HERMÉNÉGILDE

TRAGÉDIE

M. DC. XXXXIIII AVEC PRIVILÈGE DU ROI.

De MR de la CALPRENÈDE.

À PARIS, ANTOINE DE SOMMAVILLE, en la salle des Merciers à l'Écu de France. et AUGUSTIN COURBÉ, Libraire et imprimeur de Monsieur Frère du Roi, à la même Salle, à la Palme.

Représenté pour le première fois à Paris en 1643.

Version du texte du 26/04/2013 à 19:32:01.

ACTEURS

HERMÉNÉGILDE, Prince d'Espagne.

INDEGONDE, femme d'Herménégilde.

RECAREDE, frère d'Herménégilde.

LEVIGILDE, Roi d'Espagne père d'Herménégilde.

GOISINTE, femme de Levigilde en secondes noces

MATILDE, fille de Levigilde.

HILDEGARDE, Damoiselle d'Indegonde.

ATALARIC, Seigneur Espagnol.

GODOMAR, Seigneur Espagnol.

GONTRAN, Seigneur Espagnol.

SIGERIC, Seigneur Espagnol.

UN HUISSIER, de la Chambre.

TROUPE de gardes de Levigilde.

TROUPE de gardes d'Herménégilde.

La Scène est dans Séville.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE.
Herménégilde, Gontran, Sigeric, Troupe de gardes.

HERMÉNÉGILDE.

Que demain avant le lever du Soleil les troupes soient prêtes et disposées à cette sortie. Je veux donner le premier à la tête de trois cents chevaux dans le quartier d'Atalaric, et je veux encore conserver pour mon père un respect duquel sa cruauté m'aurait dispensé si je voulais faillir à son exemple. Vous sortirez, Gontran, par la porte des Goths avec quinze cents hommes armés de piques et de corselets, et cinq cents archers sous la conduite de Clodomire, que vous ferez couler sans bruit le long de nos vieux retranchements. Sigeric commandera dans la ville jusques à notre retour, et Ataulphe nous attendra hors des portes avec deux cents chevaux pour favoriser notre retraite. Je vous prie que cet ordre soit exactement observé, que les armes soient en bon état, et que deux heures avant le jour naissant ces troupes soient rangées dans la grande place d'armes. C'est par cet ordre, père sans pitié, que je repousserai ta violence, et que je me défendrai d'une cruauté qui détruit et toutes les Lois, et tous les sentiments de la Nature. C'est ainsi, ô ma chère Indegonde ! Que je soutiendrai ta querelle, que par le sang des impitoyables Ministres de Levegilde je réparerai la perte de celui que l'inhumaine Goisinte tira de ton beau corps, et que jusqu'à la dernière goutte du mien je défendrai les beaux sentiments que tu m'as inspirés. Dieu de ma chère Indegonde, Dieu que par les charitables instructions de cette moitié de mon âme je reconnais maintenant sans erreur ! Tu pénètres et dans l'innocence de mes intentions, et dans la justice de mes armes. Tu sais, père des hommes et protecteur de l'innocence opprimée, que c'est ici ta querelle, et que c'est moins la considération de mes intérêts et de mon amour, que la défense de ta cause, et de la Religion à laquelle tu m'as appelé qui m'a armé contre les persécutions de nos communs ennemis. Je les ai longtemps souffertes sans murmurer, et tu m'es témoin que si l'on m'eût seulement laissé la liberté de ma conscience et celle de ma chère Indegonde, je me serais soumis aux plus dures conditions qu'un Roi peut imposer au moindre de ses sujets avant que de prendre les armes contre mon père. Tu sais même que j'ai étouffé mes justes ressentiments dans le respect que je lui dois, et qu'au lieu de me venger des inhumains qui m'avaient outragé par la plus sensible partie de mon âme, je me suis seulement tenu sur la défensive, et ne me suis opposé que derrière des murailles à leurs dernières cruautés. C'est ce qui me fait espérer la protection que tu refuses aux causes injustes, et te demander, ou du secours sans l'extrémité où nous sommes réduits par un siège de deux années, ou de la constance pour mourir courageusement dans ta sainte Religion.  [2]

GONTRAN.

Vous ne devez point douter, Seigneur, que sa justice ne vous protège jusqu'au bout, et que dans une querelle si équitable vous ne receviez de lui de visibles assistances. C'est par son secours qu'avec une poignée d'hommes vous avez tenu tête jusqu'ici aux forces d'un puissant Royaume, et ce sera par lui-même, et par le zèle et la fidélité des vôtres que vous triompherez de la calomnie et de la malice de vois ennemis.  [3]

HERMÉNÉGILDE.

Ah ! Gontran, quelque succès que j'attende, et de l'appui du Ciel et de la persévérance de mes amis, mon âme est touchée de très sensibles déplaisirs : car enfin si je trébuche j'enveloppe dans mes ruines un bon nombre de généreux amis qui ont aveuglément épousé ma fortune, et qui ne m'ont point abandonné dans mes disgrâces, et si je triomphe, quelle satisfaction ou quelle gloire suivront mes avantages ? Voyez quels ennemis la fortune me donne à combattre, c'est mon père, c'est mon Roi. Ces tentes que nous pouvons voir de sur nos remparts sont celles du Roi mon père, du Prince mon frère, des plus proches de mes parents ; et tout ce camp n'est composé que de ces mêmes hommes qui devaient être mes sujets, et que la rigueur de mes destinées arme maintenant à ma ruine.

SIGERIC.

Cette dernière considération est très juste, Seigneur, et si votre Altesse me donne la liberté de lui dire ma pensée, je lui représenterai que la seule paix peut établir son repos et ses avantages : ce n'est pas que nous ne soyons tous résolus à suivre votre destinée jusqu'au bout, et que... Mais voici la Princesse.

HERMÉNÉGILDE.

Ah ! Cette vue réveille mes ressentiments, et cette même amour de laquelle elle se sert pour désarmer mon courroux, m'anime puissamment à une vengeance trop légitime.

SCÈNE II.
Indegonde, Herménégilde, Sigeric, Gontran.

INDEGONDE.

Hé bien, Monsieur, êtes-vous toujours résolu à persévérer dans une résistance criminelle, et fatale à vous et à tous les vôtres ? Voulez-vous vous ensevelir dans les ruines de cette ville, et perdre avec vous tant de braves hommes qui s'attachent inséparablement à vos intérêts ? Ne considérez-vous point enfin la nature de vos ennemis : et ne rendez-vous point à votre père ce que vous seriez forcé de rendre à toute sorte d'ennemis dans l'extrémité où vous êtes ?

HERMÉNÉGILDE.

Je ne sais (ô chère moitié de ma vie !) à quoi je me dois résoudre, et la considération du sang et celle de mes amis, agissent très puissamment en mon âme ; mais le souvenir de vos injures étouffe tous ces bons mouvements, et renouvelle la guerre dans mon esprit avec des ressentiments qui doivent être funestes à ceux qui vous ont offensée.

INDEGONDE.

Chassez de grâce ce souvenir de votre esprit, et considérez qu'avec les erreurs de l'Arianisme vous devez avoir banni de votre âme tout ce qui vous pouvait rendre indigne de la grâce que vous avez reçue du Ciel. Celui qui vous a visiblement défendu contre des forces qui vraisemblablement vous devaient accabler, en vous recevant dans le giron de son Église, a voulu que vous étouffassiez le ressentiment de nos communes injures, et que vous lui donnassiez une âme soumise et désintéressée. J'ai oublié ces offenses, oubliez-les de même si vous m'aimez.

HERMÉNÉGILDE.

Il est malaisé que je me souvienne du sang que vous avez perdu sans demander encore du sang pour l'expiation de ce crime.

INDEGONDE.

Et il est impossible que vous conserviez les pensées de votre salut si vous conservez encore ces désirs de vengeance.

HERMÉNÉGILDE.

Le Ciel ne condamne point les actions de justice, et il n'approuve pas moins la punition des crimes que leur tolérance.

INDEGONDE.

Laissez-en le soin au Ciel, et pardonnez après moi des injures qu'on a faites qu'à moi seule.

HERMÉNÉGILDE.

J'avoue que je n'au pas une vertu épurée comme la vôtre, et toutefois je pardonnerais ces outrages si je les avais reçues en ma personne : mais, chère Indegonde, vous m'êtes mille fois plus chère que moi-même, et ce qui me toucherait légèrement en ma personne, me blesse mortellement en la vôtre.

INDEGONDE.

Si vous avez pour moi une affection si parfaite, donnez quelque chose à mes prières, et croyez que je suis aujourd'hui particulièrement inspirée du Ciel pour vous désarmer, et pour détourner des effets qui nous seraient très funestes. Vous ne sortirez point sur les vôtres qu'Indegonde ne marche avec vous, et je m'exposerai la première aux traits de nos ennemis et à la furie de Levigilde. Considérez je vous prie que vous avez perdu une partie de vos troupes, que l'ennemi a gagné une partie de nos dehors, que les vivres nous manquent, et que la faim d'une partie de nos cavaliers a déjà fait des fantassins. Si vous attendez jusqu'aux dernières extrémités, Levigilde ne nous recevra plus qu'à de rudes et fâcheuses conditions, et il vous recevra sans doute à bras ouvert si vous vous rendez à lui avant que nos misères lui soient connues.

HERMÉNÉGILDE.

Ha ma chère Princesse : que le naturel du Roi vous est peu connu, et que vous espérez vainement une grâce de celui qui n'en fit jamais. Quand nos volontés et la considération de nos amis me feraient tomber les armes des mains, quelle sûreté pouvons-nous espérer auprès de Levigilde et de Goisinde, et quand le Roi pencherait à la miséricorde pour son fils, comment croyez-vous que cette impitoyable marâtre qui règne absolument sur ses volontés consentit à notre établissement et à notre repos, croyez-moi ma chère Princesse, notre plus grande sûreté consiste en notre défense. Et c'est par la nécessité même que nous devons persévérer, puisque par toute sorte d'autres voies tout espoir de salut nous est ôté, car enfin qui nous assurera l'amitié du Roi après l'avoir aigri, par notre retraite et par la perte de plusieurs des siens, puisque nous n'avons pu la conserver dans notre innocence, et qui la développera en notre faveur du charme de cette cruelle femme qui offusque la raison, et lui ôte la connaissance et la liberté.

INDEGONDE.

Dieu fera ces miracles pour nous, et sa bonté a déjà puissamment agi sur ces deux esprits, c'est la connaissance que j'en ai qui me rend plus hardie à vous donner mes conseils, et la vie de mon Herménégilde m'est trop chère pour la hasarder sans avoir des assurances de son salut. Le Prince Recarede votre frère est aux portes de la ville, il a fait demander par un trompette la liberté de vous voir et de vous entretenir, j'ai voulu vous en porter la nouvelle moi-même, et vous disposer par mes discours à cette entrevue, et à la paix qu'il vient sans doute nous proposer.

HERMÉNÉGILDE.

Ah Madame ! Que vous m'avez différé cette agréable nouvelle, je meurs d'impatience de voir mon frère, allez au-devant de lui Sigéric, qu'Ataulphe face prendre les armes aux soldats pour le recevoir, et qu'on le traite comme mon frère, mais comme un frère qui m'est très cher, et très considérable par sa vertu.

GONTRAN.

Il est vrai Seigneur, qu'il s'est toujours intéressé dans vos malheurs avec beaucoup d'affection, et que les considérations qui l'ont attaché auprès du Roi, ne l'ont jamais diverti du respect qu'il avait pour votre Altesse ; il a pris souvent votre parti de bonne grâce, et pour adoucir la colère du Roi il s'est mis souvent en danger de l'attirer sur soi-même.

HERMÉNÉGILDE.

C'est dans les disgrâces et dans les changements de la fortune que les véritables amis se reconnaissent, j'ai cette consolation dans mon infortune d'en avoir trouvé un bon nombre que mes malheurs n'ont pu éloigner de moi. Recarede était trop généreux pour m'abandonner dans mes adversités, et j'ai véritablement reçu de lui les preuves d'amitié que j'avais espérées et d'un bon frère, et d'un Prince très vertueux ; ce souvenir me fait attendre son arrivée avec joie, et dissipe une partie des ennuis que quelque mauvais songe et quelques mauvais présages ont essayé de me donner.

INDEGONDE.

Si vous avez pour lui cette affection qu'il a véritablement méritée, ne souffrez pas qu'il s'en retourne mal satisfait, et donnez à sa considération ce que vous refuseriez à beaucoup d'autres.

HERMÉNÉGILDE.

Le voici, allons au-devant de lui, et témoignons-lui que les révolutions de la fortune n'ont point ébranlé nos premières affections.

SCÈNE III.
Herménégilde, Recarede, Indegonde, Gontran, Sigeric.

HERMÉNÉGILDE.

Ah ! Mon frère, mon cher frère.

INDEGONDE.

Souffrez que j'embrasse après vous celui qui m'est le plus cher après vous.

RECAREDE.

Je ne sais, Monsieur mon Frère, de quelle façon je dois traiter avec vous ; si je regarde ces murs bordés de soldats, et ces troupes armées pour la défaite de notre camp, je pense être parmi nos ennemis ; mais si je considère la douceur de cet accueil, et les caresses que vous me faites, je dois reconnaître les marques de cette première affection que vous aviez pour les vôtres, et croire que l'amitié que vous aviez pour moi n'est pas entièrement éteinte.

HERMÉNÉGILDE.

Elle était établie sur de trop bons fondements pour être ébranlée par les secousses de la fortune, et vous devez croire, mon cher frère, que dans toutes ses vicissitudes elle s'est inviolablement conservée.

RECAREDE.

Sur cette espérance j'ai quitté le camp pour venir à vous, et sur cette confiance je parlerai plus librement à vous. Mais, ô Dieu ! Par où dois-je commencer pour vous exprimer mes pensées, et pour vous découvrir les sentiments de douleur que les malheurs de notre maison ont imprimés dans mon âme ; parlerai-je à vous comme au fils de Levigilde, parlerai-je avec vous comme à l'ennemi de Levigilde. Je vois des troupes armées dans cette ville, j'ai laissé une armée aux portes de cette ville, et de ces deux contraires partis les deux Chefs ne sont qu'un sang, et si le démon de la discorde, ou plutôt de la rage ne les avait désunis, je dirais qu'ils ne sont qu'une même personne, Levigilde est armé contre son fils, Herménégilde est armé contre son père, l'Espagne est armée contre l'Espagne, et dans cette horrible confusion quelque but qu'on se propose, et quelque succès qu'aient nos armes, aucun des partis ne peut espérer que la destruction de soi-même. Ô Dieu ! Par quels épouvantables crimes avons-nous si visiblement attiré la colère du Ciel sur nos têtes, et pour quels horribles excès fait-il tomber ces fléaux sur notre maison, a-t-elle produit des monstres dignes de ces effroyables marques de son courroux. L'armée de Levigilde se dispose à périr dans ces fossés, ou à emporter Séville par un dernier assaut. J'ai vu en entrant des troupes disposées à quelque sanglant dessein contre les nôtres, et de quelque côté que la fortune se déclare, les larmes des vainqueurs se doivent mêler au sang des vaincus, et déplorer les malheurs d'une journée qui doit être également funeste aux deux partis. Verrai-je cet épouvantable désordre, et contre la nature, et contre le Ciel sans mourir de douleur plutôt que par le glaive des vôtres ; et ce soleil qui éclaire maintenant sur nos têtes ne refusera-t-il point ses rayons à ces armes sacrilèges, et ne se couvrira-t-il point d'une effroyable nuit, comme il fit autrefois pour un moindre crime. Verra-t-il le père percé des traits du fils, ou le fils rendre la vie à celui de qui il l'avait reçue. Ah ! Monsieur ; ah ! Mon frère, pouvez-vous seulement supporter cette pensée, ce souvenir ne vous fait-il point frémir, et ne craignez-vous point que le Ciel pour délivrer l'innocente Espagne de ses dernières calamités, ne lance ses foudres sur vos deux têtes, et ne prévienne la perte générale par vos pertes particulières. Songez-y mon frère au nom du Ciel, et puisque vous m'avez prêté l'oreille quand je vous prédis vos malheurs, prêtez-la de même aux moyens que je vous offre de les éviter. Il ne tiendra qu'à vous que nous ne détournions cet orage qui nous menace, Levigilde est disposé à vous recevoir comme son fils, posez les armes, et rendez-lui ce que vous lui devez comme à votre père il oubliera tout le passé si vous rentrez dans votre devoir, et pat cette soumission vous rétablirez et vous, et la Princesse ma soeur, et tous les vôtres dans l'état où vous deviez être, et duquel les mauvais conseils et une colère trop prompte vous ont précipité. Le Roi me l'a promis de sa bouche, et je ne me suis point engagé dans cette charge sans en être assuré par sa parole, je m'offre pour otage dans ce traité, et ma tête sera garante du sauf-conduit que je vous apporte, ne résistez point mon frère à cette proposition, et ne dédaignez point les bonnes volontés du Roi dans une saison où elles ne sont pas méprisables, toutes les raisons du monde vous y obligent, vos amis vous le conseilleront s'ils sont véritablement vos amis, et Madame ma soeur ne s'opposera point à un traité qui la rétablit avec vous dans le calme que vous avez perdu, et la remet dans un état plus sortable à sa naissance, et plus digne du rang qu'elle doit tenir en Espagne.  [4]

INDEGONDE.

Je l'en ai conjuré mon frère par les prières les plus ardentes que mon affection m'a pu fournir, et je l‘en conjure maintenant avec vous par tout le pouvoir qu'il m'avait donné sur ses volontés, et par le souvenir de ce qu'il a de plus cher au monde.

HERMÉNÉGILDE.

Ah ! Mon frère, ah ma chère Indegonde ! Que vous ai-je fait pour me livrer encore à des ennemis impitoyables ? Ignorez-vous les cruautés de Levigilde, et la rage de Gosinte vous est-elle inconnue, ne vous souvenez-vous plus, ô Indegonde, qu'elle vous a traînée par les cheveux, qu'elle vous a foulée aux pieds, qu'elle vous fit plonger dans un étang, et qu'elle a exercé sur vous toutes les cruautés que la rage peut inventer ? Après ces épouvantables excès, quels traitements pouvez-vous espérer d'elle, et pour vous et pour moi, si Levigilde les a sus et les a soufferts dans un temps où notre innocence était sans tache, que fera-t-il après une rébellion prétendue qui semblera autoriser nos peines ? N'importe, ô Indegonde, n'importe ô Recarede, puisque vous le voulez je me rends à Levigilde, et l'on ne me reprochera jamais ni que j'aie résisté à vos volontés, ni que j'aie fait périr des amis véritablement dignes d'une fortune meilleure que la mienne, votre considération, et la leur l'emportent sur mes intérêts, mais vous vous souviendrez ô Recarede, vous vous souviendrez ô Indegonde, que pour vous obéir je cours à ma ruine infaillible, que je porte ma tête à des ennemis impitoyables, et que je suis la seule victime qui peut satisfaire leur cruauté.

RECAREDE.

Vous en devez espérer un meilleur succès, et si le Roi violait sa parole, toute l'Espagne périrait pour une querelle où la dignité de tous les Princes serait intéressée.

INDEGONDE.

Dieu prendra notre protection, et si nous devons périr, notre perte sera plus avantageuse dans l'innocence que dans le crime.

HERMÉNÉGILDE.

N'en parlons plus, mais courons à la mort puisqu'il y faut nécessairement courir, que tout le monde pose les armes, qu'on ouvre les portes au Roi, et qu'on vienne avec moi implorer sa grâce. Ciel guide mes pas dans cette action et si dans tes souverains décrets, ma perte est déjà résolue, sauve au moins ma chère Indegonde de l'orage qui me menace ?

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE.
Recarede, Levigilde, Goisinte, Atalaric, Godomar.

RECAREDE.

Ah ! Seigneur, c'est donc ainsi que vous me perdez d'honneur parmi les Princes, et vous ne m'avez donc engagé à donner une parole pour vous que pour me donner le déplaisir et la honte de la voir indignement violée, j'aurai donc été l'instrument de la perte d'Herménégilde, et vous vous serez servi de son frère pour amener ce Prince innocent à la boucherie. Ah ! Seigneur, à quel indigne office m'avez-vous employé, n'aviez-vous point d'autres ministres de qui l'honneur vous fut si peu considérable, et deviez-vous députer votre fils seul ç cette honteuse et funeste ambassade ? Quelle honte à la Royale maison d'Espagne, quel opprobre à la dignité de tous les Rois, et quelle leçon pour jamais à tous ceux qui s'assurent à leur parole.

LEVIGILDE.

Vous êtes aveuglé Recarede, et vous ne connaissez pas ce que la fortune et le crime d'Herménégilde font pour vous, ils vous conduisent au trône que les lois et le rang de la naissance vous défendaient de regarder.  [5]

RECAREDE.

À Dieu ne plaise que j'y monte par ces voies, et que je me fraye ce honteux passage par le sang de mon cher frère, je mourrai plutôt pour défendre son innocence, pour ôter l'opinion à la postérité,que j'aie trempé dans une trahison si noire, et pour lever une tache que ma mort seule peut effacer, c'est au travers de mon sang qu'on se fera un passage pour aller à lui, et je défendrai la parole que j'ai donnée jusqu'au dernier de mes soupirs puisqu'un Roi, puisqu'un père viole si légèrement la sienne.  [6]

LEVIGILDE.

Vous sortez du respect Recarede, et je saurai bien vous y remettre quand vous porterez ma patience aux extrémités : mais maintenant je pardonne ces saillies à l'affection que vous avez pour Herménégilde, et à ce vain point d'honneur qui vous embarrasse, et quoique je ne sois point obligé à vous rendre compte de mes actions, je veux toutefois vous lever ce scrupule qui vous reste, et vous déclarer qu'un Roi ne compose point avec ses sujets, et qu'aucune parole ne peur engager un souverain à ses sujets. Je me suis servi de vous comme d'un sujet pour en remettre un autre en son devoir, et pour épargner le sang de beaucoup d'honnêtes gens qui seraient peut-être trébuchés pour la querelle de ce révolté : maintenant il ne doit point trouver étrange si je l'abandonne à ma justice, et vous n'avez aucun droit d'exiger de moi une parole de laquelle je me puis toujours dispenser envers ceux qui sont nés comme Herménégilde, et comme vous.

RECAREDE.

Je ne doute point que dans un Empire où vous êtes souverain, une puissance absolue n'autorise vos raisons, et que vous ne puissiez donner des couleurs de justice à vos procédés par la même autorité : mais Seigneur outre les considérations de l'honneur avez-vous étouffé les sentiments de la nature, et ne mettez-vous aucune différence entre vos enfants et les moindres de vos sujets ?

LEVIGILDE.

S'il y avait quelque différence, Herménégilde l'a éteinte dans son crime, et puisqu'il ne m'a point considéré comme son père, il me dispense par son exemple de le regarder comme mon fils.

RECAREDE.

Quel crime a-t-il fait en se retirant d'une Cour où il était indignement traité, et en la personne de sa femme et en la sienne, quelle félonie trouvez-vous dans la défense de sa vie, et quelle obéissance plus parfaite pouviez-vous désirer d'un sujet et d'un fils, que cette profonde soumission avec laquelle il s'est prosterné à vos pieds, et a posé des armes qui le pouvaient longtemps défendre des malheurs où cette obéissance l'a précipité.

GOISINTE.

Herménégilde ne peut trouver de meilleurs asiles que dans son innocence, et puisqu'il n'est point coupable il ne doit point redouter la justice du roi son père.

RECAREDE.

Si ceux qui l'exercent pour lui la rendaient sans intérêt et sans corruption, et s'acquittaient de leurs charges avec intégrité et conscience, il n'aurait véritablement rien à craindre. Mais Madame, ses ennemis sont ses juges, et vous leur avez inspiré vous-même la sentence qu'ils doivent prononcer contre lui.

GOISINTE.

Ah ! Ce discours offense le Roi, et lui qui est responsable de l'intégrité de ses Officiers, et intéressé dans la réputation de sa femme ne doit pas souffrir qu'on les traite avec indignité.

RECAREDE.

Non Madame, il ne le doit pas ; et pour satisfaire à la rage d'une impitoyable marâtre, il doit sacrifier tous ses enfants à ses yeux, et la soûler de ce sang Royal, duquel elle est si fort altérée ; commandez qu'on me charge de chaînes comme le Prince mon frère, et qu'on éteigne en un jour les restes de la maison d'Espagne ; vous régnerez sans ombrage, quand nous ne serons plus, et vous ferez passer la couronne aux vôtres, quand toute la race de Levigilde sera éteinte.

GOISINTE.

Ah ! Seigneur, je me retire, et je ne veux pas vous donner le déplaisir de voir mortellement outrager celle que vous devez honorer de vos affections et du titre de votre époux.  [7]

LEVIGILDE.

Demeurez, madame, si cet insolent s'émancipe davantage, je lui ôterai, et la liberté de parler et celle de voir le jour. Retirez-vous Recarede, et croyez que si je ne pardonnais cette faute aux premiers mouvements d'une affection que je vous ai moi-même inspirée, je saurais vous punir de l'offense que vous me faites en la personne de la Reine ; retirez-vous, et ne répliquez point.

SCÈNE II.
Levigilde, Goisinte, Atalaric, Godomar.

LEVIGILDE.

Ô inhumaines raisons d'État ! Ô impitoyables maximes ! À quoi me réduisez-vous, faut-il que j'affermisse mon Trône par la perte de ce que j'ai le mieux aimé, et que je cimente de mon propre sang les fondements de ma monarchie ? Ô sévérité de ma destinée ! Ô dure loi ! Ô malheur inséparable de la Couronne ! Certes, quand je fais cette réflexion sur le triste état de ma vie, mon âme se laisse abattre à la douleur, et mon courage cède insensiblement aux mouvements de la Nature, perdrai-je pour quelques légères considérations un fils que j'ai chèrement aimé ; un Prince bien fait, en qui j'avais fondé mes dernières espérances, et que j'avais destiné à l'appui de mes dernières années ; verserai-je moi-même ce sang pour la défense duquel je devrais armer toutes les puissances de mon Royaume, et répandre tout celui qui reste dans mes veines, enfin me sacrifierai-je moi-même aux maximes de mon État, et pour donner quelque assurance à un Sceptre, qui passera possible bientôt en des mains étrangères ? Ôterai-je du monde ce que j'y ai mis moi-même, et ce qui devrait faire la meilleure partie de moi-même ? Ah ! Non Levigilde, il vaut mieux hasarder la perte de ton Sceptre, que pencher à celle de ton fils, les considérations de la Couronne sont légères, si tu les balances avec celles de la nature, et tu ne peux verser le plus pur de ton sang, sans affaiblir ta vie de la moitié.  [9]

GOISINTE.

Si vous la pouviez assurer par d'autres voies, je vous conseillerais de les suivre ; mais Monsieur, c'est le soin de sa conservation, plutôt que les intérêts de la Couronne, qui cause mes méfiances ; Herménégilde n'a pas seulement armé contre vous, mais il a conspiré contre vous, et c'est directement contre votre vie qu'il tend des pièges, qu'on ne peut éviter qu'en le prévenant, et faisant tomber sur sa tête l'orage qu'il avait élevé contre la vôtre.

LEVIGILDE.

Ah ! Madame, étouffez ces noirs et cruels soupçons, conçus contre un sang trop noble, pour leur donner quelque fondement. Herménégilde n'a point attenté contre ma vie, et quoique dans les déportements il soit véritablement coupable, il n'est pas toutefois capable d'une si lâche et si criminelle pensée, je sais qu'Herménégilde est criminel en plusieurs façons, il a quitté la Cour sans mon congé, il s'est retiré dans Séville, d'où il a refusé la grâce que je lui offrais, il a armé mes Sujets contre moi, et a appelé les troupes de l'Empereur à son secours. Il a dépouillé la Religion qu'il avait reçue avec le jour, pour embrasser la Religion Romaine, et a par son exemple répandu cette Secte dans la meilleure partie de mes États ; mais Herménégilde n'a point conspiré contre ma vie, et le plus grand de ses malheurs, c'est celui qu'il a d'être haï de vous.  [10]

GOISINTE.

Ah ! Seigneur, puisque vous avez cette pensée de moi, et que je vous suis suspecte dans les avis que je vous donne, je n'ouvrirai plus la bouche que pour vous protester que votre considération seule me les a toujours inspirés, et que le soin de votre salut m'a donné contre vos Ennemis des ressentiments que vous condamnez, je ne les conserverai plus, Seigneur, et je me retirerai, s'il vous plaît, d'un conseil où je n'oserais plus opiner.

LEVIGILDE.

Ah ! Madame, demeurez, et pardonnez ces petits mouvements aux restes d'une affection paternelle ; je me rends de vous avoir déplu, et si j'ai autrefois aimé Herménégilde comme mon fils, je vous aime encore plus que moi-même, et vous régnez si puissamment sur mon âme, qu'il est impossible que je suive d'autres sentiments que ceux que vous me donnerez, quand Herménégilde ne serait coupable que pour vous avoir déplu, il est criminel et digne de mort dans mon esprit, qu'il périsse, puisqu'il a donné sujet de vous déplaire à celui qui ne peut vivre sans vous, et qui ne vivra que pour vous.

GODOMAR, tout bas.

Ô Dieu ! Que son aveuglément est étrange, et que cette passion frénétique, que les artifices de cette femme ont introduits dans son âme, le va précipiter dans de grands malheurs.

GOISINTE.

Votre Majesté a une affection pour moi que je n'ai jamais méritée, mais le zèle que j'ai pour sa conservation, me rend sans doute criminelle, en me faisant attacher avec trop d'aigreur à ses intérêts.

ATALARIC.

Les sentiments de la Reine ne peuvent être condamnés, puisque c'est le bien de l'État qu'elle a pour votre Majesté, qui les lui inspirent, et les matières de cette nature sont si délicates, que les moindres conjectures méritent de grands soins et de grands éclaircissements ; puisque votre majesté m'a commandé de lui dire mon opinion, je lui dirai malgré moi, qu'il me semble que l'affaire du Prince doit être examinée et traitée à le rigueur, et que les fautes sont assez exemplaires pour mériter une procédure, qui serve aussi d'exemple à toute la terre.

GODOMAR.

Pourvu que les formes de la Justice soient exactement observées, et que les juges examinent sa faute sans passion, et sans intérêts, le Prince trouvera sans doute son salut dans leurs plus rigoureuses procédures, et les fautes ne sont pas de telle nature que sa repentance et sa condition ne les puissent effacer.

ATALARIC.

De quelque façon que vous les veuillez adoucir, il sera malaisé que vous y trouviez tant d'innocence que vous dites.

GODOMAR.

Et quelque aigreur que vous témoigniez contre votre Prince légitime, il vous est encore plus difficile de le rendre si criminel, sans le secours de la calomnie.

ATALARIC.

Le respect du Roi m'empêche de répartir à ce discours.

GODOMAR.

Et cette même considération m'empêche de le poursuivre, mais elle ne m'empêchera point de lui représenter la vérité, comme le bien de sa maison et le repos de ma conscience m'y obligent.

SCÈNE III.
Un Huissier, Levigilde, Goisinte, Godomar, Atalaric.

UN HUISSIER.

Sire, la Princesse Indegonde demande la permission de parler à votre Majesté.

GOISINTE.

Ah ! Monsieur, dans l'état où sont les affaires de son mari, vous ne pouvez lui donner cette audience sans vous faire tort.

ATALARIC.

Elle est véritablement contre les formes.

GODOMAR.

La différence des personnes met la différence aux formes et aux procédures.

LEVIGILDE.

Il est vrai que j'ai promis à cette Princesse que je la verrais, et quoiqu'elle soit cause d'une partie des malheurs de ma maison, elle m'est considérable comme fille du Roi de France, le plus puisant de nos voisins, et qui prendra sans doute dans ses intérêts la part qu'il est obligé d'y prendre, sans cette considération elle serait peut-être avec son mari, et se verrait enveloppée dans son malheur comme elle a eu part à son crime, qu'on la fasse entrer.

GOISINTE.

Permettez Monsieur, que je me retire, et que je ne trouble point votre conversation par ma présence.

LEVIGILDE.

Vous êtes libre et souveraine sur mes volontés comme sur les vôtres.

SCÈNE IV.
Indegonde, Levigilde, Godomar.

INDEGONDE, à genoux.

Seigneur.

LEVIGILDE.

Levez-vous Madame.

INDEGONDE, se levant.

Je rends ce devoir, et à notre Roi, et à notre père, je crois que votre Majesté conserve encore ces deux qualités ensemble, et que la première ne sera jamais capable de lui faire oublier la dernière.

LEVIGILDE.

Je la conserve encore malgré moi, et quoique les déportements de celui qui fut autrefois mon fils me puissent légitimement dispenser des considérations que nous avons pour les nôtres, les sentiments de la nature combattent encore en sa faveur, et s'ils ne font rien à son avantage, ils travaillent à mon malheur, puisqu'ils me rendent sensible une perte que je devrais supporter sans déplaisir.

INDEGONDE.

Ah Seigneur, cette perte n'est pas encore bien résolue, et quoique les ennemis du Prince vous animent contre lui, il vous reste encore de bons mouvements qui vous ferons sans doute ouvrir les yeux sur son innocence, et les feront pénétrer au travers de la calomnie.

LEVIGILDE.

Mais Madame, quelle innocence est la sienne, a-t-il posé les armes depuis si longtemps que vous ayez déjà oublié sa rébellion, et est-ce par une calomnie que je suis maintenant dans Séville, dont il a défendu l'entrée deux années entières par la mort d'une partie de mes troupes ?

INDEGONDE.

Je ne veux pas Seigneur justifier devant vous une personne qui vous est si proche, et pour qui le sang et vos sentiments propres vous parlent avec plus d'éloquence que je ne le saurais faire, et quoiqu'il ne me fût pas difficile de lever entre votre présence une partie des taches qu'on a jeté sur sa vie, et vous faire voir son innocence toute pure, je lui laisse ce soin à lui-même, et quand votre Majesté lui fera grâce de l'ouïr dans ses justifications, il effacera sans doute les impressions qu'on vous a données à son désavantage ? Il me suffira Seigneur de vous représenter que nos fautes passées de quelque nature qu'elles puissent être ont obtenu le pardon de votre Majesté, et qu'elle ne nous a point tendu les bras pour nous perdre avec inhumanité et avec supercherie. Le pauvre Herménégilde sans y être pressé par aucune nécessité que par celle de son devoir, ni par autre faiblesse que par celle qu'il a toujours eue contre les volontés de son père et de son Roi, vous a ouvert des portes qu'il pouvait encore défendre, et a embrassé vos genoux, et a porté lui-même à vos pieds cette tête que ses ennemis attaquent avec tant de violence, et contre laquelle ils n'ont de pouvoir que celui que par sa soumission il leur a volontairement donné. Votre Majesté l'a reçu comme son fils, et lui a promis de sa bouche un pardon de tout le passé, mais à peine avez-vous été dans la ville, et votre fils hors de votre présence que des satellites impitoyables l'ont traîné dans des cachots, et l'ont chargé de fers comme le plus vil et le plus criminel de tous les hommes. Qu'avait-il fait depuis ce pardon général que vous lui aviez accordé, et par quel nouveau crime s'était-il rendu indigne de la grâce que vous lui aviez faite ? Car enfin Seigneur, je ne saurais imaginer que vous eussiez dessein de le perdre quand vous l'avez attiré à vous par vos promesses, et par la parole que le prince Recarede lui a donnée de votre part, ce procéder serait inouï, et je croirais vous offenser mortellement si j'en concevais le moindre soupçon. De quoi est-il donc coupable, et par quels nouveaux déportements a-t-il effacé de votre âme les sentiments de la pitié et de la nature ? Ah ! Sans doute s'il a failli, c'est d'avoir été trop sensible aux prières de son frère, et à celles de son épouse, et de s'être trop légèrement opposé à la rage de ses ennemis qui le perdent auprès de vous, il pouvait mourir plus généreusement ou sur la brèche ou dans la mêlée, mais quoi il était fils obéissant, il était sujet fidèle, sa faiblesse a été pleine de piété, et il n'a pas cru faillir en posant les armes sur la parole de son père et de son Roi. Enfin si quelqu'un est criminel c'est la seule Indegonde, j'ai seule attiré sur sa tête une partie de ses malheurs, et je dois seule porter la peine de toutes ses fautes. Déployez donc sur moi seule tout ce que la rage de ses ennemis apprête contre lui, il sera plus justement employé sur un sang étranger que sur le vôtre, et en ne perdant que moi seule, vous ne priverez pas vos États de leur Prince légitime.  [11]

LEVIGILDE.

Madame, je vous ai paisiblement écoutée, et quoique je pusse combattre une partie de votre discours par des raisons assez puissantes, je n'ai pas voulu vous interrompre. Je vous dirai maintenant avec vérité que vos malheurs me touchent très sensiblement, et quoique vous ayez attiré dans notre maison une partie des discordes, les infortunes d'Herménégilde me donnent moins de pitié que les vôtres, aussi me trouverez-vous plus disposé à vous soulager dans vos misères particulières, qu'à relâcher pour cet ingrat de la sévérité de ma Justice. Elle lui sera exactement rendue, et vous êtes dans l'erreur si vous croyez qu'une parole donnée pour épargner le sang de mes sujets, m'ôte le pouvoir de l'exercer. Ceux qui sont plus savants que vous dans les maximes d'un État ne trouveront pas ma procédure étrange, et me blâmeraient si je vous en rendais un plus grand compte ; voyez ce que je puis maintenant pour vous, et vous me trouverez porté à vous obliger tant pour votre considération propre, que pour celle de votre maison.

INDEGONDE.

Seigneur, si la justice seule doit décider la fortune d'Herménégilde, elle ne peut être mauvaise, et j'attendrai d'elle seule un succès qui ne lui peut être que favorable, si elle est équitablement rendue. Mais puisque votre Majesté conserve encore quelque bonté pour moi je lui demanderai seulement qu'Herménégilde ne soit point condamné sans que vous l'ayez ouï vous-même dans ses justifications, et qu'elle me permette de lui tenir compagnie dans sa prison, ces deux grâces que je vous demande, ne sont de nulle importance pour vous, et nous sont très avantageuses.

LEVIGILDE.

Quoiqu'elles soient contre les formes ordinaires, je vous accorde l'une et l'autre, et je ne vous refuserai rien de ce que vous pouvez légitimement demander.

INDEGONDE.

Après cette grâce je n'importunerai plus votre majesté, et je me retirerai pour voir mon cher époux, et faire avec lui des prières au Ciel pour votre prospérité.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE.
Recarede, Herménégilde, Indegonde, Matilde.

RECAREDE.

Ah ! Mon frère, ne balancez plus entre le ressentiment et la pitié, percez le coeur de ce malheureux qui vous a perdu, et n'épargnez plus un ennemi qui vous a précipité dans ces misères. Je vous ai seul traîné dans ces cachots, et je vous ai seul désarmé d'une puissance qui vous pouvait encore garantir de la tyrannie. Je suis donc seul coupable, et quoique mes intentions fussent innocentes, les effets ont été trop déplorables pour en mériter le pardon

HERMÉNÉGILDE.

Ah ! Mon frère cessez de m'affliger par ce discours, votre innocence m'est parfaitement connue, et je sais trop que vous n'avez point assez d'empire sur l'âme de Levigilde pour exiger de lui l'exécution de ses promesses, son naturel m'était mieux connu qu'à vous, et une secrète prescience m'avait averti de mon malheur, mais quelque funeste qu'en soit le succès je ne puis me repentir d'avoir suivi vos conseils, vous m'avez persuadé ce que le devoir et la nature m'ordonnaient, et j'ai suivi le devoir et la nature quand je me suis laissé vaincre à vos persuasions, en posant les armes j'ai obéi à mon père, j'ai obéi à mon Roi, quelques prétextes que j'eusse dans ma rébellion, j'étais toujours criminel, vous m'avez tiré du crime, et vous m'avez remis dans un état où si je ne trouve un autre repos, je trouve au moins le repos de ma conscience, vous m'avez rappelé dans la voie que je devais tenir, et si les cruels ministres de la passion de Goisinte, ou de la colère de Levigilde m'ont destiné à la mort, je la trouve préférable dans un état d'innocence à la vie que je menais dans les remords de ma faute et la misère de mes amis.

RECAREDE.

Ô faible et vaine consolation !

MATHILDE.

Mon Frère, abandonnez cette indifférence que vous avez pour la vie, et conservez en vous conservant toute la joie, et la consolation qui nous restent, vous êtes réservé à une meilleure fortune si vous ne la rejetez, et l'Espagne ne vous peut encore regarder que comme son Prince légitime.

HERMÉNÉGILDE.

C'est pour son bonheur que le Ciel lui destine un autre Prince, et la fortune sera meilleure avec mon frère qu'avec moi.

RECAREDE.

Ce discours est inhumain, et sans me blesser mortellement vous ne le pouvez continuer : ah ! que si le Ciel me veut donner des empires qu'il me les face acheter par tout autre prix que par le sang de mon frère, je donnerai tout le mien pour la conservation du sien, et je m'opposerai jusqu'au dernier moment de ma vie à un avantage que » je ne pourrai obtenir par d'autres voies, recevez, recevez le sceptre qui vous est dû par le mérite, et par le rang de la naissance, je ne vous dispute ni l'un ni l'autre, et si vous ne le dédaignez avec la vie, vous le pouvez encore conserver avec elle, quoiqu'il y ait peu d'assurance aux paroles du Roi, je sais qu'il tiendra inviolablement la dernière qu'il nous a donnée, et qu'il ne nous proposé des expédients pour votre salut que pour vous obliger à les suivre.

HERMÉNÉGILDE.

S'ils ne blessent ni mon honneur ni ma conscience ; je n'ai point tant d'aversion pour la vie, que je n'en attende la fin de la main de Dieu.

MATHILDE.

Si vous en jugez sainement ils n'offensent ni l'un ni l'autre, et nous nous sommes chargés mon frère et moi de vous en faire la proposition après avoir obtenu du Roi un pardon général de tout le passé, et un rétablissement entier dans la Cour et dans son amitié, pourvu que vous lui donniez cette dernière preuve de votre obéissance, et à nous ce témoignage de votre amitié : enfin mon frère, et votre salut et notre repos dépendent entièrement de vous, et vous pouvez obtenir l'un et l'autre par une voie si facile, que si vous n'avez beaucoup de haine et pour vous et pour nous, vous ne vous y pouvez opposer.

HERMÉNÉGILDE.

Je crois avoir rendu au Roi tout ce qu'il pouvait demander du plus humble et du plus soumis de ses sujets.

RECAREDE.

Il lui reste encore une chose à désirer de vous, si vous franchissez cette difficulté vous êtes au-dessus de la fortune, et je vous signerai de tout mon sang votre repos éternel et celui de Madame ma soeur.

HERMÉNÉGILDE.

Quoi Recarede, n'est-ce pas que le Roi veut que je renonce à la saine religion que j'ai embrassée par la grâce du Ciel, et par les instructions de ma chère Indegonde, et que je me replonge dans les erreurs de l'Arianisme que j'ai abandonnées, parlez mon frère, c'est sans doute son intention.

RECAREDE.

C'est véritablement ce qu'il désire de vous, et ce que nous vous demandons avec les plus affectueuses prières que la considération de votre salut.

HERMÉNÉGILDE.

C'est assez Recarede, et je ne puis sans une violente contrainte souffrir la continuation de ce discours. Ah ! Mon Dieu lance toutes tes foudres sur cette même tête, sur laquelle tu as lancé les rayons de ta foi, tes grâces, et ta bénédiction, plutôt que de souffrir en moi une si lâche et si criminelle pensée, fais succéder à cette lumière qui m'a tiré des ténèbres une ferme résolution de mourir pour toi, et ne permets point que je m'égare de cette voie dans laquelle tu m'as charitablement adressé.

INDEGONDE.

Ah ! Mon cher Herménégilde mon aimable époux que ses sentiments sont dignes de vous.

RECAREDE.

Mais que ces sentiments lui sont funestes, et qu'ils s'accommodent mal à l'état de ses affaires.

INDEGONDE.

Les affaires de la terre sont peu considérables devant Dieu, et la conservation de sa vie est trop légère pour être balancée avec le salut de son âme.

MATHILDE.

Ces maximes sont bien délicates pour moi, mais je trouve ces raisonnements bien cruels, et si vous aimez véritablement votre mari vous ne le jetterez point par ces conseils dans un précipice ouvert à son obstination.

INDEGONDE.

J'aime Herménégilde ma soeur, et je ne crois pas qu'il doute de mon affection, mais je l'aime pour lui-même, et non pas pour moi seule, et j'aime mieux qu'il se sépare de moi pour jamais que s'il se sépare de Dieu pour un moment. Ah ! Que plût à ce même Dieu pour la querelle duquel il va combattre qu'on en voulut à ma tête, et que la perte de tout mon sang peut affermir sa vie sans ébranler sa foi, avec quelle joie la donnerais-je cette frêle et malheureuse vie pour la conservation de la sienne, et avec quelle gloire abandonnerais-je cette tête à la rage de ses ennemis pour la détourner de sur la sienne.

HERMÉNÉGILDE.

Ô mon aimable Indegonde, ma chère épouse que ne dois-je point à ces mouvements généreux et charitables, et de quelle façon dois-je reconnaître et révérer une si sainte affection et une si haute vertu ?

RECAREDE.

Vous avez beaucoup de vertu l'un et l'autre, mais hélas ! Cette vertu vous sera fatale.

HERMÉNÉGILDE.

Quelques effets qu'elle produise, elle ne nous peut être qu'avantageuse.

RECAREDE.

Quel avantage trouvez-vous dans la perte d'une couronne et d'une vie, de qui la naissance, et la jeunesse vous promettaient, et une paisible possession, et une longue durée.

HERMÉNÉGILDE.

J'y trouve des occasions de paraître digne devant mon Dieu d'une partie des grâces qu'il m'a faites, et d'acheter par des bonheurs faux et périssables une gloire véritable et des félicités éternelles.

RECAREDE.

Ce raisonnement serait bon pour un homme détaché du monde, mais un fils de Roi doit suivre d'autres maximes, et accommoder son esprit et sa religion à la nécessité de ses affaires.

HERMÉNÉGILDE.

Et ce discours serait bon pour Goisinte, mais Recarede que j'ai toujours reconnu vertueux ne peut sans se démentir me conseiller des lâchetés après m'avoir conseillé mon devoir.

RECAREDE.

Quelle lâcheté trouvez-vous à rentrer dans la religion de vos pères ?

HERMÉNÉGILDE.

Celle qu'il y a à trahir ses sentiments par intérêt, et à abandonner un créateur et un maître à qui on doit tout, ou par crainte ou par considération.

RECAREDE.

La crainte et la considération ne sont point blâmables quand on les a pour un père et pour un Royaume.

HERMÉNÉGILDE.

Les pères les plus absolus, et les empires les plus florissants, ne nous peuvent dispenser de ce que nous devons au Souverain maître, et des Rois, et des pères, et des empires. Enfin Recarede n'en parlons plus, cette obstination à me persuader une lâcheté m'offense mortellement, et vous verrez plutôt Herménégilde périr dans les supplices que consentir à une pensée de cette nature, je ne suis pas capable de la souffrir n'y d'en écouter davantage la proposition.

MATHILDE.

Puisque vous êtes si ferme dans une résolution si funeste, et que vous vous servez de votre courage pour notre ruine, à tout le moins dissimulez par raison d'État, et feignez de renoncer en public une religion que vous conserverez dans le coeur, cette feinte, et conservera votre vie, et maintiendra votre autorité, et lorsque vos affaires auront changé de face, et que par la disposition du Ciel vous serez absolu dans le Royaume, vous vous déclarerez avec assurance, et étendrez dans votre empire cette loi, de laquelle vous ne pouvez maintenant faire une publique profession.

HERMÉNÉGILDE.

Ce conseil est digne de votre sexe et de votre erreur, si vous aviez le courage plus ferme, vous ne me conseilleriez pas une bassesse indigne de ma naissance, et dans laquelle je n'ai pas été élevé, et si vous connaissiez sans nuage le Dieu que je sers, vous jugeriez son service digne d'un aveu général et d'une confession publique. Je chéris trop cette gloire pour la cacher, et ce grand maître est trop jaloux de la sienne, pour souffrir un lâche désaveu de ceux qui sont à lui. C'est la tête levée et d'un front hardi qu'il lui faut rendre ses hommages, et s'il faut mourir pour la querelle c'est avec joie qu'il faut regarder la mort, et c'est comme sur un char de triomphe qu'il faut monter un échafaud.

RECAREDE.

Ô Dieu ! Que cette obstination est étrange, et que cette constance est hors de saison.

HERMÉNÉGILDE.

Cette constance vous sauvera, ô Recarede, et si le don de prédire l'avenir est quelquefois accordé aux personnes qui sont proches de leur fin ; sachez que vous embrasserez un jour publiquement cette foi que vous voulez maintenant combattre, et que vous étendrez par toute l'Espagne cette vraie religion de laquelle vous me voulez détourner. Cependant, ô Recarde, déportez-vous de cet inutile dessein, et si vous n'avez pas d'autres voies pour mon salut, disposez votre amitié à souffrir courageusement ma mort.

RECAREDE.

Il ne s'y faudra que trop disposer, puisqu'elle est inévitable, si vous persévérez dans cette obstination. Allons ma soeur, allons faire un dernier effort sur l'âme de Levigilde, et essayer encore une fois si nous le trouverons plus sensible aux malheurs d'Herménégilde qu'Herménégilde même. Adieu mon frère, songez encore à vous si vous vous aimez

MATHILDE.

À Dieu mon frère, donnez quelque chose à nos prières puisque vous avez tant d'indifférence pour vous-même.

HERMÉNÉGILDE.

Je lui donnerai des voeux du Ciel pour vous afin qu'il vous ouvre bientôt les yeux, et qu'il vous fasse cette même grâce que vous me voulez ôter.

SCÈNE II.
Indegonde, Herménégilde,

INDEGONDE.

Ah ! Mon prince, ah ! Mon cher Herménégilde, que vous avez généreusement combattu, quelles palmes vous attendent après cette illustre victoire, et quel doux fruit je reçois de mes instructions et du soin que j'ai eu de votre salut.

HERMÉNÉGILDE.

Ah ! Ma chère Princesse, mon âme est accablée de sa douleur, et quelque consolation que je reçoive du Ciel, ma constance s'évanouit au souvenir de ma chère Indegonde. Je ne crains point la mort pour la défense de ma foi, et je l'affronterai avec tant d'assurance que vous n'aurez point de honte des beaux sentiments que vous m'avez inspirés : mais ô Dieu ! Comment me résoudrai-je à notre séparation ? Comment quitterai-je mon Indegonde pour jamais ? Et comment pourrai-je songer à ses malheurs et à ses déplaisirs, sans prévenir par une mort causée de ma douleur celle que Levigilde me prépare ? Je vous ai traînée dans mon infortune, et je ne vous ai parfaitement aimée que pour vous envelopper dans mes misères, ô Dieu cette seule pensée me fait mourir.

INDEGONDE.

Ne vous affligez point pour moi mon cher Prince, je suis la seule cause de tous vos malheurs, j'ai porté seule le désordre et la guerre dans votre maison, et si pour le repos que je vous ai ôté sur la terre, je ne vous en avais procuré un éternel dans le Ciel, je ne serais pas consolable : n'ayez point de regret à notre séparation, elle ne sera pas de longue durée, et si la cruauté de nos ennemis nous sépare pour quelques moments je vous rejoindrai bientôt pour jamais, mon âme est inséparablement attachée à la vôtre, et celui qui me défend de me donner la mort de mes mains, donnera assez de force à mon amour pour lui faire entraîner mon esprit après le vôtre : mais ô Dieu quelles personnes nous viennent visiter ?

HERMÉNÉGILDE.

C'est Atalaric et d'autres ministres du Roi.

SCÈNE III.
Atalaric, Herménégilde, Indegonde.

ATALARIC.

Seigneur, le Roi m'a commandé de venir ici pour interroger votre Altesse sur quelques accusations, j'ai pris cette charge malgré moi, mais vous n'ignorez pas Seigneur à quoi ma naissance m'oblige, et l'obéissance aveugle que je dois aux commandements de mon Roi.

HERMÉNÉGILDE.

Je n'ignore pas, Atalaric, que vous êtes un des principaux ministres de la cruauté de Goisinde, que vous avez toujours été très mal affectionné à votre Prince, et que c'est en partie par vos déloyales pratiques qu'on a conspiré ma ruine, c'est ce qui me fait trouver étrange le procédé de Levigilde, puisque pour une commission de cette nature il députe le plus cruel et le plus intéressé de mes ennemis.

ATALARIC.

Je ne sais pourquoi j'ai mérité ce titre, mais dans toutes mes actions je n'ai eu pour but que le service de mon Roi.

HERMÉNÉGILDE.

Si le Roi n'était servi par de plus de gens de bien que vous, ses affaires seraient en mauvais état ; mais ne réveillons point nos vieux ressentiments, je ne suis pas en état de les témoigner, ni de me faire craindre de ceux qui sont nés pour m'obéir, et quand je serais en liberté et dans l'autorité qui m'est due. Je sers un maître qui m'a appris d'étouffer les désirs de vengeance, et de pardonner les injures à son exemple.

ATALARIC.

Je me pourrais justifier de ce que vous me reprochez, et je répartirais sans doute à quelque autre, à qui je devrais moins de respect qu'au fils de mon Roi, mais maintenant si vous le trouvez bon je passerai à l'exécution de ma charge, ne voulez-vous point que je m'en acquitte puisque le Roi me l'a ordonné ?

HERMÉNÉGILDE.

Ce n'est pas devant mes inférieurs comme vous que je dois répondre, vous êtes né mon sujet, et je suis né votre Prince, outre que vous m'êtes trop suspect pour être mon juge. Je ne rendrai compte de mes actions qu'au Roi seul, je ne reconnais que lui seul pour supérieur, et ce sera devant lui seul que je me justifierai de vos calomnies, retirez-vous je vous prie, et ne m'importunez plus.

ATALARIC.

Ferai-je ce rapport au Roi ?

HERMÉNÉGILDE.

Oui Atalaric, et sans différer davantage.

SCÈNE IV.
Godomar, Herménégilde, Indegonde, Atalaric.

GODOMAR.

Je vous interdis votre commission de la part du Roi, Atalaric, et je viens Seigneur pour vous amener devant sa Majesté, elle veut vous ouïr elle-même dans vos justifications, et n'est pas si fort prévenue des mauvaises impressions que ses conseillers lui donnent de vous qu'elle ne veuille s'en éclaircir elle-même.

HERMÉNÉGILDE.

Oui Godomar, c'est devant ce juge que je rendrai de bon coeur un compte exact de ma vie, et s'il m'eut envoyé un homme de bien comme vous je l'eusse traité plus civilement qu'Atalaric, mais allons trouver le Roi, Madame je vous laisse, ne craignez point pour moi, je combattrai jusqu'au bout pour la querelle du Ciel et pour la vôtre.

INDEGONDE.

Je l'espère mon cher Prince, et cependant je le prierai de vous fortifier dans cette belle résolution, et de toucher le coeur du Roi des sentiments qu'il doit avoir pour vous.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE.
Herménégilde, Levigilde, Godomar, Atalaric.

HERMÉNÉGILDE.

Ce n'est pas le désir Seigneur de prolonger ma misérable destinée qui m'amène aux pieds de votre Majesté, et qui m'a fait demander d'être ouï d'elle-même, avant que mes ennemis prononcent l'arrêt de ma mort, ma vie est trop malheureuse pour en souhaiter la continuation , et si l'ai désiré cette grâce et ce délai, ce n'est que pour faire ou une confession de mes fautes ou une protestation de mon innocence devant mon père et devant mon Roi, et pour justifier ma mémoire des crimes qu'on me suppose. Si Dieu voulait que votre âme ne fût prévenue d'aucune impression contre moi, je pourrais sans doute y trouver quelque place pour moi, et espérer que mes raisons seraient favorablement reçues, puisqu'elles seraient fortifiées de la nature, mais hélas ! Si la malice de mes ennemis a préoccupé votre esprit et banni les sentiments de la nature qui tenait encore mon parti, quelle espérance me peut-il rester, et où seront mes asiles contre la colère de mon Roi et la persécution de mes ennemis, les trouverai-je aux pieds de mon père, et croirai-je que celui qui m'a donné le jour prendra ma défense contre ceux qui me perdent auprès de mon Roi ? Hélas ! Cet espoir m'est défendu, et mon père et mon Roi sont mes accusateurs et mes juges, les lois de la nature et celles de l'État sont confondues pour ma ruine, et de quelque côté que je la cherche, et mon père et mon Roi me refusent également leur protection, je chercherai donc ma justification dans quelques raisons qui seraient assez fortes si mon père y prêtait l'oreille, mais qui seront peut-être faibles si je ne parle que devant mon Roi. Je suis accusé d'avoir quitté la Cour sans congé, de m'être retiré dans Séville avec ma maison, d'avoir levé des troupes contre le service du Roi, d'avoir donné quelques combats contre les siens, et d'avoir soutenu le siège contre lui, ces accusations sont véritables, et je n'ai pas le front de nier ce qui a paru aux yeux de toute l'Espagne, mais je le viens d'assurer que ce fut un ressentiment très juste me fit abandonner la Cour, et la seuls conservation de nos vies qui me fit armer des troupes pour leur défendre, non pas contre mon père, et contre mon Roi, mais contre un nombre de lâches ennemis que l'envie nous a suscités, et qui ont toujours porté votre Majesté à la ruine de son sang. Votre Majesté m'avait véritablement donné toutes les preuves que je pouvais désirer d'une affection paternelle, et pour comble de grâces et de bienfaits, elle m'avait donné une épouse de l'illustre sang de France, et beaucoup moins illustre par sa naissance que par ses vertus, j'étais trop heureux de cette glorieuse possession, mais ce que le Ciel m'avait envoyé pour mon bonheur n'a servi qu'à ma ruine, et cette pauvre princesse que le sacré lien et mon inclination avaient rendu maîtresse absolue de mon âme, attira par sa vertu l'envie et la haine de Goisinte, et avec elles tous les malheurs, et tous les indignes traitements que la plus vile des femmes peut appréhender, elle la traîna par les cheveux, la foula aux pieds, et dans la rigueur de l'hiver la fit plusieurs fois plonger dans un étang pour lui faire renoncer à la religion de ses pères, et de laquelle on lui promis un libre exercice avant que la faire venir en Espagne. Ô Ciel ! Est-il possible que vous ayez vu cet attentat sans lancer toutes vos foudres sur la tête de cette inhumaine, et que le Roi mon père l'ait appris sans en faire une punition exemplaire, et toutefois cette bonne Princesse souffrit cette indignité sans murmurer, et si je n'en eusse été averti par d'autres personnes je l'ignorerais encore. Je vous avoue qu'à cet étrange récit je m'emportai et que si j'eusse eu d'autres ennemis que la femme de mon père, j'aurais employer le fer et la flamme pour ma vengeance, mais le profond respect que j'avais pour lui me fit gémir de mon malheur sans le faire éclater, et sans témoigner autrement mon ressentiment qu'en m'éloignant d'un lieu où j'avais été si indignement traité en la personne de mon épouse. Il est vrai, je me retirai dans Séville, et je ne crus pas que vous me dussiez envier la retraite dans un petit coin de vos États, vos troupes m'y assiégèrent, le naturel instinct que nous avons pour la défense de nos vies, me fit faire quelque résistance, mais j'ai cédé dès que vous m'avez commandé de rentrer en mon devoir, et je me sui jeté à vos pieds dès que vous m'y avez voulu recevoir. Vous m'avez pardonné en apparence toutes mes fautes, et un moment après je me suis vu traîner dans des cachots. Je ne sais quels crimes j'ai commis dans les moments qui se sont passés depuis le pardon jusqu'à ma prise, le temps a été si court qu'à peine ai-je pu donner quelque mouvement à ma pensée, et mon intention est si innocente que je ne puis accuser de mon malheur que mon malheur même, que j'aie conspiré contre votre vie, comme votre Majesté vient de me le reprocher, je ne daignerais m'en justifier, et si je pouvais avoir du mépris pour les paroles de mon père et de mon Roi, ce serait pour celles de cette nature, mes plus aigres ennemis n'en donnent aucune preuve, et j'ose m'assurer que mon naturel vous est assez connu, pour ne vous en permettre pas le simple soupçon, si votre Majesté veut que je meure toutes mes justifications sont inutiles, je ne lui représenterai ni la considération du sang ni celle de ses premières affections, si je suis criminel l'une et l'autre sont éteintes dans mon crime, et n'ayant plus aucun recours à sa bonté, je n'attends ou ma grâce, ou ma mort que de la justice.

LEVIGILDE.

Je pourrais ô Herménégilde, si je le voulais combattre vos raisons par d'autres beaucoup plus puissantes, et vous faire reconnaître que ces offenses ou véritables ou prétendues ne pouvaient vous dispenser de ce que vous me devez, ni autoriser une rébellion manifeste, mais parce que la nature combat pour vous, et que je suis bien aise de me laisser vaincre en votre faveur je veux acquiescer à vos pensées et vous confirmer le pardon que je vous ai accordé de tout le passé, pourvu que vous rentriez dans une entière obéissance, et que vous désistiez d'une faute de laquelle vous n'avez point fait mention dans votre discours, c'est sur ce point seul que je veux désormais fonder toute mon accusation, et si vous vous en lavez ou la réparez vous occuperez dans mon esprit et dans mes États, la place que vous y avez perdue. N'est-il pas vrai, ô Herménégilde ! Que vous avez abjuré votre Religion, et que pour adhérer aux persuasions d'une femme, vous avez fait profession d'une foi contraire à celle de vos pères, et capable d'apporter du changement dans mon État avec des désordres, et des révoltes générales ? N'est-il pas vrai que vous y persévérez encore, et que vous avez dédaigné les prières que vous proches vous ont faites d'y renoncer, et la grâce que je vous ai offerte à ces conditions ?

HERMÉNÉGILDE.

Si c'est là mon crime Seigneur je suis vraiment criminel, et de plus c'est un crime duquel je ne me veux point laver, et duquel je ne me saurais repentir, c'est une confession pour laquelle tant de milliers de belles âmes ont abandonné leurs corps aux supplices, et c'est une confession que je fais à la face du Ciel, et pour laquelle je répandrai jusqu'à la dernière goutte de mon sang, si c'est une faute qui me rend indigne de votre grâce, je ne la puis ni ne la veux mériter, et si je ne la puis obtenir que par l'abjuration de ma foi je ne la veux point acheter à ce prix.

LEVIGILDE.

Vous êtes fou ou désespéré Herménégilde, et la folie seule ou le désespoir peuvent causer ce raisonnement, et la vie et le trône ne sont pas si méprisables que vous leur deviez préférer une chimère, et à moins que de haïr mortellement l'un et l'autre, vous ne pouvez pour cette ombre de Religion vous précipiter dans ma disgrâce éternelle, et dans votre perte inévitable. Ouvrez donc les yeux ô Herménégilde, et ne portez point ma colère aux extrémités, les voies de votre salut et de votre établissement nous sont encore ouvertes, et si vous les fermez par votre obstination vous ne trouverez plus d'accès à ma miséricorde.

HERMÉNÉGILDE.

Mes yeux sont ouverts à la vérité Seigneur, et plût au Ciel que les vôtres fussent ouverts à ces mêmes lumières, je voudrais par la perte de milles vies si le Ciel m'en avait donné autant avoir acheté ce bonheur à notre maison et à toute l'Espagne, ce ne sera jamais pour ce crime que j'implorerai votre miséricorde, et s'il faut mourir pour la querelle de mon Dieu j'abandonnerai et le trône, et la vie sans regret, et je suivrai avec joie le chemin qu'il m'a lui-même tracé.

LEVIGILDE.

Faut-il que l'esprit d'un Prince s'embarrasse de ces visions, et que mon fils me force de le perdre lorsque j'avais envie de le sauver, songez encore à vous Herménégilde, c'est pour la dernière fois que je vous en sollicite, il me reste encore de bons mouvements pour vous, ne les étouffez point par votre impertinente désobéissance.

HERMÉNÉGILDE.

Mon obéissance va jusqu'aux autels Seigneur, et si vous n'en demandez des preuves qu'aux dépens de ce corps que je tiens de vous, je le sacrifierai de bon coeur pour vous plaire, mais je tiens mon âme d'une autre main, elle n'a rien de commun avec ce que je vous dois, elle n'est ni sujette aux lois des hommes ni à l'empire de la mort, et elle se dépouillera de ce corps que je vous abandonne comme d'une écorce qui la couvre, et qui la prive de ses fonctions et de ses lumières, elle affrontera courageusement la mort qu'on prépare à mon corps, et les ministres de votre justice ne seront pas si tôt prêts qu'elle à l'exécution de vos commandements.

LEVIGILDE.

Soyez-y donc prêts aujourd'hui, et puisque vous voulez mourir mourez ou en désespéré, ou en sujet rebelle, ou en fils désobéissant, qu'on l'ôte de devant moi, et qu'on enlève de ma vue pour jamais celui qui par ses crimes et par son obstination, s'est rendu indigne de ma grâce, et qu'on l'ôte sans répliquer.

SCÈNE II.
Goisinte, Levigilde, Atalaric, Godomar.

GOISINTE.

Votre Majesté est toute émue, j'avais bien prévu que de cette conférence vous ne tireriez que des occasions d'altérer votre humeur, et possible votre santé.

LEVIGILDE.

Il est vrai que cet ingrat a porté ma colère au dernier degré, et que par sa dernière désobéissance, il m'a réduit à lancer sur lui les derniers traits de mon courroux, il m'a dédaigné, il m'a bravé, et enfin il m'a fait résoudre à ce que la nature m'avait jusqu'ici fait différer.

GOISINTE.

Son obstination est de mauvaise grâce, et quelque mauvaise volonté qu'il ait contre vous le soin de son salut la lui devrait faire dissimuler.

LEVIGILDE.

Il en fait une si haute vertu qu'il semble en prétendre des couronnes et des récompenses, et l'erreur de sa religion ou le désespoir ont tellement gâté tout ce qui restait de bon et de raisonnable dans son âme qu'il ne parle plus de la mort que comme du souverain bien, et du but de toutes ses pensées.

GOISINTE.

C'est une vertu affectée et une constance hors de saison qui ne part que de sa malice, et cette fermeté qu'il affecte pour sa religion, n'est qu'une spécieuse couverture pour des desseins plus pernicieux, c'est par ce prétexte qu'il forme une secte, et un parti qui s'étendra insensiblement par tous les coins du Royaume, et le regardant comme un soleil levant suivra les mouvements de son ambition, et vous précipitera si vous n'y donnez ordre dans vos derniers malheurs.

LEVIGILDE.

J'y donnerai bon ordre, et devant que le véritable Soleil ramène le jour sur nos têtes ce soleil levant souffrira une éclipse éternelle, qu'on ne mette plus sa perte en balance, elle est toute résolue, et quoi que le sang et la pitié m'inspirent en sa faveur, j'étouffe tous ces sentiments pour suivre ceux de ma justice, et pour affecter le repos de mes États.

GOISINTE.

Si Herménégilde recouvre la liberté, vous ne devez point douter qu'il ne se souvienne de sa prison, et qu'il ne fasse ses derniers efforts pour se venger de ces dernières offenses. Vous devez croire Monsieur, que c'est l'amour seule que j'ai pour vous qui me suggère ces pensées contre les vôtres, le Ciel m'a point donné d'enfants ni de proches à qui je pusse destiner les prétentions d'Herménégilde, et on ne fasse perdre ses avantages pour les conserver à Recarede, de qui je ne suis ni plus honorée ni mieux traitée que de son frère.

LEVIGILDE.

Madame, vous ne me serez jamais suspecte, et me conseillant la perte de cet ingrat vous ne suivez que mes inclinations et la résolution que j'ai déjà prise.

GODOMAR.

Ah ! Sire dans des affaires de cette importance la précipitation est très dangereuse, donnez encore du temps au Prince pour rentrer dans son devoir, et ne vous portez point à cette extrémité contre le plus pur et le plus précieux de votre sang, Herménégilde se reconnaîtra avec le temps, et si vous vous laissez emporter à ces premiers mouvements de votre colère, vous établissez un remords inutile, et un repentir éternel dans votre âme, ah ! De combien de larmes déplorerez-vous cette perte, et combien d'imprécations vomirez-vous contre ceux qui vous l'auront conseillée, pardonnez Sire au zèle qui me fait parler avec cette liberté, je ne puis songer à la destinée de ce pauvre Prince, ni à la vôtre sans m'emporter, et si je vous étais moins fidèle j'aurais plus de complaisance pour ceux qui ont de l'empire de votre esprit.

ATALARIC.

Dans des affaires de cette nature les longueurs sont aussi dangereuses que la précipitation, elles donnent le temps de s'éclore à une rébellion fomentée, et ceux que leur faiblesse a empêchés de se déclarer trouveront dans ces délais le moyen de se fortifier et de faire éclater leurs pernicieux desseins quand ils seront âgés puissants pour le faire ouvertement.

GODOMAR.

Ah ! Atalaric que vous êtes généreux.

ATALARIC.

Ah ! Godomar, que vous êtes fidèle.

GODOMAR.

Je le suis plus que vous, mais je prouve ma fidélité à mon Prince par les plaies que j'ai reçues à son service, et non pas par des conseils pernicieux.

LEVIGILDE.

Cette insolence me déplaît qu'on se taise.

GOISINTE.

Godomar se porte toujours assez facilement à combattre les sentiments de votre Majesté

GODOMAR.

Je me porte à la conservation de son sang, comme je sais répandre le mien pour ses intérêts, et m'empêcher par respect de répartir à votre Majesté.

SCÈNE III.
Recarede, Matilde, Levigilde, Goisinte, Atalaric, Godomar.

RECAREDE.

Seigneur, si vous pouvez encore souffrir à vos pieds celui de vos enfants que vous nez vous point déclaré criminel, et une fille que vous avez chèrement aimée, donnez leur la vie de leur père, souvenez-vous Seigneur encore une fois que c'est par mon entremise qu'il est en votre pouvoir, et souffrez qu'avec le temps je le réduise à cette obéissance que vous désirez de lui, quelque résistance qu'il fasse je me promets de le vaincre, et je veux que ma tête paye pour la sienne, si je ne vous soumets toutes ses volontés.

MATHILDE.

Ah ! Seigneur, c'est votre fils, et de plus c'est un fils bien fait, un fils qui a donné à toute l'Espagne de belles espérances, et un fils que vous avez bien aimé, c'est le premier et le plus précieux gage qui vous reste de la Reine notre mère, donnez-le à son souvenir, donnez-le à nos larmes, et donnez-le à votre considération propre, puisque vous ne pouvez le faire périr sans perdre la meilleure partie de vous-même.

LEVIGILDE.

Retirez-vous enfants aveuglés, votre importunité m'irrite, Herménégilde doit périr et toutes vos prières sont désormais criminelles. Toutefois je relâche encore pour vous de ma résolution, et si dans cette extrémité Herménégilde se dispose à m'obéir il se peut encore sauver ; vous irez dans sa prison Atalaric avec les Ministres de ma justice, proposez-lui encore une fois la grâce que je lui offre, s'il veut abandonner sa prétendue Religion, et s'il ne cède à cette première proposition, qu'il meure sans délai. Vous aurez le soin Godomar de faire ramener Indegonde en France, et d'éloigner de nous pour jamais cette malheureuse femme qui a apporté le désordre dans ma maison, voilà ma dernière intention, et les derniers ordres que je donne sur peine de la vie à ceux qui se mettraient en devoir de les emfreindre.  [12]

RECAREDE.

Pour moi j'abandonne cette Cour pour jamais, et si votre Majesté a des sceptres à donner après la mort d'Herménégilde, qu'elle en laisse la disposition à Goisinte et à Atalaric, je renonce à des grandeurs achetées par un sang si précieux, et je renonce à une vie que je ne conserverais plus qu'avecque honte puisque j'ai sacrifié moi-même celle de mon cher père à la rage de ses ennemis.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE.
Herménégilde, Indegonde, Sigeric, Hildegarde.

HERMÉNÉGILDE.

Nous avons vaincu Indegonde, nous avons vaincu, et ce qui nous reste encore de carrière à passer est si aisé, que je touche déjà de la main les Palmes qui nous attendent au bout. Oui la victoire est à moi, mais ô Inde gonde ! Je l'achète assez chèrement puisque je l'achète par notre séparation, le Ciel qui m'a vu sans frayeur écouter les menaces de Levigilde, et qui me verra sans frayeur tendre la gorge au glaive de ses ministres, m'est témoin que le seul déplaisir qui m'accompagne au tombeau est celui de vous abandonner, je quitte sans regret, et une vie que je pouvais passer avec assez d'éclat, et l'espérance d'une couronne assez florissante, mais je ne puis quitter Indegonde avec la même constance sans une grâce très particulière de celui pour qui j'abandonne tout le reste.

INDEGONDE.

Ô mon Prince, ô Ciel, ô Levigilde ! À quelle épreuve mettez-vous ma vertu, et par quelles secousses tâchez-vous d'ébranler cette résignation que j'ai pour le Ciel, certes elle n'est pas à cette épreuve sans son secours, et toutes mes résolutions s'évanouissent si l'assistance de mon Dieu ne me fortifie. Je succomberai sans doute à ce déplaisir, et toutefois je ne puis me repentir des conseils que je vous ai donnés. J'aime Herménégilde beaucoup plus que moi-même, mais j'aime mieux qu'il n'y ait plus d'Herménégilde au monde pour moi, que s'il me restait un Herménégilde apostat, un Herménégilde infidèle à son Seigneur, et un Herménégilde prêt à trébucher dans l'abîme, qu'il se serait ouvert par sa lâcheté, combattez généreusement jusques au bout, et laissez-moi toutes les douleurs puisque toutes les pertes sont pour moi, le Ciel me donnera ses assistances et mes afflictions me rendront un office qui nous fera rejoindre un moment après notre séparation.

HERMÉNÉGILDE.

Ô Dieu ! Fallait-il qu'une personne si vertueuse eut une si cruelle destinée, et faut-il que vous me l'ayez donnée pour traverser la gloire que j'ai de mourir pour vous par le regret que j'ai de l'abandonner. Ah ! Voici Atalaric avec une commission digne de l'affection qu'il a pour nous.

SCÈNE II.
Herménégilde, Atalaric, Indegonde, Sigeric, Hildegarde.

HERMÉNÉGILDE.

Approchez Atalaric, et ne craignez point de moi un accueil semblable à celui de votre première visite, me voici disposé et à vous bien recevoir, et à vous rendre grâce de vos bons offices.

ATALARIC.

Seigneur, j'ai charge du Roi de vous sommer pour la dernière fois, d'abandonner la religion que vous avez embrassée malgré lui, ou de vous préparer à la mort si vous refusez de lui obéir.

HERMÉNÉGILDE.

Je suis tout prêt Atalaric, et cette bonne nouvelle nous réconcilie pour jamais.

ATALARIC.

Je vous conseille Seigneur, de quitter ce désespoir, et de recevoir la vie que le Roi vous offrez à de si faciles conditions.

HERMÉNÉGILDE.

Vous m'avez été trop suspect pour recevoir des conseils de vous. Allons mourir Atalaric, et ne contestons plus sur une chose qui ne doit pas être balancée. Mais auparavant dites-moi ô Atalaric qu'est ce que le Roi a résolu d'Indegonde et quel ordre il a mis à son retour.

ATALARIC.

Godomar a ordre de la ramener en France, et je pense qu'il viendra bientôt la disposer à ce départ.

INDEGONDE.

Ô naissance fatale à ma gloire, et ennemie de mon bonheur, faut-il que tu me prives de l'honneur qu'on accorde à mon époux, et que je ne sois née Française que pour n'avoir point de part à l'avantage que je lui ai procuré. Ô mon âme résous-toi ! Ô ma confiance ne m'abandonne point ! Ô grâce de mon Dieu assiste-moi jusqu'à tout, et ne me permets point que par aucune faiblesse je démente mes premiers conseils et mes premières actions.

HERMÉNÉGILDE.

Mon âme est dans quelque tranquillité par l'ordre qu'on met à vos affaires, et vous serez dans la Cour du Roi votre père à l'abri des attaques de la fortune et des cruautés de Goisinde. Je vais dans le Ciel dont vous m'avez ouvert les portes, je vous y préparerai la place qui vous est due, et dans cet asile éternel je vous conserverai mes premières affections pures et inviolables. Je prends congé de vous ma chère Princesse, et je vous demande à cette funeste séparation des marques de notre première constance, ne me plaignez point puisque je meurs pour revivre avec vous d'une vie et plus glorieuse et plus tranquille, mon âme n'est plus retenue à la terre que par l'affection que j'ai pour vous, et s'élevant dans le Ciel elle vous laisse de soi toute la part de laquelle l'intérêt de son Dieu lui laisse la disposition.

INDEGONDE.

Et moi je vous donne la mienne toute entière pour la présenter vous-même à celui que vous allez voir le premier, elle prend déjà sa volée avec vous, et ne se sépare de vous pour quelques moments, que par la pesanteur de ce corps qu'elle ne peut élever avec foi, elle se dépouillera bientôt de cette écorce, et suivra vos traces par le chemin qu'elle vous a enseigné, sans cette assurance je ne serais pas consolable, et quelque grâce que je reçoive d'en haut je suis trop attachée à vous pour être capable de ses impressions, n'ayez aucun souci de mon rétablissement ni de mon retour, Dieu ne permettra point que la France revoie Indegonde, et ne séparera point pour un si longtemps ceux qui ne sont animés que d'une même âme, et qui ne peuvent être désunis par la mort.

HERMÉNÉGILDE.

Ô Ciel fortifie-moi à ce départ de tes divines faveurs, et ne permets point que je succombe aux témoignages de tant d'amour et de tant de vertu après avoir franchi une partie des difficultés, par où faut-il aller à la mort Atalaric ?

ATALARIC.

Toutes choses sont prêtes dans la cour prochaine, et c'est là que vous devez être amené si vous n'acceptez encore la grâce que le Roi vous a offerte.

HERMÉNÉGILDE.

À Dieu ma chère Princesse, aimez la mémoire de votre Herménégilde, et souffrez qu'il vive encore dans votre coeur, c'est le tombeau qu'il vous demande, et la dernière prière qu'il vous fait. Adieu.

SCÈNE III.
Indegonde, Hildegarde, Sigeric.

INDEGONDE.

À Dieu mon époux bien aimé, à Dieu Prince chéri du Ciel autant que de votre Indegonde. Allez répandre votre sang pour celui qui donna tout le sien à votre salut, et soumettez votre tête à des couronnes, et d'autre nature et d'autre prix que celle que vous avez dédaignée. Ô Dieu il ne m'entend plus, et je l'ai perdu de vue pour jamais, ah faiblesse de notre nature ! C'est maintenant que tu te fais reconnaître, ah forces de mon âme ! C'est maintenant que vous m'abandonnez, hélas je cède à la violence de ma douleur. Hildegarde je n'en puis plus. Allez Sigeric accompagnez votre Prince, jusqu'à la fin, allez observer ses dernières actions, et venez s'il vous plaît quand il aura rendu l'âme nous en faire le rapport.

SIGERIC.

Ah ! Madame, que je vous rends ce service à regret, mais il faut que je vous obéisse.

SCÈNE IV.
Indegonde, Hildegarde.

INDEGONDE.

Donnez maintenant mes yeux, donnez le cours à des pleurs que je retiens avec trop de tyrannie, Herménégilde n'est plus auprès de nous pour remarquer notre faiblesse, et pour relâcher de sa constance par la perte de la nôtre, notre exemple ne lui peut plus nuire, pleurons donc avec liberté et la mort d'un Prince très accompli, et la mort d'un époux qui fut toujours la meilleure partie de nous-même.

HILDEGARDE.

Ô Dieu, faut-il que je sois réduite à pleurer avec ma Princesse au lieu de la consoler, et que pour toutes les assistances que je lui dois, je ne lui donne que des larmes.

INDEGONDE.

Celui pour qui il sacrifie ses beaux jours ne me descend point de lui donner des pleurs tandis qu'il donne sa vie pour sa querelle, ni de verser des larmes pour celui qui verse pour lui tout son sang, hélas peut-être qu'à ce même moment il a le cou tendu sous le fer impitoyable, possible qu'à ce moment un coup inhumain sépare avec sa tête sa belle âme de son beau corps, et que de ce beau tout qui fut autrefois ma vie, il ne reste plus sur la terre qu'un tronc immobile sans chaleur et sans connaissance : hélas Herménégilde rend l'âme sans doute, ou est sur le point de la rendre, et la défaillance de la mienne me fait assez remarquer le départ d'une partie de ce qui m'animait, ma chaleur et mes forces m'abandonnent à mesure que les siennes défaillent, et de ce beau composé qui formait ma vie, il ne reste plus qu'une languissante moitié. Ô Ciel si tu me permets une faible plainte en suite de tes bénédictions, ne souffriras-tu point que je t'accuse dans cette funeste séparation. Celui que tu m'avais donné pour époux, celui en qui tu avais borné toutes mes pensées rend l'âme sans moi, et tandis qu'il prend sa volée à toi je traîne dans les misères qu'il abandonne, je le vois dans la route que je lui ai enseignée moi-même, tandis que je demeure attaché à la terre par cette pesante masse qui dérobe à mon âme son agilité naturelle. Pardonne-moi mon cher Herménégilde une plainte assez légitime, je ne pleure point pour toi, et je t'aime trop chèrement pour voir ton bonheur avec regret, ta destinée est trop elle pour me donner de la douleur, mais c'est la mienne que je déplore, et je ne suis pas si détachée de mes intérêts que je te puisse considérer dans le port sans me souvenir que tu me laisses dans la tempête. Cette grâce dont le Ciel m'assiste n'a point effacé de mon âme les impressions de mon amour, et n'a point encore fortifié mon coeur contre les rigueurs de ce funeste éloignement, je ne retiens pas si peu de la terre que je n'aie encore une partie des faiblesses de notre nature, et je suis femme enfin quoique j'aie été femme d'Herménégilde.

SCÈNE V.
Godomar, Indegonde, Hildegarde.

GODOMAR.

Hildegarde en quel état est la Princesse ?

HILDEGARDE.

Hélas Godomar, hélas, vous le pouvez facilement juger.

INDEGONDE.

Ah Godomar !

GODOMAR.

Ah Madame, comment pourrai-je vous aborder ?

INDEGONDE.

Approchez-vous, je reçois de bon coeur la visite du plus fidèle de tous les conseillers de Levigilde.

GODOMAR.

Hélas que mes conseils ont été peu suivis, et que ma fidélité a été peu considérée.

INDEGONDE.

Le Ciel l'a ainsi voulu pour la gloire d'Herménégilde, mais la pauvre Indegonde reste encore au monde après lui.

GODOMAR.

Elle y doit rester Madame, puisqu'il le veut, et abandonner pour jamais cette terre ingrate où son adorable vertu a été si indignement traitée.

INDEGONDE.

Je la quitterai bientôt Godomar, et le Ciel qui m'enlève Herménégilde, et à qui je le donne avec une pure résignation ne me hait pas assez pour me laisser sur la terre après lui.

GODOMAR.

J'ai charge Madame, de vous accompagner en France, ce retour vous sera sans doute moins funeste que celui de la maudite Espagne.

INDEGONDE.

Ne vous mettez pas en peine de mon séjour Godomar, notre souverain Maître y a pourvu, et je sens déjà des effets de sa divine bonté que j'en avais toujours attendus.

GODOMAR.

Madame, il faut attendre sa disposition, et ne précipiter point votre destinée.

INDEGONDE.

Ah ! Godomar Herménégilde est mort, sa belle âme vient de prendre congé de moi, et je l'ai vue en ce moment s'élever dans le Ciel en tournant sur moi ses regards pleins d'affection, il est mort mon cher époux, il est mort.

SCÈNE VI.
Sigeric, Hildegarde, Godomar, Indegonde.

SIGERIC.

Oui Madame il est mort, et puisque je suis destiné à vous faire ce rapport funeste, sachez que de cette fenêtre prochaine, j'ai vu donner le coup fatal qui a fini la plus belle de toutes les vies.

HILDEGARDE.

Madame, elle a perdu la vue et le sentiment.

GODOMAR.

Secourons-la Hildegarde, elle n'est qu'évanouie.

HILDEGARDE.

Elle revient, elle ouvre les yeux.

INDEGONDE.

Comment me pardonneras-tu cette faiblesse ô Herménégilde, mon courage m'a quitté à cette extrémité pour quelques moments, et l'imbécillité de notre nature n'a pu se démentir à une attaque si violente, c'est te déplaire et t'offenser que d'envier ta gloire, et de pleurer de tes triomphes, mais c'est découvrir la facilité d'une condition que nous ne pouvons désavouer, eh bien Sigeric, il est donc mort ?  [13]

SIGERIC.

Il l'est madame, et avec lui toute notre consolation.

INDEGONDE.

Loué soit le Ciel, mais Sigeric ne flattez point sa mémoire, et faites-moi une libre confession des dernières actions de sa vie, a-t-il relâché à sa mort de cette constance qu'il avait en nous quittant, a-t-il pâli à l'objet de son supplice, a-t-il chancelé dans sa foi et dans son devoir, a-t-il à la fin de sa vie témoigné quelque regret de la quitter pour le Ciel ?

SIGERIC.

Ah Madame, que ces craintes sont injustes, et qu'elles offensent la glorieuse fin du plus vertueux de tous les Princes, jamais Prince ambitieux ne monta si gaiement sur le trône qu'il est monté sur l'échafaud, et jamais Prince ne présenta si gaiement la tête à des couronnes qu'il l'a présentée au glaive mortel il a dédaigné les dernières sommations qu'on lui a faites de la part du Roi, avec un courage invincible, et a fait une dernière confession de sa foi devant ceux qui assistaient à sa mort, il a proféré jusqu'à son dernier soupir le nom de son Dieu et le vôtre, et la fatale épée qui a séparé sa tête de son corps, a partagé par la moitié le nom d'Indegonde qu'il avait encore à la bouche.

INDEGONDE.

C'est assez, Sigeric, je suis satisfaite d'Herménégilde puisque le Ciel le doit être, et la part que j'ai dans son combat et dans sa victoire, me fait aussi prendre part dans sa gloire, et dans sa récompense, il a fait ce qu'il devait faire, acquittons-nous de ce qui nous reste à faire avec la même fermeté. C'est à toi ô glorieux esprit à me donner tes assistances, et à seconder de tes salutaires inspirations celles que je t'ai données, sans moi tu serais peut-être encore dans tes premières erreurs, et sans moi tu ne jouirais possible pas de la gloire que tu as cherchée par mes conseils, et que tu as achetée par ton sang, rends-moi une partie de ce que je t'ai donné, et obtiens de celui de qui tu as acquis l'amour par un si beau prix le repos de ta chère épouse. Je ne puis vivre sans toi, je ne puis aller à toi sans cesser de vivre, et je ne puis cesser de vivre sans la grâce de celui avec qui ton sang t'a réconcilié. Il me défend la disposition d'une vie qu'il m'a donnée, et notre amour me défend de la conserver sans toi, attire-la donc à toi comme une chose qui fut toujours tienne, et demande-la à notre souverain Maître comme une chose qu'il t'avait lui-même donnée. Mon âme est si lasse de la compagnie de mon corps qu'elle ne souffre plus que comme celle d'un ennemi, ou comme un obstacle qui s'oppose à sa dernière gloire, fais que je le franchisse mon cher époux, et que par une intercession qui maintenant doit être considérable au Ciel je me réunisse à toi pour jamais. Ô bonté souveraine tu exauces mes prières, je sens que mes forces m'abandonnent pour m'en faire reprendre de meilleures, et que peu à peu cette vie se dissipe comme une ombre, et comme une fumée, je commence à perdre l'usage de mes sens, mettez-moi sur mon lit Hildegarde, et souffrez que j'y trouve un véritable repos, et un repos éternel.

HILDEGARDE.

Ô Dieu toute sa chaleur se retire, et elle devient froide comme de la glace, elle n'a presque plus de pouls, courez Sigeric aux remèdes et donnez promptement ordre pour son secours.

INDEGONDE.

Cessez de me donner des assistances inutiles, et que je ne désire plus de vous, ma vie par la grâce du Ciel et par la faveur d'Herménégilde est arrivée à la fin que je leur ai demandée, je vais rejoindre mon cher mari, et je vole après lui sur les ailes de mon amour. Celui qui me donne ces dernières assistances ne vous abandonnera pas, et vous donnera la récompense de vos services. Je vous recommande cette pauvre fille, ô Godomar, et le soin de fermer mon corps avec celui de mon cher époux, la parole me manque, à Dieu.  [14]

HILDEGARDE.

Ô Dieu elle se meurt, et la vie lui manque avec la parole, donnons-lui toutefois les dernières assistances, et ne négligeons rien pour son salut.

GODOMAR.

Je crois qu'elle rend véritablement l'âme, ô merveille d'amour et de vertu, faut-il que sa destinée soit si cruelle, et qu'une si belle vie ait une fin si tragique et si déplorable.

 


Extrait du Privilège du Roi.

Par Grâce et Privilège du Roi, donné à Paris le 6. Février 1643. Signé par le Roi en son Conseil Godefroy, il est permis à Antoine de Sommaville, Marchand Libraire à Paris, d'imprimer ou faire imprimer un Livre Intitulé Herménégilde, durant le temps de cinq ans, et défenses sont faites à tous autres d'en vendre ni distribuer d'autre impression que de celle qu'il aura fait faire, sur les peines portées par les dites Lettres.

Et ledit Sommaville a associé avec lui audit Privilège, Augustin Courbé, aussi Marchand Libraire à Paris, suivant l'accord fait et passé entr'eux.

Achevé d'imprimer le 10. septembre 1643.

Notes

[1] Herménégilde : Nom propre d'homme. Hermenegildus. Saint Herménégilde était fils de Léovigilde Roi des Visigots en Espagne ; il fut martyrisé par ordre de son père, pour n'avoir pas voulu recevoir la communion de la main d'un Évêque Arien. [T]

[2] Faillir : Tomber en faute, avoir tort, pécher. [L] Il ne s'agit pas de faillir à son exemple, comme faillir à sa parole ou faillir à son devoir, mais faillir comme lui , comme il m'en a donné l'exemple.

[3] Corselet : Petite cuirasse que portent les picquiers dans le Regiment des Gardes. [F]

[4] Saison : se dit aussi du temps convenable pour faire quelque chose. En ce sens on le dit figurément en Morale. [F]

[5] Leuvigilde : Nom propre d'homme. Leovigildus, Leuvigildus. Le XVIIIe Roi des Goths en Espagne, fut Leuvigilde, qui succéda à son frère Liuba en 568. Il fut père de Saint Herménigilde, qu'il fit mourir, parce qu'il avait renoncé à l'hérésie d'Arius. Sa femme Ingonde, fille de Sigebert, Roi de France, l'avait converti. Leuvigilde, Prêtre de l'Église de Cordoue, a écrit vers l'an 716. sur l'habit des Clercs, de habitu Clericorum.

[6] Lever, signifie aussi Ôter, effacer, Abstergere, delere. Lever un pâté de dessus un papier. Lever une écriture avec de l'eau forte. Lever une tache sur un habit, sur du linge. [T]

[7] L'original porte de "titre de votre époux". Le sens semble difficile à admettre, corrigé en épouse.

[8] Possible : Adverbialement. Peut-être. [L]

[9] Pencher : Incliner, tirer quelque chose de sa situation perpendiculaire. Se dit aussi figurément en Morale. Il faut qu'un Prince penche plus vers la clémence que vers la sévérité. Il faut qu'un Juge ne penche ni d'un côté, ni d'autre, qu'il ne regarde que la justice. Cet homme a quelque défaut, mais il a d'ailleurs tant de mérite, que cela fait pencher la balance de son côté. [F]

[10] Déportement : Conduite et manière de vivre. [F]

[11] Procéder : Agir en quelque affaire que ce soit, de telle ou telle manière. Substantivement. Mais si ce procéder encore t'est nouveau, RÉGNIER, Dial. [L]

[12] Enfreindre : L'original porte empreindre, qui signifie imprimer. Le sens rend difficile une telle écriture. Empreindre : Produire en relief ou en creux, par la pression sur une surface, une figure, des traits, etc. Il empreignit son sceau dans la cire. [L]

[13] Imbécillité : faiblesse, se dit du corps et de l'esprit. [F]

[14] Fermer : signifie aussi, Joindre. [F] Ce mot pourrait être l'abréviation de enfermer, mais la signification de joindre est beaucoup plus efficace.

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Nb Répliques par scène

Nb Vers par scène