ABSALON

TRAGDIE, tire de l'criture Sainte.

M. DCC. II. avec privilge du Roi

par Mr Duch de l'Acadmie Royale des Inscriptions

Paris, Chez ANISSON, Directeur de l'Imprimerie Royale, rue de le Harpe.

Reprsent pour la premire fois en 1701 au Collge de Saint-Cyr, reprise chez Madame de Maintenon le 19 janvier 1702 et en fvrier l'Htel de Conti reprise Paris le 7 avril 1712 au Thtre de la rue des Fosss Saint-Germain.


Texte tabli par Paul FIEVRE, mai 2017

publi par Paul FIEVRE janvier 2010, revu mai 2017

© Thtre classique - Version du texte du 30/11/2022 22:59:02.


NOTICE SUR DUCH.

Joseph-Franois Duch de Vancy naquit Paris le 29 octobre 1668. Il tait fils d'un gentilhomme ordinaire de la chambre du roi. Son pre, n'ayant point de fortune lui laisser, lui fit donner une bonne ducation dont il sut profiter. Ses premiers essais, dans la carrire des lettres, furent consacrs la posie lyrique. Il y obtint de grands succs qui lui procurrent la protection du comte d'Agen. Non seulement ce seigneur le fit son secrtaire, mais il le recommanda madame de Maintenon, qui le choisit pour fournir des posies sacres aux lves de Saint-Cyr, et le fit nommer gentilhomme ordinaire du roi. Quelque temps aprs, sur la recommandation de cette illustre protectrice, Pontchartrain donna Duch la place de secrtaire des galres.

Notre pote, dont la fortune tait ds lors assure, ne pensa plus travailler que pour remplir les vues de sa bienfaitrice. Jonathas, son premier ouvrage tragique, fut jou en 1700 Versailles, et Saint-Cyr par les pensionnaires de cette maison : cette pice ne parut Paris que le 26 fvrier 1714, dix ans aprs la mort de son auteur.

Absalon, tragdie fort intressante, fut reprsente Saint-Cyr en 1702, et valut l'auteur une pension de mille livres. Ce ne fut que le 7 avril 1712 qu'elle fut joue Paris Cette pice y obtint seize reprsentations.

Dbora, dernire tragdie de Duch, quoique compose pour Saint-Cyr ainsi que les deux prcdentes, parut d'abord Paris en 1706 et n'y fut que faiblement accueillie.

Il est remarquer qu'aucune de ces tragdies ne fut reprsente Paris du vivant de leur auteur, qui y mourut en 1704 dans sa trente-septime anne.


Au roi.

Sire,

Voici le second ouvrage que j'ose prsenter votre majest. Elle a daign le faire servir plusieurs fois ses amusements. Elle ne lui a point refus ses loges, et la pension dont elle vient de m'honorer, apprend qu'il suffit de souhaiter de lui plaire, pour tre combl de ses bienfaits. Ce dsir, SIRE, m'a tenu lieu de mrite auprs de VOTRE MAJEST. Si elle a t touche de quelques endroits de cette tragdie, je dois ce bonheur aux sentiments de pit et de religion que le caractre d'un Roi selon le coeur de Dieu m'a fourni, et qui sont si conformes ceux que VOTRE MAJEST a fait de tout temps clater. Elle vient rcemment de montrer toute l'Europe ces sentiments si dignes d'un Monarque Chrtien, et l'Envie mme se voit force de les admirer. En effet, SIRE, quel exemple de modration et de justice passera plus glorieusement la postrit, que celui d'un Roi, qui sacrifiant les intrts la foi des traits, aime mieux donner ses ennemis le temps de se prparer soutenir la rupture injuste qu'ils mditent, que de manquer sa parole sacre ; d'un Roi qui met tout en usage pour les rappeler au soin de leur propre gloire, en leur offrant la Paix ; qui n'tend son bras sur eux que quand ils le forcent de s'armer, et qui ne se permet de vaincre, que lorsqu'il est contraint de punir. L'univers entier, SIRE, reconnatra dans cette image l'auguste portrait de VOTRE MAJEST. Quels triomphes ne doivent pas tre le prix de tant de vertus ! Nous n'en doutons point, SIRE : le ciel qui vous conduit ne cessera point de se dclarer pour vous ; en vain les Nations se sont ligues contre l'oint du Seigneur et contre son fils, en vain elle s'unissent pour affaiblir une puissance qu'elles ne peuvent regarder qu'avec des yeux jaloux : celui qui rgne dans les Cieux renversera les projets de ces peuples aveugls, il smera entre-eux l'esprit de discorde, il les punira dans sa colre, et ils ne recueilleront de leur audace, que la honte et le repentir. tel est, SIRE, le succs que VOTRE MAJEST doit attendre, tels sont les dsirs et l'espoir de tous vos peuples, et les voeux que forme avec ardeur, Sire, de votre majest, le trs humble, trs obissant, et trs fidle serviteur et sujet.

DUCH DE VANCY.


PRFACE

Je crois qu'il est inutile de parler ici du sujet de cette tragdie. L'Histoire d'Absalon est connue de tout le monde, on sait l'homicide qu'il commit en la personne de son frre Ammon, les artifices dont il se servit pour rentrer en grce auprs de David, ce qu'il fit dans sa fuite pour sduire les Isralites, enfin sa rvolte, la guerre qu'il dclara son pre, et quel genre de mort fut le fruit et le prix de sa rbellion.

Je ne m'arrterais donc qu' rpondre aux objections que l'on me pourrait faire sur les liberts que j'ai cru pourvoir me donner en traitant ce sujet.

Telle est celle que je prends d'adoucir le caractre d'Absalon. Toutes ces actions nous le reprsentent, non seulement comme un jeune prince ambitieux que le dsir de rgner entrane, et qui se porte aveuglment des excs auxquels la violence de sa passion pourrait peut-tre donner quelque excuse, si nos passions nous pouvaient excuser ; mais ces mmes actions nous le font voir comme une homme qui marche dans la voie de l'iniquit avec rflexion, qui connaissant toute l'atrocit de son entreprise, la conduit avec une prudence criminelle, qui joint l'artifice l'audace, et qui s'tant accoutum longtemps regarder le crime sans horreur, s'est enfin acquis la funeste facilit de la commettre sans remords.

Un caractre si odieux, ne pouvait tre celui du hros d'une tragdie. J'ai pens qu'il m'tait permis de la dguiser, et de tourner toute l'indignation des spectateurs contre Achitophel ; qui d'ailleurs l'aurait suffisamment mrite. J'ai fait faire Absalon les mmes choses que l'Histoire sacre nous rapporte qu'il fit ; mais je les lui ai fait faire, sduit par ce ministre, et quelquefois mme n'ayant aucune part dans les desseins la russite desquels il sert. Cela a rendu mon hros tel, ce que je crois, qu'il doit tre ; son ambition le rend assez criminel pour mriter la mort, mais il ne l'est point assez pour ne pas inspirer quelque regret quand on le voit mourir ; ainsi en excitant la piti, il jette dans le coeur cette crainte salutaire qui nous fait apprhender que de pareilles faiblesses, ne nous jettent dans d'aussi grands malheurs. Tel est le but de la tragdie ; elle doit plaire, mais, en mme temps, elle doit instruire, et son principal objet est de purger les passions.

l'criture sainte m'a fourni presque tous mes autres caractres. Tels sont ceux de David, de Joab, d'Achitophel, et Cisa ; c'est mes lecteurs juger si je les ai rendus bien ou mal.

Pour le personnage de Thars, on ne le trouvera point dans le Texte sacr ; il est entirement de mon invention, et il a assez contribu au succs de cet ouvrage, pour me flatter que les jugements du public ne me feront point repentir de l'avoir imagin. Je ne l'ai pas plac nanmoins sans quelque fondement : l'Histoire Sainte laisse penser qu'Absalon avait une femme dans el temps de sa rvolte, et elle marque qu'il avait alors une fille parfaitement belle, nomme Thamar. Cette princesse ne doit point tre confondue avec l'autre Thamar qui fut viole par Amnon : rien ne nous apprend qu'elle fut la destine de cette dernire ; mais nous savons que celle qui fut fille d'Absalon, pousa par le suite Roboam fils de Salomon qui aprs la mort de son pre ne rgna que sur les deux tribus de Juda et de Benjamin.

L'endroit o je ma suis le plus cart de la vrit est celui o je ramne Absalon mourant. Il n'y a personne qui ne sache que Joab le pera de trois dards l'arbre o il tait demeur suspendu ; que ce fut l que ce Prince mourut, et qu'ensuite il fut jet dans une fosse trs profonde, que les soldats comblrent de pierres qu'ils levrent en forme de tombeau.

Je sais le respect que l'on doit aux Livres sacrs. Les moindres faits qui y sont contenus ne peuvent tre altrs sans crime. Saint-Paul et les pres de l'glise, aprs lui, ont tous regard ces faits comme des figures mystrieuses, et des vnements prophtiques qui annonaient ce qui devait arriver Jsus-Christ et son glise. Aussi avais-je rsolu de ne m'carter en aucune faon de l'Histoire. On aurait appris le mort D'absalon par un simple rcit, et j'avais rsist la tentation de mettre sur le thtre une scne qui ne me paraissait pas devoir tre le moins pathtique de ma pice. Cependant, je consultai mes doutes des personnes qui par leur pit, leur capacit, et le rang qu'elles tiennent dans l'glise, pouvaient non seulement m'autoriser dans cet ouvrage ; mais qui seraient en droit de le faire dans un ouvrage qui traiterait des matires de foi. J'eus le plaisir de voir mes scrupules leves, et l'on ne trouvera point de raisons qui dussent m'empcher de traiter ma dernire scne, comme on verra que je l'ai traite la fin.

Voil les objections principales que l'on me pourrait faire. On y en pourrait ajouter beaucoup d'autres, auxquelles je ne puis rpondre d'avance, ne pouvant les prvoir. Il y a peu d'ouvrages qui ne fournissent de justes matires la critique ; le plus parfait est ordinairement celui dans lequel il se trouve le moins de fautes ; et de quelques applaudissements que j'ai t honor, je ne suis point encore assez vain pour croire, que le mien puisse tre mis au nombre des moins dfectueux.


PERSONNAGES.

DAVID, roi d'Isral.

MAACHA, femme de David.

ABSALON, fils de David.

THARS, femme d'Absalon.

THAMAR, fille d'Absalon.

JOAB, gnral des armes de David.

ACHITOPHEL, ministre de David.

CISA ou CHUSA, ministre de David.

ZAMRI, confident d'Achitophel.

UN ISRALITE.

GARDES.

La scne est prs des murs de la ville de Manham, dans la tente de David.


ACTE I

SCNE I.
Absalon, Achitophel.

ACHITOPHEL.

quel excs, ciel, osez-vous vous porter ?

Vous vous perdez, Seigneur, est-il temps d'clater ?

ces ardents transports dfendez de paratre.

ABSALON.

Non, non, Achitophel, je n'en suis plus le matre ;

5   Le perfide Joab, fier de plaire son roi,

Sans respect pour mon rang, s'ose attaquer moi ;

Il cherche, en irritant le courroux qui m'enflamme,

me faire trahir le secret de mon me,

Et rpand dans ce camp, que les sditieux

10   N'ont appris que par moi notre abord en ces lieux.

Ah ! j'atteste du ciel l'immortelle puissance,

Qu'Absalon punissant un sujet qui l'offense,

N'en aura pas t vainement outrag.

ACHITOPHEL.

Avant la fin du jour vous en serez veng :

15   Modrez cependant cette haine clatante.

ABSALON.

Je l'ai trop mnag, son insolence augmente :

Adonias mon frre appuyant ses projets,

Ils ont cru m'abaisser au rang de leurs sujets :

Toi-mme ouvrant mes yeux sur leur intelligence,

20   J'ai vu que prs du roi mnageant leur vengeance,

Et chassant de David tout amour paternel,

Je perdais pour jamais le sceptre d'Isral.

Le roi pour successeur allait nommer mon frre ;

Et comment retenir une juste colre?

25   Moi, je pourrais souffrir qu'un frre audacieux

Ravt ou partaget la Couronne mes yeux ?

Ah ! Si vengeant ma soeur des fureurs d'un perfide,

J'ai pu rougir mon bras d'un fameux homicide :

Si ce mme Joab, pour avoir retard

30   De se rendre l'endroit ou je l'avais mand,

Vit le fer et le feu, conduits par ma vengeance,

De ses fertiles champs moissonner l'esprance,

Crois- tu que les projets par ma haine enfante

Gardent un prix plus doux ses tmrits ?

ACHITOPHEL.

35   Suspendez donc, Seigneur, l'ardeur qui vous anime ;

Jusqu'au pied de l'autel conduisons la victime.

Dans mes justes desseins aussi hardi qu'heureux

J'ai fait la rvolte animer les Hbreux ;

Accabls, gmissants sous des tyrans avides,

40   Leur timide fureur n'attendait que des guides :

Amasa de ma part a servi leur courroux,

Ou plutt Amasa les a sduits pour vous.

Tout nous a russi ; leur arme intrpide

N'a point trouv d'obstacle sa course rapide.

45   Retracez-vous encor cette nuit dont l'horreur

Jusqu'au sein de David a port la terreur,

Lorsque Jrusalem, ouvrant toutes ses portes,

Et des sditieux appuyant les cohortes,

L'a forc, sans secours d'armes ni de soldats,

50   De porter jusqu'ici sa frayeur et ses pas.

Que n'clatais-je alors ? Nous n'avions rien a craindre,

Dans le sang de Joab ma rage allait s'teindre ;

Car enfin sa valeur, il le faut avouer,

A contraint de tout temps l'envie le louer.

55   Il peut faire entre nous balancer la fortune,

Et j'aurais prvenu cette crainte importune.

suivre ici David devais-tu me forcer ?

ACHITOPHEL

La tribu d'phram nous pouvait traverser ;

J'ignore mme encor, si sous nos lois range,

60   Dans la sdition elle s'est engage.

Zamri dans un moment va nous en informer,

Rien aprs ce succs ne doit nous alarmer.

Paraissez, j'y consens : loin que l'on noua souponne,

Voire pre en ces lieux ma foi s'abandonne.

65   Ainsi sans hasarder... Mais le roi vient nous,

Joab le suit, cachez un dangereux courroux.

ABSALON.

Ah ! Sortons, ma fureur ne pourrait se contraindre.

SCNE II.
David, Absalon, Achitophel, Joab, Gardes.

DAVID.

Demeurez, Absalon, j'ai sujet de me plaindre.

Vous savez que Joab est chri de son roi,

70   Cependant...

ABSALON.

  Quoi ! Seigneur, en s'attaquant a moi.

Un sujet...

DAVID.

Retenez un courroux qui me blesse.

Aux Gardes.

Qu'Achitophel demeure. Et vous, que l'on nous laisse.

Les Gardes se retirent, et David continue.

Le ciel semble sur nous puiser ses rigueurs :

Quel temps avez-vous pris pour dsunir vos cours ?

75   L'insolent Amasa, comblant ses perfidies,

Lve sur moi ses mains par ma fuite enhardie :

Aprs avoir sduit mes plus braves sujets,

J'ai vu Jrusalem appuyer ses projets :

J'ai vu mme Sion, monument de ma gloire,

80   Thtre criminel d'une affreuse victoire,

Me chasser de son sein, et de mon ennemi

Justifier l'orgueil par ma honte affermi.

Quel jour ! Je m'apprtais, plein d'honneur et d'annes,

fixer de mes fils les hautes destines,

85   Lorsque d'ingrats sujets combls de mes bonts

M'ont puni de l'excs de leurs flicits.

Je l'avoue vos yeux, en proie mes alarmes,

Mes malheurs m'ont vaincu, j'ai rpandu des larmes.

Enfin par des chemins impratiqus, obscurs,

90   Nous sommes arrivs l'abri de ces murs.

Mais en vain Manhaim nous prsente un asile,

Amasa va bientt nous le rendre inutile.

J'apprends que chaque jour les rebelles Hbreux

Grossissent l'envi ses bataillons nombreux.

95   Enivr du succs, il approche, il s'avance,

Il veut dans notre sang consommer son offense ;

Et si nous ne songeons prvenir ses coups,

Avant la fin du jour il va fondre sur nous.

Peut-tre mme, hlas ! ses troupes criminelles

100   Ont dj de mon sang rougi leurs mains cruelles.

Peut-tre dans Hbron mon fils Adonias  [ 1 Hbron : (...) ville fort ancienne de Palestine, dans la tribu de Juda, au sud de Jrusalem (...). Elle est clbre par le sacre de David, qui y rgna sept avant d'tre matre de tout Isral, par la naissance de Saint-Baptiste, et par le voisinage de la caverne o furent enterrs Abraham et Sara, Isaac et Rebecca, Jacob et Lia. (...) [B]]

A-t-il trouv la mort qui marche sur nos pas.

Que dis- je ? Un trouble affreux redouble encor ma peine,

Il a fallu laisser votre pouse et la Reine.

105   Le zl Cisa s'est charg de leur sort :

Mais qui sait s'il a pu les soustraire la mort,

Si pour venir nous joindre il peut fuir avec elles ?

Ah ! Loin de m'affliger par d'injustes querelles,

Prts nous voir tomber dans les mains des vainqueurs.

110   Pour vous, pour votre roi runissez vos cours ;

Puisqu'il nous reste encore un rayon d'esprance,

Du sage Achitophel consultons la prudence,

Et qu'une noble ardeur sache nous runir,

Pour attendre un rebelle, ou pour le prvenir.

ABSALON.

115   Je l'avouerai, Seigneur, mon aveugle colre

A trop flatt l'orgueil d'un sujet tmraire.

J'ai d le mpriser ou le faire punir :

Mais quel autre aprs tout et pu se contenir ?

L'insolent,... car en vain je me force au silence,

120   M'accuse d'abuser de votre confiance :

Par moi, s'il en est cru, vos rebelles sujets

Ont d de notre fuite apprendre les projets.

Mon indiscrtion, source de nos disgrces,

Les a jusqu'au Jourdain amens sur nos traces :

125   Il veut de nos malheurs m'imputer la moiti,

Lui qu'avec Amasa joint le sang, l'amiti,

Et qui, s'il faut chercher ici des infidles,

Boit tre plus suspect qu'aucun de nos rebelles.

JOAB.

Moi suspect, juste ciel ! Qu'ose-t-on avancer ?

130   Non, le prince, Seigneur, ne saurait le penser.

Je ne me lave point d'une injure cruelle :

C'est ceux de qui l'me et lche et criminelle

ces honteux excs se pourrait oublier,

D'emprunter des raisons pour se justifier.

135   Inform qu'Amasa par un avis sincre

Avait de nos desseins dvoil le mystre,

J'ai dit qu'un confident, ou tratre ou peu discret,

Peut-tre avait du Prince appris notre secret :

Voil quel est mon crime, et le seul trait d'audace

140   Qui puisse d'Absalon m'attirer la disgrce.

Un plus juste sujet demande son courroux.

N'en doutez point, Seigneur, un tratre est parmi nous.

C'est peu qu'on ait appris nos dmarches passes,

Le perfide Amasa lit mme en nos penses :

145   Du pontife Sadoc le sage et digne fils  [ 2 Sadoc : Juif clbre qui vivait au IIIme avant, est le chef des Saducens.]

M'claire chaque jour par de secrets avis ;

Un billet qu'en mes mains il a su faire rendre

M'apprend que l'ennemi veut ici nous surprendre ;

Qu'il sait qu'aux Gtens nous avons eu recours ;

150   Que demain sous ces murs l'on attend leur secours ;

Que voulant m'opposer a des troupes rebelles,

J'ai propos sans fruit d'aller fondre sur elles ;

Qu'Achitophel alors, contraire mes avis,

lui seul empch qu'ils n'aient t suivis.

DAVID.

155   Ainsi le sort cruel trompe ma prvoyance :

Mais sur qui doit tomber ma juste dfiance ?

Quel barbare en ces lieux pour me pendre est cach,

Et peut voir mes malheurs sans en tre touch ?

JOAB.

Ne perdons point de temps, songeons, quel qu'il puisse tre,

160   prvenir ses coups plutt qu' le connatre.

Vous savez quel courage anime vos soldats,

Ils braveront la mort en marchant sur vos pas.

Venez, et du Jourdain franchissant les rivages,

Au rebelle Amasa fermons-en les passages.

165   Je joindrai le perfide, et lui perant le flanc,

Je laverai la honte imprime mon sang.

En vain tout Isral s'arme pour un rebelle,

Le nombre ne doit point ralentir notre zle.

Des mchants dans le crime engags lchement

170   Combattent avec crainte et vainquent rarement.

La solide valeur n'admet point l'injustice.

Ce sont des criminels qui craindront le supplice.

Vous les verrez tremblants tomber vos genoux,

Et dj les remords ont combattu pour nous.

175   Au reste pour un fils ne prenez point d'alarmes,

Je sais qu'Adonias est dj sous les armes.

De nos malheurs pressants, instruit par mon secours,

Tout Juda s'est arm pour conserver ses jours :

Mais de ce ct seul la tempte menace,

180   Il faut ses clats opposer notre audace,

Et j'ose prsumer que ce dessein hardi

Sera d'Achitophel justement applaudi.

ACHITOPHEL.

Oui, Seigneur, de Joab j'admire le vrai zle :

Jamais dans vos tats un sujet plus fidle

185   Ne vous a mieux prouv son courage et sa foi,

Et n'a mieux mrit l'estime de son Roi.

Le projet qu' prsent sa valeur lui suggre

Peut devenir heureux pourvu qu'on le diffre :

Demain les Gtens, unis vos soldats,

190   Contre les rvolts marcheront sur nos pas.

Nous pourrons, plus nombreux, tenter le sort des armes.

Cependant pour la Reine apaisez vos alarmes :

Zamri nous doit bientt instruire de son sort.

Et je ne puis penser que livre la mort....

DAVID.

195   Eh ! Que n'entreprend point la rage d'un perfide,

Qui porte sur son Roi sa fureur homicide ?

Toutefois dissipons d'inutiles erreurs.

Veuille le ciel plus doux carter tant d'horreurs !

Toujours vos discours sa sagesse prside,

200   Et je crois que par vous c'est elle qui me guide.

Je suivrai vos conseils. L'excs de ma douleur

Ne m'te point l'espoir de vaincre mon malheur.

Le Dieu qui tant de fois conduisit mon arme,

Aux campagnes d'Ammon, dans les champs d'Idume,  [ 3 Idume : Pays au-del du Jourdain. On distinguait l'Idume orientale dite aussi Auranitide, de l'Idume mridionale qui comprenait la ville de Petra et les ports d'Elath et d'Asiongaber.]

205   Matre et juste vengeur des droite des souverains,

Ne mettra point mon sceptre en de rebelles mains :

Du rgne de David sa parole est le gage.

Allons de mes soldats affermir le courage.

Vous combattrez, mon fils, auprs de votre roi,

210   Joab continuera de commander sous moi,

Je dois ce faible honneur son zle sincre,

N'ayez plus contre lui ni haine ni colre.

Je me rends le garant de tous ses sentiments,

Daignez donc l'honorer de vos embrassements.

Achitophel.

215   Et vous, ds qu'en ce camp Zamri pourra se rendre,

Conduisez-le, je veux lui parler et l'entendre.

SCNE III.
Absalon, Achitophel.

ACHITOPHEL.

Je le vois bien, Seigneur, il faut nous dcouvrir.

ABSALON.

Quel supplice cruel mon coeur vient de souffrir !

Que cet embrassement a redoubl ma haine !

ACHITOPHEL.

220   Rendez votre vengeance gale votre peine,

Voici l'heureux instant que tout doit clater,

Il faut partir.... Eh quoi ! Qui vous peut arrter ?

Tantt avec Joab ne pouvant vous contraindre,

Votre juste fureur ne voyait rien craindre.

ABSALON.

225   Ah ! Ce n'est point Joab qui suspend mon courroux :

Cependant....

ACHITOPHEL.

Achevez, ciel ! je frmis pour vous.

La victoire a suivi le parti de vos armes :

Mais quel sujet affreux de douleur et d'alarmes,

Si la foudre en vos mains, prte vous obir,

230   Allait en vains clats se perdre et vous trahir ?

Que dis-je ? Nous avons trop grossi le nuage,

Pour pouvoir en clairs voir dissiper l'orage :

Adonias est roi, vous tes immol,

Si l'un de nos secrets est enfin rvl.

235   J'avouerai que frapp d'une importune ide,

Ma vertu quelquefois se trouve intimide :

Mais mon zle pour vous touffe mes remords,

Et dans les grands prils il faut de grands efforts.

Rassurez donc, seigneur, votre me trop craintive.

ABSALON.

240   J'ai conduit tes projets, il faut que je les suive :

Mais prt voir mon bras s'armer contre mon roi,

Dois-je avoir moins de crainte et de vertu que toi ?

coute, et juge donc des troubles de mon me.

Tu sais contre Joab quelle rage m'enflamme :

245   Mon coeur incessamment dans sa haine affermi

N'admet point de pardon pour un tel ennemi.

Mais en vain ma fureur soutient mon entreprise,

La raison mme en vain l'anime et l'autorise,

Prt me nommer chef de la rbellion,

250   Je sens flchir ma haine et mon ambition.

Mes justes dplaisirs, mes craintes lgitimes

l'aspect de mon roi me paraissent des crimes.

J'ai beau me rappeler que devant son trpas

Mes desseins ne sont point d'envahir ses tats ;

255   Que jusqu' ce moment, content de mon partage,

Je ne veux que punir un sujet qui m'outrage,

Et me faire nommer l'unique successeur

Du trne dont mon pre est juste possesseur :

Vains dtours ! Je ne puis me cacher moi-mme

260   quoi doit m'obliger le sang, le diadme :

En proie des remords sans cesse renaissants,

Je fuis, pour les chasser, des efforts impuissants,

Et pour comble des maux o mon malheur me livre,

Je ne puis sans horreur reculer ni poursuivre.

ACHITOPHEL.

265   des Scrupules vains faut-il vous arrter?

Seigneur, fuyez un lieu propre les irriter.

Au milieu des soldats que vous allez conduire,

Libre des prjugs qui viennent vous sduire,

Vous verrez qu'appuy sur d'quitables lois,

270   Vous pouvez vous armer pour soutenir vos droits.

Partez donc, et chassez une crainte frivole.

Le moment le plus cher comme un autre s'envole.

Ds qu'auprs de ce camp paratront vos soldats,

J'irai vous consacrer mes conseils et mon bras.

275   Ma fuite jusque-l dcouvrirait la vtre,

Et peut-tre sans fruit nous perdrait l'un et l'autre.

Cependant attendons pour sortir de ces lieux

Que Zamri de retour.... Mais il s'offre nos yeux.

SCNE IV.
Absalon, Aachitophel, Zamri.

ABSALON.

H bien ! en quel tat as-tu laiss l'arme ?

ZAMRI.

280   Seigneur, d'un zle ardent on la voit anime :

La tribu d'phraim vient de se joindre nous ;

Pour passer le Jourdain on n'attend plus que vous.

Cependant un spectacle ici va vous surprendre ;

Cisa dans ce camp vient enfin de se rendre.

285   Il conduit David un renfort de soldats,

La Reine votre mre accompagne ses pas ;

Et la jeune Thamar, fruit de votre hymne,

Est avec votre pouse en ces lieux amene.

ABSALON.

Quel fatal contre-temps vient troubler nos desseins !

ACHITOPHEL

290   Non, Seigneur, votre sort est toujours dans vos mains ;

Cachez-leur nos secrets avec un soin fidle,

Et laissez gouverner tout le reste mon zle.

Commencez par remplir un trop juste devoir ;

La Reine vient, partez, allez la recevoir.

295   Quelque obstacle nouveau que le ciel fasse natre,

De votre prompt dpart je vous rendrai le matre :

Je rponds du succs, reposez-vous sur moi.

ABSALON.

H bien ! Prpare tout, je m'abandonne toi.

SCNE V.
Achitophel, Zamri.

ACHITOPHEL.

Nous sommes seuls, prends part ma secrte joie ;

300   Enfin mes ennemis vont devenir ma proie.

Joab, Abiatar, Aduram, Cisa,

Le superbe Sadoc, le fier Abisa,

Tous ceux qui runis par leur haine commune,

Prtendent sur ma chute lever leur fortune,

305   Avant la fin du jour, surpris, envelopps,

Me rendront par leur mort tous mes droits usurps.

ZAMRI.

Quoi! Vous croyez, Seigneur, qu'tonn de l'orage,

David voudra livrer...

ACHITOPHEL.

Je connais ton courage :

Je sais quel est ton zle et ta fidlit,

310   J'en ai besoin ; apprends ce que j'ai projet :

Ds qu'en ces lieux la nuit sera prte descendre,

Les troupes d'Amasa doivent ici se rendre ;

Et le signal donn des murs de Manham,

Sba doit soulever les soldats d'Ephram.

315   La garde de David, victime de leur rage,

Laissera par sa perte un champ libre au carnage.

L mes yeux de plaisir et de haine enivrs,

Du sang de mes rivaux seront dsaltrs.

Toute vaine piti doit nous tre interdite.

320   Pour le roi, nous devons faciliter sa fuite :

Mais son dsespoir s'il se livre aujourd'hui,

Ses malheurs et sa mort retomberont sur lui.

Que te dirai-je ! Enfin nos troupes fortunes

D'un succs glorieux vont tre couronnes ;

325   Et servant Absalon au-del de ses voeux.

Je vais mettre en ses mains le sceptre des Hbreux.

ZAMRI.

Mais ne craignez-vous point que plein de sa surprise

Absalon ne condamne une telle entreprise ?

Verra-t-il sans horreur son pre dtrn ?

ACHITOPHEL.

330   Absalon se verra triomphant, couronn,

Veng d'un ennemi soigneux de lui dplaire :

Et dussent tous mes soins attirer sa colre,

Un trne acquis ainsi le doit pouvanter,

Et qui le lui donna, le lui pourrait ter.

335   D'ailleurs, quoi qu'en ce jour ma fureur excute,

Il aura beau s'en plaindre, il faut qu'il se l'impute.

Attentif nourrir ses inclinations,

J'ai fait mes desseins servir ses passions.

Par-l mes attentats deviennent son ouvrage :

340   Mais ta frayeur ici me forme un vain orage.

Allons et mnageons des instants prcieux.

La reine, je l'avoue, ici blesse mes yeux.

Faisons partir le prince, et tchons par adresse

faire de ces lieux loigner la princesse.

345   Pressons donc leur dpart. Cependant viens au roi

Par un rcit trompeur imposer sa foi ;

Et le moment d'aprs, va, cours en diligence

Hter le doux instant marqu pour ma vengeance.

ZAMRI.

Mais, Seigneur, que dirai- je ? Et que lui rapporter?

ACHITOPHEL.

350   Viens, ton rcit est prt, je vais te le dicter.

ACTE II

SCNE I.
Absalon, Thars, Thamar.

THARS.

Non, vous vous obstinez vainement vous taire ;

Ce silence renferm un funeste mystre.

Quoi ! Loin de vous offrir nos embrassements,

Vous semblez regret voir nos empressements ?

355   Quel trouble dans vos yeux, quelle tristesse empreinte

Frappe et glace mon coeur de douleur et de crainte ?

Hlas ! Depuis le jour qu'un peuple audacieux,

Vous contraignit fuir ses complots furieux,

Stupides de frayeur, de honte consternes,

360   Interdites, sans voix, aux pleurs abandonnes,

Le ciel seul sait combien j'ai trembl pour vos jours,

Enfin de nos ennuis interrompant le cours,

Cisa, second d guerriers intrpides,

S'offre venir ici guider nos pas timides :

365   Nous partons, et livre a l'espoir le plus doux,

Mes dsirs emportaient mon me jusqu' vous.

Je respirais partout le moment plein de charmes

O votre vue allait me payer de mes larmes.

Vain espoir ! Quand la Reine arrivant dans ces lieux,

370   Voit la joie et l'amour briller dans tous les yeux,

Quand le roi semble mme oublier sa disgrce,

Vous seul en m'abordant, interdit, tout de glace,

Semblez me prsager de plus affreux malheurs,

Que ceux qui mes yeux ont donn tant de pleurs.

ABSALON.

375   N'imputez point, Thars, mon peu de tendresse

Ce que dans mes regards vous voyez de tristesse :

Mille soins diffrents, mille importants projets

Suspendent de mon coeur les mouvements secrets ;

Ma gloire me dfend de m'en laisser surprendre.

THAMAR.

380   Eh ! Mon pre, daignez un moment les entendre.

Pouvez-vous me laisser dans le trouble o je suis?

Nous venons prs de vous partager vos ennuis.

Quels que soient les prils qu'en ces lieux j'envisage.

Seigneur, votre froideur me touche davantage :

385   Laissez tomber sur nous un regard plus serein.

ABSALON.

Ma fille, vous cherchez vous troubler en vain ;

Pour Thars et pour vous mon coeur toujours le mme,

Ressent vos dplaisirs, les partage et vous aime :

Mais cet amour a beau me flatter en secret,

390   Je ne puis sous ces murs vous voir qu'avec regret.

Entours d'ennemis, leur fureur menaante

A jusque dans ce camp rpandu l'pouvante :

L'effroi, l'horreur, la mort, bientt sous ces remparts,

Vont au gr du destin errer de toutes parts.

395   Est-il temps que mon coeur se livre sa tendresse ?

THARS.

Eh bien ! viens-je exiger de vous quelque faiblesse ?

Viens-je rendre, seigneur, par des soupirs honteux,

Entre la gloire et moi le triomphe douteux ?

Je formerais en vain cette indigne esprance,

400   Mes pleurs sur votre coeur ont perdu leur puissance;

Mais non, mes sentiments, toujours dignes de vous,

Ne feront point rougir le front de mon poux.

Courez o le devoir et l'honneur vous appelle :

Mais daignez soulager ma tristesse mortelle ;

405   Ne me dguisez plus quels secrets dplaisirs

votre coeur press drobent des soupirs :

Car enfin, quel que soit le danger qui vous presse,

Quoi que puisse pour nous craindre votre tendresse,

Vous avez d, Seigneur, content de ce grand jour,

410   Nous voir avec transport venir dans un sjour

O de moindres prils menacent notre tte,

Qu'aux lieux o nos vainqueurs n'ont rien qui les arrte.

D'autres motifs cachs causent votre embarras.

ABSALON.

Oui, j'ai d'autres motifs, je ne m'en dfends pas :

415   Vous ne pouvez savoir les maux dont je soupire.

THARS.

Je ne puis les savoir ! Si vous me l'osez dire !

Ainsi nos cours n'ont plus les mmes intrts ?

Eh bien ! Seigneur, il faut respecter vos secrets.

Pour la premire fois, insensible mes plaintes,

420   Votre coeur m'a cel ses dsirs et ses craintes.

Je n'en murmure point : mais que jusqu' ce jour

Il n'ait montr pour moi ni froideur ni dtour ;

Que par mille douceurs il m'ait accoutume

Au plaisir innocent d'aimer et d'tre aime,

425   Que ce coeur jusqu'ici n'ait rien pu me cacher,

C'est ce que ma douleur ose vous reprocher.

ABSALON.

Le temps seul peut vous faire approuver ma conduite ;

Sans me blmer, Thars, attendez-en la suite ;

Mais faites plus encore, et croyez paon amour :

430   Partez, abandonnez un funeste sjour.

Absalon regret toutes deux vous renvoie :

Mais fuyez, que Sion dans ses murs vous revoie :

Zamri dans un moment y doit guider vos pas,

Le sage Achitophel lui fournit des soldats.

435   Recevez un adieu qui m'arrache moi-mme ;

Allez.

THARS.

Que je m'loigne ainsi de ce que j'aime !

Que ma fuite honteuse aille justifier

Ce que vos ennemis ont os publier !

ABSALON.

Quoi ? Que voulez-vous dire ? Et qu'ont-ils fait entendre ?

THARS.

440   Ignorez-vous les bruits qu'ils viennent de rpandre ?

C'est vous, si l'on en croit leurs traits calomnieux,

Qui soufflez la rvolte nos sditieux.

ABSALON.

Moi ?

THARS.

Ces honteux discours sont venus a la reine ;

Objet infortun de son injuste haine,

445   Elle m'a reproch que d'un sang tranger,

Parente de Sal, je voulais le venger ;

Et que, s'il se pouvait que vous fussiez coupable,

J'avais de vous sduire t seule capable :

Mais je puis dissiper ces doutes insultants.

450   Votre gloire, Seigneur, a gmi trop longtemps.

Qu'on prpare Zamri les plus cruels supplices,

De la rbellion il connat les complices ;

Il en est ; que le Roi le force dclarer...

ABSALON.

Et sur quel fonderont pouvez-vous l'assurer ?

THARS.

455   Le jour qui prcda celui de notre fuite,

J'errais dans le palais sans dessein et sans suite :

Un inconnu m'aborde, et les larmes aux yeux,

Zamri, vient, me dit-il, d'arriver en ces lieux ;

Si le ciel vous permet de rejoindre mon matre,

460   Dites-lui qu'il s'assure au plus tt de ce tratre :

Il saura des Hbreux le complot criminel ;

Enfin qu'il craigne tout, et mme Achitophel.

ABSALON, part.

Juste ciel !

THARS.

ces mots voyant quelqu'un paratre,

Il me quitte, et je cherche en vain le connatre.

465   Voil ce qu' David je prtends rvler,

Les tourments forceront un perfide parler.

Allons, et que le tratre au milieu...

ABSALON.

Non, Madame,

Renfermez pour jamais ce secret dans votre me.

J'ai mes raisons.

THARS.

Qui, moi ? Qu'osez-vous m'ordonner ?

470   Vos desseins, vos discours, tout me Eut frissonner.

Malheureux, est-il vrai ?... mais, Seigneur, je me trouble :

Calmez, au nom du ciel, ma crainte qui redouble.

Si vous m'aimez, Seigneur, dissipez mon effroi,

Je partirai, daignez vous confier moi.

ABSALON.

475   Je le vois bien, il faut tous ouvrir ma pense.

Peut-tre en l'apprenant en serez-vous blesse.

Quoi qu'il en soit, le sort en est enfin jet

Et rien ne changera ce que j'ai projet.

Sans crainte dans ces lieux je puis me faire entendre.

480   Ma fille, laissez-nous.

THARS, part.

  Ciel ! Que va-t-il m'apprendre ?

SCNE II.
Absalon,Thars.

ABSALON.

Madame, vous savez par quels motifs secrets

Joab d'Adonias soutient les intrts,

Que sa haine pour moi ne peut plus se contraindre ;

La mienne trop longtemps s'est borne se plaindre ;

485   Trop longtemps, du devoir esclave malheureux,

J'ai connu, j'ai souffert ses complots dangereux.

De vils flatteurs rgnant sur l'esprit de mon pre,

Faisaient pencher son coeur du ct de mon frre :

Il allait, oubliant tout amour paternel,

490   Me chasser pour jamais du trne d'Isral ;

Le perfide Joab emportait la balance.

Achitophel enfin a rompu le silence :

J'ai connu mon malheur, mes amis offenss

Ont pris...

THARS.

Ah ! Je vois tout, Seigneur, c'en est assez ;

495   pargnez-vous l'horreur de me dire le reste.

de mes noirs soupons source affreuse et funeste !

Et vous avez conu cet horrible dessein !

Rien ne peut, dites-vous, l'ter de votre sein ?

Ah ! Dussiez-vous, pour prix de mon amour fidle.

500   Vouer votre pouse une haine immortelle,

J'opposerai du moins mes larmes, mes soupirs

Au coupable succs o tendent vos dsirs.

ABSALON.

Vous vous formez, Madame, une trop noire ide

Des soins dont vous voyez mon me possde.

505   Je ne veux point ravir le sceptre de mon roi,

Biais m'assurer un bien qui doit n'tre qu' moi.

THARS.

Et croyez-vous, Seigneur, pouvoir vous rendre matre

Des troubles criminels que vous avez fait natre ?

Achitophel en vous n'a cherch qu'un appui :

510   Vous tes son prtexte, il n'agit que pour lui.

De cet embrasement que ne dois-je point craindre ?

Vous l'avez allum, vous ne pourrez l'teindre.

Mais non, repentez-vous, il en est encor temps ;

Htez-vous, saisissez de prcieux instants.

ABSALON.

515   Que j'abandonne ainsi l'espoir d'une couronne

Que le sang, que mes droits, qu'un peuple entier me donne ?

Que Joab voie, au gr de son dpit jaloux,

Sa haine triompher de mon juste courroux ?

THARS.

Non, il ne vous hait point ; l'envie et l'imposture

520   Vous ont fait de son coeur une finisse peinture :

Mais dt-il, contre vous conjur pour jamais,

Braver votre pouvoir, traverser vos souhaits,

Dussiez-vous, moins chri d'un pre qui vous aime,

Renoncer sans retour sceptre, diadme,

525   Quels maux, quelles horreurs pouvez-vous comparer

Aux malheurs o ce jour est prt vous livrer ?

Je veux que tout succde au gr de votre envie :

Quelle honte jamais va noircir votre vie !

Que u osera-t-on point contre vous publier ?

530   Le trne a-t-il des droits pour vous justifier ?

Vous chercherez vous-mme en vain vous sduire,

Vous verrez quels chemins ont su vous y conduire.

La vertu, le devoir devenus vos bourreaux

Au fond de votre coeur porteront leurs flambeaux ;

535   La crainte et les remords vous suivront sur le trne.

H quoi ! Pour tre heureux faut-il une couronne ?

Est-ce un affront pour vous de ne la point porter ?

Vos vertus seulement doivent la mriter.

N'allez point, pour jouir d'une indigne vengeance,

540   Fltrir tant d'heureux jours couls dans l'innocence.

Applaudi, rvr, chacun vous fait la cour,

Vous tes d'Isral et la gloire et l'amour ;

Pour remplir vos dsirs tout s'unit, tout conspire :

Conservez sur les cours ce doux et noble empire.

545   Enfin, si votre pouse a sur vous du pouvoir,

Si mes humbles soupirs vous peuvent mouvoir,

Souffrez que la raison puisse au moins vous conduire ;

Et croyez qu'au moment que je cherche dtruire

Le funeste complot que vous avez form,

550   Jamais mon tendre coeur ne vous a plus aim.

ABSALON.

Oui, Thars, je connais quelle est votre tendresse,

Je vois qu'en me parlant elle seule vous presse ;

La mienne a pris pour vous trop de soirs d'clater,

Vous la connaissez trop, pour eu pouvoir douter.

555   Si dans ce grand sujet comprise, intresse,

Du moindre des prils vous tiez menace,

Sans me faire parler vos pleurs ni vos soupirs,

Je vous immolerais ma haine et mes dsirs :

Mais souffrez que j'achve une entreprise heureuse.

560   La crainte maintenant est seule dangereuse.

Duss-je voir enfin mon dessein avort,

Je vous l'ai dj dit, le sort en est jet.

Au reste, qu'un secret d'une telle importance

Demeure ananti dans un profond silence.

THARS.

565   Ne craignez rien, Seigneur, le plus rude trpas

mes regards offert ne m'branlerait pas :

Mais quand vous poursuivez cette affreuse entreprise,

suivre ma fureur le devoir m'autorise,

Et ma mort....

ABSALON.

Quel discours ! Et qu'osez-vous penser ?

THARS.

570   Non, Seigneur, mon destin ne se peut balancer :

Je ne vous verrai point engag dans le crime,

Le ciel ici m'inspire un projet magnanime.

Vous quitterez, Seigneur, un dessein odieux,

Ou vous verrez Thars immole vos yeux.

ABSALON.

575   Ah ! Si vous vous portez cette violence...

THARS.

Contraignez-vous, Seigneur, la reine ici s'avance.

SCNE III.
La Reine, Absalon, Thars.

LA REINE.

Qu'ai-je entendu, mon fils ? Quels bruits injurieux

La calomnie enfante et rpand dans ces lieux ?

On veut que des mutins vous flattiez l'insolence.

580   Prs d'un pre alarm j'ai pris votre dfense.

Quoiqu'au sang de Sal votre troite union

Vous fasse souponner d'un peu d'ambition,

Je connais vos vertus, mon coeur vous croit fidle,

Et dans un fils si cher ne peut voir un rebelle.

THARS.

585   Madame, si Sal m'a donn la clart,

De sa haine pour vous j[e n'ai point hrit ;

Ce sang dont j'ai toujours soutenu la noblesse,

Ignore ce que c'est que crime et que bassesse :

Mais avant qu'il soit peu vous me connatrez mieux.

590   Madame ; je me tais, le roi s'offre mes yeux.

SCNE IV.
David, La Reine, Thars, Absalon, Cisa.

DAVID.

Je vous cherche, Absalon. Notre pril augmente.

Nos insolents vainqueurs prviennent notre attente.

Zamri m'avait flatt, que lents s'avancer,

Au-del du Jourdain ils craignaient de passer.

595   Il s'est tromp, leur nombre a redoubl leur rage ;

Ils viennent achever leur sacrilge ouvrage.

Mais loin d'tre saisis d'une indigne terreur,

Apprtons-nous, mon fils, punir leur fureur :

Nous combattrons au nom du matre de la terre,

600   Du Dieu qui devant lui fait marcher le tonnerre,

Pour qui tous les mortels qu'embrasse l'univers

Sont comme la poussire parse dans les airs.

Je ne vous dirai point, et mon coeur ne peut croire

Ce que l'on a sem pour ternir votre gloire.

605   Amasa veut ravir le sceptre de son roi :

Mais que mon propre fils soit arm contre moi !

ABSALON.

Que ne puis- je, Seigneur, aux dpens de ma vie,

De mes perscuteurs confondre ici l'envie ?

DAVID.

Que peuvent-ils, mon fils, quand mon coeur vous dfend ?

610   Je mprise un vain bruit que le peuple rpand.

THARS.

Et moi je crois, Seigneur, ne devoir point vous taire

Que ces bruits sont peut-tre un avis salutaire.

Je sais, je vois quel est le coeur de mon poux :

Mais sait-on s'il n'est point de tratre parmi nous ?

615   Sait-on si dans ce camp quelque secret coupable

N'a point, pour se cacher, divulgu cette fable ?

M'en croirez-vous, Seigneur ? Qu'un serment solennel

Fasse trembler ici quiconque est criminel :

Le ciel, votre pril, ma gloire intresse,

620   De ce juste projet m'inspirent la pense.

Attestez l'ternel qu'avant la fin du jour,

Si des tratres cachs par un juste retour

N'obtiennent le pardon accord pour leurs crimes,

Leurs femmes, leurs enfants en seront les victimes.

625   Que dans le mme instant qu'ils seront dcouverts,

Leurs parents dvous cent tourments divers,

Dchirs par le fer, au feu livrs en proie,

Payeront tous les maux que le ciel vous envoie.

ABSALON, part.

Juste dieu, que fait-elle !

CISA, David.

Oui, l'on n'en peut douter,

630   Seigneur, quelque perfide est tout prt d'clater :

On vous trahit, je sais par des avis fidles

Que vos desseins secrets sont connus des rebelles.

DAVID.

Suivons ce qu' Thars le ciel daigne inspirer :

Par ses sages conseils je me sens clairer.

635   Peut-tre par un voeu terrible, irrvocable,

Pourrai-je son devoir rappeler le coupable.

Oui, Madame, fond sur la loi, l'quit,

Je me lie au serment que vous avez dict :

Puisse sur moi le Dieu que l'univers rvre

640   Verser tous les malheurs que rpand sa colre,

Si pour les criminels, dmentant vos discours,

Mon injuste piti leur offre aucun secours !

THARS.

Achevez donc, Seigneur, Joab vous est fidle.

Ennemi d'Absalon, et pour vous plein de zle,

645   Lui seul me parat propre remplir mes desseins :

Souffrez que je me mette en otage en ses mains.

ABSALON, part.

Ciel !

DAVID, Thars.

Vous.

THARS.

Il faut, Seigneur, que mon exemple tonne,

Et montre qu'il n'est point de pardon pour personne.

DAVID.

Votre vertu suffit pour rpondre de vous :

650   Accompagnez la reine, et suivez votre poux.

THARS.

Non, Seigneur, souscrivez ce que je dsire,

Ma gloire le demande, et le ciel me l'inspire :

Accordez cette grce mes dsirs pressants.

DAVID.

Puisque vous le voulez, Madame, j'y consens.

655   Toi qui du haut des cieux nos conseils prsides,

Qui confonds d'un regard les complots des perfides,

Dieu juste ! Venge-moi, punis mes ennemis :

Souviens-toi du bonheur ma race promis.

Si quelque tratre ici se cache pour me nuire,

660   Lve-toi, que ton bras s'arme pour le dtruire ;

Que se livrant lui-mme son funeste sort,

Ce jour puisse clairer ma vengeance et sa mort.

Venez, mon fils : le ciel, que notre malheur touche,

Accomplira les voeux qu'il a mis dans ma bouche.

665   Joab marche guid par le dieu des combats.

THARS.

Seigneur, ma fille et moi nous marchons sur vos pas ;

Et Joab arriv, nous allons l'une et l'autre

Remplir auprs de lui mon dessein et le vtre.

SCNE V.

ABSALON, seul.

Quel coup de foudre, ciel ! Mes sens sont interdits :

670   Qu'ai-je ou ! Quel dsordre agite mes esprits !

Troubl, je vois dj sur ma tte amasses

Les maldictions par mon roi prononces.

Quelle horreur me saisit ! Quel serment a-t-il fait !

de mon fol orgueil funeste et juste effet !

675   De combien de remords je sens mon me atteinte !

Cherchons Achitophel, qu'il dissipe ma crainte.

Ah ! Que j'prouve bien en ce fatal moment

Que le crime avec soi porte son chtiment !

ACTE III

SCNE I.
Achitophel, Zamri.

ACHITOPHEL

Je sais tout ; Absalon dans ce lieu va se rendre :

680   Mais du camp ennemi n'as-tu rien m'apprendre ?

ZAMRI.

Seigneur, tantt peine ai-je quitt le roi,

Que j'ai couru remplir votre ordre et mon emploi.

Les troupes d'Amasa, sans obstacle avances,

Sont autour de ce camp par ordre disperses.

685   Le dessein d'Absalon, son nom seul rpandu,

Produit l'heureux effet qu'on avait attendu ;

Pour rgner et pour vaincre il n'a plus qu' paratre,

L'arme haute voix l'a proclam pour matre :

Tous nos soldats charms d'apprendre qu'aujourd'hui

690   Leurs bras, dj vainqueurs, vont combattre pour lui,

Brlent de signaler leur zle et leur courage.

ACHITOPHEL.

C'est assez, il ne peut reculer davantage ;

Ses projets divulgus le forcent d'clater.

Que n'ai-je su plus tt le rsoudre quitter?

695   Son me avec Thars ne se fut point trahie ;

Thars pour l'arrter n'et point risqu sa vie.

J'ai prvu ce malheur, je n'ai pu le parer;

Que sert-il de s'en plaindre ? Il faut le rparer.

ABSALON.

Sba doit d'Absalon renouveler l'audace,

700   Et drober Thars au coup qui la menace ;

Mais la nuit survenant, tout dt-il expirer,

La conjuration ne se peut diffrer.

Point de lche piti, point de dlai funeste :

La mort, ou le succs ; voil ce qui nous reste.

705   Mais ne me dis-tu rien de la part d'Amasa ?

ZAMRI.

Il voulait me parler au sujet de Sba :

Je crois mme pour vaut que traant une lettre,

Dans mes fidles mains il allait la remettre,

Lorsqu'un bruit tout  coup dans l'arme a couru,

710   Que hors de notre camp Joab avait paru :

Amasa m'a quitt, mais je crois qu'il envoie....

ACHITOPHEL.

Ah ! Qu'il se garde bien de prendre une autre voie.

On te connat, pour toi les chemins sont ouverts.

Retourne ; nous serions peut-tre dcouverts.

715   Dis-lui que c'est assez que son bras nous seconde,

Que ds que le soleil sera cach dans l'onde

Le sang doit en ces lieux commencer couler ;

Que Sba doit pour nous alors se signaler ;

Qu' nos cris clatants tous ses soldats rpondent,

720   Et bientt furieux parmi nous se confondent;

Que de tout par toi seul je veux tre clairci.

Va, dis-je, Absalon vient, laisse-nous seuls ici.

SCNE II.
Absalon, Achitophel.

ACHITOPHEL.

Je vous attends, Seigneur ; Sba vous a pu dire

Quel remde vos maux notre ardeur nous inspire :

725   D'un embarras fatal par nos soins dgag...

ABSALON.

Non, Acbitophel, non, mes desseins ont chang :

Le devoir sur mon coeur a repris son empire.

Faites dire vos chefs que chacun se retire,

J'obtiendrai leur pardon ; mais surtout qu'aux soldats

730   On cache quel motif avait arm leurs bras,

D'un si grand changement qu'ils ignorent la cause.

ACHITOPHEL.

Je le vois bien, l'amour de votre coeur dispose.

Sba n'a pu vous voir : mais n'apprhendez rien,

J'ai pour sauver Thars un prompt et sr moyen.

ABSALON.

735   Non, vous dis-je, mon coeur ici ne considre

Que ce qu'il doit au ciel, l'tat, mon pre :

De mille affreux malheurs je veux rompre le cours.

ACHITOPHEL.

ciel ! Pouvez-vous bien ne tenir ce discours ?

de lches frayeurs votre coeur s'abandonne ?

ABSALON.

740   Obissez ; songez qu'Absalon vous l'ordonne,

Ou voyez les prils qu'ici vous hasardez.

ACHITOPHEL.

Eh bien ! Il faut vouloir ce que vous commandez.

Notre sang est vous, vous voulez le rpandre,

Car enfin c'est quoi nous devons nous attendre.

745   David sait trop bien l'art de rgir ses tats,

Pour oser pardonner de pareils attentats.

L'exil, les fers, la mort vont tre le partage

De ceux qu' vous servir un mme zle engage.

Pour prix de tant de soins, percs de mille coups,

750   Leur sang au dieu vengeur va crier contre vous.

Je sais comme l'on peut, arbitre de sa vie,

D'une honteuse mort prvenir l'infamie :

Je ne vous parle point de mon sort malheureux

Daigne le ciel, touch du dernier de mes voeux,

755   Empcher que Joab, par un lche artifice,

De vos soumissions bientt ne vous punisse ;

Que priv de l'appui que vous trouvez, en nous,

Il n'chauffe du roi les sentiments jaloux ;

Que vous-mme captif, proscrit par sa colre,

760   Vous ne voyiez vos droits passer votre frre,

Et vos jours consacrs par un arrt cruel

servir de leon aux peuples d'Isral !

ABSALON.

Mais pour sauver Thars quel moyen peux-tu prendre ?

D'un trpas odieux la pourras-tu dfendre ?

765   Que peux-tu ?...

ACHITOPHEL.

  Je puis tout, secondez-moi, Seigneur ;

Pourquoi dtruisez-vous votre propre bonheur ?

Sba, tout Ephram, gagn par mon adresse,

Vont au premier signal enlever la princesse,

La remettre en vos mains, et se joindre avec nous.

770   Venez, faites revivre un trop juste courroux.

Montrez-vous soutenu d'une nombreuse arme ;

L n'apprhendant plus pour une pouse aime,

Vous perdrez qui vous hait, vous soutiendrez vos droits,

Et loin de supplier, vous donnerez des lois.

775   Vous flattez-vous, ciel ! Qu'on puisse votre pre

Faire de vos complots un ternel mystre ;

Qu'aucun des conjurs mourant pour Absalon,

Dans l'horreur des tourments n'avouera votre nom ?

D'ailleurs comment chasser nos troupes rassembles,

780   Sous un autre prtexte en ces lieux appeles ?

Ah, Seigneur ! Songez mieux quels sont vos intrts :

Ma vie est le garant de celle de Thars.

Elle vient

ABSALON.

Que mon me est trouble et flottante !

Nous rsoudrons de tout : va te rendre en ma tente.

SCNE III.
Absalon, Thars.

THARS.

785   Je viens ici, Seigneur, le coeur saisi d'effroi :

Tout le camp ennemi vous proclame pour roi.

David vient mes yeux d'apprendre cette audace,

ses justes soupons sa tendresse a fait place :

Par son ordre secret on va vous arrter,

790   L'implacable Joab le doit excuter.

Un garde en ma faveur a rompu le silence.

De ce premier transport fuyez ta violence ;

pargnez-moi l'horreur de n'tre dans ces lieux

Que pour vous voir peut-tre immoler mes yeux.

ABSALON.

795   Mon pre sais mon crime ! Fatale journe !

Qu'avez-vous fait ? Hlas ! Princesse infortune,

Victime d'un courroux que j'ai seul mrit,

Le roi va vous punir de ma tmrit :

Un horrible serment vous proscris et le lie.

THARS.

800   Fuyez, ne songez plus prolonger ma vie.

Puisque sur votre coeur mes soupirs n'ont rien pu,

Qu'ai-je affaire du jour ? J'ai dj trop vcu.

Mais que dis-je ? Chassez cette fatale ide ;

Partez, Seigneur, calmez mon me intimide.

805   Le ciel l'innocence enverra du secours,

Et votre repentir pourra sauver vos jours.

ABSALON.

Non, non, qu'un mme sort aujourd'hui nous rassemble ;

Ne nous sparons point : venez, fuyons ensemble.

THARS.

Eh ! Le puis-je, Seigneur ? Prisonnire en ces lieux,

810   Ce camp pour m'observer, ces murs mme ont des yeux :

Je vous perdrais. Allez, et si mon sort vous touche,

Suivez ce que le ciel vous dicte par ma bouche.

Livrez Achitophel : dsarmez vos soldats ;

Contre eux, s'il le fallait, employez votre bras :

815   force de vertus mritez votre grce,

Par-l dans tous les cours rparez votre audace.

quelque excs, Seigneur, que l'on soit arriv,

Qui se repent d'un crime en est presque lav :

D'ailleurs...

ABSALON.

Non, ma fureur me montre une autre voie.

820   De nos fiers ennemis nous serions tous la proie.

Le perfide Joab, implacable pour moi,

Avide de ma mort, l'obtiendrait de mon roi ;

Il faut qu'en expirant sa rage soit trompe.

Mon indigne frayeur est enfin dissipe.

825   En vain en vous perdant il croira me braver,

J'ai des amis ici prts vous enlever :

Si lents vous servir et remplir ma vengeance,

Leur zle rpond mal mon impatience,

Je viens, sans m'effrayer des plus noirs attentats,

830   Demander mon pouse avec cent mille bras.

THARS.

Ah ! La vie ce prix pour moi n'a point de charmes :

Mais chaque instant pour vous redouble mes alarmes.

Qu'entends-je ? On vient, fuyez.

ABSALON.

Je cours vous secourir.

THARS.

Ah ! Quittez ce dessein, et me laissez mourir.

SCNE IV.
Thars, un Isralite.

L'ISRALITE.

835   Mon abord indiscret a droit de vous surprendre,

Madame ; mais le prince ici devait se rendre ;

Je le cherche.

THARS.

Et sur quoi venez-vous le chercher ?

Son pril vous engage ne me rien cacher :

Sans doute c'est lui que portant cette lettre...

L'ISRALITE.

840   Oui, madame, Sba vient de me la remettre.

THARS.

Donnez.

L'ISRALITE.

J'aurais voulu...

THARS.

Donnez, ne craignez rien,

Mme intrt unit et son sort et le mien.

Elle lit bas, et continue part.

Juste ciel !

l'Isralite.

C'est assez : rejoignez votre matre ;

Allez, loignez-vous, je vois le roi paratre.

SCNE V.
David, La Reine, Thars.

DAVID, la Reine.

845   Vous aimez trop un fils digne de mon courroux.

LA REINE.

Non, seigneur, il n'a point conspir contre vous ;

Le mensonge insolent, la lche calomnie

D'un souffle empoisonn veulent ternir sa vie.

DAVID.

Je veux douter encor qu'il m'ait manqu de foi.

850   Achitophel ici va l'entendre avec moi :

Ce sage confident, dans mon tat funeste,

De tant d'amis zls est le seul qui me reste :

Lui seul...

SCNE VI.
David, La Reine, Thars, Joab.

JOAB.

Il faut, Seigneur, vous armer de vertu.

Tout autre sous ses maux gmirait abattu :

855   Mais, de ses plaisirs, un grand coeur est le matre.

Nous connaissons enfin le perfide, le tratre,

Celui qui, contre vous, arme tant d'ennemis.

DAVID.

Et quel est-il, Joab ?

LA REINE.

Je tremble.

JOAB.

Votre fils.

DAVID.

Il est donc vrai ?

THARS, part.

Grand Dieu ! Quelle honte m'accable !

LA REINE.

860   Non, Joab, votre coeur s'alarme d'une fable,

D'un bruit par l'imposture et la haine enfant.

JOAB.

Ce que j'ose avancer a plus d'autorit.

Madame, Absalon vient de joindre les rebelles :

Ceux qui l'ont vu partir sont des sujets fidles,

865   Vaillants, et qui cent fois ont brav le trpas,

Tels que les imposteurs en un mot ne sont pas.

Mais vous pourrez ; seigneur, en savoir davantage ;

Un soldat ennemi, surpris dans un passage,

Et dont Cisa cherche tirer le secret,

870   Du camp des rvolts apportait ce billet.

DAVID.

Voyons.

Il lit.

Ne craignez point un changement funeste,

Que tous vos conjurs se reposent sur moi.

Vos rivaux priront, Absalon sera roi :

Donnez-nous le signal, je vous rponds du reste.

875   Enfin donc mes soupons se trouvent claircis

C'est toi qui veux ma mort, Absalon ! toi, mon fils !

C'est sur mon sang que doit clater ma vengeance.

Mais quel tratre avec lui serait d'intelligence ?

Quel perfide ?...

JOAB.

Seigneur, voulez-vous m'couter ?

880   Entendons ce soldat que l'on vient d'arrter.

Cependant de Sba vous connaissez le zle,

Confiez votre sort ce sujet fidle.

Tantt lui faisant part de mon secret effroi,

Il a brigu l'honneur de veiller sur son roi ;

885   Qu'Ephram avec lui compose votre garde.

Juste ciel ! quels maux votre choix vous hasarde !

Ceux qui suivent vos pas sont Connus presque tous

Pour avoir autrefois combattu contre vous,

Quand, pour vous carter de la grandeur suprme,

890   Sal osait vouloir l'emporter sur Dieu mme.

LA REINE.

Oui, Seigneur, ses amis, le reste de son sang

Ne peut qu'avec regret vous voir dans ce haut rang :

Ce sang audacieux nous trompant l'un et l'autre,

Par l'hymen d'Absalon a corrompu le vtre ;

895   Par-l, n'en doutez point, nous sommes tous trahis.

C'est ce sang, c'est Sal qui mon fils.

Thars.

Vous vous taisez, perfide, et loin de vous dfendre.

Vous osez feindre encor de ne me pas entendre,

Vous qui de votre poux conduisez le dessein,

900   Vous qui seule avez mis la rvolte en son sein.

D'une fausse grandeur nos yeux revtue,

Vous avez su tantt nous blouir la vue :

Vous ne prvoyiez pas qu'une affreuse clart

Dt de vos noirs complots percer l'obscurit ;

905   Ou peut-tre qu'encore un espoir tmraire

Vous flatte qu'au trpas on viendra vous soustraire :

Mais je prtends moi-mme en hter les moments.

Oui, Seigneur, remplissez ma haine et vos serments ;

Qu'aux yeux de tout le camp on la livre au supplice.

THARS.

910   Madame, je sais trop qu'il faut que je prisse :

Mais si pour moi la vie avait quelques attraits,

Si le soin de ma gloire et de vos intrts,

Que dis-je ? Si vos jours, mon devoir, la patrie

Ne m'taient pas d'un prix prfrable la vie,

915   Je vivrais malgr vous, et mille bras offerts

Viendraient-mme vos yeux m arracher de vos fers.

DAVID.

Quoi ! Madame...

THARS.

Seigneur, ce pril vous regarde ;

Le soin que prend Joab de changer votre garde,

Va de vos ennemis assurer les forfaits :

920   Lisez, et de Sba reconnaissez les traits.

DAVID, prend la lettre, et lit.

Le temps me force vous crire,

vous entretenir je n'ose m'exposer.

Pour vous assurer cet empire

Les soldats d'Ephram sont prts tout oser.

925   Le sort menace en vain votre auguste famille,

Rien ne traversera vos voeux et nos desseins,

Et dans une heure au plus je remets en vos mains

Et votre pouse et votre fille.

JOAB.

Le perfide ! Ah ! Je cours moi-mme l'arrter.

DAVID.

930   Non, ce projet sans bruit se doit excuter.

un garde.

Dites Cisa qu'il vienne en diligence.

THARS.

Vous savez tout, Seigneur, prenez votre vengeance ;

puisez sur moi seule un trop juste courroux ;

Cependant j'ose ici parler pour mon poux.

935   Il est moins criminel qu'il ne vous parat l'tre,

Et si contre vos jours la rage anime un tratre,

Autant que je puis lire en d'odieux secrets,

C'est plus Achitophel, qu'Absalon ni Thars.

Elle sort.

DAVID.

Quel nouveau trouble ! ciel ! Elle jette en mon me !

940   C'est plus Achitophel...

la reine.

  Ah ! Suivez-la, Madame,

Parlez, priez, pressez ; et par moins de rigueur

Tchez pntrer le secret de son coeur.

LA REINE.

Moi, Seigneur !

DAVID.

Il le faut, faites-vous violence.

Je vais vous joindre, allez ; quelqu'un ici s'avance.

SCNE VII.
David, Joab, Cisa.

CISA.

945   Seigneur, les conjures sont enfin dcouverts.

Le soldat qu'on a pris tait peine aux fers,

Que sa fiert cdant la peur des supplices,

Il a d'un noir projet rvl les complices.

La nuit favorisant leurs complots furieux,

950   Ils devaient recevoir l'ennemi dans ces lieux.

Le tratre Achitophel conduisait l'artifice.

DAVID.

Ah ! Qu'entends-je ? Courez, Joab, qu'on le saisisse.

CISA.

Sa fuite au chtiment a drob ses jours,

Il a joint Absalon par de secrets dtours :

955   Sba mme s'armant de fureur et de rage,

Vient le fer la main de s'ouvrir un passage.

Les soldats d'Ephram, lui prtant son appui,

Assurent sa retraite et marchent aprs lui.

Ils dsertent en foule, et le camp des rebelles

960   De moment en moment prend des forces nouvelles ;

Dj mme Amasa semble marcher vers nous.

Rien ne peut sous ces murs nous sauver de leurs coups.

JOAB.

Rien ne peut nous sauver ? ciel ! Qu'osez- vous dire ?

Tant que David commande, et que Joab respire,

965   Un honteux dsespoir ne vous est point permis,

Et doit n'tre connu que de nos ennemis.

Seigneur, il faut dompter en cette conjoncture

Ces vulgaires instincts de piti, de nature :

Par d'affreux chtiments tonnons des ingrats.

970   Marchons, mais que Thars accompagne mes pas :

Que tous ceux que le sang unit des perfides,

Soient remis en mes mains sous de fidles guides.

Allons, et prsentons nos sditieux

L'pouse d' Absalon immole leurs yeux.

975   Faisons faire du reste un horrible carnage :

Ouoi qu'aprs des mutins puisse tenter la rage,

Ils en auront dj reu le digne fruit,

Et vous serez veng du sort qui vous poursuit.

DAVID.

Non, Joab, suspendons un arrt sanguinaire ;

980   La vertu de Thars vaut bien qu'on le diffre.

Un roi, quoi qu'un sujet ait fait pour l'outrager,

Doit savoir le punir, mais non pas se venger :

Prissons sans souiller mon rang ni ma mmoire :

Et s'il faut succomber, succombons avec gloire.

985   Cependant dans ce camp, entours d'ennemis,

L'espoir de nous garder ne nous est plus permis :

Les murs de Manham peuvent seuls nous dfendre ;

Entrons-y, l'ennemi ne peut nous y surprendre.

Et bientt secourus par des guerriers fameux,

990   Peut-tre ils conduiront la victoire avec eux.

Pour vous, Joab, rendez notre retraite aise,

Que l'arme ennemie, avec soin abuse,

Dans tous vos mouvements ne puisse remarquer

Que l'unique dessein de l'aller attaquer.

995   Vous, Cisa, suivez ce que le ciel m'inspire :

Et rendons, s'il se peut, le calme cet empire.

Allez joindre Absalon.

CISA.

Moi, seigneur!

DAVID.

Je le veux.

Le perfide n'est pas au comble de ses voeux :

Il craint pour son pouse une mort lgitime,

1000   Et j'ose me flatter, qu'tonn de son crime,

Si je puis le forcer de paratre mes yeux,

Mes soins et ses remords seront victorieux.

Allez donc : que par vous Absalon puisse apprendre

Que j'ai choisi ce lieu pour le voir et l'entendre ;

1005   Que jusqu'ici suivi par deux mille soldats

Il peut d'un nombre gal faire suivre ses pas ;

Que pendant l'entretien nos troupes en prsence

Camperont loin de nous en pareille distance :

Mais qu'il ne prenne point de dlais superflus ;

1010   Que la mort de Thars punirait ses refus.

Je sais combien l'amour l'intresse pour elle,

Faites-lui de son sort une image cruelle ;

Peignez-lui son pouse aux portes du trpas,

Et sa fille la mort conduite sur ses pas.

1015   Rpandez dans son coeur le trouble et l'pouvante,

Et contraignez l'ingrat remplir mon attente.

Le ciel a vos discours donnera du pouvoir,

Ne craignez rien.

CISA.

Seigneur, je ferai mon devoir.

DAVID.

Il suffit. Dieu puissant, notre faible prudence

1020   En vain sur nos projets fonde son esprance :

Toi seul du monde entier rglant les mouvements,

Enchanes ton gr tous les vnements ;

Grand Dieu ! C'est toi seul que mon coeur s'abandonne ;

Roi des rois, c'est de toi que je tiens la couronne ;

1025   Sers de guide mes pas chancelants, incertains,

Je remets mon espoir et ma vie en tes mains.

ACTE IV

SCNE I.
Absalon, Achitophel, Cisa.

CISA, Absalon.

Oui, Seigneur, c'est ici que David doit se rendre :

Quel succs de vos soins ne doit-on point attendre ?

Ils rappellent Thars de l'horreur du tombeau,

1030   Et vont de la discorde teindre le flambeau.

ABSALON.

De quels troubles, grand Dieu, sens-je mon me atteinte !

J'y sens natre la fois et l'espoir et la crainte :

Ou suis-je ? De mon roi soutiendrai-je l'aspect,

De ce roi dont le front imprime le respect,

1035   Que ma rvolte accable, en qui la vertu brille ?

funeste serment ! Thars ! ma fille !

Quelle preuve d'amour je vous donne aujourd'hui !

ACHITOPHEL.

Eh ! Pourquoi vous livrer ce mortel ennui,

Seigneur ? Pourquoi ternir l'clat de votre gloire,

1040   Et laisser de vos mains arracher la victoire ?

Du superbe Joab humilions l'orgueil :

Que de vos ennemis ces champs soient le cercueil ;

L, d'un bras que l'amour et la vengeance guide,

Drobez votre pouse aux fureurs d'un perfide.

1045   Voil le seul conseil qu'on devrait vous donner.

CISA.

Le seul conseil, seigneur ! Daignez me pardonner :

Mais il faut me montrer votre me toute entire.

Formez-vous le dessein d'immoler votre pre ?

ABSALON.

Moi, que d'un crime affreux j'ose souiller mon bras ?

1050   Non : je veux de Joab punir les attentats,

Arracher la mort mon pouse et ma fille,

Assurer pour jamais le sceptre ma famille,

Jouir aprs David de son auguste rang.

CISA.

Eh bien ! Seigneur, pourquoi rpandre tant de sang ?

1055   Le roi des deux partis retenant la furie,

Vient ici pour rgler le sort de la patrie :

Vous tes convenus et des lieux et du temps.

ABSALON.

Oui, je verrai David, Cisa, je l'attends :

J'ai reu sa parole, et j'ai donn la mienne,

1060   Il suffit.

ACHITOPHEL.

  Croyez-vous que ce noeud le retienne ?

Je sais mieux de son coeur pntrer les secrets.

Que dis-je ? En cet instant peut-tre que Thars,

D'un injuste serment victime infortune,

Voit par le fer cruel trancher sa destine.

CISA.

1065   Non, Seigneur, elle vit, je rponds de ses jours :

Mais si d'Achitophel vous croyez les discours,

Elle est morte ; le Roi, dans sa juste colre,

Va livrer au trpas et la fille et la mre :

Pour les en affranchir vos efforts seraient vains.

ABSALON.

1070   Non, non, elles vivront, leurs jours sont en mes mains.

Dj mon coeur se livre la douce esprance...

SCNE II.
Absalon, Thamar, Achitophel, Cisa.

ABSALON.

Mais que vois-je ! Le ciel m'exauce par avance.

Est-ce vous, ma fille ? En croirai-je mes yeux ?

Votre mre avec vous est-elle dans ces lieux ?

THAMAR.

1075   Non, seigneur : mais la Reine a pris soin de ma vie,

Et jusque dans ce camp ses femmes m'ont suivie ;

Elle croit que mon pre, attendri par mes pleurs,

Daignera terminer nos maux et ses douleurs.

Ma mre condamnant une piti cruelle,

1080   Refusait de souffrir qu'on me spart d'elle ;

Mes sanglots et mes cris appuyaient ses discours :

Mais elle a consenti d'accepter mon secours,

Et je viens vos pieds vous demander sa vie.

ABSALON.

Non, n'apprhendez point qu'elle lui soit ravie.

1085   Mais qu'est-ce que David ordonne de son sort ?

THAMAR.

Le roi voudrait en vain l'arracher la mort.

Tout le peuple grands cris demande son supplice ;

Et consentirez-vous, Seigneur, qu'elle prisse ?

Si je la perds, hlas ! Quel sera mon appui ?

1090   Dvore vos yeux d'un ternel ennui,

Sans cesse vous verrez sur mon triste visage

De son trpas fatal la dplorable image,

Et mes pleurs malgr moi vous rediront toujours,

Qu'il n'a tenu qu' vous de conserver ses jours.

ABSALON.

1095   Je vais bientt tarir la source de vos larmes,

Ma fille, bannissez d'inutiles alarmes ;

Votre pre vos pleurs ne peut rien refuser...

On vient dans cette tente, allez vous reposer :

La paix va ds ce jour remplir votre esprance.

1100   Allez. Mais dans ces lieux quelle troupe s'avance ?

Quel trouble, quelle horreur me saisit malgr moi !

O suis-je ? Juste ciel ! C'est David que je vois.

SCNE III.
David, Absalon, Achitophel, Cisa.

DAVID.

Oui c'est moi, c'est celui que ta fureur menace.

Tu frmis ? Soutiens mieux ton orgueilleuse audace :

1105   Le trouble o je te vois fait honte ton grand coeur,

Et la crainte sied mal sur le front d'un vainqueur.

ABSALON.

Seigneur....

DAVID.

Quitte un respect qui n'est que dans ta bouche,

Et t'apprte rpondre tout ce qui me touche.

Mais quand ton bras impie est lev contre moi,

1110   M'est-il permis d'attendre un service de toi ?

ABSALON.

Votre puissance ici, Seigneur, est absolue.

DAVID, montrant Achitophel.

Chasse donc ce perfide odieux ma vue,

Ce monstre dont l'aspect empoisonne ces lieux.

ACHITOPHEL.

Je puis....

ABSALON.

Obissez, tez-vous de ses yeux.

Achitophel sort, et David fait signe Cisa de se retirer.

SCNE IV.
David, Absalon.

DAVID.

1115   Enfin nous voil seuls : je puis jouir sans peine

Du funeste plaisir de confondre ta haine,

T'inspirer de toi-mme une quitable horreur,

Et voir au moins ta honte galer ta fureur ;

Car enfin je conois tes complots homicides.

1120   Te voil dans le rang de ces fameux perfides,

Dont les crimes font seuls la honteuse splendeur.

Et qui sur leurs forfaits btissent leur grandeur :

Mais je veux bien suspendre une juste colre.

Quelle lche fureur t'arme contre ton pre ?

1125   Ose, si tu le peux, me reprocher ici

Que j'ai forc ta haine me poursuivre ainsi :

Ou si dans ton esprit tant de bonts passes

force d'attentats ne sont point effaces,

Daigne plutt, perfide, en rappeler le cours.

1130   Tu m'as toujours ha, je t'ai chri toujours ;

Je cherchais tirer un favorable augure

De ces dons sducteurs dont t'orna la nature.

En vain ton naturel altier, audacieux,

Combattait dans mon coeur le plaisir de mes yeux ;

1135   Mon amour l'emportait, je sentais ma faiblesse :

Que n'a point fait pour toi cette indigne tendresse ?

Je t'ai vu sans respect, ni des lois, ni du sang,

D'Amnon mon successeur oser percer le flanc,

Moins pour venger l'honneur d'une soeur perdue,

1140   Que pour perdre un rival qui te blessait la vue.

Isral de ce coup fut longtemps constern ;

Je devais t'en punir, je te l'ai pardonn.

J'ai fait plus ; satisfait qu'un exil ncessaire

Et expi trois ans le meurtre de ton frre,

1145   Mes ordres ma Cour ont fait hter tes pas ;

Ton pre dsarm t'a reu dans ses bras.

Que dis-je ? Charg d'ans et couvert de la gloire

D'avoir mes projets asservi la victoire,

Tranquille, et jouissant du sort le plus heureux,

1150   J'allais pour successeur te nommer aux Hbreux :

Et dans le mme temps, second d'un rebelle,

Tu rpands en tous lieux ta fureur criminelle.

Ce que n'ont pu jamais les fiers Amorens,

Le superbe Amalec, les vaillants Hvens,

1155   Tu le fiais en un jour. Ta fureur me surmonte :

Je fuis, je trane ici ma douleur et ma honte,

Et sans voir que sur toi rejaillit mon affront,

D'une indigne rougeur tu me couvres le front.

Ne crois pas cependant, qu'oubliant ton offense,

1160   Je ne puisse et ne veuille en prendre la vengeance.

Mais parle. Qui te porte a cette extrmit ?

Que t'ai-je fait, ingrat, pour tre ainsi trait ?

ABSALON.

Seigneur, si du devoir j'ai franchi les limites,

Si je suis criminel autant que vous le dites,

1165   Imputez mes forfaits mes seuls ennemis,

Accusez-en Joab, lui seul a tout commis :

C'est lui dont la fureur, dont la haine couverte

Trame depuis longtemps le dessein de ma perte.

Je sais tout ce qu'il peut sur vous, dans votre coeur.

1170   J'ai craint, je l'avouerai...

DAVID.

  Faible et honteux dtour !

Cesse de m'accuser de la lche injustice

De suivre d'un sujet la haine ou le caprice :

Donne d'autres couleurs ta rbellion,

Excuse-toi plutt sur ton ambition.

1175   Dis que ton coeur jaloux a trembl que ton pre

Ne mt le sceptre aux mains d'Adonias ton frre.

quoi ton lche orgueil n'a-t-il pas eu recours ?

Tu veux me dtrner, tu veux trancher mes jours.

ABSALON.

Trancher vos jours, moi ? Ciel !

DAVID.

Oui, tu le veux, perfide.

1180   Oses-tu me nier ton dessein parricide ?

Ces gardes, ces soldats, qui comblant tes souhaits,

Devaient ds cette nuit couronner tes forfaits,

Qui dposaient mon sceptre en ta main sanguinaire,

Tratre ! Le pouvaient-ils sans la mort de ton pre ?

1185   Tiens, prends, lis.

ABSALON, aprs avoir lu.

  Je demeure interdit et sans voix.

DAVID.

Je sais tes attentats, fils ingrat, tu le vois.

Si le ciel n'et pris soin de veiller sur ma vie,

Ta rage de mon sang allait tre assouvie.

Mais parle : ce dessein qui pouvait t'animer ?

1190   Ton coeur sans en frmir a-t-il pu le former ?

En peux-tu rappeler l'ide pouvantable,

Sans qu'un remords vengeur te dchire et t'accable ?

Moi-mme en te parlant, saisi d'un juste effroi,

Mon trouble et ma douleur m'emportent loin de moi.

1195   Grand Dieu, voil ce fils, qu'aveugle en mes demandes,

Ont obtenu de toi mes voeux et mes offrandes ;

Je le vois, tu punis mes dsirs indiscrets :

Eh bien ! Dieu d'Isral, accomplis tes dcrets :

Consens-tu qu' son gr sa rage se dploie ?

1200   Veux-tu que dans mon sang ce perfide se noie ?

J'y souscris. Oui, barbare, accomplis ton dessein,

Aux dernires horreurs ose enhardir ta main.

Si ta mre en ces murs plore, expirante,

Si le trpas certain d'une pouse innocente,

1205   Ne peuvent t'inspirer ni piti, ni terreur :

Ou plutt, si le ciel se sert de ta fureur,

Ministre criminel de ses justes vengeances,

Remplis-les, par ma mort couronne tes offenses ;

Viens, frappe.

ABSALON.

Juste ciel !

DAVID.

Tu trembles, que craint-tu ?

1210   Tu foules tes pieds les lois et la vertu,

Tu forces dans ton coeur la nature se taire :

Qui peut te retenir ? Frappe, dis-je.

ABSALON.

Ah ! Mon pre.

DAVID.

Ton pre ! Oublie un nom qui ne t'est plus permis.

Je ne te connais plus : va, tu n'es plus mon fils.

ABSALON.

1215   Un moment sans courroux, Seigneur, daignez m'entendre :

Je ne puis ni ne veux chercher me dfendre.

Il est vrai, mon orgueil a fait mes attentats,

J'ai craint de voir rgner mon frre Adonias,

Contre le fier Joab j'ai suivi ma colre :

1220   Mais si je puis encore tre cru de mon pre,

S'il peut m'tre permis d'attester l'ternel,

Voil ce qui peut seul me rendre criminel.

Jouet d'un sducteur, qu' prsent je dteste,

Le tratre Acbitophel a commis tout le reste.

1225   Je sais qu'aprs les maux que je viens de causer,

Une fatale erreur ne saurait m'excuser ;

J'ai tout fait, vengez-vous, punissez un coupable,

Ou plutt sauvez-moi du remords qui m'accable :

Quelque affreux que seront vos justes chtiments,

1230   Ils n'galeront point l'horreur de mes tourments.

DAVID.

Ainsi le ciel commence te rendre justice :

Ton crime fit ta joie, il fera ton supplice.

Heureux, si ton remords sincre, fructueux,

Produisait en ton me un retour vertueux !

1235   Mais ne cherches-tu point tromper ma clmence,

Et ta bouche et ton coeur sont-ils d'intelligence ?

ABSALON.

Dans le funeste tat, seigneur, o je me vois,

Mes serments peuvent-ils vous rpondre de moi ?

En moi la vrit doit vous sembler douteuse.

1240   Quel affront, juste Dieu ! Pour une me orgueilleuse !

De quel opprobre affreux viens-je de me couvrir ?

Je l'ai trop mrit pour ne le pas souffrir.

Oui, Seigneur, n'en croyez ni ma fiert rendue,

Ni ma honte vos yeux sur mon front rpandue,

1245   Ni les pleurs que je verse vos sacrs genoux :

Punissez un ingrat, suivez votre courroux.

DAVID.

Lve-toi.

ABSALON.

Qu'allez-vous ordonner de ma vie ?

DAVID.

Es-tu prt mourir ?

ABSALON.

Contentez votre envie.

DAVID.

Mon envie ! Ah cruel ! Dis plutt mon devoir :

1250   Je devrais te punir, je ne puis le vouloir.

Que dis-je ! quelqu'excs qu'ait mont ton audace,

Mon sang s'meut pour toi, ton repentir l'efface ;

Mes pleurs, que vainement je voudrais retenir,

T'annoncent le pardon que tu vas obtenir.

1255   C'en est fait, ma tendresse touffe ma colre ;

Sois mon fils, Absalon, et je serai ton pre.

Je te pardonne tout : je vois qu'un sducteur

D'un horrible complot a seul t l'auteur ;

Le perfide a sduit ta crdule jeunesse.

1260   Redonne-moi ton coeur, je te rends ma tendresse.

Ton heureux repentir me fait tout oublier ;

C'est a toi dsormais me justifier.

Mais il faut me livrer un tratre qui te joue,

Et me montrer qu'enfin ton coeur le dsavoue ;

1265   Il faut que tous tes chefs en mes mains soient remis.

ABSALON.

C'est peu de vous livrer nos communs ennemis,

Je veux avec clat rparer mon offense.

Combl de vos bonts, et plein de ma vengeance,

Le tratre Achitophel va prir sous mes coups.

DAVID.

1270   Non, suspends pour un temps ce dangereux courroux.

Du pouvoir souverain tu n'as que l'apparence,

Et le lche en ses mains tient la toute-puissance :

Tu t'en verrais toi-mme, et sans fruit, accabl :

Il faut... Mais que nous veut Cisa tout troubl ?

SCNE V.
David, Absalon, Cisa.

CISA, David.

1275   Un pril vident en ce lieu vous menace,

Seigneur : d'Achitophel l'artifice et l'audace

Jette dans tous les cours le dangereux soupon

Que l'on veut de ce camp enlever Absalon.

ABSALON.

Le tratre!

CISA.

Le soldat le croit, et court aux armes :

1280   Montrez-vous et calmez ces nouvelles alarmes.

DAVID.

Vous voyez qu'un perfide est le matre en ces lieux :

Mais il faut prvenir ses desseins odieux.

CISA.

Une terreur secrte a saisi votre arme ;

D'une trop longue absence inquite, alarme,

1285   Elle vient en fureur redemander son roi ;

De votre serment mme excutant la loi,

Joab aux rvolts prsente avec furie

Tous ceux qu' leurs forfaits l'amour ou le sang lie ;

Prt dans ce mme instant les faire prir,

1290   Si votre heureux retour ne vient les secourir.

ABSALON.

Ah ! Seigneur, pour Thars je vous demande grce.

DAVID.

Ne craignez point, mon fils, le coup qui la menace :

Mais surtout conservez vos nobles sentiments,

Et connaissez les miens par mes embrassements.

1295   J'ignore, en vous quittant, quel trouble affreux m'agite ;

Je le combats en vain, il s'accrot, il s'irrite.

Mais le temps presse, adieu, ne faites rien sans moi,

Et soyez sr, mon fils, du coeur de votre roi.

Ne suivez point mes pas.

ABSALON.

Seigneur...

DAVID.

Je vous l'ordonne.

ABSALON.

1300   Retournons... Mais d'horreur je sens que je frissonne ;

L'impie Achitophel s'ose offrir mes yeux.

SCNE VI.
Abasalon, Achitophel.

ACHITOPHEL.

H bien ! Seigneur, David rgne-t-il en ces lieux ?

Lui sacrifiez-vous, au gr de son envie,

Votre gloire, vos droits, notre sang, votre vie ?

1305   ses discours flatteurs vous tes-vous rendu ?

Qu'ai-je ou ? Quelle audace ! Ai-je bien entendu ?

Perfide, oses-tu donc me tenir ce langage,

Toi dont j'ai dcouvert l'artifice et la rage,

Qui jusques ton roi portais tes attentats ?

ACHITOPHEL.

1310   Je l'ai fait, je l'ai d, je ne m'en repens pas.

Appelez mon dessein sacrilge, excrable :

Mais songez qu'aprs tout vous en tes coupable.

ABSALON.

Moi, perfide ?

ACHITOPHEL.

Vous seul. Pour qui, troublant l'tat,

Ai-je brav les noms de perfide et d'ingrat ?

1315   David vous a flchi par de vaines caresses,

Allez voir quels effets ont suivi ses promesses ;

Le superbe Joab s'approche avec fureur :

Il a dans tout ce camp fait voler la terreur.

Nos femmes, nos enfants dans ses mains redoutables,

1320   Du serment de David victimes dplorables,

Vont terminer leurs jours par des tourments affreux

Pensez-vous que Thars ait un sort plus heureux ?

Allez : et si leur sang, si leur mort peut vous plaire,

Achetez ce prix une paix sanguinaire.

ABSALON.

1325   Joab cet excs ne s'est point emport,

Le roi d'un vain espoir ne m'aurait point flatt...

Non, non.

SCNE VII.
Absalon, Achtophel, Cisa.

ABSALON.

Mais, Cisa, que venez-vous m'apprendre ?

CISA.

Le roi dans son arme enfin vient de se rendre ;

Amasa hors du camp sans votre ordre avanc,

1330   Par la main de Joab vient d'tre repouss ;

Rien n'a pu retenir leur fureur allume :

Mais cette motion sera bientt calme.

ABSALON.

Non : Joab ne prenant que sa haine pour loi,

Ose ici m'attaquer sans l'aveu de son roi !

1335   Allons, et rassemblons les chefs de mon arme.

Vous, Cisa, servez ma tendresse alarme ;

Oblig de laisser ma fille en ce sjour,

Prs, d'elle avec ma garde attendez mon retour.

Allez.

Achitophel.

N'espre pas que dans cette occurrence,

1340   De tes conseils trompeurs j'implore l'assistance :

Pernicieux auteur de mon mortel ennui,

Je te dois tous les maux que j'endure aujourd'hui.

Ne me suis point, va, fuis, tremble que ma justice,

Malgr tout ton pouvoir, ne te livre au supplice :

1345   Et si tu crains la mort due tant de forfaits,

Sauve-toi, disparais de ces lieux pour jamais.

SCNE VIII.

ACHITOPHEL, seul.

Je prviendrai bientt le coup qui me menace.

Ciel ! puis-je soutenir ma honte et ma disgrce ?

Digne fruit de mes soins ! Mais pourquoi me troubler ?

1350   Cessez, honteux remords, est-ce moi de trembler ?

Allons, que cette horrible et fameuse journe

Ne soit pas moi seul affreuse, infortune.

Mourons : mais prissons du moins avec clat.

Absalon par mes soins est suspect au soldat ;

1355   Tous les chefs sont pour moi, mme intrt les guide.

Marchons, et qu'un combat de notre sort dcide :

Si nous sommes vainqueurs, Absalon malgr lui

Se trouvera forc de payer mon appui.

Si, plus puissant que nous, l'ennemi nous surmonte,

1360   Il est un sr moyen d'ensevelir ma honte :

Et tout homme son gr peut dfier le sort,

Quand il voit d'un mme oeil et la vie et la mort.

ACTE V

SCNE I.
Thamar, Cisa.

THAMAR.

Ah ! Ne me laissez point en proie mes alarmes,

Cher Cisa, parlez : qui dois-je mes larmes ?

1365   Quel tumulte, quel bruit, quels cris pleins de fureur !

Tout me glace d'effroi, tout me saisit d'horreur.

Le roi victorieux a-t-il puni mon pre ?

Un rigoureux serment a-t-il proscrit ma mre ?

Et moi-mme rduite marcher sur leurs pas,

1370   Vais-je apprendre de vous l'arrt de mon trpas ?

CISA.

Non, Madame, cessez en vain d'tre alarme :

Le dsordre s'est mis dans l'une et l'autre arme,

Mais la paix va bientt terminer vos douleurs.

THAMAR.

La paix ! Ah ! Voulez-vous me cacher mes malheurs ?

CISA.

1375   Daignez croire, Madame, un serviteur fidle.

Loin de vous dans ce camp l'ordre du roi m'appelle.

Rassurez vos esprits ; votre sort va changer,

Par ce que vous voyez commencez d'en juger.

Je vous laisse.

SCNE II.
Thars, Thamar.

THAMAR, embrassant Thars.

Le ciel permet que je vous voie,

1380   Madame, pardonnez ce transport ma joie.

Que cette chre vue adoucit mes ennuis,

Et que j'en ai besoin dans le trouble o je suis !

Mais plus tranquille enfin daignerez-vous m'apprendre

Quel bonheur mes voeux vient ici de vous rendre ?

1385   Le sort nous montre-t-il un visage plus doux ?

THARS.

Ah ! Ma fille, qui sait quel sera son courroux ?

On ne jette sur moi que des regards farouches,

L'arrt de mon trpas sort de toutes les bouches.

Je sais que plus sensible, et prompt pardonner,

1390   Le roi voit regret qu'il doit nous condamner :

Mais que peut-il pour nous, lorsqu'un peuple en furie

Veut que l'on nous immole sa gloire fltrie ?

Je vous tiens en tremblant un funeste discours :

Cependant si le ciel disposait de nos jours,

1395   Ma fille, croyez-vous pouvoir avec constance

Ne point trahir l'orgueil d'une illustre naissance.

Vous vous troublez ! je vois vos pleurs prts couler.

THAMAR.

Eh ! Pourquoi devant vous vouloir dissimuler ?

J'avouerai que peu faite cette affreuse image,

1400   Malgr moi je frmis lorsque je l'envisage.

Je ne vous promets point de braver le trpas,

Mais, Madame, du moins je ne me plaindrai pas :

Cependant Cisa, pour calmer mes alarmes,

Me flattait que la paix allait scher nos larmes.

1405   Vaine esprance, hlas !

SCNE III.
La Reine, Thars, Thamar.

LA REINE.

  Ah ! Madame, apprenez

quels affreux malheurs nous sommes condamns,

L'impie Achitophel, auteur de nos alarmes,

Voit la victoire injuste attache ses armes :

Ainsi trouvant partout des complots odieux,

1410   Il n'est de sret pour nous que dans ces lieux :

Et quel asile ? Hlas ! Dans un moment peut-tre

L'ennemi triomphant va s'en rendre le matre.

THARS.

C'est donc mon trpas venger vos malheurs.

LA REINE.

N'aigrissez point encor de trop justes douleurs.

1415   Dans un temps plus heureux vous connatrez ; madame,

Ce que le repentir peut produire en une me,

Mes yeux sur vos vertus enfin se sont ouverts.

Mais le roi vient nous, tous les moments tout chers.

SCNE IV.
David, La Reine, Thars, Thamar.

LA REINE.

Le ciel s'obstine-t-il nous tre contraire ?

DAVID.

1420   Nos malheurs sont trop grands pour pouvoir vous les taire.

nos cruels vainqueurs rien n'a pu rsister,

Mais il leur reste encor David surmonter.

En vain devant leurs pas a march la victoire,

Mes yeux ne seront point les tmoins de leur gloire ;

1425   Et je cours...

LA REINE.

  Ah ! Seigneur, o voulez-vous courir ?

Que pouvez-vous encor ?

DAVID.

Les combattre et mourir.

LA REINE.

Vivez plutt, fuyons, cherchons un autre asile.

DAVID.

Trop de honte suivrait une fuite inutile.

Thars.

Madame, c'est pour vous que je viens en ces lieux :

1430   Nos pleurs n'ont point trouv grce devant les cieux,

Vous savez quel serment vous lie ma colre.

THARS.

Je n'en murmure point, il faut la satisfaire.

Mais souffrez qu'en mourant pour son injuste poux

Une mre plore embrasse vos genoux :

1435   Ma fille... ce seul nom vous montre mes alarmes.

DAVID.

coutez-moi, Madame, et suspendez vos larmes.

C'est peu que mon serment ait rgl votre sort,

Un peuple audacieux demande votre mort :

Mes soldats, dont la honte irritera la rage,

1440   Voudront venger sur vous leur perte et leur outrage :

En vain leur fureur je voudrais m'opposer,

Dans l'tat o je suis ils peuvent tout oser :

Sauvez-vous. Par mon ordre en ces lieux amene,

J'ai prvu de nos maux la suite infortune.

1445   Par des chemins secrets mille de mes soldats

Jusqu'au camp du vainqueur vont conduire vos pas :

Partez. Souvenez-vous que de haine incapable

David la vertu fut toujours secourable.

THARS.

Que le courroux du ciel tombe plutt sur moi !

1450   Non, je ne suivrai point l'ennemi de mon roi...

DAVID.

Absalon ne l'est plus ; son repentir sincre

A ranim pour lui tout l'amour de son pre.

Le perfide Amasa, le tratre Achitophel

Le forcent d'accomplir leur projet criminel :

1455   Il n'ose ni ne peut arrter leur furie.

Libre de mon serment, je vous rends la vie.

Si le ciel ce jour a fix mon trpas,

Qu'Absalon me succde, et ne me venge pas.

Adieu. Puisse le ciel, pour prix de ma clmence,

1460   Ne lancer que sur moi les traits de sa vengeance !

SCNE V.
David, La Reine, Thars, Thamar, Cisa.

CISA.

Tout a chang, Seigneur, la victoire est nous :

Tout fuit du fier Joab l'implacable courroux,

Partout on voit nos champs teints du sang des rebelles.

DAVID.

Dieu juste ! Tu punis leurs fureurs criminelles :

1465   Un moment te suffit pour changer notre sort,

Et tu tiens en tes mains et la vie et la mort.

CISA.

Avant que l'ennemi, chass par votre arme ;

Et repris sa fureur par sa honte allume,

Des ordres de Joab dix mille hommes instruits,

1470   Dans les bois d'phram avaient t conduits.

peine ils sont cachs que l'ennemi s'avance,

Les tratres sur leur front portent leur insolence.

L'impie Achitophel d'abord s'offre nos yeux,

la tte des rangs il marche furieux.

1475   Joab feint quelque temps de cder la crainte ;

Par son ordre tout fuit, tout confirme sa feinte.

Les mutins en tumulte accourent sur nos pas,

Quand Joab tout  coup arrte ses soldats,

Fait face l'ennemi, qui sans chef et sans guide,

1480   Saisi d'tonnement, recule et s'intimide.

Cependant nos guerriers cachs dans les forts,

Sortent, et font pleuvoir un nuage de traits.

leurs cris, dont au loin les chos retentissent,

Les mutins sont troubls, leurs visages plissent :

1485   Nous donnons ; on entend crier de tous cts,

Prisse Achitophel ! Meurent les rvolts !

Cet insolent, en proie sa honte et sa rage,

Semble chercher la mort au milieu du carnage :

Mais voyant que tout fuit, et qu'on veut l'arrter,

1490   la terreur commune il se laisse emporter.

Par l'ordre de Joab je m'attache le suivre,

Et Zamri, que je trouve, entre mes mains le livre.

Au fond d'un antre obscur, quel spectacle odieux !

Achitophel mourant se prsente mes yeux.

1495   Pour chapper aux traits de vos justes vengeances,

Il s'est charg du soin de punir ses offenses ;

Et d'un mortel lien empruntant le secours,

Lui-mme il a tranch ses dtestables jours.

Nous sortons, un grand bruit au loin se fait entendre,

1500   J'y cours, et nos soldats s'empressent de m'apprendre,

Qu'Absalon qui semblait, n'ayant point combattu,

Avoir pris le parti qu'exigeait sa vertu,

l'aspect de Joab, vainqueur combl de gloire,

A voulu de ses mains enlever la victoire.

DAVID.

1505   Juste ciel ! Quel projet a-t-il voulu tenter ?

THARS.

Ah ! Mon poux est mort, je n'en saurais douter.

CISA.

Non, Madame, il respire, et bientt sa prsence

Va de votre douleur calmer la violence.

DAVID.

Achevez : qu'a-t-il fait ?

CISA.

Ralliant ses soldats,

1510   Il marche plein d'audace au-devant de nos pas :

Contre le seul Joab sa colre l'entrane ;

Il veut fondre sur lui, mais sa fureur est vaine ;

Sous un chne fatal passant rapidement,

Ses cheveux, de son chef malheureux ornement,

1515   Se prennent aux rameaux de cet arbre funeste,

Et semblent s'y lier par un pouvoir cleste.

Quelque temps sur sa force il fonde son appui,

Mais son cheval fougueux se drobe sous lui,

Il reste suspendu : les rebelles s'tonnent ;

1520   Loin de le secourir, les lches l'abandonnent.

Cependant tous nos chefs, pour conserver ses jours,

Suivis de leurs soldats, couraient son secours :

J'y volais avec eux, lorsque Joab m'appelle.

Allez, portez au roi cette heureuse nouvelle,

1525   Me dit-il ; l'ternel a rempli ses desseins,

Et son fils va bientt tre mis en ses mains.

LA REINE.

Dieu puissant !

THAMAR.

Jour heureux !

DAVID.

Quoi ! Mon fils va paratre !

De quel succs, grand Dieu, n'tes-vous pas le matre ?

Quelle faveur !... Il vient, il s'avance en ces lieux,

1530   Mais ciel ! En quel tat s'offre-t-il mes yeux ?

SCNE VI.
David, La Reine, Absalon mourant, Thars, Thamar, Cisa.

DAVID.

Ah ! Que vois-je ? Mon fils, quelle image cruelle !

Quel est ce sang ? D'o vient cette pleur mortelle ?

Le ciel a-t-il toujours t sourd ma voix ?

ABSALON.

Je me jette vos pieds pour la dernire fois.

DAVID.

1535   Que dites-vous ?

ABSALON.

  Calmez la douleur qui vous presse.

Indigne de vos pleurs et de votre tendresse,

Mes odieux complots vous ont trop outrag ;

Je meurs, le ciel est juste, et vous tes veng.

DAVID.

Quelle vengeance, ciel ! trop malheureux pre !

1540   Rien n'a donc pu flchir la cleste colre ?

Tous nos chefs m'a-t-on dit, allaient vous secourir.

ABSALON.

Ils y volaient, Seigneur, mais je devais prir.

Les mutins ranims ont voulu, pleins d'audace,

Rompre les noeuds cruels, auteurs de ma disgrce,

1545   Et d'un trait qu'en fureur Joab avait lanc,

Votre malheureux fils en leurs mains est perc.

DAVID.

Ciel ! Joab...

ABSALON.

N'imputez mon trpas lgitime

Qu'au tratre Achitophel, ou plutt qu' mon crime.

L'ternel de Joab a guid le courroux,

1550   Je viens vous demander sa grce vos genoux :

Trop heureux, quand je meurs, de jouir de la gloire

D'avoir pu sur ma haine emporter la victoire !

Thars.

Vous le voyez, Thars, votre poux malheureux

Veut suivre, mais trop tard, vos conseils gnreux :

1555   Cachez-moi vos douleurs, pargnez ma faiblesse.

Au Roi, en lui montrant Thamar.

Vous, Seigneur, regardez cette jeune princesse.

Dj mille vertus, dignes de votre sang,

L'lvent au-dessus de son auguste rang ;

Je remets en vos mains et la fille et la mre :

1560   Daignez les adopter, et leur servir de pre.

Veuille le juste ciel, comblant mes derniers voeux,

Aux dpens de mon sang vous rendre tous heureux !...

Mais ma raison s'teint... ma force diminue...

Et la clart des cieux se drobe ma vue...

1565   Je frissonne... mon sang se glace... je frmis..

Ah ! mon pre... Seigneur... Ciel ! Je meurs.

DAVID.

mon fils!

THARS.

mon cher Absalon ! Pourrai-je vous survivre ?

Non, non, dans le tombeau vous me verrez vous suivre.

 



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Notes

[1] Hbron : (...) ville fort ancienne de Palestine, dans la tribu de Juda, au sud de Jrusalem (...). Elle est clbre par le sacre de David, qui y rgna sept avant d'tre matre de tout Isral, par la naissance de Saint-Baptiste, et par le voisinage de la caverne o furent enterrs Abraham et Sara, Isaac et Rebecca, Jacob et Lia. (...) [B]

[2] Sadoc : Juif clbre qui vivait au IIIme avant, est le chef des Saducens.

[3] Idume : Pays au-del du Jourdain. On distinguait l'Idume orientale dite aussi Auranitide, de l'Idume mridionale qui comprenait la ville de Petra et les ports d'Elath et d'Asiongaber.

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