SGANARELLE

ou Le COCU IMAGINAIRE

COMÉDIE

Avec les arguments de chaque scène.

M. DC. LX.

À PARIS, chez Jean RIBOU, sur le Quais des Augustins, à l'image Saint-Louis.


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 30/08/2016 à 22:06:02.


À MONSIEUR DE MOLIER[E], CHEF DE LA TROUPE DES COMÉDIENS de Monsieur, Frère unique du Roi.

MONSIEUR,

Ayant été voir votre charmante comédie du Cocu Imaginaire ; la première fois qu'elle fois paraître ses beautés au public, elle me parut si admirable, que je crus que ce n'était pas rendre justice à un si merveilleux ouvrage, que de ne la voir qu'une fois, ce qui me fit retourner cinq ou six autres ; et comme on retient assez facilement les choses qui frappent vivement l'imagination, j'eus le bonheur de la retenir entière sans aucun dessein prémédité, et je m'en aperçus d'une manière assez extraordinaire. Un jour m'étant trouvé dans une assez célèbre compagnie, où l'on s'entretenait et de votre esprit et du génie particulier que vous avez pour les pièces de théâtre, je coulai mon sentiment parmi celui des autres, et pour enchérir par dessus ce qui se disait à votre avantage, je voulus faire le récit de votre cocu Imaginaire ; mais je fus bien surpris, quand je vis qu'à cent vers près, je savais la pièce par coeur, et qu'au lieu du sujet, je les avais tous récités ; cela m'y fit retourner encore une fois pour achever de retenir ce que je n'en avait pas. Aussitôt une gentilhomme de la Campagne de mes amis, extraordinairement curieux de ces sortes d'ouvrages m'écrivit, et me pria de lui mander ce que c'était que le Cocu Imaginaire, parce que, disait-il il n'avait point vu de pièce dont le titre promit rien de si spirituel, si elle était traitée par un habile homme. Je lui envoyai aussitôt la pièce que j'avais retenue, pour lui montrer qu'il ne s'était pas trompé ; et comme il ne l'avait point vue représenter, je crus à propos de lui envoyer les arguments de chaque scène, pour lui montrer que quoi que cette pièce fut admirable, l'auteur en la représentant y savait encore faire découvrir de nouvelles beautés. Je n'oublierai pas de lui mander expressément, et même de le conjurer pendant de n'en laisser rien sortir de ses mains ; cependant sans savoir comment cela s'est fait, j'en ai vu courir huit ou dix copies en cette ville, et j'ai sur que quantité de gens étaient de la faire mettre sous la presse ; ce qui m'a mis dans une colère d'autant plus grande, que la plupart de ceux qui ont décrit cet ouvrage, l'ont tellement défiguré, soit en y ajoutant, soit en y diminuant que je ne l'ai pas trouvée reconnaissable ; et comme il y allait de vitre gloire et de la mienne, que l'on ne l'imprimas pas de la sorte, à cause de vers que vous avez faits, et de la prose que j'y ai ajouté, j'ai cru qu'il fallait aller au devant de ces Messieurs, qui impriment les gens malgré qu'ils en aient, et donner donner une copie qui fut correcte (je puis parler ainsi, puisque je crois que vous trouverez votre pièce dans les formes), j'ai pourtant combattu longtemps avant que de la donner, mais enfin j'ai vu que c'était une nécessité que nous fussions imprimé, et je m'y suis récolu d'autant plus volontiers, que j'ai vu que cela vous pouvait apporter aucun dommage non plus qu'à votre troupe, puisque votre pièce a été jouée près de cinquante fois, je suis,

MONSIEUR,

Votre très humble serviteur ***


À UN AMI.

MONSIEUR,

Vous ne vous êtes pas trompé dans votre pensée, lorsque vous avez dit (avant que l'on le jouât) que si Le Cocu Imaginaire, était traité par un habile homme, se devait être traité une parfaitement belle pièce : c'est pourquoi je crois qu'il ne me fera pas difficile de vous faire tomber d'accord de la beauté de cette Comédie, même avant que de l'avoir vue, quand je vous aurai dit qu'elle part de la plume de l'ingénieux auteur des Précieuses Ridicules. Jugez après cela, si se ne se doit pas être un ouvrage tout à fait galant et tout à fait spirituel, puisque se dont deux choses que son auteur possède avantageusement. Elle y brillent aussi avec tant d'éclat, que cette pièce surpasse de beaucoup toutes celles qu'il a faites, quoi que le sujet de ces Précieuses Ridicules soit tout à fait spirituel, et celui de son Dépit amoureux tout à fait galant. Mais vous en allez vous-même être juge dès que vous l'aurez lue, et je suis assuré que vous trouverez quantité de vers qui ne se peuvent payer, que plus vous relirez plus vous connaîtrez avoir été profondément pensés. En effet le sens en est si mystérieux, qu'ils ne peuvent partir que d'un homme consommé dans les Compagnies, et j'ose même avancer que Sganarelle n'a aucun mouvement jaloux, ni ne pousse aucun sentiment, que l'auteur n'ait peut-être ouï lui-même de quantité de gens au plus fort de leur jalousie, tant ils sont exprimés naturellement ; si bien que l'on peut dire que quand il veut mettre quelque chose au jour, il le lit premièrement dans le monde (s'il est permis de parler ainsi) ce qui ne se peut faire sans avoir un discernement aussi bon que lui, et aussi propre à choisir ce qui plaît. On ne doit donc pas s'étonner après cela, si ses pièces ont une si extraordinaire réussite, puisque l'on n'y voit rien de forcé, que tout y est naturel, que tout y tombe sous le sens, et qu'enfin les plus spirituels confessent, que les passions produiraient en eux les mêmes effets qu'ils produisent en ceux qu'il introduit sur la scène.

Je n'aurais jamais fait, si je prétendais vous dire tout ce qui rend recommandable l'auteur des Précieuses Ridicules, ou du Cocu Imaginaire: c'est ce qui fait que je ne vous en entretiendrai pas davantage, pour vous dire que quelques beautés que cette pièce vous fasse voir sur le papier, elle n'a pas encore tous les agréments que le théâtre donne d'ordinaire à ces sortes d'ouvrages. Je tâcherai toutefois de vous en faire voir quelque choses aux endroits où il sera nécessaire pour l'intelligence des vers et du sujets, quoi qu'il soit assez difficile de bien exprimer sur le papier ce que les pièces appellent Jeux de Théâtre, qui font que certains endroits où il faut que le corps et le visage jouent beaucoup, et qui dépensent plus du comédien que du poète, consistant presque toujours dans l'action : c'est pourquoi je vous conseille de venir à Paris, pour voir représenter le Cocu Imaginaire par son auteur, et vous verrez qu'il y fait des choses qui ne vous donneront pas moins d'admiration, que vous aura donné la lecture de cette pièce ; mais je ne m'aperçois pas que je vies de promettre de ne vous plus entretenir l'esprit de cet auteur, puisque vous en découvrirez plus dans les vers que vous allez lire, que dans tous les discours que je vous en pourrais faire. Je sais bien que je vous ennuie, et je m'imagine pour voir passer les yeux avec chagrin par dessus cette longue épître ; mais prenez vous en à l'auteur...

Foin, je voudrais bien éviter ce mot d'auteur ; car je crois qu'il se rencontre presque dans chaque ligne, et j'ai déjà été tenté plus de six fois de mettre Monsieur de Molier[e] en sa place. Prenez vous-en donc à Monsieur de Molier[e], puisque le voilà. Non laissons le là toutefois, et ne vous en prenez pas qu'à son esprit qui m'a fait faire une lettre plus longue que je n'aurais voulu, sans toutefois avoir parlé d'autres personnes que de lui, et sans avoir dit le quart de ce que j'avais à dire à son avantage. Mais je finis, de peur que cette épître n'attire quelque maudisson* sur elle, et je gage que dans l'impatience où vous êtres vous serez bien aise d'en avoir la fin et le commencement de cette pièce.

* Synonyme familier de malédiction.


ACTEURS

GORGIBUS, bourgeois de Paris.

CÉLIE, sa fille.

LÉLIE, amant de Célie.

GROS-RENÉ, valet de Lélie.

SGANARELLE, bourgeois de Paris et cocu imaginaire.

SA FEMME.

VILLEBREQUIN, père de Valère.

LA SUIVANTE de Célie.

UN PARENTde Sganarelle.

La scène est à Paris.


SCÈNE PREMIÈRE.
Célie, Gorgibus.

Cette première scène, où Gorgibus entre avec la fille, fait voir à l'auditeur que l'avarice est la passion la plus ordinaire des vieillards, de même que l'amour est celle qui règne le plus souvent dans un jeune coeur, et principalement dans celui d'une fille : car l'on y voir Gorgibus, malgré le choix qu'il avait fait de Lélie, pour son gendre, presser le file d'agréer un autre époux nommé Valère, incomparablement plus mal fait que Lélie, sans donner d'autre raison de ce changement, sinon que le dernier est plus riche. L'on voit d'un autre côté que l'amour ne sort pas facilement d'un coeur d'une fille, quand une fois il en a su prendre : c'est ce qui fait un agréable combat dans cette scène entre le père et la fille, le père lui voulant persuader qu'il faut être obéissante, et lui proposant pour la devenir, au lieu de la lecture de Clélie, celle de quelques vieux livres qui marquent l'Antiquité du bon homme, et qui n'ont rien qui ne parût barbare, si l'en en comparait le style à celui de l'illustre Sapho. Mais que ce que son père lui dit la touche peu, elle abandonnerait volontiers la lecture de toutes sortes de livres pour s'occuper à repasser sans cesse en son esprit les belles qualités de son amant, et les plaisirs dont jouissent deux personnes qui se marient quand ils s'aiment mutuellement ; mais las que ce cruel père lui donne sujet d'avoir bien de plus tristes pensées, il l'a pressé si fort que cette fille affligées n'a plus de recours qu'aux larmes, qui sont les armes ordinaires de son sexe, qui ne sont toutefois assez puissantes pour vaincre l'avarice de cette insensible père, qui l'a laissée toute éplorée. Voici les vers de cette scène qui vous feront voir ce que je viens de dire, mieux que je n'ai fait dans cette prose.

CÉLIE, sortant toute éplorée, et son père la suivant.

Ah ! N'espérez jamais que mon coeur y consente.

GORGIBUS.

Que marmottez-vous là, petite impertinente,  [ 1 Marmoter : mot bas qui signifie parler entre les dents, remuer les lèvres sans se fair entendre. [F]]

Vous prétendez choquer ce que j'ai résolu ;

Je n'aurai pas sur vous un pouvoir absolu,

5   Et par sottes raisons votre jeune cervelle

Voudrait régler ici la raison paternelle.

Qui de nous deux à l'autre a droit de faire loi,

À votre avis, qui mieux, ou de vous, ou de moi

Ô sotte, peut juger ce qui vous est utile ?

10   Par la corbleu, gardez d'échauffer trop ma bile,

Vous pourriez éprouver sans beaucoup de longueur

Si mon bras sait encore montrer quelque vigueur.

Votre plus court sera Madame la mutine,

D'accepter sans façons l'époux qu'on vous destine.

15   J'ignore, dites-vous, de quelle humeur il est,

Et dois auparavant consulter s'il vous plaît.

Informé du grand bien qui lui tombe en partage,

Dois-je prendre le soin d'en savoir davantage,

Et cet époux, ayant vingt mille bons ducats,

20   Pour être aimé de vous doit-il manquer d'appas.

Allez, tel qu'il puisse être, avec cette somme,

Je vous suis caution qu'il est très honnête homme.

CÉLIE.

Hélas !

GORGIBUS.

Eh bien hélas ! Que veut dire ceci,

Voyez le bel hélas ! Qu'elle nous donne ici.

25   Hé ! Que si la colère une fois me transporte,

Je vous ferai chanter hélas ! De belle sorte.

Voilà, voilà le fruit de ces empressements

Qu'on vous voit nuit et jour à lire vos romans :

30   Et vous parlez de Dieu bien moins que de Clélie.  [ 2 La Clélie est un roman de Madeleine de Scudery, dans lequel il est question du meilleur moyen d'arriver à l'amour. ]

Jetez-moi dans le feu tous ces méchants écrits

Qui gâtent tous les jours tant de jeunes esprits,

Lisez-moi comme il faut, au lieu de ces sornettes

Les quatrains de Pybrac, et les doctes tablettes

35   Du conseiller Mathieu, ouvrage de valeur,

Et plein de beaux dictons à réciter par coeur.

La guide des pêcheurs est encore un bon livre :

C'est là qu'en peu de temps on apprend à bien vivre,

Et si vous n'aviez lu que ces moralités,

40   Vous sauriez un peu mieux suivre mes volontés.

CÉLIE.

Quoi ? Vous prétendez donc, mon père, que j'oublie

La constante amitié que je dois à Lélie,

J'aurais tort si sans vous je disposais de moi ;

Mais vous-même à ses voeux engageâtes ma foi.

GORGIBUS.

45   Lui fût-elle engagée encore davantage,

Un autre est survenu dont le bien l'en dégage.

Lélie est fort bien fait ; mais apprends qu'il n'est rien

Qui ne doive céder au soin d'avoir du bien,

Que l'or donne aux plus laids certain charme pour plaire,

50   Et que sans lui le reste est une triste affaire.

Valère, je crois bien, n'est pas de toi chéri ;

Mais, s'il ne l'est amant, il le sera mari

Plus que l'on ne le croit ce nom d'époux engage

Et l'amour est souvent un fruit du mariage.

55   Mais suis-je pas bien fat de vouloir raisonner,

Où de droit absolu j'ai pouvoir d'ordonner,

Trêve donc je vous prie à vos impertinences ;

Que je n'entende plus vos sottes doléances.

Ce gendre doit venir vous visiter ce soir,

60   Manquez un peu, manquez, à le bien recevoir,

Si je ne vous lui vois faire fort bon visage,

Je vous... Je ne veux pas en dire davantage.

SCÈNE II.
La suivante, Célie.

Qui comparera cette seconde scène à la première, confessera d'abord que l'auteur de cette pièce a une génie tout particulier pour les ouvrages de théâtre, et qu'il est du tout impossibles que ses pièces ne réussissent pas, tant il sait si bien de quelle manière il faut attacher l'esprit de l'auditeur. En effet nous voyons qu'après avoir fait voir dans la scène précédente, un père pédagogue, qui tâche de persuader à sa fille que la richesses est préférable à l'amour, il fait parler dans celle-ci (afin de divertir d'auditeur par la variété de la matière) une veuve suivante de Célie, et confidente toute ensemble, qui s'étonne de quoi sa maîtresse répond par des larmes à des offres d'hymen, et aprè_s avoir dit qu'elle ne ferait pas de même si l'on la voulait marier, elle trouve moyen de décrire toutes les douceurs du mariage ; ce qu'elle exécute si bien, qu'elle en fait naître l'envie à celles qui n'en ont pas tâté. Sa maîtresse, comme font d'ordinaire celles qui n'ont jamais été mariées, l'écoute avec attention et ne recule le temps de jouir de ses douceurs, que parce qu'elle les veut goûter avec Lélie, qu'elle aime parfaitement, et qu'elles changent toutes en amertumes, lorsqu'on les goûte avec une personne que l'on aime pas ; c'est pourquoi elle montre à sa suivante le portrait de Lélie, pour la faire tomber d'accord de la bonne mine de ce galant, et du sujet qu'elle a de l'aimer. Vous m'objecterez peut être que cette fille le doit connaître, puisqu'ellle demeure avec Célie, et que son père l'ayant promise à Lélie, cet amant était souvent venu voir sa maîtresse ; mais je vous répondrai que Lélie était à la campagne devant qu'elle demeurât avec elle ; après cette digression, pour le justification de notre auteur, voyons quels effets ce portrait produit. Celle qui peu auparavant disait, qu'il ne fallait jamais rejeter des offres d'hymen, avoue que Célie a sujet d'aimer tendrement un homme si bien fait, et Célie songeant quelle sera peut-être contrainte d'en épouse run autre s'évanouit : sa confidente appelle du secours. Cependant qu'il en viendra, vous pouvez lire ces vers qui vous le ferons attendre sans impatience.

LA SUIVANTE.

Quoi refuser Madame, avec cette rigueur,

Ce que tant d'autres gens voudraient de tout leur coeur,

65   À des offres d'hymen répondre par des larmes

Et tarder tant à dire un oui si plein de charmes.

Hélas ! Que ne veut-on aussi me marier,

Ce ne serait pas moi qui se ferait prier,

Et loin qu'un pareil oui me donnât de la peine

70   Croyez que j'en dirais bien vite une douzaine.

Le précepteur qui fait répéter la leçon

À votre jeune frère, a fort bonne raison,

Lorsque nous discourant des choses de la terre,

Il dit que la femelle est ainsi que le lierre,

75   Qui croît beau tant qu'à l'arbre il se tient bien serré,

Et ne profite point s'il en est séparé.

Il n'est rien de plus vrai, ma très chère maîtresse,

Et je l'éprouve en moi chétive pécheresse.

Le bon Dieu fasse paix à mon pauvre Martin,

80   Mais j'avais, lui vivant, le teint d'un chérubin,

L'embonpoint merveilleux, l'oeil gai, l'âme contente,

Et je suis maintenant ma commère dolente.  [ 3 Dolente : Qui souffre et se plaint. [L]]

Pendant cet heureux temps, passé comme un éclair,

Je me couchais sans feu dans le fort de l'hiver,

85   Sécher même les draps me semblait ridicule,

Et je tremble à présent dedans la canicule.

Enfin il n'est rien tel, Madame, croyez-moi,

Que d'avoir un mari la nuit auprès de soi,

Ne fût-ce que pour l'heur d'avoir qui vous salue

90   D'un Dieu-vous-soit-en-aide alors qu'on éternue.

CÉLIE.

Peux-tu me conseiller de commettre un forfait,

D'abandonner Lélie, et prendre ce mal-fait,

LA SUIVANTE.

Votre Lélie aussi, n'est ma foi qu'une bête,

Puisque si hors de temps son voyage l'arrête,

95   Et la grande longueur de son éloignement

Me le fait soupçonner de quelque changement.

CÉLIE, lui montrant le portrait de Lélie.

Ah ! Ne m'accable point par ce triste présage,

Vois attentivement les traits de ce visage,

Ils jurent à mon coeur d'éternelles ardeurs ;

100   Je veux croire, après tout, qu'ils ne sont pas menteurs,

Et comme c'est celui que l'art y représente,

Il conserve à mes feux une amitié constante.

LA SUIVANTE.

Il est vrai que ces traits marquent un digne amant,

Et que vous avez lieu de l'aimer tendrement.

CÉLIE.

105   Et cependant il faut... Ah ! Soutiens-moi.

Laissant tomber le portrait de Lélie.

LA SUIVANTE.

  Madame,

D'où vous pourrait venir... Ah ! Bons dieux elle pâme.

Hé ! Vite, holà, quelqu'un !

SCÈNE III.
Sganarelle, La suivante.

Cette scène courte est fort connue, et Sganarelle, comme une des plus proches voisins de Célie, accourt aux cris de cette suivante qui lui donne sa maîtresse à soutenir ; cependant qu'elle va chercher encore du secours d'un autre côté, comme vous pouvez voir par ce qui suit.

SGANARELLE.

Qu'est-ce ? Donc, me voilà.

LA SUIVANTE.

Ma maîtresse se meurt.

SGANARELLE.

Quoi ce n'est que cela ?

Je croyais tout perdu, de crier de la sorte ;

110   Mais approchons pourtant. Madame, êtes-vous morte.

Hays, elle ne dit mot.

LA SUIVANTE.

Je vais faire venir

Quelqu'un pour l'emporter, veuillez la soutenir.

SCÈNE IV.
Sganarelle, sa femme.

Cette scène n'est pas plus longue que la précédente, et la femme de Sganarelle, regardant par la fenêtre, prend de la jalousie de son marie, à qui elle voit tenir une femme entre ses bras et descend pour le surprendre, cependant qu'il aide à porter Célie chez elle. Ce que vous pouvez voir en lisant ces vers.

SGANARELLE, en lui passant la main sur le sein.

Elle est froide partout et je ne sais qu'en dire,

Approchons-nous pour voir si sa bouche respire.

115   Ma foi, je ne sais pas, mais j'y trouve encor, moi,

Quelque signe de vie.

LA FEMME DE SGANARELLE, regardant par la fenêtre.

Ah ! Qu'est-ce que je [v]ois,

Mon mari dans ses bras... Mais je m'en vais descendre,

Il me trahit sans doute, et je veux le surprendre.

SGANARELLE.

Il faut se dépêcher de l'aller secourir,

120   Certes elle aurait tort de se laisser mourir,

Aller en l'autre monde est très grande sottise,

Tant que dans celui-ci l'on peut être de mise.

Il l'emporte avec un homme que la suivante amène.

SCÈNE V.

L'auteur, qui comme nous avons dit ci-dessus, sait tout à fait bien ménager l'esprit de son auditeur, après l'avoir diverti dans les deux précédentes scènes, dont la beauté consiste presque toute dans l'action, l'arrache dans celle-ci par un raisonnement si juste, que l'on ne pourra qu'à peine se l'imaginer, si l'on en considère la matière ; mais il n'appartient qu'à des plumes, comme la sienne, à faire beaucoup de peu, et voici pour satisfaire votre curiosité le sujet de cette scène. La femme de Sganarelle étant descendue, et n'ayant point trouvé son marin fait éclater sa jalousie, mais d'une manière si surprenante et si extraordinaire, que quoi que cette matière ait été fort souvent rebattue, jamais personne ne l'a traitée avec tant de succès, d'une manière si contraire à celle des autres femmes, qui n'ont recours qu'aux emportements en de semblables rencontres, et comme il m'a été impossible de vous l'exprimer aussi bien que lui : ces vers vous en feront connaître la beauté.

LE FEMME de SGANARELLE, seule.

Il s'est subitement éloigné de ces lieux,

Et sa fuite a trompé mon désir curieux.

125   Mais de sa trahison je ne fais plus de doute,

Et le peu que j'ai vu me la découvre toute.

Je ne m'étonne plus de l'étrange froideur

Dont je le vois répondre à ma pudique ardeur,

Il réserve, l'ingrat, ses caresses à d'autres,

130   Et nourrit leurs plaisirs par le jeûne des nôtres.

Voilà de nos maris le procédé commun,

Ce qui leur est permis, leur devient importun,

Dans les commencements ce sont toutes merveilles

Ils témoignent pour nous des ardeurs non pareilles ;

135   Mais les traîtres bientôt se lassent de nos feux,

Et portent autre part ce qu'ils doivent chez eux.

Ah ! Que j'ai de dépit, que la loi n'autorise

À changer de mari comme on fait de chemise !

Cela serait commode, et j'en sais telle ici

140   Qui comme moi ma foi le voudrait bien aussi.

En ramassant le portrait que Célie avait laissé tomber.

Mais quel est ce bijou que le sort me présente,

L'émail en est fort beau, la gravure charmante.

Ouvrons.

SCÈNE VI.
Sganarelle et sa femme.

Quelques beautés que l'auteur ait fait voir dans la scène précédente, ne croyez pas qu'il est de ceux qui souvent après un beau début donnent (pour parler vulgairement du nez en terre) puisque plus vous y avancerez dans la lecture de cette pièce, plus vous y découvrirez de beautés, et pour en être persuadé, il ne faut que jeter les yeux sur cette scène, qui en fait le fondement. Célie en s'évanouissant, ayant laissé tomber le portrait de son amant, le femme de Sganarelle le ramasse, et comme elle le considère attentivement, le mari ayant aidé à reporter Célie chez elle, rentre sur la scène et regarde par dessus l'épaule de sa femme, ce quelle considère : et voyant ce portrait, commence d'entrer en quelque sorte de jalousie, lorsque sa femme s'avise de la tenir, ce qui confirme ses soupçons, dans la pensée qu'il a qu'elle le baise ; mais il ne doute bientôt plus qu'il est de la grande confrérie; quand il entend dire à sa femme, qu'elle souhaiterait d'avoir un époux d'une si bonne mine : c'est alors qu'en la surprenant, il lui arrache ce portrait. Mais devant que de parler des discours qu'ils tiennent ensemble sur le sujet de leur jalousie, il est à propos de vous dire, qu'il ne s'est rien vu de si agréable que les postures de Sganarelle, quand il est derrière sa femme, son visage et ses gestes expriment si bien sa jalousie, , qu'il ne serait pas nécessaire qu'il parlât pour paraître le plus jaloux de tous les hommes : il reproche à sa femme son infidélité et tâche à la persuader qu'elle est d'autant plus coupable qu'elle a un mari qui (soir pour les qualités du corps, soit pour celles de l'exprit) est entièrement parfait. Sa femme qui d'un autre côté était avoir autant et plus de sujet que lui d'avoir martel en tête, s'emporte contre lui en lui redemandant son bijou ; tellement que chacun croyant avoir raison, cette dispute done un agréable divertissement à l'auditeur, à quoi Sganarelle contribue beaucoup par des gestes qui sont inimitables et qui ne se peuvent exprimer sur le papier. Sa femme étant lasse d'ouïr des reproches, lui arrache le portrait qu'il lui avait pris et s'enfuit, et Sagnarelle court après elle. Vous auriez sujet de ma quereller, si je ne vous envoyais pas les vers d'une scène qui fait le fondement de cette pièce ; c'est pourquoi je satisfaits à votre curiosité.

SGANARELLE.

On la croyait morte et ce n'était rien.

Il n'en faut plus qu'autant, elle se porte bien.

145   Mais j'aperçois ma femme.

SA FEMME.

  Ô ciel ! C'est miniature,

Et voilà d'un bel homme une vive peinture.

SGANARELLE, à part, et regardant sur l'épaule de sa femme.

Que considère-t-elle avec attention,

Ce portrait, mon honneur, ne nous dit rien de bon.

D'un fort vilain soupçon je me sens l'âme émue.

SA FEMME, sans l'apercevoir, continue.

150   Jamais rien de plus beau ne s'offrit à ma vue.

Le travail plus que l'or s'en doit encore priser.

Hon Que cela sent bon !

SGANARELLE, à part.

Quoi ? Peste ! Le baiser !

Ah ! J'en tiens.

SA FEMME poursuit.

Avouons qu'on doit être ravie

Quand d'un homme ainsi fait on se peut voir servie,

155   Et que s'il en contait avec attention,

Le penchant serait grand à la tentation.

Ah ! Que n'ai-je un mari d'une aussi bonne mine,

Au lieu de mon pelé, de mon rustre... !

SGANARELLE, lui arrachant le portrait.

Ah ! Mâtine !  [ 4 Mâtine : Terme d'injure populaire. Mâtin, mâtine, celui, celle qu'on assimile à un mâtin, à un chien. [L]]

Nous vous y surprenons en faute contre nous,

160   Et diffamant l'honneur de votre cher époux :

Donc à votre calcul, ô ma trop digne femme !

Monsieur, tout bien compté, ne vaut pas bien Madame,

Et, de par Belzébuth, qui vous puisse emporter  [ 5 Belzébuth : Nom d'un démon. [L]]

Quel plus rare parti pourriez-vous souhaiter :

165   Peut-on trouver en moi quelque chose à redire,

Cette taille, ce port que tout le monde admire,

Ce visage si propre à donner de l'amour,

Pour qui mille beautés soupirent nuit et jour ;

Bref en tout et partout ma personne charmante

170   N'est donc pas un morceau dont vous soyez contente :

Et pour rassasier votre appétit gourmand,

Il faut à son mari le ragoût d'un galant.

SA FEMME.

J'entends à demi-mot où va la raillerie.

Tu crois par ce moyen...

SGANARELLE.

À d'autres, je vous prie,

175   La chose est avérée, et je tiens dans mes mains

Un bon certificat du mal dont je me plains.

SA FEMME.

Mon courroux n'a déjà que trop de violence,

Sans le charger encore d'une nouvelle offense,

Écoute, ne crois pas retenir mon bijou,

180   Et songe un peu...

SGANARELLE.

  Je songe à te rompre le cou.

Que ne puis-je aussi bien que je tiens la copie

Tenir l'original !

SA FEMME.

Pourquoi ?

SGANARELLE.

Pour rien, mamie :

Doux objet de mes voeux, j'ai grand tort de crier,

Et mon front de vos dons vous doit remercier.

Regardant le portrait de Lélie.

185   Le voilà, le beau-fils, le mignon de couchette,

Le malheureux tison de ta flamme secrète,

Le drôle avec lequel...

SA FEMME.

Avec lequel, poursuis ?

SGANARELLE.

Avec lequel te dis-je... Et j'en crève d'ennuis.

SA FEMME.

Que me veut donc par là conter ce maître ivrogne.

SGANARELLE.

190   Tu ne m'entends que trop, Madame la carogne ;  [ 6 Carogne : Femme hargneuse, méchante femme. [L]]

Sganarelle est un nom qu'on ne me dira plus,

Et l'on va m'appeler Seigneur Corneillius.

J'en suis pour mon honneur ; mais à toi qui me l'ôtes,

Je t'en ferai du moins pour un bras ou deux côtes.

SA FEMME.

195   Et tu m'oses tenir de semblables discours.

SGANARELLE.

Et tu m'oses jouer de ces diables de tours.

SA FEMME.

Et quels diables de tours, parle donc sans rien feindre ?

SGANARELLE.

Ah ! Cela ne vaut pas la peine de se plaindre,

D'un panache de cerf sur le front me pourvoir,  [ 7 Panache : on dit proverbialement, qu'une femme a mis un beau panache sur la tête de son mari, quand elle lui a été infidèle. [F]]

200   Hélas ! Voilà vraiment un beau venez-y-voir.  [ 8 Venez-y-voir : Terme familier et ironique. bagatelle, chose qui mérite à peine d'être remarquée. [L]]

SA FEMME.

Donc, après m'avoir fait la plus sensible offense

Qui puisse d'une femme exciter la vengeance,

Tu prends d'un feint courroux le vain amusement

Pour prévenir l'effet de mon ressentiment ?

205   D'un pareil procédé l'insolence est nouvelle,

Celui qui fait l'offense est celui qui querelle.

SGANARELLE.

Eh ! La bonne effrontée, à voir ce fier maintien,

Ne la croirait-on pas une femme de bien ?

SA FEMME.

Va, poursuis ton chemin, cajole tes maîtresses,

210   Adresse-leur tes voeux, et fais-leur des caresses ;

Mais rends-moi mon portrait sans te jouer de moi.

Elle lui arrache le portrait et s'enfuit.

SGANARELLE, courant après elle.

Oui, tu crois m'échapper, je l'aurai malgré toi.

SCÈNE VII.
Gros René, Lélie.

Lélie avait déjà trop causé de trouble dans l'esprit de tous nos acteurs, pour ne pas venir faire paraître les siens sur la scène : en effet il n'arrive pas plutôt, que l'on voit la tristesse peinte sur son visage. Il fait voir que la campagne où il était, il s'est rendu au plus tôt à Paris, sur le bruit de l'hymen de Célie. Comme il est tout nouvellement arrivé, son valet le presse d'aller apprendre des nouvelles de sa maîtresse ; mais il n'y veut pas consentir, et voyant que son valet l'importune, il l'envoie manger,cependant qu'il va chercher à se délasser des fatigues de son voyage auprès de sa maîtresse. Remarquerez s'il vous plaît, ce que cette scène contient, et je vous ferai voir en un autre endroit, que l'auteur a infiniment de l'esprit, de l'avoir placée si à propos ; et pour vous en mieux faire ressouvenir en voici les vers.

GROS-RENÉ.

Enfin, nous y voici ; mais, monsieur, si je l'ose,

Je voudrais vous prier de me dire une chose.

LÉLIE.

215   Hé bien, Parle ?

GROS-RENÉ.

  Avez-vous le diable dans le corps

Pour ne pas succomber à de pareils efforts,

Depuis huit jours entiers avec vos longues traites

Nous sommes à piquer de chiennes de mazettes,  [ 9 Mazette : Méchant petit cheval. [L]]

De qui le train maudit nous a tant secoués,

220   Que je m'en sens pour moi tous les membres roués,

Sans préjudice encor d'un accident bien pire,

Qui m'afflige un endroit que je ne veux pas dire ;

Cependant arrivé vous sortez bien et beau

Sans prendre de repos, ni manger un morceau.

LÉLIE.

225   Ce grand empressement n'est point digne de blâme

De l'hymen de Célie on alarme mon âme ;

Tu sais que je l'adore ; et je veux être instruit

Avant tout autre soin de ce funeste bruit.

GROS-RENÉ.

Oui ; mais un bon repas vous serait nécessaire

230   Pour s'aller éclaircir, Monsieur, de cette affaire,

Et votre coeur sans doute en deviendrait plus fort

Pour pouvoir résister aux attaques du sort.

J'en juge par moi-même, et la moindre disgrâce

Lorsque je suis à jeun, me saisit, me terrasse ;

235   Mais quand j'ai bien mangé, mon âme est ferme à tout,

Et les plus grands revers n'en viendraient pas à bout.

Croyez-moi, bourrez-vous et sans réserve aucune,

Contre les coups que peut vous porter la fortune,

Et, pour fermer chez vous l'entrée à la douleur,

240   De vingt verres de vin entourez votre coeur.

LÉLIE.

Je ne saurais manger.

GROS-RENÉ, à part ce demi-vers.

Si fait bien moi, je meure.

Votre dîner pourtant serait prêt tout à l'heure.

LÉLIE.

Tais-toi, je te l'ordonne.

GROS-RENÉ.

Ah ! Quel ordre inhumain.

LÉLIE.

J'ai de l'inquiétude, et non pas de la faim.

GROS-RENÉ.

245   Et moi, j'ai de la faim, et de l'inquiétude

De voir qu'un sot amour fait toute votre étude.

LÉLIE.

Laisse-moi m'informer de l'objet de mes voeux,

Et, sans m'importuner, va manger si tu veux.

GROS-RENÉ.

Je ne réplique point à ce qu'un maître ordonne.

SCÈNE VIII.

Je ne vous dirai rien de cette scène car elle ne contient que ces trois vers.

LÉLIE, seul.

250   Non non, à trop de peur mon âme s'abandonne,

Le père m'a promis et la fille a fait voir

Des preuves d'un amour qui soutient mon espoir.

SCÈNE IX.
Sganarelle, Lélie.

C'est ici que l'auteur fait voir qu'il ne sait pas moins représenter une pièce, qu'il l'a sait composer ; puisque l'on ne vit jamais rien de si bien joué que cette scène. Sganarelle ayant arraché à sa femme le portrait qu'il lui venait de reprendre, vient pour le considérer à loisir, lorsque Lélie, voyant que cette boîte ressemblait fort à celle où était le portrait qu'il avait donné à sa maîtresse, s'approche de lui pour le regarder par dessus son épaule : Tellement que Sganarelle voyant qu'il n'a pas le loisir de considérer le portrait comme il le voudrait bien, et que de quelque côté qu'il se puisse retourner, il est obsédé par Lélie ; Et Lélie enfin de son côté ne doutant plus que ce ne soit son portrait, et impatient de savoir de qui Sganarelle peut l'avoir eu, s'enquerre de lui comment il est tombé entre ses mains. Ce désir étonne Sganarelle ; mais sa surprise ; mais sa surprise cesse bientôt, losqu'après avoir bien examiné ce portrait, et le prie de cesses un amour qu'un mari peut trouver fort mauvais. Lélie lui demande s'il est mari de celle qui conservait de gage. Sganarelle lui dit qu'oui, et qu'il en est mari très mari, qu'il en sait bien la cause, et qu'il va sur l'heure l'apprendre aux parents de sa femme. Et moi cependant je m'en vais vous apprendre les vers de cette scène, et que subsistant pendant le reste de la pièce entre les quatre principaux acteurs, qui sont Sganarelle, sa femme, Lélie, et sa maîtresse, qui ne s'entendent pas il divertit merveilleusement l'auditeur, sans fatiguer son esprit, tant il naît naturellement, et tant sa conduite est admirable dans cette pièce.

SGANARELLE.

Nous l'avons, et je puis voir à l'aise la trogne

Du malheureux pendard qui cause ma vergogne.  [ 10 Vergogne : Vieux mot qui signifie honte, et qui ne s'employe plus que dans le burlesque. [F]]

255   Il ne m'est point connu.

LÉLIE, à part.

  Dieu ! Qu'aperçois-je ici ?

Et si c'est mon portrait, que dois-je croire aussi ?

SGANARELLE, continue.

Ah ! Pauvre Sganarelle, à quelle destinée

Ta réputation est-elle condamnée,

Apercevant Lélie qui le regarde, il se retourne d'un autre côté.

Faut...

LÉLIE, à part.

Ce gage ne peut sans alarmer ma foi,

260   Être sorti des mains qui le tenaient de moi.

SGANARELLE.

Faut-il que désormais à deux doigts l'on te montre,

Qu'on te mette en chansons, et qu'en toute rencontre,

On te rejette au nez le scandaleux affront

Qu'une femme mal née imprime sur ton front.

LÉLIE, à part.

265   Me trompé-je ?

SGANARELLE.

  Ah ! Truande, as-tu bien le courage

De m'avoir fait cocu dans la fleur de mon âge,

Et femme d'un mari qui peut passer pour beau,

Faut-il qu'un marmouset, un maudit étourneau.  [ 11 Marmouset : Par mépris, jeune homme sans conséquence.[L]]

LÉLIE, à part, et regardant encore son portrait.

Je ne m'abuse point, c'est mon portrait lui-même.

SGANARELLE lui retourne le dos.

270   Cet homme est curieux.

LÉLIE, à part.

  Ma surprise est extrême.

SGANARELLE.

À qui donc en a-t-il.

LÉLIE, à part.

Je le veux accoster.

Haut.

Puis-je... ? Hé ! De grâce, un mot.

SGANARELLE le fuit encore.

Que me veut-il conter ?

LÉLIE.

Puis-je obtenir de vous de savoir l'aventure

Qui fait dedans vos mains trouver cette peinture.

SGANARELLE, à part, et examinant le portrait qu'il tient et Lélie.

275   D'où lui vient ce désir ; mais je m'avise ici...

Ah ! Ma foi me voilà de son trouble éclairci,

Sa surprise à présent n'étonne plus mon âme,

C'est mon homme, ou plutôt c'est celui de ma femme.

LÉLIE.

Retirez-moi de peine et dites d'où vous vient...

SGANARELLE.

280   Nous savons Dieu merci le souci qui vous tient.

Ce portrait qui vous fâche est votre ressemblance,

Il était en des mains de votre connaissance,

Et ce n'est pas un fait qui soit secret pour nous

Que les douces ardeurs de la dame et de vous :

285   Je ne sais pas si j'ai dans sa galanterie

L'honneur d'être connu de votre seigneurie ;

Mais faites-moi celui de cesser désormais

Un amour qu'un mari peut trouver fort mauvais,

Et songez que les noeuds du sacré mariage...

LÉLIE.

290   Quoi, celle dites-vous dont vous tenez ce gage...

SGANARELLE.

Est ma femme, et je suis son mari.

LÉLIE.

Son mari ?

SGANARELLE.

Oui, son mari vous dis-je, et mari très marri,

Vous en savez la cause et je m'en vais l'apprendre

Sur l'heure à ses parents.

SCÈNE X.

LÉLIE, seul.

Lélie se plaint dans cette scène de l'infidélité de sa maîtresse et l'outrage qu'il lui fait, ne l'abattant pas moins que les longs travaux de son voyage, le fait tomber en faiblesse. Plusieurs ont assez ridiculement repris cette scène, sans avoir pour justifier leur impertinence (autre chose à dire) sinon que l'infidélité d'une maîtresse n'était pas capable de faire évanouir un homme. D'autres ont dit encore, que cet évanouissement était mal placé, et que l'on voyait bien que l'auteur ne s'en était servi que pour faire naître l'incident qui paraît ensuite. Mais je répondra en deux mots aux uns et aux autres : et je dis d'abord aux premiers, qu'on n'ont pas bien considéré, que l'auteur avait préparé cet incident longtemps devant, et que l'infidélité de la maîtresse de Lélie, n'est pas seule le cause de son évanouissement, qu'il en a encore deux puissantes raisons, dont l'une est les longs et pénibles travaux d'un voyage de huit jours qu'il avait fait en poste, et l'autre qu'il n'avait pas mangé depuis sont arrivée, come l'auteur l'a découvert par devant aux auditeurs, en faisant que Gros-René le presse d'aller manger un morceau afin de pouvoir résister aux attaques si fort (et c'est pour cela que je vous ai prié de remarquer la scène qu'ils font ensemble) tellement qu'il n'est pas impossible qu'un homme qui arrive d'un long voyage, qui n'a point mangé depuis son arrivée, et qui apprend l'infidélité d'une maîtresse, s'évanouisse. Voilà ce que j'ai à dire aux premiers censeurs de cet incident miraculeux. Pour ce qui regarde les seconds, quoi qu'ils paraissent le reprendre avec plus de justice, je les confondrai encore plutôt, et pour commencer à leur faire voir leur ignorance, je veux leur accorder que l'auteur n'a fait évanouir Lélie, que pour donner lieu à l'incident qui suit ; mais ne doivent-ils pas savoir que quand un auteur a un bel incident à insérer dans une pièce, s'il trouve des moyens vraisemblables pour le faire naître, il en doit être d'autant plus estimé, que le chose est beaucoup plus difficile, et qu'au contraire s'il ne le fait paraître que par des moyens erronés et tirés par la queue, il doit passer pour un ignorant puisque c'est une des qualités le plus nécessaire à un auteur, que de savoir inventer avec vraisemblance ; c'est pourquoi puisqu'il y a tant de possibilités et de vraisemblance dans l'évanouissement de Lélie, que l'on pourrait dire qu'il était absolument nécessaire qu'il s'évanouisse puisqu'il aurait paru peu amoureux, si étant arrivé à Paris, il s'était amusé à manger, au lieu d'aller trouver sa maîtresse : ils condamnent des choses qu'ils devraient estimer, puisque la conduite de cet incident avec toutes les préparations nécessaires, fait voir que l'auteur pense mûrement ce qu'il fait, et que rien ne se peut égaler à la solidité de son esprit. Voilà qu'elle est ma pensée là-dessus, et pour vous montrer que les raisons que j'ai apportées sont vraies, vous n'avez qu'à lire ces vers.

Ah ! Que viens-je d'entendre.

295   L'on me l'avait bien dit, et que c'était de tous

L'homme le plus mal fait qu'elle avait pour époux.

Ah ! Quand mille serments de ta bouche infidèle

Ne m'auraient pas promis une flamme éternelle,

Le seul mépris d'un choix si bas et si honteux

300   Devait bien soutenir l'intérêt de mes feux

Ingrate, et quelque bien... Mais ce sensible outrage,

Se mêlant aux travaux d'un assez long voyage,

Me donne tout à coup un choc si violent,

Que mon coeur devient faible, et mon corps chancelant.

SCÈNE XI.
Lélie, La Femme de Sganarelle.

Voyons si quelqu'un n'aura point de pitité de ce pauvra amant qui tombe en faiblesse. La femme de Sganarelle ne colère contre son mari, de ce qu'il lui avait emporté le bijou qu'elle avait trouvé, sort de chez elle, et voyant Lélie qui commençait à sévanouir, le fait entrer dans sa salle, en attendant que son mal se passe. Jugez après les transports de la jalousie de Sganarelle, de l'effet que cet incident doit produire, et s'il fut jamais rien de mieux imaginé. Vous pourrez lire les vers de cette scène ; cependant que j'irai voir si Sganarelle a trouvé quelques uns des parents de sa femme.

LA FEMME de SGANARELLE, se tournant vers Lélie.

305   Malgré moi mon perfide... Hélas ! Quel mal vous presse,

Je vous vois prêt Monsieur à tomber en faiblesse.

LÉLIE.

C'est un mal qui m'a pris assez subitement.

LA FEMME de SGANARELLE.

Je crains ici pour vous l'évanouissement :

Entrez dans cette salle, en attendant qu'il passe.

LÉLIE.

310   Pour un moment ou deux, j'accepte cette grâce.

SCÈNE XII.
Sganarelle et le parent de sa femme.

Il faudrait avoir le pinceau de Poussin, Le Brun, et Mignard, pour vous représenter avec quelle posture Sganarelle se fait admirer dans cette scène, où il paraît avec un parent de sa femme. L'on n'a jamais vu tenir de discours si naïfs, ni paraître avec un visage si niais, et l'on de doit pas moins admirer l'auteur, pour avoir fait cette pièce, que pour la manière dont il l'a représente. Jamais personne ne sut si bien démonter son visage, et l'on peut dire que dedans cette pièce, il en change plus de vingt fois ; mais comme c'est un divertissement que vous ne pouvez avoir à moins que de venir à Paris , voir représenter cet incomparable ouvrage, je ne vous en dirai pas davantage, pour passer aux choses dont je puis aisément vous faire part. Ce bon vieillard remontre à Sganarelle, que le trop de promptitude expose souvent à l'erreur, que tout ce qui regarde de l'honneur est délicat : ensuite il lui dit qu'il s'informe mieux comment ce portrait est tombé entre les mains de sa femme, et que s'il se trouve qu'elle soit criminelle, il sera le premier à punir son offense. Il se retire après cela. Comme je n'ai pu dans cette scène vous envoyer le portrait du visage de Sganarelle, en voici les vers.

LE PARENT.

D'un mari sur ce point j'approuve le souci ;

Mais c'est prendre la chèvre un peu bien vite aussi,

Et tout ce que de vous je viens d'ouïr contre elle

Ne conclut point, parent, qu'elle soit criminelle.

315   C'est un point délicat et de pareils forfaits,

Sans les bien avérer ne s'imputent jamais.

SGANARELLE.

C'est-à-dire qu'il faut toucher au doigt la chose.

LE PARENT.

Le trop de promptitude à l'erreur nous expose.

Qui sait comme en ses mains ce portrait est venu,

320   Et si l'homme, après tout, lui peut être connu.

Informez-vous-en donc ; et si c'est ce qu'on pense,

Nous serons les premiers à punir son offense.

SCÈNE XIII.

Saganarelle pour ne point démentir de son caractère, qui fait voir un homme facile à prendre toutes sortes d'impressions, croit facilement ce que le bon homme lui dit, et commence à se persuader qu'il s'est trop tôt mis dans la tête des visions connues, lorsque le Lélie sortant de chez lui avec sa femme qui le conduit, le fait de nouveau rentrer en jalousie. LEs vers qu'il dit dans cette scène, vous ferons mieux voir son caractère qui je ne vous l'ai peint.

SGANARELLE, seul.

On ne peut pas mieux dire, en effet, il est bon

D'aller tout doucement. Peut-être sans raison,

325   Me suis-je en tête mis ces visions cornues,

Et les sueurs au front m'en sont trop tôt venues.

Par ce portrait enfin dont je suis alarmé,

Mon déshonneur n'est pas tout à fait confirmé,

Tâchons donc par nos soins...

SCÈNE XIV.
Sganarelle, Sa femme, Lélie.

SGANARELLE, poursuit.

Ah ! Que vois-je, je meure,

330   Il n'est plus question de portrait à cette heure :

Voici ma foi la chose en propre original.

LA FEMME de SGANARELLE, à Lélie.

C'est par trop vous hâter Monsieur, et votre mal

Si vous sortez sitôt pourra bien vous reprendre.

LÉLIE.

Non non, je vous rends grâce, autant qu'on puisse rendre,

335   De l'obligeant secours que vous m'avez prêté.

SGANARELLE, à part.

La masque encore après lui fait civilité.  [ 12 Masque : Terme familier d'injure dont on se sert quelquefois pour qualifier une jeune fille, une femme, et lui reprocher sa laideur ou sa malice. [L]]

SCÈNE XV.
Sganarelle, Lélie.

Lélie donne sans y penser le change à Sagnarelle dans cette scène, et ne le surprend pas moins que l'autre à tantôt fait, en lui disant qu'il tenait son portrait des mains de sa femme. Pour mieux juger de la surprise de Sganarelle, vous pouvez lire ces vers, dont le dernier est placé si à propos, que jamais pièce entièrement n'a fait tant d'éclat que ce vers seul.

SGANARELLE, à part.

Il m'aperçoit. Voyons ce qu'il me pourra dire.

LÉLIE, à part.

Ah ! Mon âme s'émeut, et cet objet m'inspire...

Mais je dois condamner cet injuste transport,

340   Et n'imputer mes maux qu'aux rigueurs de mon sort.

Envions seulement le bonheur de sa flamme.

Passant auprès de lui et le regardant.

Ô ! Trop heureux d'avoir une si belle femme.

SCÈNE XVI.
Sganarelle, Célie.

L'on peut dire que cette scène en contient deux, puisque Sganarelle fait une espèce de monologue, pendant que Célie, qui avait vu sortir son amant d'avec lui, le conduit des yeux, jusqu'à ce qu'elle l'ait perdue de vue, pour voir si elle ne s'est point trompée. Sganarelle de son côté regarde aussi [s']en aller Lélie, et fait voir le dépit qu'il a eu de ne lui avoir pas fait insulte, après l'assurance qu'il croit avoir d'être cocu de lui. Célie lui ayant laissé jeter la plus grande partie de son feu, s'en approche pour lui demander si celui qui lui vient de parler ne lui est pas connu ; mais il lui répond avec la naïveté ordinaire, que c'est sa femme qui le connaît et découvre peu à peu ; mais d'une manière tout à fait agréable, que Lélie le déshonore. C'est ici que l'équivoque divertit merveilleusement l'auditeur, puisque Célie détestant la perfidie de son amant, jetant feu et flamme contre lui, et sortant à dessein de punir que pour l'amour de lui. Comme les vers de cette scène donnent à l'auditeur un plaisir extraordinaire, il ne serait pas juste de vous priver de ce contentement, c'est pourquoi en jetant les yeux sur les lignes suivantes, vous pourrez connaître que l'auteur sait parfaitement bien conduire un équivoque.

SGANARELLE, sans voir Célie.

Ce n'est point s'expliquer en termes ambigus.

Cet étrange propos me rend aussi confus

345   Que s'il m'était venu des cornes à la tête.

Il se tourne du côté que Lélie s'en vient d'en aller.

Allez, ce procédé n'est point du tout honnête.

CÉLIE, à part.

Quoi, Lélie a paru tout à l'heure à mes yeux,

Qui pourrait me cacher son retour en ces lieux.

SGANARELLE, poursuit.

Ô ! Trop heureux, d'avoir une si belle femme,

350   Malheureux bien plutôt de l'avoir cette infâme,

Célie approche peu à peu de lui, attend que son transport soit fini pour lui parler.

Dont le coupable feu trop bien vérifié,

Sans respect ni demi nous a cocufié.

Mais je le laisse aller après un tel indice

Et demeure les bras croisés comme un jocrisse.  [ 13 Jocrisse : Terme injurieux. Benêt se laissant gouverner, ou s'occupant des soins du ménage qui conviennent le moins à un homme. [L]]

355   Ah ! Je devais du moins lui jeter son chapeau,

Lui ruer quelque pierre, ou crotter son manteau,

Et sur lui hautement pour contenter ma rage

Faire au larron d'honneur crier le voisinage.  [ 14 Larron : voleur. Fig. Un larron d'honneur, celui qui ôte l'honneur à un mari. [L]]

CÉLIE.

Celui qui maintenant devers vous est venu,

360   Et qui vous a parlé, d'où vous est-il connu ?

SGANARELLE.

Hélas ! Ce n'est pas moi qui le connaît, Madame ;

C'est ma femme.

CÉLIE.

Quel trouble agite ainsi votre âme ?

SGANARELLE.

Ne me condamnez point d'un deuil hors de saison,

Et laissez-moi pousser des soupirs à foison.  [ 15 Foison : extrême abondance. [L]]

CÉLIE.

365   D'où vous peuvent venir ces douleurs non communes ?

SGANARELLE.

Si je suis affligé, ce n'est pas pour des prunes

Et je le donnerais à bien d'autres qu'à moi

De se voir sans chagrin au point où je me vois.

Des maris malheureux, vous voyez le modèle,

370   On dérobe l'honneur au pauvre Sganarelle ;

Mais c'est peu que l'honneur dans mon affliction

L'on me dérobe encore la réputation.

CÉLIE.

Comment ?

SGANARELLE.

Ce damoiseau, parlant par révérence

Me fait cocu Madame, avec toute licence ;

375   Et j'ai su par mes yeux avérer aujourd'hui

Le commerce secret de ma femme et de lui.

CÉLIE.

Celui qui maintenant...

SGANARELLE.

Oui, oui, me déshonore,

Il adore ma femme, et ma femme l'adore.

CÉLIE.

Ah ! J'avais bien jugé que ce secret retour

380   Ne pouvait me couvrir que quelque lâche tour ;

Et j'ai tremblé d'abord en le voyant paraître,

Par un pressentiment de ce qui devait être.

SGANARELLE.

Vous prenez ma défense avec trop de bonté.

Tout le monde n'a pas la même charité

385   Et plusieurs qui tantôt ont appris mon martyre,

Bien loin d'y prendre part, n'en ont rien fait que rire.

CÉLIE.

Est-il rien de plus noir que ta lâche action,

Et peut-on lui trouver une punition,

Dois-tu ne te pas croire indigne de la vie,

390   Après t'être souillé de cette perfidie.

Ô ciel ! Est-il possible ?

SGANARELLE.

Il est trop vrai pour moi.

CÉLIE.

Ah ! Traître, scélérat, âme double et sans foi.

SGANARELLE.

La bonne âme !

CÉLIE.

Non, non, l'enfer n'a point de gêne

Qui ne soit pour ton crime une trop douce peine.

SGANARELLE.

395   Que voilà bien parler !

CÉLIE.

  Avoir ainsi traité

Et la même innocence et la même bonté.

SGANARELLE.

Il soupire haut

Hay !

CÉLIE.

Un coeur qui jamais n'a fait la moindre chose

A mérité l'affront où ton mépris l'expose.

SGANARELLE.

Il est vrai.

CÉLIE.

Qui bien loin... Mais c'est trop, et ce coeur

400   Ne saurait y songer sans mourir de douleur.

SGANARELLE.

Ne vous fâchez pas tant ma très chère Madame,

Mon mal vous touche trop et vous me percez l'âme.

CÉLIE.

Mais ne t'abuse pas jusqu'à te figurer

Qu'à des plaintes sans fruit j'en veuille demeurer,

405   Mon coeur pour se venger sait ce qu'il te faut faire,

Et j'y cours de ce pas, rien ne m'en peut distraire.

SCÈNE XVII.

Si j'avais tantôt besoin de ces excellents peintres que je vous ai nommés pour vous dépeindre le visage de Sganarelle ; j'aurais maintenant besoin et de leur pinceau et de la plume des plus excellents orateurs, pour vous décrire cette scène. Jamais il ne se vit rien de plus beau, jamais rien de mieux joué, et jamais ils ne furent généralement estimés. Sagnarelle jour seul cette scène, repassant dans son esprit tout ce que l'on peut dire d'un cocu, et les raisons pour lesquelles il ne s'en doit pas mettre en peine, s'en démêle si bien, que son raisonnement pourrait en un besoin consoler ceux qui son de ce nombre. Je vous envoie les vers de cette scène, afin que si vous connaissez quelqu'un à votre pays qui soit de la confrérie dont Sganarelle se croit être, vous puissiez par là retirer de la mélancolie où il pourrait s'être plongé.

SGANARELLE, seul.

Que le ciel la préserve à jamais de danger.

Voyez quelle bonté de vouloir me venger.

En effet, son courroux qu'excite ma disgrâce,

410   M'enseigne hautement ce qu'il faut que je fasse

Et l'on ne doit jamais souffrir sans dire mot

De semblables affronts à moins qu'être un vrai sot.

Courons donc le chercher ce pendard qui m'affronte

Montrons notre courage à venger notre honte.

415   Vous apprendrez, maroufle, à rire à nos dépens,  [ 16 Maroufle : Terme injurieux qu'on donne aux gens gros de corps, et grossiers d'esprit. [F]]

Et sans aucun respect faire cocus les gens.

Il se retourne ayant fait trois ou quatre pas.

Doucement, s'il vous plaît, cet homme a bien la mine

D'avoir le sang bouillant et l'âme un peu mutine,

Il pourrait bien mettant affront dessus affront

420   Charger de bois mon dos, comme il a fait mon front.

Je hais de tout mon coeur les esprits colériques,

Et porte grand amour aux hommes pacifiques :

Je ne suis point battant de peur d'être battu

Et l'humeur débonnaire est ma grande vertu.

425   Mais mon honneur me dit que d'une telle offense

Il faut absolument que je prenne vengeance.

Ma foi laissons-le dire autant qu'il lui plaira,

Au diantre qui pourtant rien du tout en fera :

Quand j'aurai fait le brave, et qu'un fer pour ma peine

430   M'aura d'un vilain coup transpercé la bedaine,

Que par la ville ira le bruit de mon trépas,

Dites-moi, mon honneur, en serez-vous plus gras ?

La bière est un séjour par trop mélancolique,  [ 17 Bière : Coffre où l'on enferme un mort. [L]]

Et trop malsain pour ceux qui craignent la colique,

435   Et quant à moi je trouve, ayant tout compassé,

Qu'il vaut mieux être encore cocu que trépassé :

Quel mal cela fait-il ? La jambe en devient-elle

Plus tortue après tout, et la taille moins belle.

Peste soit qui premier trouva l'invention

440   De s'affliger l'esprit de cette vision,

Et d'attacher l'honneur de l'homme le plus sage

Aux choses que peut faire une femme volage ;

Puisqu'on tient à bon droit tout crime personnel

Que fait là notre honneur pour être criminel,

445   Des actions d'autrui l'on nous donne le blâme,

Si nos femmes sans nous ont un commerce infâme,

Il faut que tout le mal tombe sur notre dos !

Elles font la sottise, et nous sommes les sots,

C'est un vilain abus et les gens de police

450   Nous devraient bien régler une telle injustice.

N'avons-nous pas assez des autres accidents

Qui nous viennent happer en dépit de nos dents,

Les querelles, procès, faim, soif et maladie,

Troublent-ils pas assez le repos de la vie

455   Sans s'aller de surcroît aviser sottement

De se faire un chagrin qui n'a nul fondement.

Moquons-nous de cela, méprisons les alarmes,

Et mettons sous nos pieds les soupirs et les larmes,

Si ma femme a failli, qu'elle pleure bien fort ;

460   Mais pourquoi moi pleurer puisque je n'ai point tort :

En tout cas ce qui peut m'ôter ma fâcherie,

C'est que je ne suis pas seul de ma confrérie,

Voir cajoler sa femme et n'en témoigner rien

Se pratique aujourd'hui par force gens de bien :

465   N'allons donc point chercher à faire une querelle

Pour un affront qui n'est que pure bagatelle.

L'on m'appellera sot de ne me venger pas ;

Mais je le serais fort de courir au trépas.

Mettant la main sur son estomac.

Je me sens là pourtant remuer une bile

470   Qui veut me conseiller quelque action virile :

Oui le courroux me prend, c'est trop être poltron :

Je veux résolument me venger du larron :

Déjà pour commencer, dans l'ardeur qui m'enflamme,

Je vais dire partout qu'il couche avec ma femme.

Avouez moi maintenant la vérité, est-il pas vrai, Monsieur, que vous avez trouvé ces vers tout à fait beaux, que vous ne vous êtes pu empêcher de les relire encore une fois, et que vous demeures d'accord que Paris a eu raison de nommer cette scène, la belle scène.

SCÈNE XVIII.
Gorgibus, Célie, La Suivante.

Celie n'ayant point trouvé de moyen plus propre pour punir son amant que d'épouser Valère, dit à son père qu'elle est prête à suivre en tout ses volontés, de quoi le bon vieillard témoigne être beaucoup satisfait, comme vous pouvez voir dans ses vers.

CÉLIE.

475   Oui, je veux bien subir une si juste loi

Mon père, disposez de mes voeux et de moi,

Faites quand vous voudrez signer cet hyménée ;

À suivre mon devoir je suis déterminée,

Je prétends gourmander mes propres sentiments

480   Et me soumettre en tout à vos commandements.

GORGIBUS.

Ah ! Voilà qui me plaît de parler de la sorte,

Parbleu, si grande joie à l'heure me transporte,

Que mes jambes sur l'heure en cabrioleraient,

Si nous n'étions point vus de gens qui s'en riraient.

485   Approche-toi de moi, viens çà que je t'embrasse

Une belle action n'a pas mauvaise grâce,

Un père, quand il veut peut sa fille baiser

Sans que l'on ait sujet de s'en scandaliser.

Va le contentement de te voir si bien née

490   Me fera rajeunir de dix fois une année.

SCÈNE XIX.
Célie, La Suivante.

Vous pourrez dans les cinq vers qui suivent, apprendre tout le sujet de cette scène.

LA SUIVANTE.

Ce changement m'étonne.

CÉLIE.

Et lorsque tu sauras

Par quel motif j'agis tu m'en estimeras.

LA SUIVANTE.

Cela pourrait bien être.

CÉLIE.

Apprends donc que Lélie,

A pu blesser mon coeur par une perfidie,

495   Qu'il était en ces lieux sans...

LA SUIVANTE.

  Mais il vient à nous.

SCÈNE XX.
Célie, Lélie, La Suivante.

Dans cette scène, Lélie qui avait fait dessein de s'en retourner, vient trouver Célie, pour lui dire un éternel adieur, et se plaindre de son infidélité, dans le pensée qu'il a, qu'elle est mariée à Sganarelle ; lorsque Célie, qui croit avoir plus de lieu de se plaindre que lui, lui reproche de son côté sa perfidie, ce qui ne donne pas un médiocre contentement à l'auditeur, qui connaît l'innocence de l'un et de l'autre, et comme vous le connaissez aussi, je crois que ces vers vous pourront divertir.

LÉLIE.

Avant que pour jamais je m'éloigne de vous,

Je veux vous reprocher au moins en cette place...

CÉLIE.

Quoi me parler encore, avez-vous cette audace ?

LÉLIE.

Il est vrai qu'elle est grande et votre choix est tel,

500   Qu'à vous rien reprocher je serais criminel,

Vivez, vivez contente et bravez ma mémoire,

Avec le digne époux qui vous comble de gloire.

CÉLIE.

Oui traître j'y veux vivre, et mon plus grand désir

Ce serait que ton coeur en eût du déplaisir.

LÉLIE.

505   Qui rend donc contre moi ce courroux légitime ?

CÉLIE.

Quoi tu fais le surpris, et demandes ton crime ?

SCÈNE XXI.
Célie, Lélie, Sganarelle, La Suivante.

Sganarelle, qui comme vous avez vu dans la fin de la belle scène, (puisqu'elle n'a point à présent d'autre nom dans Paris) a pris résolution de se venger de Lélie, vient pour cet effet dans cette scène,n armé de toutes pièces : et comme il ne s'aperçoit pas d'abord, il ne lui promet pas moins que la mort dès qu'il le rencontrera. Mais comme il est de ceux qui n'exterminent leurs ennemis que quand ils sont absents, aussitôt qu'il aperçoit Lélie, bien loin de lui passer l'épée au travers du corps, il ne lui fait que des révérences, et puis se retirant à cartier, il s'excite à faire quelque effort généreux et à le tuer par derrière ; et se mettant après en colère contre lui même de ce que sa poltronnerie ne lui permet pas seulement de la regarder entre deux yeux, il se punit lui-même de sa lâcheté, par les coups et les soufflets qu'il se donne, et l'on peut dire, que quoi que bien souvent l'on ait vu des scènes semblables, Sganarelle sait si bien animer cette action, qu'elle paraît nouvelle au théâtre. Cependant que Sganarelle se tourmente ainsi lui-même, Célie et son amant n'ont pas moins d'inquiétude que lui, et ne se reprochent que par des regards enflammés de courroux, leur infidélité imaginaire ; la colère quand elle est montée jusqu'à l'excès, ne nous laissant pour l'ordinaire que le pouvoir de dire peu de paroles. Célie le premier qui à la vue de Sganarelle, et à son amant, de jeter les yeux sur lui, qu'il verra de quoi le faire ressouvenir son crime ; mais comment y trouverait-il de quoi le confondre, puisque c'est par là qu'il prétend la confondre elle même. Il se passe encore quantité de choses dans cette scène, qui confirment les soupçons de l'un et de l'autre ; mais de peur de vous ennuyer trop longtemps par ma prose j'ai recours aux vers que voici, pour vous les expliquer.

SGANARELLE entre armé.

Guerre, guerre mortelle à ce larron d'honneur

Qui sans miséricorde a souillé notre honneur !

CÉLIE, à Lélie.

Tourne ? Tourne les yeux ? Sans me faire répondre.

LÉLIE.

510   Ah ! Je vois...

CÉLIE.

  Cet objet suffit pour te confondre.

LÉLIE.

Mais pour vous obliger bien plutôt à rougir.

SGANARELLE.

Ma colère à présent est en état d'agir,

Dessus ses grands chevaux est monté mon courage ;

Et si je le rencontre on verra du carnage :

515   Oui j'ai juré sa mort, rien ne peut l'empêcher :

Où je le trouverai, je le veux dépêcher,

Au beau milieu du coeur il faut que je lui donne...

LÉLIE.

À qui donc en veut-on ?

SGANARELLE.

Je n'en veux à personne.

LÉLIE.

Pourquoi ces armes-là ?

SGANARELLE.

C'est un habillement

À part.

520   Que j'ai pris pour la pluie. Ah ! Quel contentement

J'aurais à le tuer, prenons-en le courage.

LÉLIE.

Hay ?

SGANARELLE, se donnant des coups de poings sur l'estomac, et des soufflets pour s'exciter.

Je ne parle pas.

À part.

Ah ! Poltron dont j'enrage,

Lâche ! Vrai coeur de poule.

CÉLIE.

Il t'en doit dire assez

Cet objet, dont tes yeux nous paraissent blessés.

LÉLIE.

525   Oui, je connais par là que vous êtes coupable

De l'infidélité la plus inexcusable,

Qui jamais d'un amant puisse outrager la foi.

SGANARELLE, à part.

Que n'ai-je un peu de coeur !

CÉLIE.

Ah ! Cesse devant moi

Traître, de ce discours l'insolence cruelle.

SGANARELLE.

530   Sganarelle, tu vois qu'elle prend ta querelle,

Courage, mon enfant, sois un peu vigoureux,

Là, hardi, tâche à faire un effort généreux,

En le tuant, tandis qu'il tourne le derrière.

LÉLIE, faisant deux ou trois pas sans dessein, fait retourner Sganarelle qui s'approchait pour le tuer.

Puisqu'un pareil discours émeut votre colère

535   Je dois de votre coeur me montrer satisfait,

Et l'applaudir ici du beau choix qu'il a fait.

CÉLIE.

Oui, oui, mon choix est tel qu'on n'y peut rien reprendre.

LÉLIE.

Allez, vous faites bien de le vouloir défendre.

SGANARELLE.

Sans doute elle fait bien de défendre mes droits.

540   Cette action Monsieur, n'est point selon les lois,

J'ai raison de m'en plaindre, et si je n'étais sage,

On verrait arriver un étrange carnage.

LÉLIE.

D'où vous naît cette plainte ? et quel chagrin brutal...

SGANARELLE.

Suffit. Vous savez bien où le bois me fait mal

545   Mais votre conscience et le soin de votre âme

Vous devraient mettre aux yeux que ma femme est ma femme,

Et vouloir à ma barbe en faire votre bien,

Que ce n'est pas du tout agir en bon chrétien.

LÉLIE.

Un semblable soupçon est bas et ridicule,

550   Allez dessus ce point n'ayez aucun scrupule ;

Je sais qu'elle est à vous, et bien loin de brûler...

CÉLIE.

Ah qu'ici tu sais bien traître, dissimuler.

LÉLIE.

Quoi me soupçonnez-vous d'avoir une pensée

De qui son âme ait lieu de se croire offensée :

555   De cette lâcheté voulez-vous me noircir.

CÉLIE.

Parle ? Parle à lui-même ? Il pourra t'éclaircir.

SGANARELLE.

Vous me défendez mieux que je ne saurais faire,

Et du biais qu'il faut vous prenez cette affaire.

SCÈNE XXII.
Sganarelle, Sa femme, Célie, Lélie, La suivante.

Dans la quatrième scène de cette pièce, la femme de Sganarelle, qui avait pris de la jalousie en voyant Célie entre les bras de son mari, vient pour lui faire des reproches (ce qui fait voir la merveilleuse conduite de cet ouvrage) jugez de la beauté d'un agréable malentendu produit de cette scène. Sganarelle croit que sa femme vient pour défendre son galant, sa femme croit qu'il aime Célie, Célie croit qu'elle vient ingénument se plaindre d'elle, à cause qu'elle est avez Lélie, et lui en fait des reproches ; et Lélie enfin ne sait ce qu'on lui vient conter, et croit toujours que Célie a épousé Sganarelle. Quoi que cette scène donne une plaisir incroyable à l'auditeur, elle ne peut pas durer plus longtemps sans trop de confusion, et je gage que vous souhaitez déjà de voir comment toutes ces personnes sortiront de l'embarras où ils se rencontrent ; mais je vous le donnerais bien à deviner en quatre coups, sans que vous en pussiez venir à bout. Peut être vous persuadez vous qu'il va venir quelqu'un qui sans y penser lui-même, les tirera de leur erreur et peut-être croyez-vous aussi qu'à force de s'animer les uns contre mes autres ou quelqu'un venant à se justifier, leur fera voir à tous qu'ils abusent ; mais ce n'est point tout cela, et l'auteur s'est servi d'un moyen dont personne ne s'est jamais avisé, et que vous pourrez savoir si voir lisez les vers de cette scène.

LA FEMME DE SGANARELLE, à Célie.

Je ne suis point d'humeur à vouloir contre vous

560   Faire éclater Madame, un esprit trop jaloux ;

Mais je ne suis point dupe et vois ce qui se passe.

Il est de certains feux de fort mauvaise grâce ;

Et votre âme devrait prendre un meilleur emploi

Que de séduire un coeur qui doit n'être qu'à moi.

CÉLIE.

565   La déclaration est assez ingénue.

SGANARELLE, à sa femme.

L'on ne demandait pas carogne ta venue,

Tu la viens quereller lorsqu'elle me défend,

Et tu trembles de peur qu'on t'ôte ton galant.

CÉLIE.

Allez, ne croyez pas que l'on en ait envie.

Se tournant vers Lélie.

570   Tu vois si c'est mensonge ; et j'en suis fort ravie.

LÉLIE.

Que me veut-on conter ?

LA SUIVANTE.

Ma foi, je ne sais pas

Quand on verra finir ce galimatias,  [ 18 Galimatias : Discours embrouillé, confus, obscur.]

Déjà depuis longtemps je tâche à le comprendre,

Et si plus je l'écoute et moins je puis l'entendre ;

575   Je vois bien à la fin que je m'en dois mêler.

Allant se mettre entre Lélie et sa maîtresse.

Répondez-moi par ordre, et me laissez parler.

À Lélie.

Vous, qu'est-ce qu'à son coeur peut reprocher le vôtre ?

LÉLIE.

Que l'infidèle a pu me quitter pour un autre :

Que lorsque, sur le bruit de son hymen fatal,

580   J'accours tout transporté d'un amour sans égal,

Dont l'ardeur résistait à se croire oubliée,

Mon abord en ces lieux la trouve mariée.

LA SUIVANTE.

Mariée, à qui donc ?

LÉLIE, montrant Sganarelle.

À lui.

LA SUIVANTE.

Comment, à lui ?

LÉLIE.

Oui-da.

LA SUIVANTE.

Qui vous l'a dit ?

LÉLIE.

C'est lui-même, aujourd'hui.

LA SUIVANTE, à Sganarelle.

585   Est-il vrai ?

SGANARELLE.

  Moi ? J'ai dit que c'était à ma femme

Que j'étais marié.

LÉLIE.

Dans un grand trouble d'âme

Tantôt de mon portrait je vous ai vu saisi.

SGANARELLE.

Il est vrai : le voilà.

LÉLIE.

Vous m'avez dit aussi

Que celle aux mains de qui vous aviez pris ce gage

590   Était liée à vous des noeuds du mariage.

SGANARELLE.

Montrant sa femmme.

Sans doute, et je l'avais de ses mains arraché,

Et n'eusse pas sans lui découvert son péché.

LA FEMME DE SGANARELLE.

Que me viens-tu conter par ta plainte importune ?

Je l'avais sous mes pieds rencontré par fortune,

595   Et même quand après ton injuste courroux

Montrant Lélie.

J'ai fait dans sa faiblesse entrer Monsieur chez nous,

Je n'ai pas reconnu les traits de sa peinture.

CÉLIE.

C'est moi qui du portrait ai causé l'aventure

Et je l'ai laissé choir en cette pâmoison

À Sganarelle.

600   Qui m'a fait par vos soins remettre à la maison.

LA SUIVANTE.

Vous voyez que sans moi vous y seriez encore,

Et vous aviez besoin de mon peu d'ellébore.  [ 19 Ellébore : Plante, dite dans l'Avranchin herbe enragée, très usitée dans la médecine des anciens comme cathartique et qui passait pour guérir la folie. [L]]

SGANARELLE.

Prendrons-nous tout ceci pour de l'argent comptant :

Mon front l'a, sur mon âme, eu bien chaude pourtant !

SA FEMME.

605   Ma crainte toutefois n'est pas trop dissipée

Et doux que soit le mal, je crains d'être trompée.

SGANARELLE.

Hé ! Mutuellement croyons-nous gens de bien,

Je risque plus du mien que tu ne fais du tien :

Accepte sans façon le marché qu'on propose.

SA FEMME.

610   Soit, mais gare le bois si j'apprends quelque chose.  [ 20 Gare le bois : attention aux coups de bâton.]

CÉLIE, à Lélie, après avoir parlé bas ensemble.

Ah ! Dieux ! S'il est ainsi, qu'est-ce donc que j'ai fait,

Je dois de mon courroux appréhender l'effet :

Oui, vous croyant sans foi, j'ai pris pour ma vengeance

Le malheureux secours de mon obéissance

615   Et depuis un moment mon coeur vient d'accepter

Un hymen que toujours j'eus lieu de rebuter,

J'ai promis à mon père, et ce qui me désole...

Mais je le vois venir.

LÉLIE.

Il me tiendra parole.

SCÈNE XXIII.
Célie, Lélie, Gorgibus, Sganarelle, Sa Femme, La Suivante.

Lélie dans cette scène, demande l'effet de sa parole à Gorgibus. Gorgibus lui refuse sa fille, et Célie ne se résout qu'à peine d'obéir à son père, comme vous pouvez voir en lisant.

LÉLIE.

Monsieur, vous me voyez en ces lieux de retour

620   Brûlant des mêmes feux, et mon ardente amour

Verra comme je crois la promesse accomplie

Qui me donna l'espoir de l'hymen de Célie.

GORGIBUS.

Monsieur, que je revois en ces lieux de retour

Brûlant des mêmes feux, et dont l'ardente amour

625   Verra que vous croyez la promesse accomplie

Qui vous donna l'espoir de l'hymen de Célie,

Très humble serviteur à votre seigneurie.

LÉLIE.

Quoi ? Monsieur, est-ce ainsi qu'on trahit mon espoir ?

GORGIBUS.

Oui, Monsieur, c'est ainsi que je fais mon devoir,

630   Ma fille en suit les lois.

CÉLIE.

  Mon devoir m'intéresse,

Mon père, à dégager vers lui votre promesse.

GORGIBUS.

Est-ce répondre en fille à mes commandements ?

Tu te démens bientôt de tes bons sentiments,

Pour Valère tantôt... Mais j'aperçois son père,

635   Il vient assurément pour conclure l'affaire.

SCÈNE DERNIÈRE.
Célie, Lélie, Gorgibus, Sganarelle, Sa Femme, Villebrequin, La Suivante.

La joie que Célie avait eu en apprenant que son amant ne lui était pas infidèle eut été de courte durée, si le père de Valère ne fut pas venuà temps pour les retirer tous deux de peine. Vous pourrez voir dans le reste des vers de cette pièce, que voici le sujet qui le fait venir.

GORGIBUS.

Qui vous amène ici, Seigneur Villebrequin ?

VILLEBREQUIN.

Un secret important, que j'ai su ce matin,

Qui rompt absolument ma parole donnée.

Mon fils, dont votre fille acceptait l'hyménée,

640   Sous des liens cachés trompant les yeux de tous,

Vit, depuis quatre mois, avec Lise en époux ;

Et comme des parents le bien et la naissance

M'ôtent tout le pouvoir d'en casser l'alliance,

Je vous viens...

GORGIBUS.

Brisons là, si sans votre congé,

645   Valère votre fils ailleurs s'est engagé,

Je ne vous puis celer que ma fille Célie,

Dès longtemps par moi-même est promise à Lélie,

Et que riche en vertus son retour aujourd'hui

M'empêche d'agréer un autre époux que lui.

VILLEBREQUIN.

650   Un tel choix me plaît fort.

LÉLIE.

  Et cette juste envie

D'un bonheur éternel va couronner ma vie.

GORGIBUS.

Allons choisir le jour pour se donner la foi.

SGANARELLE.

A-t-on mieux cru jamais être cocu que moi.

Vous voyez qu'en ce fait la plus forte apparence

655   Peut jeter dans l'esprit une fausse créance :

De cet exemple-ci, ressouvenez-vous bien,

Et quand vous verriez tout ne croyez jamais rien.

Sans mentir, Monsieur, vous me devez être bien obligé de tant de belles choses que je vous envoie, et tous les melons de votre jardin ne sont pas suffisants pour me payer de la peine d'avoir retenu pour l'amour de vous toute cette pièce par coeur ; mais j'oubliais de vous dire une chose à l'avantage de son auteur, qui est que comme je n'ai eu cette pièce que je vous envoie que par de effort de mémoire, il peut s'y être coulé quantité de mots les uns pour les autres, bien qu'ils signifient la même chose ; et comme ceux de l'auteur peuvent être plus significatifs, je vous prie de m'imputer toutes les fautes de cette nature que vous y trouverez ; et je vous conjure avec tous les curieux de France de venir voir représenter cette pièce comme un des plus beaux ouvrages, et un des mieux joués qui ait jamais paru sur la scène.

 


Extrait de privilège du Roi.

Par grâce et privilège du Roi, donné à Paris le 26 juillet 1660, signé, par le Roi en son conseil, LABORY : il est permis au Sieur Neuf-Villenaire, de faire imprimer par tel imprimeur et libraire qu'il voudra, une comédie intitulée Sganarelle ou le cocu imaginaire, avec les arguments sur chaque scène, pendant l'espace de cinq ans et défenses sont faites à tous autres de l'imprimer ni vendre d'autres édition que celle de l'exposant a peine de quinze cent livre d'amende, de tous dépens, dommages et intérêts, comme il est porté plus amplement par lesdites lettres.

Et ledit Sieur de Neuf-Villenaire a cédé son droit de privilège à Jean Ribou, Marchand à Paris, pour en jour suivant l'accord fait entre eux.

Enregistré sur le livre de la communauté suivant l'arrêt de la Cour. JOST, syndic.

Achevé d'imprimer le 12 août 1660. Les exemplaires ont été fournis.

Notes

[1] Marmoter : mot bas qui signifie parler entre les dents, remuer les lèvres sans se fair entendre. [F]

[2] La Clélie est un roman de Madeleine de Scudery, dans lequel il est question du meilleur moyen d'arriver à l'amour.

[3] Dolente : Qui souffre et se plaint. [L]

[4] Mâtine : Terme d'injure populaire. Mâtin, mâtine, celui, celle qu'on assimile à un mâtin, à un chien. [L]

[5] Belzébuth : Nom d'un démon. [L]

[6] Carogne : Femme hargneuse, méchante femme. [L]

[7] Panache : on dit proverbialement, qu'une femme a mis un beau panache sur la tête de son mari, quand elle lui a été infidèle. [F]

[8] Venez-y-voir : Terme familier et ironique. bagatelle, chose qui mérite à peine d'être remarquée. [L]

[9] Mazette : Méchant petit cheval. [L]

[10] Vergogne : Vieux mot qui signifie honte, et qui ne s'employe plus que dans le burlesque. [F]

[11] Marmouset : Par mépris, jeune homme sans conséquence.[L]

[12] Masque : Terme familier d'injure dont on se sert quelquefois pour qualifier une jeune fille, une femme, et lui reprocher sa laideur ou sa malice. [L]

[13] Jocrisse : Terme injurieux. Benêt se laissant gouverner, ou s'occupant des soins du ménage qui conviennent le moins à un homme. [L]

[14] Larron : voleur. Fig. Un larron d'honneur, celui qui ôte l'honneur à un mari. [L]

[15] Foison : extrême abondance. [L]

[16] Maroufle : Terme injurieux qu'on donne aux gens gros de corps, et grossiers d'esprit. [F]

[17] Bière : Coffre où l'on enferme un mort. [L]

[18] Galimatias : Discours embrouillé, confus, obscur.

[19] Ellébore : Plante, dite dans l'Avranchin herbe enragée, très usitée dans la médecine des anciens comme cathartique et qui passait pour guérir la folie. [L]

[20] Gare le bois : attention aux coups de bâton.

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