LE JUGEMENT DERNIER DES ROIS

PROPHTIE EN UN ACTE, EN PROSE

L'AN second de la RPUBLIQUE FRANAISE, une et indivisible.

PAR P. SYLVAIN MARCHAL

PARIS, DE l'lmp. de C.-F. PATRIS, IMPRIMEUR de la Com. rue du faubourg Saint-Jacques, aux ci-devant Dames Sainte-Marie.

JOUE sur le Thtre de la Rpublique, au mois. Vendemiaire et jours suivants.


publi par Paul FIEVRE, octobre 2013

© Thtre classique - Version du texte du 30/11/2022 23:10:25.


AVIS Aux directeurs de spectacles des dpartements.

L'auteur, soussign, se rserve les droits qu'un dcret de la convention nationale lui maintient, sur les reprsentations de sa pice, par les diffrents thtres de la rpublique.

Nota. Les passages de la pice, marqus de guillenets, ne se rcitent pas au Thtre.


L'ide de cette pice est prise dans l'Apologue suivant, faisant partie des LEONS DU FILS AIN D'UN ROI, ouvrage philosophique du meme auteur, publi au commencement de 1789, et mis l'INDEX par la Police.

En ce temps-l : revenu de la cour, bien fatigu, un visionnaire se livra au sommeil, et rva que tous les peuples de la terre, le jour des Saturnales, se donnrent le mot pour se saisir de la personne de leurs rois, chacun de son ct. Ils convinrent en mme temps d'un rendez-vous gnral, pour rassembler cette poigne d'individus couronns, et les relguer dans une petite le inhabite, mais habitable ; le sol fertile n'attendait que des bras et une lgre culture. On tablit un cordon de petites chaloupes armes pour inspecter l'ile, et empcher ces nouveaux colons d'en sortir. L'embarras des nouveaux dbarqus ne fut pas mine. Ils commencrent par se dpouiller de tous leurs ornements royaux qui les embarrassaient ; et il fallut que chacun, pour vivre, mt la main la pte. Plus de valets, plus de courtisans, plus de soldats. Il leur fallut tout faire par eux-mmes. Cette cinquantaine de personnages ne vcut pas longtemps en paix; et le genre humain, spectateur tranquille, eut la satisfaction de se voir dlivr de ses tyrans par leurs propres mains, 30 et 31 pag. .


L'AUTEUR DU JUGEMENT DERNIER DES ROIS, AUX spectateurs de la premire reprsentation de cette pice.

Citoyens, rappelez-vous donc comment, au temps pass, sur tous les thtres on avilissait, on dgradait, on ridiculisait indignement les classes les plus respectables du peuple souverain, pour faire rire les rois et leurs valets de cour. J'ai pens qu'il tait bien temps de leur rendre la pareille, et de nous en amuser notre tour. Assez de fois ces messieurs ont eu les rieurs de leur ct ; j'ai pens que c'tait le moment de les livrer la rise publique, et de parodier ainsi un vers heureux de la comdie du mchant : Les rois sont ici bas pour nos menus plaisirs.

GRESSET.

Voil le motif des endroits un peu chargs du JUGEMENT DERNIER DES ROIS.

(Extrait du journal des Rvolutions de Paris, de Prud'homme, Tome XVII, Page 109, in-80.)


COSTUMES DES PERSONNAGES.

L'IMPRATRICE. Corset de moire d'or, manches bouffantes; juppe de taffetas bleu, orne d'un tour de point d'Espagne ou dentelle d'or; mante de satin ou taffetas ponceau, garnie au pourtour, ainsi que la jupe ; tour de gorge de linon, formant la collerette; crachat attach sur la csarine du manteau; couronne de paillons dors ; toque de taffetas bleu.

LE PAPE. Soutane et camail de laine, carlate ou blanche; rochet de linon, entoilage de dentelle ; gants blancs; souliers blancs avec une double croix en or sur le milieu du pied ; tiare trois couronnes, la tiare de satin ponceau et les couronnes en or ; calotte de mme satin, couvrant les oreilles, et borde de poil blanc ; tole et manipule.

LE ROI D'ESPAGNE. Habit espagnol, manteau, trousse, pantalon et les pices de souliers, le tout rouge ; un grand nez postiche en taffetas couleur de chair ; couronne de moire d'or enrichie de pierreries ; trois cordons en sautoir, savoir : un ponceau, de l'ordre de la toison d'or; le deuxime, bleu de ciel avec une mdaille ; le troisime, de velours noir avec mdaille.

L'EMPEREUR. Habit bleu galonn en or ; cordon en sautoir, de l'ordre de l'Empire ; un autre cordon blanc bord de deux lignes rouges en bandoulire ; charpe ponceau, pose sur l'habit ; couronne de moire d'or ; veste, culotte et bas blancs.

LE ROI DE POLOGNE. Gilet manches de velours noir ; manteau petites-manches bouffantes de velours noir, de mme que le gilet : il faut au manteau une armure de poil blanc ; pantalon de tricot de soie cramoisie ; cordon de l'ordre, de velours noir, brod en or ; un second cordon en bandoulire, bleu de ciel, avec un ordre quelconque.

LE ROI DE PRUSSE. Habit bleu fonc, boutonn jusqu' la taille ; grand chapeau trois cornes ; plumet et cocarde noirs ; point d'Espague en or autour du chapeau ; culotte jaune ; bottes l'cuyre ; coiff en queue proche la tte ; charpe de satin blanc frange d'or.

LE ROI D'ANGLETERRE. Habit bleu fonc avec des boutons d'or ou de cuivre; veste de mme ; ventre postiche pour le grossir ; bottes a l'cuyre ; jarretires de l'ordre Honni soit qui mal y pense, et un crachat du mme ordre.

LE ROI DE NAPLES. Gilet espagnol crevasses ; chemisette de linon ; trousse pareille au gilet ; manteau espagnol, cordon ponceau avec une mdaille en sautoir et un second cordon en sautoir, de velours noir, brod en or.

LE ROI DE SARDAIGNE. Habit complet de Financier ; cordon de l'ordre en sautoir; crachat attach l'habit; fronteau de couronne hermine.

UN SAUVAGE (rle parlant). Pantalon et gilet de tricot de soie, clairement tigre ; sandales laces; perruque et barbe grises.

Huit SAUVAGES (personnages muets) carquois et flches.

Dix SANS-CULOTTES portant le costume du pays de chacun des Rois qu'ils amnent enchans par le col, c'est--dire un Sans-Culotte Espagnol, Allemand, Italien, Napolitain, Polonais, Prussien, Russe, Sarde, Anglais, et un Franais.

Un grand nombre de Peuple arm de sabres, fusils et piques, tous habills en Sans-Culottes Franais. Une Barrique remplie de Biscuit de mer.


PERSONNAGES

UN VIEILLARD FRANAIS. Monvel.

DES SAUVAGES de tout ge et de tout sexe.

UN SANS-CULOTTE de chaque nation de l'Europe.

LES ROIS D'EUROPE, y compris

LE PAPE. Dugazon.

LA CZARINE. Michot.

L'EMPEREUR. Raymont.

LE ROI D'ANGLETERRE.

LE ROI DE PRUSSE.

LE ROI DE NAPLES.

LE ROI D'ESPAGNE. Baptiste le jeune.

LE ROI DE SARDAIGNE.

LE ROI DE POLOGNE. Grand-Mesnil.

La scne est Paris, dans la maison de Dorante.


PROPHTIE EN UN ACTE.

Le thtre reprsente l'intrieur d'une le moiti volcanise. Dans la profondeur, ou arrire-scne, une montagne jette des flamches de temps autre pendant toute l'action jusqu' la fin. Sur un des cts de l'avant-scne, quelques arbres ombragent une cabane abrite derrire par un grand rocher blanc, sur lequel on lit cette inscription, trace avec du charbon: "Il vaut mieux avoir pour voisin un volcan qu'un roi. Libert . . . . galit." Au-dessous sont plusieurs chiffres. Un ruisseau tombe en cascade, et coule sur le ct de la chaumire. De l'autre part, la vue de la mer. Le soleil se lve derrire le rocher blanc pendant le monologue du vieillard, qui ajoute un chiffre ceux dj tracs par lui.

SCNE PREMIRE.

LE VIEILLARD.

Il compte.

Un, deux, trois... dix-neuf, vingt. Voil donc prcisment aujourd'hui vingt ans que je suis relgu dans cette le dserte. Le despote qui a sign mon bannissement est peut-tre mort prsent... L-bas, dans ma pauvre patrie, on me croit brl par le volcan, ou dchir sous la dent de quelques btes froces, ou mang par des antropophages. Le volcan, les animaux carnassiers, les sauvages, semblent avoir respect jusqu' ce jour la victime d'un roi... Mes bons amis tardent bien venir : le soleil est pourtant lev !... Qu'est-ce que j'aperois ?... Ce ne sont pas leurs canots ordinaires... Une chaloupe !... Elle approche force de rames. Des blancs... Des Europens !... Si c'taient de mes compatriotes, des Franais... Ils viennent peut-tre me chercher... Le tyran sera mort ; et son successeur, pour se populariser, comme cela se pratique tous les vnements au trne, aura fait grace quelques victimes innocentes du rgne prcdent... Je ne veux point de la clmence d'un despote : je resterai, je mourrai dans cette le volcanise, plutt que de retourner sur le continent, du moins tant qu'il y aura des rois et des prtres. Cach derrire cette roche, il faut que je sache qui tout ce monde en veut ici.

SCNE II.
Douze ou quinze Sans-Culottes, un de chaque nation de l'Europe.

Ils dbarquent.

LE SANS-CULOTTE FRANAIS.

Voyons si cette le fera notre affaire. C'est la troisime que nous visitons : elle parat avoir t volcanise, et l'tre encore. Tant mieux ! Le globe sera plutt dbarrass de tous les brigands couronns dont on nous a confi la dportation.

L'ANGLAIS.

Il me semble qu'ils seront fort bien ici. La main de la nature s'empressera de ratifier, de sanctionner le jugement port par les sans-culottes contre les rois, ces sclrats si longtemps privilgis et impunis.

L'ESPAGNOL.

Qu'ils prouvent ici tous les tourments de l'enfer, auquel ils ne croyaient pas, et qu'ils nous faisaient prcher par les prtres, leurs complices, pour nous embter.

LE FRANAIS.

Camarades ! Cette le parat habite... Remarquez-vous ces pas d'hommes?

LE SARDE.

l'entre de cette caverne, voil des fruits tout frachement rcolts.

LE FRANAIS.

Mes amis ! Venez, h ! Venez donc ; lisez : Il vaut mieux avoir pour voisin Un volcan qu'un roi .

Plusieurs SANS-CULOTTES ensemble.

Bravo ! Bravo !

LE FRANAIS continue de lire.

Libert . . . . galit. Il y a ici quelque martyr de l'ancien rgime. L'heureuse rencontre !

L'ANGLAIS.

Oh ! Que nous avons bien adress ! Celui qui gmit en ce lieu ne s'attend pas trouver aujourd'hui des librateurs.

LE FRANAIS.

L'infortun ne sait rien : il serait mort, sans apprendre la libert de son pays.

L'ALLEMAND.

Et de toute l'Europe. Il ne doit pas tre loin : cherchons-le ; allons au-devant de lui.

LE FRANAIS.

Qu'il me tarde de le rencontrer ! C'est sans doute un des ntres ; et, en juger d'aprs les saints noms qu'il a tracs sur cette roche, il est digne de la grande Rvolution, puisqu'il a su la pressentir ce bout du monde.

SCNE III.
Les Acteurs Prcdents et le Vieillard.

PLUSIEURS SANS-CULOTTES la fois.

Bon vieillard !... Vnrable vieillard !... Que fais-tu ici ?

LE VIEILLARD.

Des Franais !... jour heureux !... Il y a si longtemps que je n'ai vu des franais !... Mes amis ! Mes enfants ! Que cherchez-vous ?... Mais avant tout, un naufrage vous a peut-tre jets sur cette rive ; auriez-vous besoin de nourriture ? Je n'ai vous offrir que ces fruits, et l'eau de cette source. Ma cabane est trop petite pour vous contenir tous la fois. Je n'attendais pas si nombreuse et si bonne compagnie.

LE FRANAIS.

Notre bon papa, il ne nous faut rien. Nous n'avons besoin que de t'entendre, de savoir ton histoire ; nous te raconterons, aprs, la ntre.

LE VIEILLARD.

En deux mots, la voici : je suis franais, n Paris. J'habitais un petit domaine contre le parc de Versailles. Un jour, la chasse passe de mon ct ; le cerf est relanc jusque dans mon jardin. Le roi et tout son monde entrent chez moi. Ma fille, grande et belle, est remarque de tous ces messieurs de la cour. Le lendemain, on me l'enlve... Je cours au chteau rclamer ma fille ; on me raille : on me repousse : on me chasse. Je ne me rebute pas : la larme l'oeil, je me jette aux pieds du roi sur son passage. On lui dit un mot l'oreille sur mon compte ; il me ricane au nez, et donne ordre qu'on me fasse retirer. Ma pauvre femme n'en obtient pas davantage ; elle expire de douleur. Je reviens au chteau. Je compte ma peine tout le monde. Personne ne veut s'en mler. Je demande parler la reine ; je la saisis par la robe, comme elle sortait de ses appartements. Ah ! dit-elle, c'est cet ennuyeux personnage. Quand donc lui interdira-t-on ma prsence ? Je me prsente chez les ministres, j'lve le ton ; je parle en homme, en pre. Un d'eux, c'tait un prlat, ne me rpond rien ; mais il fait un signe. On m'arrte la porte de son audience ; on me plonge dans un cachot, d'o je ne sors que pour tre jet fond de cale d'un navire qui, en passant, me laissa dans cette le, il y a prcisment aujourd'hui vingt annes. Voil, mes amis, mon aventure.

LE SANS-CULOTTE FRANAIS.

coute ton tour, et apprends que tu es bien veng. Te dire tout, serait trop long. Voici l'essentiel : Bon vieillard ! Tu as devant toi un reprsentant de chacune des nations de l'Europe devenue libre et rpublicaine : car il faut que tu saches qu'il n'y a plus du tout de rois en Europe.

LE VIEILLARD.

Est-il bien vrai ? Serait-il possible ?... Vous vous jouez d'un pauvre vieillard.

LE SANS-CULOTTE FRANAIS.

De vrais sans-culottes honorent la vieillesse, et ne s'en amusent point... Comme faisaient jadis les plats courtisans de Versailles, de Saint-James, de Madrid, de Vienne.

LE VIEILLARD.

Comment ! Il n'y a plus de rois en Europe ?...

UN SANS-CULOTTE.

Tu vas les voir dbarquer tous ici; ils nous suivent ( leur tour, comme tu l'as t,) fond de cale d'une petite frgate arme que nous devanons pour leur prparer les logis. Tu vas les voir tous ici, un pourtant except.   [ 1 Frgate : C'est un petit vaisseau rames moindre que le griganton. On s'en sert sur la Mditerrane. Sur l'Ocan c'est un vaisseau de guerre un peu plus bas, et plus long que les autres, qui est lger la voile, et peu charg de bois, qui n'a d'ordinaire que deux ponts. [F]]

LE VIEILLARD.

Et pourquoi cette exception ? Ils n'ont jamais gures mieux valu les uns que les autres.

LE SANS-CULOTTE.

Tu as raison... except un, parce que nous l'avons guillotin.

LE VIEILLARD.

Guillotin !... Que veut dire ?...

LE SANS-CULOTTE.

Nous t'expliquerons cela, et bien autre chose : nous lui avons tranch la tte, de par la loi.

LE VIEILLARD.

Les Franais sont donc devenus des hommes !

LE SANS-CULOTTE.

Des hommes libres. En un mot, la France est une rpublique dans toute la force du terme.... Le peuple Franais s'est lev. Il a dit : je ne veux plus de roi ; et le trne a disparu. Il a dit encore : je veux la rpublique, et nous voil tous rpublicains.

LE VIEILLARD.

Je n'aurais jamais s esprer une pareille rvolution : mais je la conois. J'avais toujours pens, part moi, que le peuple, aussi puissant que le Dieu qu'on lui prche, n'a qu' vouloir... Que je suis heureux d'avoir assez vcu pour apprendre un aussi grand vnement ! Ah ! Mes amis ! Mes frres, mes enfants ! Je suis dans un ravissement !... Mais jusqu' prsent vous ne me parlez que de la France ; et, ce me semble, si j'ai bien entendu d'abord, l'Europe entire est dlivre de la contagion des rois ?

L'ALLEMAND.

L'exemple des Franais a fructifi : ce n'a pas t sans peine. Toute l'Europe s'est ligue contre eux, non pas les peuples, mais les monstres qui s'en disaient impudemment les souverains. Ils ont arm tous leurs esclaves ; ils ont mis en oeuvre tous les moyens pour dissoudre ce novau de libert que Paris avait form. On a d'abord indignement calomni cette nation gnreuse qui, la premire, a fait justice de son roi : on a voulu la modrantiser, la fdraliser, l'affamer, l'asservir de plus belle, pour dgoter jamais les hommes du rgime de l'indpendance. Mais force de mditer les principes sacrs de la Rvolution franaise, force de lire les traits sublimes, les vertus hroques auxquelles elle a donn lieu, les autres peuples se sont dit : Mais, nous sommes bien dupes de nous laisser conduire la boucherie comme des moutons, ou de nous laisser mener en laisse comme des chiens de chasse au combat du taureau. Fraternisons plutt avec nos ans en raison, en libert. En consquence, chaque section de l'Europe envoya Paris de braves Sans-culottes, chargs de la reprsenter. L, dans cette dite de tous les peuples, on est convenu qu' certain jour, toute l'Europe se lverait en masse... et s'manciperait... En effet, une insurrection gnrale et simultane a clat chez toutes les nations de l'Europe ; et chacune d'elles eut son 14 juillet et 5 octobre 1789, son 10 aot et 21 septembre 1792, son 31 mai et 2 juin 1793. Nous t'instruirons de ces poques, les plus tonnantes de toute l'histoire.   [ 2 Modrantiser : Verbe forg partir de Modrantisme qui s'est dit pendant lea Rvolution franaise et plus tard, de l'opinion de ceux qui sont modrs, qui combattent les opinions extrmes, ardentes. [L]]

LE VIEILLARD.

Que de merveilles !... Pour le moment, satisfaites mon impatiente curiosit sur un seul point. Je vous entends tous rpter le mot de Sans-Culotte ; que signifie cette expression singulire et piquante ?

LE SANS-CULOTTE FRANAIS.

C'est moi de te le dire : un Sans-culotte est un homme libre, un patriote par excellence. La masse du vrai peuple, toujours bonne, toujours saine, est compose de Sans-culottes. Ce sont des citoyens purs, tout prs du besoin, qui mangent leur pain la sueur de leur front, qui aiment le travail, qui sont bons fils, bons pres, bons poux, bons parents, bons amis, bons voisins, mais qui sont jaloux de leurs droits autant que de leurs devoirs. Jusqu' ce jour, faute de s'entendre, ils n'avaient t que des instruments aveugles et passifs dans la main des mchants, c'est--dire des rois, des nobles, des prtres, des gostes, des aristocrates, des hommes d'tat, des fdralistes, tous gens dont nous t'expliquerons, sage et malheureux vieillard, les maximes et les forfaits. Chargs de tout l'entretien de la ruche, les sans-culottes ne veulent plus souffrir dsormais, au-dessus ni parmi eux, de frelons lches et malfaisants, orgueilleux et parasites.

LE VIEILLARD, avec enthousiasme.

Mes frres, mes enfants, et moi aussi je suis un Sans-culotte !

L'ANGLAIS reprend le rcit.

Chaque peuple, le mme jour, s'est donc dclar en rpublique, et se constitua un gouvernement libre. Mais en mme temps on proposa d'organiser une Convention Europenne qui se tint Paris, chef-lieu de l'Europe. Le premier acte qu'on y proclama fut le Jugement dernier des Rois dtenus dj dans les prisons de leurs chteaux. Ils ont t condamns la dportation dans une le dserte, o ils seront gards vue sous l'inspection et la responsabilit d'une petite flotte que chaque rpublique son tour entretiendra en croisire jusqu' la mort du dernier de ces monstres.

LE VIEILLARD.

Mais, dites-moi, je vous prie, pourquoi vous tre donn la peine d'amener tous ces rois jusqu'ici ? Il et t plus expdient de les pendre tous, la mme heure, sous le portique de leurs palais.

LE SANS-CULOTTE FRANAIS.

Non, non ! Leur supplice et t trop doux et aurait fini trop tt : il n'et pas rempli le but qu'on se proposait. Il a paru plus convenable d'offrir l'Europe le spectacle de ses tyrans dtenus dans une mnagerie et se dvorant les uns les autres, ne pouvant plus assouvir leur rage sur les braves Sans-culottes qu'ils osaient appeler leurs sujets. Il est bon de leur donner le loisir de se reprocher rciproquement leurs forfaits, et de se punir de leurs propres mains. Tel est le jugement solemnel et en dernier ressort qui a t prononc contre eux l'unanimit, et que nous venons sur ces mers mettre excution.

LE VIEILLARD.

Je me rends.

UN SANS-CULOTTE.

prsent que te voil -peu-prs au fait, dis-nous, bon vieillard, cette le que tu habites depuis vingt ans, te semblerait-elle propre y dposer notre cargaison de mauvaise marchandise ?

LE VIEILLARD.

Mes amis, cette le n'est point habite. Quand j'y fus jet, c'tait le matin ; je ne rencontrai aucun tre vivant dans tout le cours de la journe ; le soir, une pirogue vint mouiller cette petite rade. Il en sortit plusieurs familles de sauvages, dont j'eus peur d'abord. Je ne leur rendais pas justice : ils dissiprent bientt mes craintes par un accueil hospitalier, et me promirent de m'apporter chaque soir de leur fruit, de leur chasse ou de leur pche : car ils venaient tous les jours, l'entre de la nuit, dans cette le, pour y rendre un culte religieux au volcan que vous voyez. Sans contrarier leur croyance, je les invitai partager du moins leurs hommages entre le volcan et le soleil. Ils ne manqurent pas de revenir de grand matin, le troisime jour suivant, pour y voir le phnomne que je leur avois annonc, et auquel ils n'avaient point fait attention dans leurs huttes enfumes. Je les plaai sur ce rocher blanc ; je leur fis contempler le lever du soleil sortant de la mer dans toute sa pompe : ce spectacle les tint dans l'extase. Depuis ce moment, il n'est pas de semaine qu'ils ne viennent adorer le soleil levant. Depuis ce moment aussi, ils me regardent et me traitent comme leur pre, leur mdecin, leur conseil ; et, grace eux, je ne manque de rien dans cette solitude inculte. Une fois, ils voulaient toute force me reconnatre pour leur roi : je leur expliquai le mieux qu'il me fut possible mon aventure de l-bas, et ils jurrent entre mes mains de n'avoir jamais de rois, pas plus que de prtres. J'estime que cette le remplira parfaitement vos intentions ; d'autant mieux, que depuis quelques semaines le cratre du volcan s'largit beaucoup, et semble menacer d'une ruption prochaine. Il vaut mieux qu'elle clate sur des ttes couronnes que sur celles de mes bons voisins les sauvages, ou de mes frres les braves Sans-culottes.

UN SANS-CULOTTE.

Camarades, qu'en dites-vous ? Je crois qu'il a raison : signalons la flotte pour qu'elle vienne nous joindre ici, et qu'elle y vomisse les poisons dont elle est charge.

LE VIEILLARD.

J'aperois mes bons voisins; abaissez vos piques devant eux en signe de fraternit ; vous les verrez dposer leurs armes vos pieds. Je ne sais point leur langue ; ils ignorent la ntre : mais le coeur est de tous les pays : nous nous entretenons par gestes, et nous nous comprenons parfaitement. Des familles sauvages sortent de leurs pirogues. Le vieillard les prsente aux Sans-culottes d'Europe. On fraternise ; on s'embrasse : le vieillard monte sur son rocher blanc, et fait hommage au soleil des fruits que lui ont apports les sauvages, dans des paniers d'osier adroitement travaills.

Aprs la crmonie, le vieillard converse avec eux par gestes et les met au courant. Les rois dbarquent : ils entrent sur la scne un un, le sceptre la main, le manteau royal sur les paules, la couronne d'or sur la tte, et au cou une longue chane de fer dont un Sans-culotte tient le bout.

SCNE IV.
Les Prcdents, Familles Sauvages.

LE VIEILLARD.

Braves Sans-culottes, ces sauvages sont nos ans en libert : car ils n'ont jamais eu de rois. Ns libres, ils vivent et meurent comme ils sont ns.

SCNE V.
Les Prcdents, Les Rois d'Europe.

UN SANS-CULOTTE ALLEMAND, conduisant l'empereur qui ouvre la marche.

Place sa majest l'empereur... Il ne lui a manqu que du temps et plus de gnie pour consommer tous les forfaits commis par la maison d'Autriche, et pour porter leur comble les maux que Joseph II et Antoinette voulaient, et firent la France. Flau de ses voisins, il le fut encore de son pays, dont il puisa la population et les finances. Il fit languir l'agriculture, entrava le commerce, enchana la pense.

En secouant sa chane.

N'ayant pu avoir le principal lot dans le partage de la Pologne, il voulut s'en ddommager en ravageant les frontires d'une nation dont il redoutait les lumires et l'nergie. Faux ami, alli perfide, faisant le mal pour mal faire ; c'est un monstre.

FRANOIS II.

Pardonnez-moi ; je ne suis pas aussi monstre qu'on parat le croire. Il est vrai que la Lorraine me tentait : mais la France n'et-elle pas t trop heureuse d'acheter la paix et le bon ordre au prix d'une province ? N'en a-t-elle pas dja assez. D'ailleurs, s'il y a quelqu'un blmer, c'est le vieux Kaunitz qui abusa de ma jeunesse, de mon inexprience : c'est Cobourg, c'est Brunswick.

L'ALLEMAND.

Il le lche.

Dis, ta vilaine me, ton mauvais coeoeur... Achve ici de vivre, spar jamais de l'espce humaine, dont toi et tes confrres avez fait trop longtemps la honte et le supplice.

UN SANS-CULOTTE ANGLAIS, menant le roi d'Angleterre en laisse avec une chane.

Voici sa majest le roi d'Angleterre, qui, aid du gnie machiavlique de Mister Pitt, pressura la bourse du peuple Anglais, et accrut encore le fardeau de la dette publique pour organiser en France la guerre civile, l'anarchie, la famine, et le fdralisme, pire que tout cela.   [ 3 Pitt, William [1759-1806] : L'un des plus grands homme d'tat de l'Angleterre. Hritier de son pre pour la France, il fit conclure contre elle la triple-alliance de l'Angleterre, de la Prusse, et des Provinces-Unies, y fomenta en 1789, 90, 91 les troubles civils, rompit ouvertement avec la Rpublique en 1793, et ne cessa depuis cette poque de faire la guerr la France et de lui susciter des ennemis. Aprs de nombreux checs l'intrieur comme l'extrieur, il fut remplac par Addington qui signa la paix d'Amiens en 1802. [B]]

GEORGE.

Mais je n'avais pas la tte moi, vous le savez. Punit-on un fou ? On le place l'hpital.   [ 4 George III [1738-1820] : Succda en 1760 George II, obtint de brilants succs face contre le France et l'Autriche dans la geurre de Sept ans. Il combattit de tout son pouvoir le Rvolution franaise. En 1810, il tomba en dmence ; il ne mourut que dix ans aprs. [B]]

L'ANGLAIS, en le lchant.

Le volcan te rendra la raison.

UN SANS-CULOTTE PRUSSIEN.

Voici sa majest le roi de Prusse : comme le duc d'Hanovre, bte malfaisante et sournoise, la dupe des charlatans, le bourreau des gens de bien et des hommes libres.

GUILLAUME.

La manire dont vous en agissez envers moi est de toute injustice. Car enfin vous devez me connatre : je n'ai jamais eu le gnie militaire de mon oncle ; je m'occupai beaucoup plus des Illumins que des Franais. Si mes soldats ont fait un peu de mal, on le leur a bien rendu. Ainsi quitte : tant de tus que de blesss, de part et d'autre, tout est compens.

LE PRUSSIEN.

Voil bien les sentiments et le langage d'un roi. Monstre ! Expie ici tout le sang que tu as fait verser dans les plaines de la Champague, devant Lille et Mayence.

UN SANS-CULOTTE ESPAGNOL.

Voici sa majest le roi d'Espagne. Il est bien du sang des Bourbons : voyez comme la sottise, la cagoterie et le despotisme sont empreints sur sa face royale.   [ 5 Cagoterie : Fausse dvotion ; hypocrisie. [F]]

CHARLES.

J'en conviens, je ne suis qu'un sot, que les prtres et ma femme ont toujours men par le bout du nez ; ainsi, faites-moi grce.

UN SANS-CULOTTE NAPOLITAIN.

Voici l'hypocrite couronn de Naples. Encore quelques annes, et il et fait plus de ravage en Europe que le mont Vsuve qu'il avait sa porte.

FERDINAND roi de Naples.

Volcan pour volcan, que ne me laissiez-vous l-bas ! Et le dernier me mettre de la ligue. Il a bien fallu la fin que je me rangeasse du parti de mes confrres les rois. Ne fallait-il pas hurler avec les loups ?   [ 6 Ferdinand IV [1751-1825] : N'avait que 8 ans quand son pre Don Carlos, appel la couronne d'Escpagne, sous le nom de Charles III, lui liassa le trne de Naples, en 1759. Ayant pris parti contre le France pendant le Rvolution, il perdit en 1798 ses tats de terre ferme, mais il y rentra l'anne suivante. [B]]

UN SANS-CULOTTE SARDE.

Voici dans cette bote sa majest dormeuse Victor-Amde-Marie de Savoie, roi des marmottes. Plus stupide qu'elles, une fois il a voulu faire le mchant ; mais nous l'avons bien vite remis dans sa loge. Amde, dpche-toi de dormir. J'ai bien peur pour toi que le volcan ne te permette pas d'achever tes six mois de sommeil.

LE ROI DE SARDAIGNE, sortant de sa bote, billant et se frottant les yeux.

J'ai faim, moi... Ah ! Ah ! O est mon chapelain pour dire mon Benedicite.   [ 7 Benedicite : Prire qui se fait avant le reps pour bnir les viandes qui sont sur la table. [F]]

LE SARDE.

Dis plutt tes grces... Va !

En le poussant.

Voil quoi ils sont bons, tous ces rois ; boire, manger, dormir, quand ils ne peuvent faire du mal.

UN SANS-CULOTTE RUSSE.

Catherine monte sur la scne, en faisant de grands pas, de grandes enjambes.

Allons donc, tu fais des faons, je crois... Voici sa majest impriale, la Czarine de toutes les Russies ; autrement, Madame de l'enjambe ; ou, si vous aimez mieux, la Catau, la Smiramis du Nord : femme au-dessus de son sexe, car elle n'en connut jamais les vertus ni la pudeur. Sans moeurs et sans vergogne, elle fut l'assassin de son mari, pour n'avoir pas de compagnon sur le trne, et pour n'en pas manquer dans son lit impur.

UN SANS-CULOTTE POLONAIS.

Toi, Stanislas-Auguste, roi de Pologne, allons, vte ! Porte la queue de ta matresse Catau, dont tu fus si constamment le bas-valet.

UN SANS-CULOTTE, tenant la main le bout de plusieurs chanes attaches au cou de plusieurs rois.

Tenez ! Voici le fond du sac. C'est le fretin : il ne vaut pas l'honneur d'tre nomm.   [ 8 Fretin : Rebut, chose vile ou du moindre en chaque espce, ou parce qu'elles sont trop menues, ou parce qu'elles sont trop uses de vieillesse. [F]]

Le vieillard sert de truchement aux sauvages, devant lesquels passent en revue les rois. Il leur traduit dans le langage des signes, ce qui se dit mesure que les rois paraissent sur la scne. Les sauvages donnent tour tour des marques d'tonnement et d'indignation.

UN SANS-CULOTTE ROMAIN, menant le pape.

genoux, sclrats couronns ! Pour recevoir la bndiction du saint pre : car il n'y a qu'un prtre capable d'absoudre vos forfaits dont il fut le complice et l'agent perfide. Eh ! Dans quelle trame odieuse, dans quelle intrigue criminelle les prtres et leur chef n'ont-ils pas pris part, n'ont-ils pas jou un rle ? C'est ce monstre triple couronne, qui, sous main, provoqua une croisade meurtrire contre les Franais, comme jadis ses prdcesseurs en avaient conseill une contre les Sarrazins. Aprs les rois, les prtres sont ceux qui firent le plus de mal la terre et l'espce humaine. Grces, grces immortelles soient rendues au peuple Franais, qui le premier, parmi les modernes, rappela le patriotisme de Brutus et dmasqua la tartufferie des augures. Les Franais firent rougir les Romains de l'encens qu'ils prostituaient aux pieds d'un prtre dans le capitole, l mme o l'ambitieux Csar fut poignard par des mains vertueuses et rpublicaines.

LE PAPE.

Ah ! Ah ! Vous chargez le tableau... Citez un seul de mes prdcesseurs qui ait fait preuve d'autant de modration que moi. leur exemple, j'aurais bien pu mettre en interdit tout le royaume de France...

LE SANS-CULOTTE FRANAIS l'interrompant.

Dis la Rpublique.

LE PAPE.

Eh bien, la Rpublique soit ! La Rpublique. J'aurais pu appeler sur la tte de tous les Franais les vengeances du ciel ; je me suis content de conjurer contre eux toutes les puissances de la terre. Un prtre pouvait-il moins ? coutez ; faites-moi grce ; tout le reste de ma vie je prierai Dieu pour les Sans-culottes.

LE SANS-CULOTTE ROMAIN.

Non, non, non ; nous ne voulons plus de prires d'un prtre : le Dieu des Sans-culottes, c'est la libert, c'est l'galit, c'est la fraternit ! Tu ne connus et ne connatras jamais ces dieux-l. Va plut exorciser le volcan qui doit dans peu te punir et nous venger.

UN SANS-CULOTTE FRANAIS, aprs avoir fait ranger en demi-cercle tous les rois, et avant de les quitter :

Monstres couronns ! Vous auriez d, sur des chaffauds, mourir tous de mille morts : mais o se serait-il trouv des bourreaux qui eussent consenti souiller leurs mains dans votre sang vil et corrompu ? Nous vous livrons vos remords, ou plutt votre rage impuissante. Voil pourtant les auteurs de tous nos maux ! Gnrations venir, pourrez-vous le croire ! Voil ceux qui tenaient dans leurs mains, qui balanaient les destines de l'Europe. C'est pour le service de cette poigne de lches brigands, c'est pour le bon plaisir de ces sclrats couronns, que le sang d'un million, de deux millions d'hommes, dont le pire valait mieux qu'eux tous, a te vers sur presque tous les points du continent et par del les mers. C'est au nom, ou par l'ordre de cette vingtaine d'animaux froces, que des provinces entires ont t dvastes, des villes populeuses changes en monceaux de cadavres et de cendres, d'innombrables familles violes, mises nu et rduites la famine. Ce groupe infme d'assassins politiques, a tenu en chec de grandes nations, et a tourn les uns contre les autres des peuples faits pour tre amis et ns pour vivre en frres. Les voil ces bouchers d'hommes en temps de guerre, ces corrupteurs de l'espce humaine en temps de paix. C'est du sein des cours de ces tres immondes, que s'exhalait dans les villes et sur les campagnes la contagion de tous les vices ; exista-t-il jamais une nation ayant en mme-temps un roi et des moeurs ?

LE PAPE.

Il n'y avait pas de moeurs Rome !... Les cardinaux n'ont point de moeurs !...

LE SANS-CULOTTE FRANAIS.

Et ces ogres trouvaient des pangyristes et des soutiens ! Les prtres ne donnaient leur Dieu que les restes de l'encens qu'ils brlaient aux pieds du prince ; et des esclaves chargs de livres tissues d'or, se pavanaient et se croyaient importants quand ils avaient dit : le roi mon matre... Plus de cent millions d'hommes ont obi ces plats tyrans, et tremblaient en prononant leurs noms avec un saint respect. C'tait pour procurer des jouissances ces mangeurs d'hommes, que le peuple, du matin au soir, et d'un bout de l'anne l'autre, travaillait, suait, s'puisait. Races futures ! Pardonnerez-vous vos bons ayeux cet excs d'avilissement, de stupidit et d'abngation de soi-mme ? Nature, hte-toi d'achever l'oeuvre des sans-culottes ; souffle ton haleine de feu sur ce rebut de la socit, et fais rentrer pour toujours les rois dans le nant d'o ils n'auraient jamais d sortir. Fais-y rentrer aussi le premier d'entre nous qui dsormais prononcerait le mot roi sans l'accompagner des imprcations que l'ide attache ce mot infme prsente naturellement tout esprit rpublicain. Pour moi, je m'engage effacer sur-le-champ du livre des hommes libres quiconque en ma prsence souillerait l'air d'une expression qui tendrait prvnir favorablement pour un roi, ou pour toute autre monstruosit de cette sorte. Camarades, jurons-le tous, et rembarquons-nous.

LES SANS-CULOTTES en partant.

Nous le jurons !... Vive la libert ! Vive la rpublique !

SCNE VI.
Les Rois d'Europe.

FRANOIS II.

Comme on nous traite, bon Dieu ! Avec quelle indignit ! Et qu'allons-nous devenir ?

GUILLAUME.

mon cher Cagliostro, que n'es-tu ici ? Tu nous tirerais d'embarras.   [ 9 Cagliostro, Alexandre [1743,1795] : Personne mystrieuse qui s'est endu clbre au XVIIme sicle, naquit Palerme en 1743, d'une famille obscure. Son vritble nom tait Joseph Balsamo. Accus d'escroquerie, il fut oblig de bonneheure de quitter sa patrie et parcouru toutes les villes d'Europe. Il mourut en 1795. [B]]

GEORGE.

J'en doute : qu'en pensez-vous, Saint-pre ? Vous le tenez depuis assez longtemps prisonnier au Chteau Saint-Ange.   [ 10 Chteau Saint-Ange : Clbre forteresse de Rome, sur le rive droite du Tibre, au bout du Pont Saint-Ange, a souvent servi d'asile aux papes : c'est aujourd'hui [au XIXme] une prison. [B]]

BRASCHI OU LE PAPE.

Il ne pourrait rien tout ceci. Il nous faudrait quelque chose de surnaturel.   [ 11 Pie VI [1717-1799] : J. Ang. Baschi, pape de 1775 1799, n en 1717 Csne.]

LE ROI D'ESPAGNE.

Ah ! Saint-pre, un petit miracle.

LE PAPE.

Le temps en est pass... O est-il le bon temps o les saints traversaient les airs cheval sur un bton.

LE ROI D'ESPAGNE.

mon parent ! Louis XVI ! C'est encore toi qui as eu le meilleur lot. Un mauvais demi-quart d 'heure est bientt pass ! prsent tu n'as plus besoin de rien. Ici nous manquons de tout : nous sommes entre la famine et l'enfer. C'est vous Franois et Guillaume, qui nous attirez tout cela. J'ai toujours pens que cette rvolution de France, tt ou tard, nous jouerait d'un mauvais tour. Il ne fallait pas nous en mler du tout, du tout.   [ 12 Franois II [1768-1835] : Succda en 1792 son pre Lopold II, comme empereur d'Allemagne, roi de Bohme et d eHongrie. Frre de Marie-Antoinette, il se trouve engag ds le commencement de son rgne dans la guerre contre la France ; il fut battu partout et se vit contraint de signeren 1797 le trait de Campo-Formio qui lui enlevait les Pays-Bas et la Lombardie. [B]]

GUILLAUME.

Il vous sied bien, sire d'Espagne, de nous inculper ; ne sont-ce pas vos lenteurs ordinaires qui nous ont perdus. Si vous nous aviez seconds point, c'en tait fait de la France.   [ 13 Guillaume Ier [1772-1843] : Roi des Pays Bas, fills de Guillaume V, stathouder de Hollande (dpossd par les Franais et mort Brunswick en 1806), et fut d'abord connu sous les titres de prince d'Orange, de Duc de Nassau, de Prince hritier des provinces-Unis de Hollande. [B]]

CATHERINE.

Pour moi, je vais me coucher dans cette caverne. Au lieu de vous quereller, qui m'aime me suive... Stanislas, ne venez-vous pas me tenir compagnie ?

LE ROI DE POLOGNE.

Vieille Catau, regarde-toi dans cette fontaine.   [ 14 Stanislas II, Poniatowski [1732-1798] : Dernier roi de Pologne. A la mort du roi Auguste III ; Dou des qualit les plus brilantes de l'esprit et du corps, il plut dans un voyage en Russie, la Grande-Duchesse. Catherine II de Russie, devenue impratrice, le fit lire roi de Pologne. [B]]

CATHERINE.

Tu n'as pas toujours t si fier.   [ 15 Catherine II [1729-1796] : Impratrice de Russie. Elle fit dpos son poux, qui fut trangl peu de jours aprs, puis elle se fit sacrer Moscou. Elle plaa sur le trne de Pologne Stalislas Poniatowski, qui avait t son amant.]

L'EMPEREUR.

Maudits franais !

LE ROI D'ESPAGNE.

Ces sans-culottes que nous mprisions tant d'abord, sont pourtant venus bout de leur dessein. Pourquoi n'en ai-je pas fait un bel autodaf, pour servir d'exemple aux autres ?

LE PAPE.

Pourquoi ne les ai-je pas excommunis ds 1789 ? Nous les avons trop mnags, trop mnags.

LE ROI DE NAPLES.

Toutes ces rflexions sont belles, mais elles viennent un peu trop tard. Nous sommes dans la galre, il faut ramer : avant tout, il faut manger; occupons-nous, d'abord, de pche, de chasse ou de labourage.

L'EMPEREUR.

Il ferait beau voir l'empereur de la maison d'Autriche, gratter la terre pour vivre.

LE ROI D'ESPAGNE.

Aimeriez-vous mieux tirer au sort pour savoir lequel de nous servira de pture aux autres.

LE PAPE.

N'avoir pas mme de quoi faire le miracle de la multiplication des pains ! Cela ne m'tonne pas, nous avons ici des schismatiques.   [ 16 Schismatiques : Il se dit en gnral de tous ceux qui se s"parent d'avec des gens qui sont d'une mme religion, d'une mme crance [croyance]. [F] Ici, les protestants.]

CATHERINE.

C'est sans-doute moi que ce discours s'adresse : je veux en avoir raison... En garde, Saint-Pre.

L'impratrice et le pape se battent, l'une avec son sceptre et l'autre avec sa croix : un coup de sceptre casse la croix ; le pape jette sa tiare la tte de Catherine et lui renverse sa couronne. Ils se battent avec leurs chanes. Le roi de Pologne veut mettre le hol, en tant des mains le sceptre Catherine.

LE ROI DE POLOGNE.

Voisine, c'en est assez. Hol ! Hol !

L'IMPRATRICE.

Il te convient bien de m'enlever mon sceptre, lche ! Est-ce pour te ddommager du tien que tu as laiss couper en trois ou quatre morceaux ?

LE PAPE.

Catherine, je te demande grce, coute- moi : si tu me laisses tranquille, je te donnerai l'absolution pour tous tes pchs.

L'IMPRATRICE.

L'absolution ! Faquin de prtre ! Avant que je te laisse tranquille, il faut que tu avoues et que tu rptes aprs moi, qu'un prtre, qu'un pape est un charlatan, un joueur de gobelets... Allons, rpte !

LE PAPE.

Un prtre.... Un pape.... est un charlatan.... un joueur de gobelets.

LE ROI D'ESPAGNE, part, dans un coin du thtre.

Quelle trouvaille ! J'ai encore un reste de la ration de pain qu'on me donnait fond de cale. Quel trsor ! Il n'y a point de roupies, point de piastres qui vaillent un morceau de pain noir, quand on meurt de faim.

LE ROI DE POLOGNE.

Cousin, que fais-tu l l'cart ? Tu manges je crois, j'en retiens part.

L'IMPRATRICE et les autres rois se jettent sur celui d'Espagne pour lui arracher son morceau de pain.

Et moi aussi, et moi aussi, et moi aussi.

LE ROI DE NAPLES.

Que diraient les Sans-Culottes, s'ils voyaient tous les rois d'Europe se disputer un morceau de pain noir ?

Les rois se battent : la terre est jonche de dbris de chanes, de sceptres, de couronnes ; les manteaux sont en haillons.

SCNE VII.
Les Acteurs Prcdents et les Sans-Culottes.

Les sans-culottes, qui ont voulu jouir de loin de l'embarras des rois rduits la famine, reviennent dans l'le pour y rouler une barrique de biscuit au milieu des rois affams.

L'UN DES SANS-CULOTTES, en dfonant la barrique, et renversant le biscuit.

Tenez, faquins, voil de la pture. Bouffez. Le proverbe qui dit : Il faut que tout le monde vive, n'a pas t fait pour vous, car il n'y a pas de ncessit que des rois vivent. Mais les Sans-culottes sont aussi susceptibles de piti que de justice. Repaissez-vous donc de ce biscuit de mer, jusqu' ce que vous soyez acclimats dans ce pays.

SCNE VIII.

Les Rois se jettent sur le biscuit.

L'IMPRATRICE.

Un moment ! Moi, comme impratrice et propritaire du domaine le plus vaste, il me faut la plus grande part.

LE ROI DE POLOGNE.

Catherine n'a jamais fait petite bouche : mais nous ne sommes plus ici Petersbourg ; chacun le sien.

LE ROI DE NAPLES.

Oui ! Oui ! Chacun le sien. Cette barrique de biscuit ne doit pas ressembler la soi-disant Rpublique de Pologne.

Le Roi de Prusse donne un coup de sceptre sur les doigts de l'impratrice.

L'IMPRATRICE.

Tais-toi, ravisseur de la Silsie.   [ 17 Silsie : Province des tats prussiens, au sud(est du Brandebourg. Cette province fut plusieurs fois prise et reprise penant le guerre de Sept ans ; l'Impratrice en cda dfinitivement la plus grande partie la Pruse ne 1763, et ne s'en rserva que la moindre portion soeur le nom de Silsie Autrichienne.]

LE PAPE.

Messieurs ! Messieurs ! Rendez Csar ce qui est Csar.

L'IMPRATRICE.

Si tu rendais Csar ce qui appartient Csar, petit vque de Rome !...

L'EMPREREUR.

La paix, la paix : il y en a pour tout le monde.

LE ROI DE PRUSSE.

Oui, mais il n'y en aura pas pour longtemps.

LE ROI DE NAPLES.

Mais voil le volcan qui parat vouloir nous mettre tous d'acord : une lave brlante descend du cratre et s'avance vers nous. Dieux !

LE ROI D'ESPAGNE.

Bonne Notre-Dame ! Secourez-moi... Si j'en rchappe, je me fais Sans-Culotte.

LE PAPE.

Et moi je prends femme.

CATHERINE.

Et moi je passe aux Jacobins ou aux Cordeliers.

Le volcan commence son ruption : il se jette sur le thtre des pierres, des charbons brlants... etc. L'explosion se fait : le feu assige les rois de toutes parts ; ils tombent, consums dans les entrailles de la terre entr'ouverte.

 



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Notes

[1] Frgate : C'est un petit vaisseau rames moindre que le griganton. On s'en sert sur la Mditerrane. Sur l'Ocan c'est un vaisseau de guerre un peu plus bas, et plus long que les autres, qui est lger la voile, et peu charg de bois, qui n'a d'ordinaire que deux ponts. [F]

[2] Modrantiser : Verbe forg partir de Modrantisme qui s'est dit pendant lea Rvolution franaise et plus tard, de l'opinion de ceux qui sont modrs, qui combattent les opinions extrmes, ardentes. [L]

[3] Pitt, William [1759-1806] : L'un des plus grands homme d'tat de l'Angleterre. Hritier de son pre pour la France, il fit conclure contre elle la triple-alliance de l'Angleterre, de la Prusse, et des Provinces-Unies, y fomenta en 1789, 90, 91 les troubles civils, rompit ouvertement avec la Rpublique en 1793, et ne cessa depuis cette poque de faire la guerr la France et de lui susciter des ennemis. Aprs de nombreux checs l'intrieur comme l'extrieur, il fut remplac par Addington qui signa la paix d'Amiens en 1802. [B]

[4] George III [1738-1820] : Succda en 1760 George II, obtint de brilants succs face contre le France et l'Autriche dans la geurre de Sept ans. Il combattit de tout son pouvoir le Rvolution franaise. En 1810, il tomba en dmence ; il ne mourut que dix ans aprs. [B]

[5] Cagoterie : Fausse dvotion ; hypocrisie. [F]

[6] Ferdinand IV [1751-1825] : N'avait que 8 ans quand son pre Don Carlos, appel la couronne d'Escpagne, sous le nom de Charles III, lui liassa le trne de Naples, en 1759. Ayant pris parti contre le France pendant le Rvolution, il perdit en 1798 ses tats de terre ferme, mais il y rentra l'anne suivante. [B]

[7] Benedicite : Prire qui se fait avant le reps pour bnir les viandes qui sont sur la table. [F]

[8] Fretin : Rebut, chose vile ou du moindre en chaque espce, ou parce qu'elles sont trop menues, ou parce qu'elles sont trop uses de vieillesse. [F]

[9] Cagliostro, Alexandre [1743,1795] : Personne mystrieuse qui s'est endu clbre au XVIIme sicle, naquit Palerme en 1743, d'une famille obscure. Son vritble nom tait Joseph Balsamo. Accus d'escroquerie, il fut oblig de bonneheure de quitter sa patrie et parcouru toutes les villes d'Europe. Il mourut en 1795. [B]

[10] Chteau Saint-Ange : Clbre forteresse de Rome, sur le rive droite du Tibre, au bout du Pont Saint-Ange, a souvent servi d'asile aux papes : c'est aujourd'hui [au XIXme] une prison. [B]

[11] Pie VI [1717-1799] : J. Ang. Baschi, pape de 1775 1799, n en 1717 Csne.

[12] Franois II [1768-1835] : Succda en 1792 son pre Lopold II, comme empereur d'Allemagne, roi de Bohme et d eHongrie. Frre de Marie-Antoinette, il se trouve engag ds le commencement de son rgne dans la guerre contre la France ; il fut battu partout et se vit contraint de signeren 1797 le trait de Campo-Formio qui lui enlevait les Pays-Bas et la Lombardie. [B]

[13] Guillaume Ier [1772-1843] : Roi des Pays Bas, fills de Guillaume V, stathouder de Hollande (dpossd par les Franais et mort Brunswick en 1806), et fut d'abord connu sous les titres de prince d'Orange, de Duc de Nassau, de Prince hritier des provinces-Unis de Hollande. [B]

[14] Stanislas II, Poniatowski [1732-1798] : Dernier roi de Pologne. A la mort du roi Auguste III ; Dou des qualit les plus brilantes de l'esprit et du corps, il plut dans un voyage en Russie, la Grande-Duchesse. Catherine II de Russie, devenue impratrice, le fit lire roi de Pologne. [B]

[15] Catherine II [1729-1796] : Impratrice de Russie. Elle fit dpos son poux, qui fut trangl peu de jours aprs, puis elle se fit sacrer Moscou. Elle plaa sur le trne de Pologne Stalislas Poniatowski, qui avait t son amant.

[16] Schismatiques : Il se dit en gnral de tous ceux qui se s"parent d'avec des gens qui sont d'une mme religion, d'une mme crance [croyance]. [F] Ici, les protestants.

[17] Silsie : Province des tats prussiens, au sud(est du Brandebourg. Cette province fut plusieurs fois prise et reprise penant le guerre de Sept ans ; l'Impratrice en cda dfinitivement la plus grande partie la Pruse ne 1763, et ne s'en rserva que la moindre portion soeur le nom de Silsie Autrichienne.

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