C'est aux laides tant souffrir pour devenir belles ; mais pour moi...

MADAME JOBIN.

Et qui vous dit, Madame, qu'il faut tant souffrir ?

MADAME DES ROCHES.

Comment, je deviendrais encore plus belle que je ne suis sans rien endurer ?

MADAME JOBIN.

Assurment

MADAME DES ROCHES.

Eh faites, je vous prie.

MADAME JOBIN.

Toute l'incommodit que vous aurez, sera de demeurer quinze jours dans votre chambre sans vous montrer. Vous ne serez pas la seule, j'en connais prsentement plus de quatre qui ne sortent point pour cette raison.

MADAME DES ROCHES.

Quinze jours ne sont pas un si long terme.

MADAME JOBIN.

Je vous donnerai d'une pommade qui fera tomber insensiblement la premire peau de votre visage, sans que vous sentiez le moindre mal.

MADAME DES ROCHES.

Donnez-m-en vite. Je la paierai bien.

MADAME JOBIN.

Ma pommade n'est pas encore acheve. Prenez la peine de revenir dans deux jours. J'en aurai de faite.

MADAME DES ROCHES.

Et cette pommade ne pourrait-elle point me resserrer tant soit peu la bouche ? Car quoique je l'aie des mieux tailles, il me semble qu'on ne peut jamais l'avoir trop petite.

MADAME JOBIN.

C'est une des proprits de ma pommade. Elle apetisse la bouche, rend l'oeil plus fendu, et donne une juste proportion au nez.

MADAME DES ROCHES.

Pour cela, Madame Jobin, vous tes une ravissante femme. Si j'osais encor vous demander une autre petite chose...

MADAME JOBIN.

Dites, Madame, il n'est rien que je ne fasse pour vous.

MADAME DES ROCHES.

coutez, plus on est belle, plus on aspire tre parfaite. Je chante un peu et je sais tous les beaux airs de l'Opra. Je voudrais que vous m'eussiez rendu la voix plus douce et plus flexible que je ne l'ai. Il y a de certains petits roulements qui sont si jolis, je ne les fais point bien ma fantaisie.

MADAME JOBIN.

Si vous voulez, je vous ferai chanter comme un Ange. Je fais un sirop admirable pour cela. La composition en est un peu chre, mais vous n'en aurez pas plutt pris trois mois...

MADAME DES ROCHES.

Faites le sirop, je ne regarde point l'argent.

MADAME JOBIN.

Je le tiendrai prt avec la pommade. Il faut seulement prendre la mesure de votre voix.

MADAME DES ROCHES.

La mesure de ma voix ! Qu'est-ce que cela veut dire ?

MADAME JOBIN.

Cela veut dire qu'il faut que vous me chantiez un air, afin que selon ce que votre voix a dj de force et de douceur, j'ajoute ou diminue dans la composition du sirop.

MADAME DES ROCHES.

Je suis un peu enrhume, au moins.

MADAME JOBIN.

N'importe. Quand j'aurai entendu le son, je ferai le reste.

MADAME DES ROCHES, chante.

Pourquoi n'avoir pas le coeur tendre ?

Rien n'est si doux que d'aimer ?

Peut-on aisment s'en dfendre ?

Non, non, non, l'amour doit tout charmer.

Cela n'est pas tout fait chant, mais...

MADAME JOBIN.

Vous avez dj beaucoup de talent, et de la manire que je ferai mon sirop...

SCNE X.
Maturine, Madame Jobin, Madame des Roches.

MATURINE.

Madame. Voil ce Monsieur qui vous avait dit qu'il revendrait.

MADAME DES ROCHES.

Je vous quitte ; mais vous souviendrez-vous assez du son de ma voix ? Si vous voulez que je revienne chanter...

MADAME JOBIN.

Non, Madame, je vous ai entendue assez.

Maturine.

Dis l-dedans qu'on se tienne prt.

SCNE XI.
Madame Jobin, Le Marquis.

MADAME JOBIN.

H bien, Monsieur, votre Languedocienne?

LE MARQUIS.

Elle a eu peur. Cela est pardonnable une femme. Vous m'avez surpris, je vous l'avoue. Je ne croyais pas que vous pussiez deviner que nous vous trompions, et je trouve cela tonnant que si vous nous aviez fait voir votre dmon familier.

MADAME JOBIN.

Il sera toujours malais qu'on me trompe. Je pratique certains esprits clairs...

LE MARQUIS.

Laissons vos esprits, cela est bon dire des dupes. J'ai couru le monde, et je sais peut-tre quelques secrets que vous seriez bien aise d'apprendre. Il est vrai que tout ce que je vous ai dit de la Dame Languedocienne, n'tait qu'un jeu. Elle est femme d'un Gentilhomme qui est venu ici poursuivre un procs, et vous avez parl en habile devineresse, quand vous avez dit que je ne l'avais ni enleve ni pouse. Entre nous, par o avez-vous pu le savoir.

MADAME JOBIN.

Par la mme voie qui me fera dcouvrir, quand je le voudrai, si ce que vous me dites prsentement est vrai ou faux.

LE MARQUIS.

Vous voulez encor me parler de vos esprits ? Est-ce avec moi qu'il faut tenir ce langage ? J'ai cherch inutilement en mille lieux ce qu'on dit que vous faites voir bien des gens, et il y a longtemps que je suis revenu de tous ces contes. Je vous parle coeur ouvert, faites-en de mme. Avouez-moi les choses comme elles sont. Je ne suis pas homme vous empcher de gagner avec les sots. Chacun doit faire ses affaires en ce monde ; et depuis le grand jusqu'au plus petit, tous les personnages qu'on y joue ne sont que pour avoir de l'argent.

MADAME JOBIN.

Comment de l'argent ? Pour qui donc me prenez-vous ? Il n'y a point d'illusion dans ce que je fais. Je tiens ma parole tout le monde, et je la voudrais tenir au diable, si je lui avais promis quelque chose.

LE MARQUIS.

Je le crois. Il faut bien tenir parole aux honntes gens. Mais encor un coup, Madame Jobin, avouez-moi que votre plus grande science est de savoir bien tromper. Je vous en estimerai encor davantage. Je louerai votre esprit, et si vous me voulez apprendre vos tours d'adresse, je vous les paierai mieux que ne font les faibles qui vous faites peur par l.

MADAME JOBIN.

C'est trop m'insulter, gardez de vous en trouver mal. Je n'ai aucun dessein de vous nuire ; mais on pourrait prendre ici mon parti, et quoique vous ne voyez personne on vous entend.

LE MARQUIS.

Vous parlez un homme assez intrpide. Je me moque de tous vos diables. Faites-les paratre, je les mettrai peut-tre la raison.

La devineresse parat en furie, marche avec prcipitation, regarde en haut et en bas, marmotte quelques paroles, aprs quoi on entend le tonnerre et on voit de grands clairs dans la chemine.

Quelle bagatelle ! Je ferai tonner aussi quand il me plaira. Mais il me semble que j'ai vu tomber quelque chose. Encor ? Un bras et une cuisse ?

MADAME JOBIN.

Il faut voir le reste.

LE MARQUIS.

Je le verrai sans trembler.

Les autres parties du corps tombent par la chemine.

MADAME JOBIN.

Peut-tre. De plus hardis que vous ont eu peur. D'o vient ce silence ? Vous tes tout interdit.

LE MARQUIS.

Je ne m'tais pas attendu cette horreur. Un corps par morceaux ! Assassine-t-on ici les gens ?

MADAME JOBIN.

Si vous m'en croyez, Monsieur, vous sortirez.

LE MARQUIS.

Moi, sortir ?

MADAME JOBIN.

Ne le cachez point. Vous voil mu.

LE MARQUIS.

J'ai un peu d'motion, je vous le confesse ; mais elle ne m'est cause que par le malheur de ce misrable.

MADAME JOBIN.

Puisque son malheur vous touche tant, je veux lui rendre la vie.

Elle fait signe de la main.

Le tonnerre et les clairs redoublent, et pendant ce temps les parties du corps s'approchent, se rejoignent, le corps se lve, marche et vient jusqu'au milieu du thtre.

Vous reculez. Vous baissez les yeux. Vous vous faites une honte de me dire que vous avez peur. Je veux oublier que vous m'avez insulte, et faire venir la frayeur o je vous vois.

Elle parle au corps dont les parties se sont rejointes.

Retournez au lieu d'o vous venez, et remettez-vous dans le mme tat o vous tiez avant le commandement que je vous ai fait de paratre.

Le corps s'abime dans le milieu du thtre.

LE MARQUIS.

O donc est tout ce que j'ai vu ? Il me semble qu'un homme a fait quelques pas vers moi, je serais bien aise de lui parler. Qu'est-il devenu ?

MADAME JOBIN.

La voix vous tremble ! Vous m'aviez bien dit que vous tiez intrpide.

LE MARQUIS.

J'ai vu des choses assez extraordinaires pour en avoir un peu de surprise ; mais pour de la peur, vous me faites tort si vous le croyez.

MADAME JOBIN.

Vous avez pourtant chang de visage plus d'une fois. Que serait-ce si je vous avais fait voir ce que vous avez tant chercher inutilement ?

LE MARQUIS.

Je vous donne cent pistoles, si vous le faites.

MADAME JOBIN.

Vous en mourriez de frayeur.

LE MARQUIS.

Je ne me ddis point de cent pistoles. Si vous pouvez me montrer le diable, je dirai que vous tes la plus habile femme du monde.

MADAME JOBIN.

Revenez demain, et faites provision de fermet.

LE MARQUIS.

Quoi, c'est tout de bon.

MADAME JOBIN.

C'est tout de bon. Nous verrons si vous soutiendrez sa vue. Viendrez-vous ?

LE MARQUIS.

Si je viendrai ? Oui. Mais rpondez-moi que ma vie sera en sret.

MADAME JOBIN.

Elle y sera, pourvu que la peur ne vous l'te pas.

LE MARQUIS.

Ne puis-je amener personne avec moi ?

MADAME JOBIN.

Non, il faudra que vous soyez seul.

LE MARQUIS.

Adieu, Madame, vous aurez demain de mes nouvelles.

MADAME JOBIN, seule.

Il y pensera plus d'une fois. S'il vient, il n'est hardi qu'en paroles, et puisqu'il a dj trembl du corps par morceaux, le diable que je prtends lui montrer le fera trembler bien autrement.

ACTE IV

SCNE I.
Le Financier, le Marquis.

LE FINANCIER.

Quoi, Monsieur le Marquis, on vous trouve ici ?

LE MARQUIS.

Pourquoi vous en tonner ? Vous y venez, tout le monde y vient, et j'y viens aussi.

LE FINANCIER.

Je suis trop votre serviteur, pour ne vous pas dire ce que je sais. Vous venez chercher la plus grande coquine qui soit au monde. Elle ne sait que tromper ; et si je vous avais dit tous les tours qu'elle m'a faits...

LE MARQUIS.

Comment ? Et on en publie tant de merveilles !

LE FINANCIER.

Oui, des dupes comme je l'ai t jusqu' aujourd'hui ; mais m'en voil revenu, elle ne m'attrapera de sa vie. Elle est en ville, je l'attends ici. Si vous avez la patience de demeurer, vous m'entendrez dire de belles choses.

LE MARQUIS.

Elle vous a donc fait de terribles pices !

LE FINANCIER.

Voici la dernire, il n'y a plus de retour. Un financier comme moi, tait un assez bon oiseau plumer ; il lui fchera de m'avoir perdu.

LE MARQUIS.

Il vous en a cout quelques pistoles ?

LE FINANCIER.

Ne paie-t-on pas partout le droit de consultation ? Je m'tais mis en reste de me marier, et sur quelque chose que je lui demandai un jour l-dessus, elle s'offrit me faire voir la personne que j'pouserais. Elle me donna heure au lendemain, et prit ce temps pour je ne sais quelles conjurations qu'elle avait faire.

LE MARQUIS.

Autre droit pour les conjurations ?

LE FINANCIER.

Le lendemain je ne manquai point venir chez elle. Je lui laissai marmoter quelques paroles, aprs quoi on tira un rideau qui couvrit un grand miroir. Je vis partre aussitt une grande femme en habit modeste. Elle tait jeune brune, et d'une beaut qui m'blouit. Voil, me dit la Devineresse, la personne que vous pouserez. Vous jugez bien que j'examinai attentivement tous ses traits. Il y avait un grand cabinet que la belle ouvrit. Elle en tira cinq ou six sacs d'criture, et un moment aprs elle disparut.

LE MARQUIS.

Quoi, vous vtes effectivement...

LE FINANCIER.

Je ne vous puis dire comment cela s'est fait ; mais je ne vous dis rien que je n'aie vu, je sortis charm de la belle brune. Je l'avais sans cesse devant les yeux, et je la cherchai partout pendant quinze jours. Enfin tant l'amphithtre de l'Opra, dans le temps qu'on commenait le prologue, deux femmes vinrent se placer auprs de moi. L'une tait masque, et l'autre n'avait la mine que d'une suivante. Cette premire me parut si surprise de voir jouer la comdie en chantant, que je lui demandai si elle n'avait jamais vu d'Opra ? Elle me dit qu'elle tait une Dame de province, venue depuis quatre jours Paris pour un procs que la mort de son mari lui avait laiss. Ce mot de procs me fit songer la belle brune qui avait tir tant de papiers de son cabinet. C'tait elle-mme. Elle ta son masque, et je vis les mmes traits qui m'avaient frapp dans le miroir. Je fis si bien, qu'elle me permit de la remener. Elle logeait en chambre garnie, o elle me dit que je serais le seul qu'elle recevrait. J'allai trouver la Jobin, transport de joie. Je l'obligeai de conjurer les esprits, pour savoir qui tait la Dame. On me dit que c'tait une personne trs riche, dont je gagnerais le coeur par quelques soins obligeants. Je n'pargnai rien, tant j'avais l'amour en tte. Je parlai de mariage ; on m'couta, et la chose fut remise aprs le procs vuid, et un voyage que je devais faire sur les lieux avec la Dame. Cependant je ne manquais point consulter tous les jours l'adroite Jobin ; et tous les jours, par le moyen de son esprit familier, j'apprenais et j'allais dire la Dame ce qu'elle pensait de plus secret. On me demandait si j'tais magicien, et cela me faisait regarder la devineresse comme un oracle. Ce fut par la voie de ce prtendu esprit que je dcouvris qu'un peu de chagrin que la belle brune m'avait fait paratre un jour, venait du retardement d'une lettre de change de deux cents louis. Rien ne cote quand on est bien amoureux. Je les laissai le soir sur la table de la Dame dans une bourse, avec un billet qui faisait connatre que j'avais devin son embarras. Grande surprise de me voir si grand devineur. On trouva mes maniements fort honntes, et la lettre de change tant arriv quatre jours aprs, on me fora de reprendre mes deux cent louis.   [ 11 Voir : Voie, moyen, dont on se sert ; conduite, que l'on tient pour arriver quelque fin. [FC]]

LE MARQUIS.

De quoi donc vous plaignez-vous ?

LE FINANCIER.

C'tait une adresse pour faire grossir la somme. En effet, ayant appris il y a six jours par le dmon ordinaire de la Jobin, qu'il ne tenait qu' deux mille cus pays comptant, que le diffrend qui faisait plaider la Dame, ne s'accommodt son avantage, je lui portai les deux mille cus. Elle fit quelques faons pour les accepter, me dit qu'elle avait crit ses receveurs, qui les enverraient avant qu'il ft peu, et enfin elle se laissa vaincre mes prires. Je ne parle point de quantit de petits prsents gracieusement reus. Je croyais trouver trente mille livres de rente avec une belle personne. Qui aurait fait moins ?   [ 12 Voici la correspondance entre les monnaies: 1 cu = 3 francs. 1 cu = 3 livres tournois. 1 livre tournois = 20 sols. 1 sol (sou)= 4 liards ou 12 deniers. 1 liard = 3 deniers. 1 pistole = 10 francs ou 10 livres tournois. 1 blanc = 5 deniers. 1 petit sesterce romain = 18 deniers tournois. 1 grand sesterce romain = 1.000 petis sesterces, (25 cus environ). 1 louis d'or = 11 livres. ]

LE MARQUIS.

Je vois le dnouement de la pice. La Dame aura dcamp.

LE FINANCIER.

Voil l'affaire. Je viens de chez elle. On m'a dit qu'elle tait partie de fort grand matin pour la province, et on m'en a donn ce billet. Lisez.

LE MARQUIS, lit.

Vivez aussi satisfait que je pars contente. Grce vous, j'ai accommod avec mes parties, et n'ayant plus ici de procs, je vais voir si mes terres sont en bon tat. Je ne vous dis point quand je vous rendrai vos deux mille cus, ni quand je viendrai vous pouser. Qu'a-t-on dire un homme qui devine tout ?

LE FINANCIER.

un homme qui devine tout, morbleu.   [ 13 Morbleu : Sorte de jurement. [L]]

LE MARQUIS.

La pice est forte.

LE FINANCIER.

Elle est sanglante. Jugez de la science de la Jobin, qui assurment avait attitr une friponne pour me duper. Je vais lui apprendre...

LE MARQUIS.

Ne vous htez point. Elle pourrait dire que ce que vous lui reprocheriez, ne serait qu'un conte. Je viens ici pour une preuve de diablerie o je suis fort sr de l'attraper, et cela joint avec la Dame plaideuse, fera un effet admirable pour vous et pour moi.

LE FINANCIER.

Je crois que tout ce qu'elle fait voir de surnaturel, n'est qu'artifice. Mais je vous avoue, j'ai vu des choses qui m'ont fait peur, et je ne sais si...

LE MARQUIS.

J'ai quelque intrpidit l-dessus. Elle me donna hier le divertissement d'un corps coup en morceaux.

LE FINANCIER.

Le divertissement est beau.

LE MARQUIS.

Je fis semblant d'avoir peur, pour l'enhardir me montrer davantage, et en feignant de dtourner la vue de dessus le corps, j'en observais tous les mouvements. Les parties se rejoignirent, et le corps marcha. Le tour est adroit, et je ne le comprends pas bien. La frayeur que j'en montrai, l'engagea me promettre qu'elle me ferait voir aujourd'hui le diable. Je feindrai encor de trembler, afin qu'il avance ; car j'ai remarquai un certain trou o je veux empcher qu'il ne s'abme. Si je le puis une fois tenir au collet, il faudra qu'il chante. C'est pour cela que vous me trouvez ici. Ne paraissez point, je vous en conjure, que je n'aie fait ce que je vous dis.

LE FINANCIER.

Je me retire, puisque c'est vous obliger ; mais au moins mes deux mille cus...

LE MARQUIS.

Ils sont fort en sret, vous en avez la quittance.

SCNE II.
Le Financier, le Marquis.

LE MARQUIS.

Comment, Chevalier, vous Paris !

LE CHEVALIER.

Un billet de la Marquise que je reus hier sur les deux heures par un exprs qu'elle m'avait envoy, m'a fait revenir si promptement.

LE MARQUIS.

On veut qu'elle soit venue hier consulter Madame Jobin sur votre chapitre ; qu'elle vous y ait vu dans un miroir baisant son portrait.

LE CHEVALIER.

Il est vrai que je baisais toujours son portrait dans ma solitude.

LE MARQUIS.

Qu'elle vous ait crit dans le mme temps pour vous ordonner de revenir ; qu'un esprit vous ait port sa lettre, et qu'il ait apport votre rponse un quart d 'heure aprs.

LE CHEVALIER.

Que m'apprenez-vous ? Il est certain qu' moins d'tre diable, on ne saurait avoir fait plus de diligence que moi.

LE MARQUIS.

Vous croyez donc que c'tait un diable ?

LE CHEVALIER.

Peut-tre me faites-vous un conte pour vous divertir, mais ce qui est trs vrai, c'est que je baisais le portrait de la Marquise un moment avant que sa lettre me ft rendue.

LE MARQUIS.

Vous le baisiez. On vous a crit, et vous avez fait rponse sur l'heure. Je ne sais plus que vous dire.

LE CHEVALIER.

Je ne suis pas moins surpris que vous.

LE MARQUIS.

Madame Jobin est de vos amies. Elle vous dira ce qui en est.

LE CHEVALIER.

Je ne sais si c'est une chose dont je doive chercher claircir. Mon principal intrt est de savoir d'elle si je n'ai point craindre quelque changement de la Marquise.

LE MARQUIS.

On m'a dit qu'elle ne tarderait pas revenir. Je vais vous laisser l'attendre. Comme il faut que je sois seul pour ce que j'ai lui dire, je prendrai mon heure.

LE CHEVALIER.

Si ce n'est que pour moi que vous sortez, je vous quitterai la place.

LE MARQUIS.

Non, rien ne me presse, et je serai mme bien aise de ne lui parler pas si tt.

SCNE III.
Madame Jobin, le Chevalier.

LE CHEVALIER.

Ah ! Vous voil, Madame Jobin, je vous attendais.

MADAME JOBIN.

H bien, notre affaire ?

LE CHEVALIER.

Elle ne peut mieux aller. Hier aprs vous avoir quitte, je me fis mener en chaise roulante deux lieues d'ici. Les vitres taient leves, j'avais le nez couvert d'un manteau, et il tait impossible de me connatre. Le soir approchant, je pris la poste et allai mettre pied terre la porte de la Marquise. Heureusement, soit pour m'attendre, soit pour regarder, elle tait sa fentre. Elle m'aperut, et je lui entendis faire un cri. Je montai en haut, et la trouvai un peu interdite. Elle ne voulait presque point souffrir que je l'approchasse, tant elle avait peur que je ne tinsse de l'esprit qui m'avait donn la lettre. Mais je la rassurai par mille choses que je lui dis. Mille protestations d'amour suivirent, et si elle me tient parole, il ne me reste plus que trois jours soupirer.

MADAME JOBIN.

Elle vous pouse ?

LE CHEVALIER.

Oui, son portrait bais a fait des merveilles, et elle ne peut trop payer ma fidlit.

MADAME JOBIN.

Je suis ravie que mon adresse vous ait fait heureux.

LE CHEVALIER.

Je reconnatrai ce que vous avez fait pour moi. Mais je puis dire que vous avez aussi travaill pour vous, car cela vous met dans une rputation incroyable. La Marquise a dit quelqu'un ce qui s'tait pass chez vous. Ce bruit a couru, et j'ai dj vu quatre ou cinq de mes amis qui m'ont demand s'il tait vrai que je fusse hier vingt lieues d'ici.

MADAME JOBIN.

N'allez pas les dtromper.

LE CHEVALIER.

Ce serait me perdre. Je leur jure tous que j'tais absent, et que je pris la poste sur une lettre que je reus deux heures. Mais adieu, je vous viendrai trouver minuit quand j'aurai longtemps vous parler, car vous avez tant de pratiques...

MADAME JOBIN.

Vous n'en devez pas tre fch, je la dois ce que vous avez publi de moi.

SCNE IV.
Monsieur Gilet avec un habit de Cavalier, Madame Jobin.

MONSIEUR GILET.

Ah ! Ma chre Madame Jobin, me reconnaissez-vous bien ?

MADAME JOBIN.

Je regarde. Comment ? C'est Monsieur Gilet.

MONSIEUR GILET.

En poil et en plumes. Avec cet habit voyez, ne peut-on pas devenir Matre de Camp ?

MADAME JOBIN.

Et par del mme.

MONSIEUR GILET.

Je n'en trouvai point hier ma fantaisie chez mon tailleur. J'ai fait faire celui-l exprs. Il a travaill toute la nuit. Voyez-moi partout. Est-ce l un air ?

MADAME JOBIN.

Admirable, d'un de ces hommes de guerre qui se sont trouvs cinquante assauts.

MONSIEUR GILET.

Je m'y ferai voir. Franchement l'habit fait bien le soldat. Celui-ci m'inspire une envie de dgainer... Je me donne au diable, l'heure qu'il est, je tuerais cent hommes.

MADAME JOBIN.

Il ne faut pas tre si brave ds le premier jour.

MONSIEUR GILET.

J'irai loin, o il n'y aura point de guerre. Trois ou quatre sots qui avaient un peu de familiarit avec moi, m'ont dit impertinemment qu'il fallait que je fusse fou de m'tre fait habiller ainsi. J'ai tir l'pe, le petit doigt (comme vous me l'avez appris) ferme. Ils m'ont regard, se sont retirs en feignant de rire, et pas un deux n'a os branler.   [ 14 Branler : Agiter, mouvoir, remuer, faire aller de- et de-l. [Acad 1762]]

MADAME JOBIN.

Je le crois. Ils n'y auraient pas trouv leur compte.

MONSIEUR GILET.

L'pe est divine. Quel trsor ! Avec ce petit doigt-l, je dfierais tout un escadron.

MADAME JOBIN.

Vous en viendrez bout ; mais ne laissez pas de vous modrer jusqu' ce que vous soyez dans l'arme.

MONSIEUR GILET.

J'aurai bien de la peine me retenir.

SCNE V.
Madame Jobin, Monsieur Gilet, Le Chevalier.

LE CHEVALIER.

Deux mots, je vous prie, pour une chose dont j'aurais oubli de vous avertir.

Il lui parle bas.

MADAME JOBIN.

J'y prendrai garde.

LE CHEVALIER.

En voyez-vous assez bien la consquence ?

MADAME JOBIN.

Il ne me faut pas tant dire.

LE CHEVALIER.

Songez-y bien au moins.

MADAME JOBIN.

C'est assez.

LE CHEVALIER.

S'il arrivait par hasard...

MONSIEUR GILET, au Chevalier.

Pourquoi importuner Madame Jobin, quand elle vous dit que c'est assez ?

LE CHEVALIER.

Je vous trouve bon de le demander.

MONSIEUR GILET, tirant l'pe.

Ah ! Vous faites l'entendu.

MADAME JOBIN.

Eh ! Monsieur Gilet.

MONSIEUR GILET.

Non, point de quartier, il faut que je l'estropie.

LE CHEVALIER.

Comment, venir sur moi l'pe la main ?

Il le pousse.

MONSIEUR GILET.

Il laisse choir son pe.

Vous poussez trop fort. Diable, attendez.

LE CHEVALIER, ramassant l'pe de Monsieur Gilet.

Il ne faut pas faire l'insolent quand on ne sait pas mieux se battre que vous.

MONSIEUR GILET, bas.

Est-ce que j'ai mis mon petit doigt de travers ?

LE CHEVALIER, Madame Jobin.

Il est heureux d'tre ici, je le traiterais ailleurs comme il le mrite, mais je ne veux pas vous faire de bruit. Voil son pe.

MADAME JOBIN.

Vous m'obligez fort d'en user ainsi.

SCNE VI.
Madame Jobin, Monsieur Gilet.

MADAME JOBIN.

Vous ne sauriez tre sage, Monsieur Gilet.

MONSIEUR GILET.

J'ai vu l'heure que j'allais tre frott. Je ne sais comment cela s'est fait, car j'appuyais du petit doigt sous la garde, d'une fermet...

MADAME JOBIN.

Ne voyiez-vous pas que je vous faisais signe de reculer ? Il n'avait garde qu'il ne vous battt.

MONSIEUR GILET.

Pourquoi ?

MADAME JOBIN.

C'est que je lui ai donn une pe enchante aussi bien qu' vous. Il y a trois mois qu'il a la sienne, et les premiers qui en ont battent les autres.

MONSIEUR GILET.

Je savais bien que je ne m'tais pas tromp mon petit doigt. Peste ! Il allongeait coup sr, et si j'eusse fait le sot, j'en avais au travers du corps.

MADAME JOBIN.

Vous voyez bien qu'il ne faut pas vous jouer tout le monde.

MONSIEUR GILET.

prsent que me voil averti, je garderai tout mon courage pour l'arme. Je pars demain, droit en Allemagne.

MADAME JOBIN.

Vous ferez trs bien. Quand les ennemis auraient quelques pes enchantes, il n'y en a point qui vaillent les miennes.

MONSIEUR GILET.

Adieu, Madame Jobin, jusqu' ce que vous me voyiez Matre de Camp.

SCNE VII.
Madame Jobin, Mademoiselle du Verdier.

MADEMOISELLE DU VERDIER.

Ce cavalier m'a fait grand plaisir de vous quitter, car je n'ai qu'un moment demeurer avec vous.

MADAME JOBIN.

H bien, notre urne ?

MADEMOISELLE DU VERDIER.

Je viens vous en rendre compte. J'ai ri tout mon saoul d'avoir vu trembler. L'esprit a fait des merveilles, et Madame ne doute point prsent que vous ne commandiez tous les dmons.

MADAME JOBIN.

Qu'il faut peu de chose pour duper les gens !

MADEMOISELLE DU VERDIER.

D'abord que nous sommes entres dans la chambre pour nous coucher, nous avons ferm la porte en dedans et Madame en a mis la clef sous son chevet. Nous avons cherch partout s'il n'y avait personne cach, et aprs avoir visit jusqu'au moindre coin, elle m'a fait la dshabiller. C'est alors que la peur a commenc nous prendre toutes deux. La sienne tait double. Elle n'apprhendait pas seulement la vision des dmons qui devaient venir la nuit dans sa chambre, elle craignait que l'urne ne se casst pas. Elle ne s'expliquait pourtant que lgrement sur cette dernire crainte, pour ne pas marquer trop d'empressement de voir mourir son mari. Pour moi je tremblais de manquer mon coup, et cette apprhension me rendait si interdite, qu'elle n'avait garde de s'imaginer que j'avais entrepris de faire l'esprit. Enfin elle se coucha, et voulu que je m'allasse coucher auprs d'elle. Cette nouveaut m'embarrassa ; car j'avais accoutum de passer la nuit dans un petit lit dress tous les soirs auprs du sien. Je n'osai pourtant lui rsister. La question fut si nous laisserions de la lumire. La lumire nous assurait en quelque faon, mais nous nous disions en mme temps que nous mourrions de frayeur en voyant l'esprit, et que ce serait bien assez pour nous de l'entendre. Il fut rsolu que je l'teindrais quand je serais dshabille. Ma peur cessa par cet ordre. Je fis un noeud coulant la corde que je tenais prte, et je la passai autour de l'urne en venant me mettre au lit. Rien n'est plus plaisant que la manire dont nous passmes deux heures, car je crus que pour l'honneur de l'esprit il fallait le faire attendre. Au moindre bruit que Madame croyait avoir entendu, nous voil perdues, me disait-elle tout bas. Je ne rpondais qu'en m'approchant d'elle comme demi morte ; et enfin la voyant tourne de l'autre ct, je tirai la corde ; l'urne tomba, et le bruit de cette chute lui fit faire un cri que j'accompagnai d'un long, je suis morte. Elle s'enfona en mme temps dans le lit. J'en fis autant qu'elle, et aprs une demi-heure de palpitations sans nous rien dire, elle me pria d'aller voir en quel tat tait l'urne. Je fus longtemps sans le vouloir faire, et n'y consentis avec un tremblement admirable, qu' la charge qu'elle me tiendrait d'une main du bord de son lit. L'urne tait entire. Elle tait tombe sur des carreaux et de l sur le tapis de l'alcve ; mais pour le couvercle, comme il tait tomb de plus haut, il tait en deux. H bien, me demanda-t-elle avec prcipitation, notre urne est-elle casse ? Non, lui rpondis-je. Tant pis, rpartit-elle fort tristement. Madame, ajoutai-je, le couvercle en est cass. Nous saurons tantt ce que cela veut dire, me rpliqua-t-elle. Voil ce qui est arriv de l'urne. Elle viendra vous trouver ce soir, voyez ce que vous aurez lui dire.

MADAME JOBIN.

Comme il s'agit d'en tre paye, je lui dirai que son mari sera bless la tte, et qu'il en mourra.

MADEMOISELLE DU VERDIER.

Ne craignez rien pour l'argent. Elle vous tiendra parole. L'affaire de l'urne l'a si fort persuade que vous faites venir des esprits quand il vous plat, qu'elle en croirait voir une douzaine toutes les nuits, si elle vous donnait sujet de vous plaindre. Des esprits quand il faut faire payer une dette, sont encor plus diables que des sergents.

MADAME JOBIN.

C'est pourquoi le mtier dont je me mle est admirable.

MADEMOISELLE DU VERDIER.

Adieu, je me suis drobe pour venir ici. Ce soir, le reste.

SCNE VIII.
Madame Jobin, Monsieur Gosselin.

MADAME JOBIN.

Maturine.

MONSIEUR GOSSELIN.

Elle tait l-bas quand je suis mont.

MADAME JOBIN.

Ah ! C'est vous, mon frre.

MONSIEUR GOSSELIN.

Je viens de parler mon procureur, il dit que dans trois ou quatre jours il sera temps de solliciter.

MADAME JOBIN.

Je vous promets de vous trouver des amis. Vous ne ferez plus scrupule du secours d'une soeur sorcire ?

MONSIEUR GOSSELIN.

Ne savez-vous pas que je suis devenu moi-mme sorcier ? J'aidai hier faire remuer le corps qui effraya tant votre Marquis.

MADAME JOBIN.

Il faisait le brave, et eut grande peur ; je vois tous les jours de ces braves-l. Ils parlent bien haut quand il ne faut que parler, mais la moindre vision les pouvante.

MONSIEUR GOSSELIN.

Il veut pourtant voir le diable. Croyez-vous qu'il vienne ?

MADAME JOBIN.

Il aura repris du courage depuis hier.

MONSIEUR GOSSELIN.

Aprs l'avoir vu trembler comme il a fait, je le divertirais bien s'il avait affaire moi.

MADAME JOBIN.

H bien, faites le diable pour lui, je m'en fierai plus volontiers vous qu' personne.

MONSIEUR GOSSELIN.

Comment, le diable ?

MADAME JOBIN.

Vous avez la taille merveilleuse pour cela. Un diable ragot ne fait pas la moiti de l'impression que vous ferez. Demeurez toujours ici. Vous gagnerez plus avec moi qu' tre procureur fiscal..   [ 15 Ragot : Qui est de petite taille ; court et gros. [FC]]

MONSIEUR GOSSELIN.

Quitter ma charge de procureur fiscal pour faire le diable ?

MADAME JOBIN.

Allez, ce n'est peut-tre pas trop changer d'tat.

MONSIEUR GOSSELIN.

Vous m'instruirez quand vous serez seule. Je ne serai point fch de me rjouir de votre Marquis.

SCNE IX.
Madame Jobin, La Giraudire.

MADAME JOBIN.

Monsieur de la Giraudire, me venir voir encor aujourd'hui ?

LA GIRAUDIERE.

Madame Jobin, je suis converti. Mes pistolets retrouvs m'ont fait croire tout ce que je ne croyais point de vous, et l'on ne me saurait faire plus de plaisir que de m'en dire du bien.

MADAME JOBIN.

Voil un grand changement.

LA GIRAUDIERE.

Comment diable ! J'apprends tous les jours des choses qui me font voir que vous tes la plus habile de toutes les femmes. Vous vtes hier une Languedocienne ?

MADAME JOBIN.

Oui, qui croyait me duper par une histoire d'enlvement.

LA GIRAUDIERE.

Rien n'est plus surnaturel que d'avoir dcouvert la tromperie. Avez-vous su qui c'tait ?

MADAME JOBIN.

L'esprit que j'allai consulter sur sa fausse histoire, me l'aurait appris si j'eusse voulu ; mais que m'importait de le savoir ?

LA GIRAUDIERE.

C'tait la Comtesse d'Astragon.

MADAME JOBIN.

Quoi ? Je lui dis les choses comme son amie, et elle se dfie de moi ?

LA GIRAUDIERE.

Elle est bien loigne de s'en dfier, mais un peu de complaisance pour son Amant...

MADAME JOBIN.

Qu'elle l'pouse, je ne lui en parlerai jamais. Je sais pourtant bien ce qui en arrivera.

LA GIRAUDIERE.

Elle est rsolue n'en rien faire ; et pour vous le tmoigner, je dois tantt l'aller prendre pour l'accompagner ici.

MADAME JOBIN.

Qu'a-t-elle y faire ?

LA GIRAUDIERE.

Elle veut vous demander un secret pour oublier le Marquis.

MADAME JOBIN.

Si elle vient pour cela, je n'ai rien dire. Il faut la servir.

LA GIRAUDIERE.

Il m'a raill sur mes pistolets, j'aurai une joie qu'on le puisse chagriner... Mais ma chre Madame Jobin, prsent que me voil convaincu de ce que vous savez, j'ai aussi quelque chose vous demander pour moi.

MADAME JOBIN.

Qu'y a-t-il ?

LA GIRAUDIERE.

Je suis un bon gros garon qui aime la joie. Rien n'y est si contraire que l'attachement, et ce que je voudrais, c'est que vous me donnassiez un secret pour tre aim de toutes les femmes que je trouverais aimables. Naturellement, je suis le plus inconstant de tous les hommes. Ne m'en blmez point, c'est le moyen de n'avoir jamais soupirer. le bien prendre, y a-t-il une vie plus misrable que celle d'un Amant constant ? Pour bien connatre l'amour, il faut aimer tout, les belles et les agrables, les grandes et les petites, les grasses et les maigres, les brunes et les blondes, les enjoues et les tristes ; elles ont toutes quelque chose de diffrent dans leurs manires d'aimer, et c'est cette diffrence qui empchent qu'on ne s'ennuie en aimant.

MADAME JOBIN.

Vous tes d'assez bon got.

LA GIRAUDIERE.

J'ai la pratique, et connais les femmes. Il en est qui n'aiment point par fiert, ne voulant pas qu'aucun homme au monde puisse dire qu'il ait de l'avantage sur elles. Il y en a d'insensibles par nature. Il y en a que rien ne peut faire changer, quand elles ont une fois donn leur coeur. D'autres ont des aversions naturelles pour l'Amant ou pour l'amour ; et comme la gloire de se faire aimer de toutes sortes de femmes est d'autant plus grande que la chose est impossible, c'est pour cela que je vous demande un secret.

MADAME JOBIN.

Je ne veux pas vous dire que je n'en ai point ; mais comme je ne puis lui donner une entire force sans conjurer les esprits les plus difficiles gagner, cela ne se fait pas en un jour, et vous ne vous apercevrez peut-tre de plus de six mois que j'aie obtenu pour vous ce que vous m'engager demander.

LA GIRAUDIERE.

Mais dans six mois m'assurez-vous que je me ferai aimer de toutes les femmes qui me plairont ?

MADAME JOBIN.

Je vous en assure, et mme ds aujourd'hui je pourrais vous faire voir quelques-unes dont vous voulez tre aim.

LA GIRAUDIERE.

Et je vous en prie.

MADAME JOBIN.

Ce qui m'embarrasse, c'est que les esprits qu'il faut que j'emploie sont commis la garde d'un trsor, o ils voudront peut-tre que vous mettiez quelque grande somme.

LA GIRAUDIERE.

Si soixante ou quatre-vingt louis que j'ai dans ma bourse les accommodent, ils sont eux.

MADAME JOBIN.

S'ils n'y songent point, la bonne heure. Je voudrais ne vous faire rien coter.

LA GIRAUDIERE.

Vous vos moquez, j'ai du bien, et on me voit faire une assez belle dpense pour mes plaisirs. Travaillez pour moi, je n'aurai point de regret ma bourse.

MADAME JOBIN.

Vous verrez des choses qui vous surprendront ; mais comme elles ne seront pas tout fait terribles, je crois que vous aurez le coeur assez ferme...

LA GIRAUDIERE.

C'est mon affaire ; si je m'effraie, tant pis pour moi.

MADAME JOBIN.

Demeurez ici. J'entre l-dedans pour faire une premire conjuration, o je ne reois jamais personne. Je reviens dans un moment.

LA GIRAUDIERE, seul.

Aprs avoir trait si longtemps de dupes, tous ceux qui voyaient Madame Jobin, me rendrais-je bien moi-mme sa dupe ? L'argent demand pour ses diables du trsor, me fait craindre quelque tour d'adresse. Il faut voir, ne ft-ce que par curiosit. Mes pistolets, et la fausse Languedocienne dcouverte, font des choses qui doivent me persuader. J'ai de bons yeux quitte ne me vanter de rien, si elle me trompe.

MADAME JOBIN.

J'ai fait l'invocation la plus ncessaire, et l'obscurit va rgner ici.

Une nuit parat.

LA GIRAUDIERE.

Qu'est-ce ci ?

MADAME JOBIN.

Vous avez peur ?

LA GIRAUDIERE.

Point du tout. Mais je ne serais pas fch de voir clair.

MADAME JOBIN.

Voici la lune. Comme elle nous prte sa clart pour tous nos mystres, il faut qu'elle la continue ici, pendant que je vais conjurer l'enfer de faire paratre le bouc.

LA GIRAUDIERE, voyant paratre une figure de bouc.

Je sais qu'il est en vnration parmi vous.

MADAME JOBIN.

C'est assez qu'il ait paru. Vous allez voir cinq ou six du nombre des Belles qui vous aimeront.

Elle prononce un mot inconnu, et il passe une figure de Caprice.

Ce n'est pas l ce que je demande.

Un dmon parat avec une bourse ouverte.

Vous voyez pourquoi ils se font prier. Je voulais vous pargner votre argent, mais...

LA GIRAUDIERE.

Cette bourse ouverte est un langage significatif. Vous savez que je leur avais destin la mienne. La voil.

MADAME JOBIN.

Donnez, ils ne la prendraient pas de votre main.

Une autre figure parat ici ayant une pe ses pieds.

Par l'pe que celui-ci vous montre sous ses pieds, il vous avertit d'ter la vtre. J'avais oubli de vous dire qu'on ne parat jamais devant eux l'pe au ct.

LA GIRAUDIERE.

ter mon pe ? Ce genre de respect est assez nouveau.

MADAME JOBIN.

Donnez-la-moi, je vous en rendrai bon compte.

LA GIRAUDIERE.

Volontiers ; aussi bien elle me serait assez inutile contre les esprits. Sont-ils contents ?

MADAME JOBIN.

Oui, et vous allez voir quelques Matresses que vous aurez. Les figures qui les suivront vous en feront si clairement connatre l'humeur, que je n'aurai rien vous en dire. Regardez.

Plusieurs figures de femmes paraissent ici l'une aprs l'autre.

LA GIRAUDIERE.

Voil une belle femme et qui ne manque pas d'embonpoint. Il n'y a pas lieu de s'en tonner, la table qui vient aprs est bien garnie. Cela marque que la bonne chre ne lui dplat pas. Tant mieux, nous ferons de bons repas ensemble. Cette autre assez belle, quoiqu'un peu maigre, ne se trouverait pas mal de ce que la premire a de trop. Elle doit tre d'un temprament colre. Ce lion le marque.

MADAME JOBIN.

Je vous avais bien dit que vous pourriez vous instruire par vous-mme.

LA GIRAUDIERE.

Que je suis charm de cette brune ! Je pense que je serai un peu moins inconstant pour elle que pour les autres. L'Amour qui la suit fait voir qu'elle saura bien aimer. C'est l'ordinaire des brunes, elles aiment presque toujours fortement. En voici une que je crois dlicieuse. Elle est toute jeune. Les fleurs lui plaisent. Il faudra lui envoyer des bouquets. Que d'instruments ! Je vois bien que la musique est son charme. Tant mieux, j'aime l'Opra ; nous irons souvent ensemble.

MADAME JOBIN.

Et cette blonde ? Qu'en dites-vous ?

LA GIRAUDIERE.

Elle est d'une beaut surprenante. Que j'aurai de joie de m'en voir aim ! Mais ce ne sera pas pour longtemps ; ce moulin vent me la peint lgre.

MADAME JOBIN.

Ce caractre vous fait-il peur ?

LA GIRAUDIERE.

Pas tout fait. Rien n'est fcheux un inconstant.

MADAME JOBIN.

Mon gnie qui parat, m'avertit qu'il n'y a plus rien savoir pour moi d'aujourd'hui. Voil votre pe que je vous rends.

LA GIRAUDIERE.

J'ai vu d'agrables apparitions, car je ne crois pas que vous prtendiez me faire passer cela pour autre chose.

MADAME JOBIN.

tes-vous content ?

LA GIRAUDIERE.

Je suis tout plein de ce qui a pass devant moi. Adieu, je vais dire encor merveilles de vous notre Comtesse. Je vous l'amne tantt.

MADAME JOBIN, seule.

La Dame jalouse n'a qu' me compter ses trois cents louis. Tout me favorise dans ce que j'ai entrepris pour elle. Le Marquis pouvant, la Comtesse rsolue l'oublier, et la Giraudire entt de mon savoir ! Qui en aurait tant espr tout la fois ? Je suis fort trompe si le Marquis a l'assurance de revenir. Mais n'importe. Ne laissons pas de tenir le diable tout prt.

ACTE V

SCNE I.
Madame Jobin, du Clos.

MADAME JOBIN.

Puisque la Dame n'attend que vous pour venir ici, vous n'avez qu' lui aller dire que je suis seule. Si quelqu'un me vient trouver pendant ce temps-l, vous le ferez attendre un moment dans une autre chambre. Rien ne manquera, Maturine est avertie de ce qu'il faut faire, et tout ira comme il faut.

DU CLOS.

Vous serez paye largement. C'est une femme qui s'effraie de rien, et qui croira ce que nous voudrons ds la moindre chose qui l'tonnera.

MADAME JOBIN.

Allez donc vite, et me l'amenez. Le marquis, tout tremblant qu'il a t du corps par morceaux, pourrait revenir, et s'il revenait, je serais bien aise de vous avoir.

DU CLOS.

N'avez-vous pas un diable tout prt ?

MADAME JOBIN.

D'accord, mais il n'en sera que mieux que vous ayez l'oeil tout. Ce que je trouve plaisant, c'est que notre procureur fiscal qui criait si haut d'avoir une Soeur sorcire, prend got notre magie, et semble ne demander pas mieux que de venir lui-mme sorcier.

DU CLOS.

Mais ne hasardez-vous rien vouloir pousser le Marquis bout ? Il a intrt dtromper la Comtesse, et cet intrt le peut rendre plus hardi qu'un autre.

MADAME JOBIN.

Je l'ai prouv. Il s'agit de cent pistoles qu'il doit me donner, et cent pistoles ne se gagnent pas tous les jours. La peur le prit hier, et le prendra encor aujourd'hui ; mais quand il s'aviserait de faire le brave, nous ne risquons rien. Notre diable est un des plus grands qu'on et pu choisir, et si le Marquis veut mettre l'pe la main, il se jettera sur lui, et n'aura pas de peine le dsarmer.

DU CLOS.

Faites-lui ter l'pe avant que le diable se montre lui.

MADAME JOBIN.

C'est une prcaution que j'ai eu pour les esprits qui ont bloui la Giraudire ; mais si je l'avais avec le Marquis, je craindrais de lui donner du soupon et de l'enhardir. Mais mettons la chose au pis. Quand notre diable serait dcouvert, qu'arriverait-il ? Le Marquis aurait beau le publier, je nierais tout ce qu'il dit contre moi, et je suis fort assure que la Comtesse me croirait plutt que lui.

DU CLOS.

Cela est certain, ou bien il faudrait qu'elle et vu elle-mme la tromperie. Mais je vois entrer une assez plaisante figure d'homme. Parlez-lui tandis que je vous amne la Dame.

SCNE II.
Monsieur de Troufignac, Madame Jobin.

MADAME JOBIN.

Que demandez-vous, Monsieur ?

MONSIEUR DE TROUFIGNAC.

Madame Jobin.

MADAME JOBIN.

C'est moi qui suis Madame Jobin.

MONSIEUR DE TROUFIGNAC.

Je viens vous bien dconfort.

MADAME JOBIN.

Je remdie bien des malheurs.

MONSIEUR DE TROUFIGNAC.

On me l'a dit. Voyez-vous, je suis noble de bien des races dans le Prigord ; mais c'est que je me suis mari depuis un an. J'avais pris pour rien la fille d'un vieux procureur du bourg qui est bien gentille, afin qu'elle ft tout comme je l'entendrais, et quand 'a t fait, elle m'a dit qu'elle ne m'avait pris que pour faire bonne chre, et se divertir. Elle va la chasse, et tire un fusil des plus hardiment.

MADAME JOBIN.

Il n'y a pas de mal cela.

MONSIEUR DE TROUFIGNAC.

Non, mais elle a t la chasse de quelques pistoles que j'avais eu bien de la peine amasser, et elle m'en a emport un bon sac tout plein. J'ai fait aller aprs elle. On l'a vue sur le chemin de Paris habille en homme. J'y suis venu, et je la vis dans les rues il y a deux jours avec un juste-au-corps et des plumes. Je mis vite ma casaque sur mon nez, afin qu'elle ne me vt pas. Je la voulais suivre, mais il vint tant de carrosses la traverse, que je ne la vis plus.

MADAME JOBIN.

Vous l'eussiez arrte sans les carrosses ?

MONSIEUR DE TROUFIGNAC.

Je n'eusse eu garde. Elle et mis l'pe la main tout comme un homme.

MADAME JOBIN.

C'est dire que vous craignez d'en tre battu ?

MONSIEUR DE TROUFIGNAC.

Non pas, mais je voudrais bien que les choses se fissent avec douceur. Or ne pourriez-vous pas bien la faire venir chez vous par quelque charme, et lui en donner un autre aprs cela, afin qu'elle pt m'aimer ?

MADAME JOBIN.

Pour la faire venir chez moi, quand elle serait mme dans le fond du Prigord, je le ferai trs facilement. Mais il faut bien de la crmonie changer le coeur des femmes, et j'ai besoin de temps pour cela.

MONSIEUR DE TROUFIGNAC.

J'aurai patience.

MADAME JOBIN.

Puisque cela est, donnez-moi sept pices d'or pour les offrir l'esprit qui m'amnera votre femme.

MONSIEUR DE TROUFIGNAC.

Sept pices ! Ne serait-ce point assez de quatre ?

MADAME JOBIN.

Est-ce que vous ne savez pas que le nombre de pices est mystrieux ?

MONSIEUR DE TROUFIGNAC.

Je n'y pensais pas. Faites donc bien, voil les sept pices.

MADAME JOBIN.

Pour montrer que vous consentez au charme, soufflez trois fois l-dessus. Plus fort. Encor plus fort. Revenez dans quatre jours. Je vous dirai en quel tat seront vos affaires, et quand j'aurai fait venir votre femme, je lui ferai avaler d'un certain breuvage...

MONSIEUR DE TROUFIGNAC.

Faites-lui en avaler en quantit, j'en ai bon besoin.

MADAME JOBIN.

Je connatrai ce qu'il lui en faut.

Seule.

C'est autant de pris. Quand il reviendra, j'inventerai quelque conte qui l'obligera peut-tre ouvrir encor sa bourse. Combien de sots me rendent savante en dpit de moi !

MONSIEUR DE TROUFIGNAC, revenant.

Ah Madame !

MADAME JOBIN.

Qu'est-ce ?

MONSIEUR DE TROUFIGNAC.

Que vous tes habile ! Le charme que vous venez de faire a opr. J'ai aperu ma femme l-bas, qui parle votre servante.

MADAME JOBIN.

J'tais bien certaine qu'elle viendrait ; mais il ne faut pas vous laisser voir, cela dtruirait le charme.

MONSIEUR DE TROUFIGNAC.

Je serais bien fch qu'elle m'et vu.

MADAME JOBIN.

Hol. Conduisez Monsieur, et le faites sortir par la porte de derrire.

Seule.

Le hasard fait des merveilles pour moi. S'il continue me favoriser autant qu'il fait depuis quelque temps, je n'aurai plus besoin d'espions.

SCNE III.
Madame de Troufignac, Madame Jobin.

MADAME DE TROUFIGNAC.

De la manire qu'on m'a peint Madame Jobin, ce doit tre elle que je trouve ici.

MADAME JOBIN.

Vous la voyez elle-mme.

MADAME DE TROUFIGNAC.

J'ai de grandes choses vous demander.

MADAME JOBIN.

Que refuse-t-on a un aussi beau Cavalier que vous ?

MADAME DE TROUFIGNAC.

Je ne sais si vous prtendez railler ; mais de vous moi, j'ai quelques bonnes fortunes, et de la nature de celles dont beaucoup de gens se tiendraient heureux.

MADAME JOBIN.

Je ne doute pas que vous n'en sachiez profiter.

MADAME DE TROUFIGNAC.

J'en profite ; mais ce n'est pas tout fait comme je voudrais. Il y a un petit obstacle, et je viens voir si vous le pourrez lever.

MADAME JOBIN.

Ce que vous me dites est bien gnral.

MADAME DE TROUFIGNAC.

Voici le particulier. Je vois les Belles ; il y a rien en cela de surprenant mon ge. Entre quatre ou cinq dont je ne suis pas ha, il y en a une, matresse d'elle, et riche, dit-on de cent mille cus.

MADAME JOBIN.

J'entends. Vous auriez besoin d'un charme pour la faire consentir vous pouser.

MADAME DE TROUFIGNAC.

Elle ne demanderait peut-tre pas mieux non plus que moi. Elle est belle, a de l'esprit, et nous paraissons assez le fait l'un de l'autre ; mais...

MADAME JOBIN.

He bien ?

MADAME DE TROUFIGNAC.

C'est l le diable. Si vous devinez ce mais, je croirai que ce que je voudrais qui ft fait pour moi, n'est pas impossible. Voici ma main.

MADAME JOBIN.

Les connaissances qu'on a par l sont trop imparfaites. J'apprendrai plus en faisant votre figure. Il faut me dire en quel jour vous tes n.

MADAME DE TROUFIGNAC.

Le quinzime de novembre.

MADAME JOBIN feignant de tracer des figures sur ses Tablettes.

La premire lettre de votre nom ?

MADAME DE TROUFIGNAC.

Un C.

MADAME JOBIN.

De votre surnom ?

MADAME DE TROUFIGNAC.

Une S.

MADAME JOBIN.

Mon beau Cavalier, de quelque belle que vous soyez amoureux, venez moi, il n'y a point de faveurs que je ne vous en fasse obtenir.

MADAME DE TROUFIGNAC.

Et par quel secret ?

MADAME JOBIN.

Les cent mille cus ne sont point pour vous, vous tes femme.

MADAME DE TROUFIGNAC.

J'aime assez cela. Parce que je n'ai encor que du poil follet, je suis femme. En est-ce l l'air ? Voyez ce chapeau, cette manire de tirer l'pe.

MADAME JOBIN.

Vous tes la meilleure grce du monde tout cela ; mais vous tes femme.

MADAME DE TROUFIGNAC.

Votre figure n'a pas bien t.

MADAME JOBIN, continuant tracer quelque figure sur ses Tablettes.

Je vous en dirai davantage en l'achevant. Vous tes marie depuis un an. L'homme que vous avez pous est fort campagnard. Vous ne l'aimez point, quoiqu'il vous ait prise pour rien. Il ne sait ce que vous tes devenue, et vous lui avez emport tout ce que vous avez pu d'argent.

MADAME DE TROUFIGNAC.

Voil ce qu'il faut que le diable vous ait rvl ; car sans nulle exception, personne ne sait rien ici de mes affaires. Je loge chez une bonne Dame qui me fait passer pour son neveu. Je lui ai seulement dcouvert que j'tais fille ; mais tout le reste lui est inconnu.

MADAME JOBIN.

tes-vous content sur votre mais ?

MADAME DE TROUFIGNAC.

Je tombe des nues, je vous le confesse. Je ne m'tonne plus si tant de gens vous mettent si haut. Ils me vont avoir de leur parti. Que de merveilles je dirai de vous !

MADAME JOBIN.

Je fais des choses qui mritent un peu plus d'tonnement que de vous avoir dit des bagatelles.

MADAME DE TROUFIGNAC.

Je crois que vous pouvez tout, Madame Jobin, Faites-moi homme.

MADAME JOBIN.

Que je vous fasse homme ?

MADAME DE TROUFIGNAC.

Vous en viendrez bout, si vous le voulez. Je vous paierai bien.

MADAME JOBIN.

Les cent mille cus vous touchent le coeur ?

MADAME DE TROUFIGNAC.

Je hais mon mal bti de mari, et si j'tais homme, j'en serais dfaite. D'un autre ct il me semble que je ne ferais point mal mes affaires auprs des Belles. Je ne sais si cet habit me rend plus hardi leur en conter, mais elles m'coutent avec assez de plaisir, et j'enrage de me voir tous les jours en si beau chemin pour demeurer court. La condition des femmes est trop malheureuse. La cape et l'pe, et faites-moi homme. Aussi bien je n'ai pas envie d'en quitter l'habit.

MADAME JOBIN.

Je vous coute pour rire avec vous, car vous tes trop claire pour me parler srieusement.

MADAME DE TROUFIGNAC.

C'est de mon plus grand srieux, et je vous jure que de tout mon coeur je voudrais devenir homme.

MADAME JOBIN.

Je n'en doute pas. Il y en a bien d'autres qui le voudraient comme vous. Que je serais riche avec un pareil secret !

MADAME DE TROUFIGNAC.

Puisque vous avez dcouvert ce qui n'est ici la connaissance de qui que ce soit, rien ne vous saurait tre impossible. Je suis enchante de votre science.

MADAME JOBIN.

Quand vous voudrez l'employer pour apaiser la colre de votre mari...

MADAME DE TROUFIGNAC.

Il enrage plus d'avoir perdu ses pistoles que sa femme.

MADAME JOBIN.

coutez. Vous n'avez point de meilleur parti prendre que de vous remettre bien avec lui. Ferez-vous toujours la libertine ! Si vous lui voulez donner plus de satisfaction que vous n'avez fait, j'ai une poudre qui le rendra plus amoureux de vous que jamais.

MADAME DE TROUFIGNAC.

Je ne manque point encor d'argent. Quand cela sera, nous en parlerons. Jusques-l je me servirai des privilges de cet habit, il me fait mener la vie du monde la plus agrable, et je n'y renoncerai qu' l'extrmit. Adieu, Madame Jobin, je ne vous donne rien aujourd'hui, nous nous reverrons plus d'une fois.

MADAME JOBIN.

Adieu mon beau cavalier. Prenez garde ne vous point trop risquer avec les Belles. Il y a des pas dangereux pour vous.

MADAME DE TROUFIGNAC.

On se tire de tout quand on n'est point bte.

MADAME JOBIN, seule.

Voil une des plus plaisantes rencontres que j'aie encor eue depuis que je me mle de deviner. Le mari et la femme dans le mme temps !

SCNE IV.
Du Clos, Madame de Clerimont, Madame Jobin.

DU CLOS.

Entrez, Madame.

MADAME DE CLERIMONT.

Non, je ne veux point entrer, et je me repens bien d'tre venue jusques ici. Ah ! Ah !

DU CLOS.

Qu'avez-vous ?

MADAME DE CLERIMONT.

J'ai cru voir un dmon tout noir derrire moi, et c'tait l'ombre de ce gentilhomme qui descend.

DU CLOS.

Remettez-vous. Voil Madame Jobin.

MADAME DE CLERIMONT.

Ah ! Ah ! Eh, Monsieur, priez-l de n'approcher pas si prs de moi.

DU CLOS.

Je me mettrai entre vous et elle. Qu'avez-vous craindre ?

MADAME DE CLERIMONT.

Ses regards m'effrayent. Qu'ils sont horribles !

DU CLOS.

C'est une imagination. Elle les a tourns comme une autre.

Madame Jobin.

J'ai dit Madame que j'tais de vos amis, et que je vous prierais d'employer toute votre science pour lui apprendre ce qu'elle veut savoir de vous.

MADAME JOBIN.

Quand vous ne l'amneriez pas, son mrite m'obligerait n'pargner rien pour la satisfaire.

MADAME DE CLERIMONT.

Voil qui est bien honnte.

DU CLOS, Madame Jobin.

De votre mieux pour elle, je vous en conjure. C'est une femme intrpide, et qui n'aura point de peur, quoi que vous lui fassiez voir de surprenant.

MADAME DE CLERIMONT, bas.

Que dites-vous, Monsieur ?

DU CLOS.

Je dis que vous soutiendriez la vue des choses les plus effroyables. Ne montrez pas de crainte. Vous seriez perdue.

MADAME JOBIN.

Je vois bien. Madame a l'air d'une femme fort assure.

MADAME DE CLERIMONT.

Il est vrai. Je n'ai jamais peur de rien.

Bas du Clos.

Comme elle devine tout, Elle saura que je ne dis pas vrai.

DU CLOS.

Elle ne devine que les choses qu'on lui demande.

MADAME JOBIN.

Il faut, Madame, que vous me disiez vous-mme ce que vous souhaitez de moi. N'ayez point de honte, je sais les secrets de bien d'autres.

MADAME DE CLERIMONT.

J'aime. Ah !

MADAME JOBIN.

Voil bien de quoi. Et qui est-ce qui n'aime pas ? Si vous saviez comme moi combien de gens sont attaqus de ce mal, vous seriez bien tonne.

MADAME DE CLERIMONT.

J'ai cru longtemps qu'on m'aimait, mais depuis un mois j'ai quelque soupon qu'on me sacrifie une rivale. On prend toutes les prcautions imaginables pour m'empcher de le dcouvrir, et pour me persuader qu'on m'aime toujours.

DU CLOS, Madame Jobin.

Il vous faut tout dire. C'est que Madame a extrmement du bien, et comme elle sait qu'il est de l'honntet quand on aime que celui qui en a le plus en donne celui qui en a le moins, elle entretient un carrosse son Amant, et lui donne de quoi paratre.

MADAME JOBIN.

Cela est d'une Dame gnreuse.

MADAME DE CLERIMONT.

Oui, mais je ne voudrais pas lui donner de quoi plaire mes dpens, et si je savais qu'il me trompt, je lui retrancherais tout net le quartier que je lui dois.

MADAME JOBIN.

Il serait bien juste.

MADAME DE CLERIMONT.

Mais aussi je serais fche de me brouiller avec lui, s'il tait vrai qu'il n'aimt que moi.

MADAME JOBIN.

L'affaire est fort dlicate, et vous faites bien de chercher vous claircir ; car autrement, ou vous servirez de rise votre rivale, ou vous perdrez votre Amant en vous brouillant avec lui.

MADAME DE CLERIMONT.

C'est raisonner juste.

DU CLOS, montrant Madame Jobin.

Madame est une femme de bon sens.

MADAME JOBIN.

Je vais tout l'heure vous faire dire la vrit.

MADAME DE CLERIMONT.

Et par qui ? Ah je suis perdue, elle va faire entrer quelque dmon. Je m'en vais sortir.

DU CLOS.

Gardez-vous en bien. Il vous tordrait le cou la porte.

MADAME JOBIN.

Qu'avez-vous, Madame ?

MADAME DE CLERIMONT.

Je me trouve mal, et je reviendrai une autre fois.

MADAME JOBIN.

Il faut que je vous dlasse. Vous tes peut-tre trop serre dans votre corps.

MADAME DE CLERIMONT faisant signe que Madame Jobin n'approche pas.

Eh non. Ah !

DU CLOS, Madame Jobin.

N'approchez pas de Madame, elle est si dlicate qu'on ne la peut toucher sans qu'on la blesse.

MADAME JOBIN.

Je vois ce que c'est, Madame a peur ; mais qu'elle ne craigne rien. Au lieu de mes apparitions ordinaires, je vais seulement faire venir la tte de l'idole d'Abelanecus qui a tant parl autrefois, et qui lui dira ce qu'elle a envie de savoir.

MADAME DE CLERIMONT.

La tte d'Abelanecus. Une tte !

MADAME JOBIN.

Aprs qu'elle aura parl, vous n'aurez douter de rien.

MADAME DE CLERIMONT.

Elle parlera ?

MADAME JOBIN.

Elle parlera.

MADAME DE CLERIMONT.

Et je l'entendrai ?

MADAME JOBIN.

Et vous l'entendrez.

MADAME DE CLERIMONT.

Non assurment je ne l'entendrai point, car je sors d'ici tout l'heure. Je n'ai plus ni curiosit, ni amour, et je m'en vais vous payer pour m'avoir gurie de tous ces maux-l.

MADAME JOBIN.

H Madame, quand on est une fois entre ici, on n'en sort pas comme vous pensez.

DU CLOS.

Qu'allez-vous faire ? Vous tes perdue. Des esprits invisibles sont rpandus ici tout autour, et si vous faites affront tout leur corps en sortant avant qu'avoir eu rponse d'Abelanecus, ils se montreront peut-tre avec leurs ongles crochus, et je ne sais pas ce qui en sera.

MADAME DE CLERIMONT.

Quoi, il faut que j'entende parler le diable ?

MADAME JOBIN.

Bien des gens voudraient le voir, qui n'ont encore pu y russir.

MADAME DE CLERIMONT.

Ils n'ont qu' venir chez vous.

MADAME JOBIN.

On y vient quelque fois inutilement. Il ne parle pas pour tout le monde, et il faut bien qu'il vous aime.

MADAME DE CLERIMONT.

Comment, Madame ? Le diable m'aime ? Je ne veux point tre aime du diable.

DU CLOS.

Faut-il le dire si haut ? Tout le monde n'a pas son amiti. S'il va se fcher, o en tes-vous ?

MADAME JOBIN, du Clos.

Que vous dit Madame ?

DU CLOS.

Qu'elle a beaucoup d'obligation au diable.

MADAME JOBIN.

Croyez, Madame, qu'il vous servira. Je vais moi-mme qurir la tte qui doit parler ; car elle ne souffrirait pas qu'un autre que moi l'apportt ici. Je vous avertis qu'il ne faut pas que vous ayez peur. Je ne rpondrais pas de votre personne.

Elle sort.

MADAME DE CLERIMONT.

O m'avez-vous amen ? Je suis demi morte. Quelle peine de trembler sans qu'il soit permis d'avoir peur ! Comment faut-il faire ?

DU CLOS.

Songez au plaisir que vous aurez de savoir la vrit, et de ne point passer pour dupe. Quand vous aurez entendu la tte, vous serez certaine de ce qu'il faudra faire.

MADAME DE CLERIMONT.

Oui, la question est de l'entendre sans avoir peur, et c'est ce que je ne ferai jamais. Ah, ah, ah.

Madame Jobin rentre, et on apporte une table sur laquelle la tte est pose.

DU CLOS.

Eh, Madame, ne vous couvrez point les yeux. Le diable n'est pas si horrible que vous croyez.

DU CLOS.

Approchez, Madame, voici la tte en tat de vous parler.

MADAME DE CLERIMONT.

Qu'elle parle, je l'entendrai bien d'ici.

MADAME JOBIN.

Si vous pouviez vous rsoudre la caresser, elle en parlerait bien plus volontiers.

MADAME DE CLERIMONT.

La caresser ! Je ne le ferais pas pour tout l'or du monde.

DU CLOS.

Je m'en vais la caresser pour vous moi. Comme elle aise ! Regardez, Madame.

La tte se tourne d'elle-mme droite et gauche.

MADAME DE CLERIMONT tirant moiti sa main de dessus ses yeux.

Je n'oserais. Ah ! Ah ! Mais pourquoi tant craindre ? C'est peut-tre quelque vision.

MADAME JOBIN.

Une vision ! Vous croyez donc que je vous trompe ? Il faut que vous en soyez claircie.

Elle marmotte ici quelques mots.

LA TTE.

Je t'ordonne de me venir toucher pour voir si c'est une vision.

MADAME DE CLERIMONT.

Je suis perdue. O me sauver ? Que ferai-je ?

DU CLOS, Madame de Clerimont.

Madame, pourquoi avez-vous parl de vision ? Vous vous tes attire cela.

MADAME DE CLERIMONT.

Je n'en puis plus.

MADAME JOBIN.

Ne tardez pas tant l'aller toucher ; elle pourrait s'lancer sur vous, et vous en porteriez de terribles marques.

DU CLOS.

Venez, Madame, et de bonne grce.

MADAME DE CLERIMONT.

Il m'est impossible de faire un pas.

DU CLOS.

Un peu de courage, je vous aiderai.

MADAME DE CLERIMONT.

Allons donc, puisqu'il n'y a pas moyen de m'en dispenser.

Elle s'arrte aprs s'tre un peu rapproche et dit.

Il n'est pas ncessaire d'approcher plus prs. C'est une tte effective. Et je ne vois que trop bien qu'il n'y a point de vision.

MADAME JOBIN.

Ce n'est pas assez, il faut la toucher.

MADAME DE CLERIMONT.

La toucher !

DU CLOS.

Souvenez-vous qu'il ne faut pas avoir peur.

MADAME DE CLERIMONT.

Eh, le moyen de n'en pas avoir ?

DU CLOS.

N'en tmoignez rien, du moins.

La Dame tant proche de la table, la tte remue les yeux. La Dame fait un grand cri et recule, du Clos la retient.

MADAME DE CLERIMONT.

Ah ! Le mouvement de ses yeux m'a toute effraye.

DU CLOS.

Allons, faites un effort.

MADAME JOBIN.

Mettez la main dessus, il ne vous en arrivera aucun mal.

La Dame avance la main, la retire, touche enfin la tte, et fait deux pas en arrire avec prcipitation.

MADAME JOBIN.

Ne reculez pas plus loin. Vous l'avez touche. Demandez-lui prsentement ce qu'il vous plaira.

MADAME DE CLERIMONT.

Quoi, il faut que je l'interroge moi-mme ?

MADAME JOBIN.

C'est votre affaire, et non pas la mienne.

MADAME DE CLERIMONT.

Comment faire conversation avec une tte ?

DU CLOS.

Allons, Madame, parlez vite, afin que nous sortions d'ici.

MADAME DE CLERIMONT.

Faut-il faire un compliment ?

MADAME JOBIN.

Non, il faut la tutoyer.

MADAME DE CLERIMONT.

Dis-moi... Je n'achverai jamais.

DU CLOS.

Voulez-vous sortir sans avoir rien su ?

MADAME DE CLERIMONT.

Un petit moment, que je me rassure. Dis-moi, Madame la tte, si je suis toujours aime de Monsieur du Mont.

LA TTE.

Oui.

MADAME DE CLERIMONT.

Aime-t-il Madame de la Jublinire ?

LA TTE.

Non.

MADAME DE CLERIMONT.

Et ne va-t-il pas chez elle ?

LA TTE.

Quelquefois, mais c'est seulement pour obliger un ami.

MADAME DE CLERIMONT, avec prcipitation.

Je n'en veux pas savoir davantage. Tenez, Madame, voil ma bourse. Adieu, je suis toute hors de moi-mme.

du Clos.

Ne me quittez pas, Monsieur, que vous ne m'ayez remise chez moi.

MADAME JOBIN, seule.

Pourvu que la bourse vienne, il importe peu comment. Quelle folle avec sa peur ! tez tout cela.

PICARD.

Madame, ce Monsieur d'hier qui vous avait dit qu'il viendrait, le voil qui monte.

MADAME JOBIN.

tez promptement, et qu'on se tienne prt l-dedans pour faire ce que j'ai dit quand on m'entendra parler.

Seule.

Voici un coup de partie. Il faut, s'il se peut, en bien sortir.

SCNE V.
Madame Jobin, Le Marquis, Gosselin dguis en diable.

LE MARQUIS.

Je ne sais ce que vous avez fait une Dame qui sort d'ici, mais, je l'ai trouve toute perdue sur votre escalier, et si son conducteur ne la soutenait, elle aurait peine gagner la porte.

MADAME JOBIN.

Elle a t curieuse, et il a fallu la satisfaire.

LE MARQUIS.

J'avoue qu'on a besoin de fermet avec vous.

MADAME JOBIN.

Il faut que vous en ayez fait provision, puisque vous vous hasardez revenir.

LE MARQUIS.

Vous m'avez si fortement rpondu que ma vie ne courrait aucun danger, que je reviens sur votre parole.

MADAME JOBIN.

Oui, mais il est certain que vous aurez peur. Songez-y bien pendant qu'il est temps.

LE MARQUIS.

Il faut que je vous confesse la vrit. Je fus un peu effray de ce qui parut hier devant moi. Vous le remarqutes, et la honte qui m'est demeure de ma faiblesse me fait chercher la rparer.

MADAME JOBIN.

Vous ne serez peut-tre pas plus ferme aujourd'hui que vous ne ftes hier. La vue du diable est plus terrible qu'un corps par morceaux.

LE MARQUIS.

J'ai promis de vous donner cent pistoles si vous pouviez me le faire voir, je vous les apporte. Si je tremble, j'aurai au moins l'avantage d'avoir vu ce que mille gens sont persuads qu'on ne saurait voir.

MADAME JOBIN.

Si vous m'en croyez, gardez votre bourse. Vous voyez que je ne suis pas intresse.

LE MARQUIS.

Est-ce que vous ne pouvez me tenir parole ?

MADAME JOBIN.

Je ne le puis ? Moi ?

Elle fait des cercles et dit quelques paroles.

Donnez votre argent. On ne fait pas venir le diable pour rien.

LE MARQUIS.

Cela est fort juste. Prenez.

MADAME JOBIN.

Vous allez voir un des plus redoutables dmons de tout l'enfer. Ne lui marquez pas de peur.

LE MARQUIS.

Je ferai ce qui me sera possible pour n'en point avoir.

MADAME JOBIN.

Regardez ce mur. Est-il naturel, bon, dur, et bien fait ?

LE MARQUIS.

Il a toutes les qualits d'un bon mur, Mais pourquoi me le faire regarder ?

MADAME JOBIN.

C'est par l que je diable va sortir, sans qu'il y fasse la moindre ouverture.

LE MARQUIS.

J'ai peine le croire.

MADAME JOBIN.

Allons, Madian, par tout le pouvoir que j'ai sur vous, faites ce que je vous dirai. Montrez-vous.

Monsieur Gosselin commence paratre vtu en diable.

LE MARQUIS.

Ah ! Que vois-je l ?

MADAME JOBIN.

Quoi, vous dtournez lez yeux ? Si vous voulez, nous finirons l.

LE MARQUIS.

Non, quand j'en devrais mourir de frayeur, je veux voir ce qu'il deviendra.

MADAME JOBIN.

Je le retenais afin qu'il ne pt avancer vers vous. Ici Madian, je vous l'ordonne. Vous reculez ds le premier pas qu'il fait ? J'ai piti de vous, je m'en vais lui commander de disparatre.

LE MARQUIS, arrtant Monsieur Gosselin et lui prsentant le pistolet.

Parle ou je te tue. Qui es-tu ?

MADAME JOBIN.

Qu'osez-vous faire ? Vous tes perdu.

LE MARQUIS.

Je me connais mieux en diable que vous. Parle, te dis-je, ou bien tu es mort.

MADAME JOBIN.

Il sort des clairs des deux cts de la trappe.

Vous allez prir.

LE MARQUIS.

Votre enfer ridicule ni tous vos clairs ne m'tonnent pas. Si tu ne parles, c'est fait de toi.

MONSIEUR GOSSELIN.

Quartier, Monsieur, je suis un bon diable.

LE MARQUIS.

Ah fourbe de Jobin, je savais bien que je viendrais bout de t'attraper. Il faut dire la vrit autrement.

MADAME JOBIN.

Laissez-le aller, Monsieur, vous serez content de moi.

LE MARQUIS.

Non, je ne le laisse point chapper que je ne sois clairci de tout. Veux-tu parler ? Je tuerai le diable.

MONSIEUR GOSSELIN.

Eh, Monsieur, je ne suis qu'un pauvre procureur fiscal. Que gagneriez-vous me tuer ?

LE MARQUIS.

Le diable un procureur fiscal !

MADAME JOBIN.

Ne faites point de vacarme, je vous en prie. On m'a paye pour empcher votre mariage, voil pourquoi je cherchais vous tromper.

SCNE VI.
La Comtesse, Le Marquis, La Giraudire, Monsieur Gosselin, Madame Jobin.

LA COMTESSE.

Ah, ah, Madame Jobin, vous trompiez Monsieur le Marquis. Nous avons tout entendu.

LE MARQUIS.

Puisque cela est, Madame, le diable peut prendre parti o il lui plaira, je le laisse aller.

MONSIEUR GOSSELIN.

Si l'on m'y attrape, qu'on m'trille en diable.   [ 17 En diable : adv. Fort, extrmement. [L]]

LA GIRAUDIERE, demi bas.

Madame Jobin, dans six mois nous aurons quelque petite affaire dmler.

LA COMTESSE.

Quelle effronterie ! Mettre le dsordre parmi les gens pour attraper de l'argent ?

MADAME JOBIN.

Je rendrai tout, ne me querellez point.

LE MARQUIS, la devineresse.

Il n'est pas temps de vuider nos comptes.

LA COMTESSE.

Il faut que la chose clate, afin que personne n'y soit plus tromp.

MADAME JOBIN.

Ne dites rien, je ne suis pas si coupable que vous pensez.

LE MARQUIS, apercevant Madame Noblet.

Entrez, Madame, vous ne pouviez arriver plus propos. Ne craignez point de vous voir force un second mariage. Il n'en faut pas croire la devineresse, c'est la plus grande fourbe qui fut jamais.

MADAME JOBIN.

Voil bien du bruit pour peu de chose.

LE MARQUIS.

Pour peu de chose, vieille sclrate, aprs le dsespoir o je suis depuis huit jours ?

MADAME NOBLET.

Comment ? Est-ce que Madame Jobin...

LE MARQUIS.

Vous tes de ses amies, rjouissez-vous de mon bonheur. Madame la Comtesse est dtrompe.

LA COMTESSE.

Je venais demander un secret pour vous oublier, mais il n'y a plus moyen de le vouloir.

LE MARQUIS.

Quelle joie pour moi ! Afin de l'avoir entire, il faut savoir qui a pay la devineresse pour me traverser.   [ 18 Traverser: Fig. Susciter des obstacles, des embarras. [L]]

MADAME NOBLET.

On l'a paye ? Vous croyez cela ?

LE MARQUIS.

Elle nous l'a confess.

MADAME JOBIN, en s'en allant.

Il ne me souvient plus de rien. Voil tout ce que j'ai vous dire.

LA GIRAUDIERE.

Elle se tire d'affaires fort rsolument.

LE MARQUIS.

Je prendrai mon temps. On sait comment la faire parler.

MADAME NOBLET.

Je cours aprs elle. Comme je ne veux jamais la revoir, j'ai quelque reproche lui faire pour mon compte.

Elle s'en va.

LE MARQUIS, la Comtesse.

H bien, Madame, avais-je tort de dcrier Madame Jobin.

LA COMTESSE.

J'ai t sa dupe. Sortons d'ici. Vous aurez toute libert d'en rire avec moi.

LE MARQUIS.

Allons, Madame. Je me tiens assur de mon bonheur, puisque j'ai eu l'avantage de vous dtromper.

 


EXTRAIT DU PRIVILEGE DU ROI.

Par Grce et Privilge du Roi, donn Saint Germain en Laye le premier fvrier 1680. Sign, par le Roi en son Conseil, TIRCELLE : il est permis CLAUDE BLAGEART, Imprimeur-Libraire, d'imprimer, faire imprimer, vendre et dbiter, pendant le temps de six annes une Comdie intitule LA DEVINERESSE, ou LES FAUX ENCHANTEMENTS, Reprsente par la Troupe du Roi. Et dfenses sont faites tous Imprimeurs, Libraires, et autres Personnes, de quelque qualit et condition qu'elles soient, de l'imprimer, faire imprimer, vendre, et dbiter, sans le consentement dudit Blageart, ou de ceux qui auront droit de lui, peine aux contrevenants de quinze cents livres d'amende, confiscation des Exemplaires contrefaits, et autres peines portes dans lesdites Lettres de Privilge.

Registr sur le Livre de la Communaut des Libraires et Imprimeurs de Paris,

le Fvrier 1680, suivant l'Arrt de la Cour du Parlement du 8. Avril 1653. et celui du Conseil Priv du Roi du 27. Fvrier 1665.

Sign Angot, syndic.

Registr sur le Livre de la Communaut des Libraires et Imprimeurs de Paris, suivant le Rglement de 1618, et l'Edit donn au mois d'Aot 1686, le 23. Avril 1695.

Sign, AUBOYN, Syndic.

Achev d'imprimer pour la premire fois le 14. Fvrier 1680.


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Notes

[1] Sauter la monte : Populairement. Faire sauter les montes quelqu'un, le chasser honteusement de chez soi et avec violence. [L]

[2] Vuider : Terminer, finir une affaire, un diffrend. [L]

[3] Courtaud : Qui est de taille courte et entasse. [FC]

[4] Sangle : Familirement. Appliquer avec force un coup. [L]

[5] Plancher : Construction de poutres ou de solives qui fait la sparation de deux tages. [F]

[6] Zigzig : Ce sont des tringlettes croises en losanges les unes sur les autres, qui se resserrent et s'allongent, et dont on se sert pour faire tenir des lettres, ou autres choses, dans des lieux levs. [Mnage]

[7] Mettre la besace : rendre pauvre. [R]

[8] Solliciter : Solliciter une affaire, faire les dmarches ncessaires pour qu'elle ait un heureux succs. [L]

[9] Aise : adj. Qui est content. [FC]

[10] Pice : Fig. Tromperie, moquerie, petit complot, compar une pice de thtre. [L]

[11] Voir : Voie, moyen, dont on se sert ; conduite, que l'on tient pour arriver quelque fin. [FC]

[12] Voici la correspondance entre les monnaies: 1 cu = 3 francs. 1 cu = 3 livres tournois. 1 livre tournois = 20 sols. 1 sol (sou)= 4 liards ou 12 deniers. 1 liard = 3 deniers. 1 pistole = 10 francs ou 10 livres tournois. 1 blanc = 5 deniers. 1 petit sesterce romain = 18 deniers tournois. 1 grand sesterce romain = 1.000 petis sesterces, (25 cus environ). 1 louis d'or = 11 livres.

[13] Morbleu : Sorte de jurement. [L]

[14] Branler : Agiter, mouvoir, remuer, faire aller de- et de-l. [Acad 1762]

[15] Ragot : Qui est de petite taille ; court et gros. [FC]

[16] Etriller : Fig. et familirement. triller quelqu'un, le battre, le malmener. [L]

[17] En diable : adv. Fort, extrmement. [L]

[18] Traverser: Fig. Susciter des obstacles, des embarras. [L]

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