PHÈDRE

TRAGÉDIE

M. DC. LXXVII. Avec privilège du Roi.

par Mr RACINE

À Paris, chez Claude Barbin, au Palais, sur le perron de la Sainte Chapelle.

Version du texte du 04/04/2015 à 19:22:58.


Préface.

Voici encore une tragédie dont le sujet est pris d'Euripide. Quoique j'aie suivi une route un peu différente de celle de cet auteur pour la conduite de l'action, je n'ai pas laissé d'enrichir ma pièce de tout ce qui m'a paru le plus éclatant dans la sienne. Quand je ne lui devrais que la seule idée du caractère de Phèdre, je pourrais dire que je lui dois ce que j'ai peut-être mis de plus raisonnable sur le théâtre. Je ne suis point étonné que ce caractère ait eu un succès si heureux du temps d'Euripide, et qu'il ait encore si bien réussi dans notre siècle, puisqu'il a toutes les qualités qu'Aristote demande dans le héros de la tragédie, et qui sont propres à exciter la compassion et la terreur. En effet, Phèdre n'est ni tout à fait coupable, ni tout à fait innocente. Elle est engagée, par sa destinée et par la colère des dieux, dans une passion illégitime, dont elle a horreur toute la première. Elle fait tous ses efforts pour la surmonter. Elle aime mieux se laisser mourir que de la déclarer à personne, et lorsqu'elle est forcée de la découvrir, elle en parle avec une confusion qui fait bien voir que son crime est plutôt une punition des dieux qu'un mouvement de sa volonté.

J'ai même pris soin de la rendre un peu moins odieuse qu'elle n'est dans les tragédies des Anciens, où elle se résout d'elle-même à accuser Hippolyte. J'ai cru que la calomnie avait quelque chose de trop bas et de trop noir pour la mettre dans la bouche d'une princesse qui a d'ailleurs des sentiments si nobles et si vertueux. Cette bassesse m'a paru plus convenable à une nourrice, qui pouvait avoir des inclinations plus serviles, et qui néanmoins n'entreprend cette fausse accusation que pour sauver la vie et l'honneur de sa maîtresse. Phèdre n'y donne les mains que parce qu'elle est dans une agitation d'esprit qui la met hors d'elle-même, et elle vient un moment après dans le dessein de justifier l'innocence et de déclarer la vérité.

Hippolyte est accusé, dans Euripide et dans Sénèque, d'avoir en effet violé sa belle-mère : vim corpus tulit. Mais il n'est ici accusé que d'en avoir eu le dessein. J'ai voulu épargner à Thésée une confusion qui l'aurait pu rendre moins agréable aux spectateurs.

Pour ce qui est du personnage d'Hippolyte, j'avais remarqué dans les Anciens qu'on reprochait à Euripide de l'avoir représenté comme un philosophe exempt de toute imperfection ; ce qui faisait que la mort de ce jeune prince causait beaucoup plus d'indignation que de pitié. J'ai cru lui devoir donner quelque faiblesse qui le rendrait un peu coupable envers son père, sans pourtant lui rien ôter de cette grandeur d'âme avec laquelle il épargne l'honneur de Phèdre, et se laisse opprimer sans l'accuser. J'appelle faiblesse la passion qu'il ressent malgré lui pour Aricie, qui est la fille et la soeur des ennemis mortels de son père.

Cette Aricie n'est point un personnage de mon invention. Virgile dit qu'Hippolyte l'épousa, et en eut un fils, après qu'Esculape l'eut ressuscité. Et j'ai lu encore dans quelques auteurs qu'Hippolyte avait épousé et emmené en Italie une jeune Athénienne de grande naissance, qui s'appelait Aricie, et qui avait donné son nom à une petite ville d'Italie.

Je rapporte ces autorités, parce que je me suis très scrupuleusement attaché à suivre la fable. J'ai même suivi l'histoire de Thésée, telle qu'elle est dans Plutarque.

C'est dans cet historien que j'ai trouvé que ce qui avait donné occasion de croire que Thésée fût descendu dans les enfers pour enlever Proserpine, était un voyage que ce prince avait fait en Épire vers la source de l'Achéron, chez un roi dont Pirithoüs voulait enlever la femme, et qui arrêta Thésée prisonnier, après avoir fait mourir Pirithous. Ainsi j'ai tâché de conserver la vraisemblance de l'histoire, sans rien perdre des ornements de la fable, qui fournit extrêmement à la poésie ; et le bruit de la mort de Thésée, fondé sur ce voyage fabuleux, donne lieu à Phèdre de faire une déclaration d'amour qui devient une des principales causes de son malheur, et qu'elle n'aurait jamais osé faire tant qu'elle aurait cru que son mari était vivant.

Au reste, je n'ose encore assurer que cette pièce soit en effet la meilleure de mes tragédies. Je laisse aux lecteurs et au temps à décider de son véritable prix. Ce que je puis assurer, c'est que je n'en ai point fait où la vertu soit plus mise en jour que dans celle-ci. Les moindres fautes y sont sévèrement punies ; la seule pensée du crime y est regardée avec autant d'horreur que le crime même ; les faiblesses de l'amour y passent pour de vraies faiblesses ; les passions n'y sont présentées aux yeux que pour montrer tout le désordre dont elles sont cause ; et le vice y est peint partout avec des couleurs qui en font connaître et haïr la difformité. C'est là proprement le dut que tout homme qui travaille pour le public doit se proposer, et c'est ce que les premiers poètes tragiques avaient en vue sur toute chose. Leur théâtre était une école où la vertu n'était pas moins bien enseignée que dans les écoles des philosophes. Aussi Aristote a bien voulu donner des règles du poème dramatique, et Socrate, le plus sage des philosophes, ne dédaignait pas de mettre la main aux tragédies d'Euripide. Il serait à souhaiter que nos ouvrages fussent aussi solides et aussi pleins d'utiles instructions que ceux de ces poètes. Ce serait peut-être un moyen de réconcilier la tragédie avec quantité de personnes célèbres par leur piété et par leur doctrine, qui l'ont condamnée dans ces derniers temps et qui en jugeraient sans doute plus favorablement, si les auteurs songeaient autant à instruire leurs spectateurs qu'à les divertir, et s'ils suivaient en cela la véritable intention de la tragédie.

ACTEURS

THÉSÉE, fils d'Égée, roi d'Athènes.

PHÈDRE, femme de Thésée, fille de Minos et de Pasiphaé.

HIPPOLYTE, fils de Thésée, et d'Antiope reine des Amazones.

ARICIE, princesse du sang royal d'Athènes.

OENONE, nourrice et confidente de Phèdre.

THÉRAMÈNE, gouverneur d'Hippolyte.

ISMÈNE,confidente d'Aricie.

PANOPE, femme de la suite de Phèdre.

GARDES.

La scène est à Trézène, ville du Péloponnèse.

Le texte est celui de l'édition 1697. Les variantes sont indiquées. Le titre initial de 1677 est "Phèdre et Hippolyte" et de vient "Phèdre" à partir de l'édition de 1687.


ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE.
Hippolyte, Théramène.

HIPPOLYTE.

Le dessein en est pris, je pars, cher Théramène,

Et quitte le séjour de l'aimable Trézène.

Dans le doute mortel dont je suis agité,

Je commence à rougir de mon oisiveté.

5   Depuis plus de six mois éloigné de mon père,

J'ignore le destin d'une tête si chère.

J'ignore jusqu'aux lieux qui le peuvent cacher.

THÉRAMÈNE.

Et dans quels lieux, Seigneur, l'allez-vous donc chercher ?

Déjà pour satisfaire à votre juste crainte,

10   J'ai couru les deux mers que sépare Corinthe.

J'ai demandé Thésée aux peuples de ces bords

Où l'on voit l'Achéron se perdre chez les morts.

J'ai visité l'Élide, et laissant le Ténare,

Passé jusqu'à la mer, qui vit tomber Icare.

15   Sur quel espoir nouveau, dans quels heureux climats

Croyez-vous découvrir la trace de ses pas ?

Qui sait même, qui sait si le roi votre père

Veut que de son absence on sache le mystère ?

Et si lorsque avec vous nous tremblons pour ses jours,

20   Tranquille, et nous cachant de nouvelles amours,

Ce héros n'attend point qu'une amante abusée...

HIPPOLYTE.

Cher Théramène, arrête, et respecte Thésée.

De ses jeunes erreurs désormais revenu,

Par un indigne obstacle il n'est point retenu ;

25   Et fixant de ses voeux l'inconstance fatale,

Phèdre depuis longtemps ne craint plus de rivale.

Enfin en le cherchant je suivrai mon devoir,

Et je fuirai ces lieux que je n'ose plus voir.

THÉRAMÈNE.

Hé depuis quand, Seigneur, craignez-vous la présence

30   De ces paisibles lieux, si chers à votre enfance,

Et dont je vous ai vu préférer le séjour

Au tumulte pompeux d'Athènes et de la cour ?

Quel péril, ou plutôt quel chagrin vous en chasse ?  [ 1 Variante éd. 1677 : v.32, "Athènes, de la cour ?" au lieu de "Athène et de la cour ?", nous conservons le S à Athènes.]

HIPPOLYTE.

Cet heureux temps n'est plus. Tout a changé de face

35   Depuis que sur ces bords les dieux ont envoyé

La fille de Minos et de Pasiphaé.

THÉRAMÈNE.

J'entends. De vos douleurs la cause m'est connue,

Phèdre ici vous chagrine, et blesse votre vue.

Dangereuse marâtre, à peine elle vous vit,

40   Que votre exil d'abord signala son crédit.

Mais sa haine sur vous autrefois attachée,

Ou s'est évanouie, ou s'est bien relâchée.

Et d'ailleurs, quels périls vous peut faire courir

Une femme mourante, et qui cherche à mourir ?  [ 2 Variante éd. 1677 : v.43, "quel péril" au lieu de "quels périls".]

45   Phèdre atteinte d'un mal qu'elle s'obstine à taire,

Lasse enfin d'elle-même, et du jour qui l'éclaire,

Peut-elle contre vous former quelques desseins ?

HIPPOLYTE.

Sa vaine inimitié n'est pas ce que je crains.

Hippolyte en partant fuit une autre ennemie.

50   Je fuis, je l'avouerai, cette jeune Aricie,

Reste d'un sang fatal conjuré contre nous.

THÉRAMÈNE.

Quoi ! vous-même, Seigneur, la persécutez-vous ?

Jamais l'aimable soeur des cruels Pallantides

Trempa-t-elle aux complots de ses frères perfides ?

55   Et devez-vous haïr ses innocents appas ?

HIPPOLYTE.

Si je la haïssais, je ne la fuirais pas.

THÉRAMÈNE.

Seigneur, m'est-il permis d'expliquer votre fuite ?

Pourriez-vous n'être plus ce superbe Hippolyte,

Implacable ennemi des amoureuses lois,

60   Et d'un joug que Thésée a subi tant de fois ?

Vénus par votre orgueil si longtemps méprisée,

Voudrait-elle à la fin justifier Thésée ?

Et vous mettant au rang du reste des mortels,

Vous a-t-elle forcé d'encenser ses autels ?

65   Aimeriez-vous, Seigneur ?

HIPPOLYTE.

  Ami, qu'oses-tu dire ?

Toi qui connais mon coeur depuis que je respire,

Des sentiments d'un coeur si fier, si dédaigneux,

Peux-tu me demander le désaveu honteux ?

C'est peu qu'avec son lait une mère amazone

70   M'ait fait sucer encor cet orgueil qui t'étonne.

Dans un âge plus mûr moi-même parvenu,

Je me suis applaudi, quand je me suis connu.

Attaché près de moi par un zèle sincère,

Tu me contais alors l'histoire de mon père.

75   Tu sais combien mon âme attentive à ta voix,

S'échauffait au récit de ses nobles exploits ;

Quand tu me dépeignais ce héros intrépide

Consolant les mortels de l'absence d'Alcide,  [ 3 Alcide : autre nom d'Hercule.]

Les monstres étouffés, et les brigands punis,

80   Procuste, Cercyon, et Sciron, et Sinnis,   [ 4 Procuste : Fils de Poséïdon. Brigand de l'Attique. Symbole du conformisme car il contraignait les voyageurs à s'allonger sur un lit et coupait ceux qui dépassaient et allongeait ceux qui était trop courts.]

Et les os dispersés du géant d'Épidaure,

Et la Crète fumant du sang du Minotaure.

Mais quand tu récitais des faits moins glorieux,

Sa foi partout offerte, et reçue en cent lieux,

85   Hélène à ses parents dans Sparte dérobée,

Salamine témoin des pleurs de Péribée,

Tant d'autres, dont les noms lui sont même échappés,

Trop crédules esprits que sa flamme a trompés ;

Ariane aux rochers contant ses injustices,

90   Phèdre enlevée enfin sous de meilleurs auspices ;

Tu sais comme à regret écoutant ce discours,

Je te pressais souvent d'en abréger le cours.

Heureux ! si j'avais pu ravir à la mémoire

Cette indigne moitié d'une si belle histoire.

95   Et moi-même à mon tour je me verrais lié ?

Et les dieux jusque-là m'auraient humilié ?

Dans mes lâches soupirs d'autant plus méprisable,

Qu'un long amas d'honneurs rend Thésée excusable,

Qu'aucuns monstres par moi domptés jusqu'aujourd'hui,

100   Ne m'ont acquis le droit de faillir comme lui.

Quand même ma fierté pourrait s'être adoucie,

Aurais-je pour vainqueur dû choisir Aricie ?

Ne souviendrait-il plus à mes sens égarés

De l'obstacle éternel qui nous a séparés ?

105   Mon père la réprouve, et par des lois sévères

Il défend de donner des neveux à ses frères ;

D'une tige coupable il craint un rejeton.

Il veut avec leur soeur ensevelir leur nom,

Et que jusqu'au tombeau soumise à sa tutelle,

110   Jamais les feux d'hymen ne s'allument pour elle.

Dois-je épouser ses droits contre un père irrité ?

Donnerai-je l'exemple à la témérité ?

Et dans un fol amour ma jeunesse embarquée...

THÉRAMÈNE.

Ah, Seigneur ! si votre heure est une fois marquée,

115   Le ciel de nos raisons ne sait point s'informer.

Thésée ouvre vos yeux en voulant les fermer,

Et sa haine irritant une flamme rebelle,

Prête à son ennemie une grâce nouvelle.

Enfin d'un chaste amour pourquoi vous effrayer ?

120   S'il a quelque douceur, n'osez-vous l'essayer ?

En croirez-vous toujours un farouche scrupule ?

Craint-on de s'égarer sur les traces d'Hercule ?

Quels courages Vénus n'a-t-elle pas domptés !

Vous-même où seriez-vous, vous qui la combattez,

125   Si toujours Antiope à ses lois opposée,   [ 5 Antiope : Amazone, fille d'Arès, première épouse de Thésée et mère d'Hippolyte. ]

D'une pudique ardeur n'eût brûlé pour Thésée ?

Mais que sert d'affecter un superbe discours ?

Avouez-le, tout change. Et depuis quelques jours

On vous voit moins souvent, orgueilleux, et sauvage,

130   Tantôt faire voler un char sur le rivage,

Tantôt savant dans l'art par Neptune inventé,

Rendre docile au frein un coursier indompté.

Les forêts de nos cris moins souvent retentissent.

Chargés d'un feu secret vos yeux s'appesantissent.

135   Il n'en faut point douter, vous aimez, vous brûlez.

Vous périssez d'un mal que vous dissimulez.

La charmante Aricie a-t-elle su vous plaire ?

HIPPOLYTE.

Théramène, je pars, et vais chercher mon père.

THÉRAMÈNE.

Ne verrez-vous point Phèdre avant que de partir,

140   Seigneur ?

HIPPOLYTE.

  C'est mon dessein, tu peux l'en avertir.

Voyons-la, puisque ainsi mon devoir me l'ordonne.

Mais quel nouveau malheur trouble sa chère Oenone ?

SCÈNE II.
Hippolyte, Oenone, Théramène.

OENONE.

Hélas, Seigneur ! quel trouble au mien peut-être égal ?

La reine touche presque à son terme fatal.

145   En vain à l'observer jour et nuit je m'attache.

Elle meurt dans mes bras d'un mal qu'elle me cache.

Un désordre éternel règne dans son esprit.

Son chagrin inquiet l'arrache de son lit.

Elle veut voir le jour ; et sa douleur profonde

150   M'ordonne toutefois d'écarter tout le monde...

Elle vient.

HIPPOLYTE.

Il suffit, je la laisse en ces lieux,

Et ne lui montre point un visage odieux.

SCÈNE III.
Phèdre, Oenone.

PHÈDRE.

N'allons point plus avant. Demeurons, chère Oenone.

Je ne me soutiens plus, ma force m'abandonne.

155   Mes yeux sont éblouis du jour que je revois,

Et mes genoux tremblants se dérobent sous moi.

Hélas !

Elle s'assied.

OENONE.

Dieux tout-puissants ! Que nos pleurs vous apaisent.

PHÈDRE.

Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent !

Quelle importune main, en formant tous ces noeuds,

160   A pris soin sur mon front d'assembler mes cheveux ?

Tout m'afflige et me nuit, et conspire à me nuire.

OENONE.

Comme on voit tous ses voeux l'un l'autre se détruire !

Vous-même condamnant vos injustes desseins,

Tantôt à vous parer vous excitiez nos mains.

165   Vous-même rappelant votre force première,

Vous vouliez vous montrer et revoir la lumière ;

Vous la voyez, Madame, et prête à vous cacher,

Vous haïssez le jour que vous veniez chercher ?

PHÈDRE.

Noble et brillant auteur d'une triste famille,

170   Toi, dont ma mère osait se vanter d'être fille,

Qui peut-être rougis du trouble où tu me vois,

Soleil, je te viens voir pour la dernière fois.

OENONE.

Quoi ! vous ne perdrez point cette cruelle envie ?

Vous verrai-je toujours, renonçant à la vie,

175   Faire de votre mort les funestes apprêts ?

PHÈDRE.

Dieux ! Que ne suis-je assise à l'ombre des forêts !

Quand pourrai-je au travers d'une noble poussière

Suivre de l'oeil un char fuyant dans la carrière ?

OENONE.

Quoi, Madame !

PHÈDRE.

Insensée, où suis-je ? et qu'ai-je dit ?

180   Où laissé-je égarer mes voeux, et mon esprit ?

Je l'ai perdu. Les dieux m'en ont ravi l'usage.

Oenone, la rougeur me couvre le visage,

Je te laisse trop voir mes honteuses douleurs,

Et mes yeux malgré moi se remplissent de pleurs.

OENONE.

185   Ah ! s'il vous faut rougir, rougissez d'un silence,

Qui de vos maux encore aigrit la violence.

Rebelle à tous nos soins, sourde à tous nos discours,

Voulez-vous sans pitié laisser finir vos jours ?

Quelle fureur les borne au milieu de leur course ?

190   Quel charme ou quel poison en a tari la source ?

Les ombres par trois fois ont obscurci les cieux,

Depuis que le sommeil n'est entré dans vos yeux ;

Et le jour a trois fois chassé la nuit obscure,

Depuis que votre corps languit sans nourriture.

195   À quel affreux dessein vous laissez-vous tenter ?

De quel droit sur vous-même osez-vous attenter ?

Vous offensez les dieux auteurs de votre vie.

Vous trahissez l'époux à qui la foi vous lie,

Vous trahissez enfin vos enfants malheureux,

200   Que vous précipitez sous un joug rigoureux.

Songez qu'un même jour leur ravira leur mère,

Et rendra l'espérance au fils de l'étrangère,

À ce fier ennemi de vous, de votre sang,

Ce fils qu'une Amazone a porté dans son flanc,

205   Cet Hippolyte...

PHÈDRE.

Ah dieux !

OENONE.

  Ce reproche vous touche.

PHÈDRE.

Malheureuse, quel nom est sorti de ta bouche ?

OENONE.

Hé bien, votre colère éclate avec raison.

J'aime à vous voir frémir à ce funeste nom.

Vivez donc. Que l'amour, le devoir vous excite.

210   Vivez, ne souffrez pas que le fils d'une Scythe,

Accablant vos enfants d'un empire odieux,

Commande au plus beau sang de la Grèce, et des dieux.

Mais ne différez point, chaque moment vous tue.

Réparez promptement votre force abattue,

215   Tandis que de vos jours prêts à se consumer

Le flambeau dure encore, et peut se rallumer.

PHÈDRE.

J'en ai trop prolongé la coupable durée.

OENONE.

Quoi ! de quelques remords êtes-vous déchirée ?

Quel crime a pu produire un trouble si pressant ?

220   Vos mains n'ont point trempé dans le sang innocent ?

PHÈDRE.

Grâces au ciel, mes mains ne sont point criminelles.

Plût aux dieux que mon coeur fût innocent comme elles !

OENONE.

Et quel affreux projet avez-vous enfanté,

Dont votre coeur encor doive être épouvanté ?

PHÈDRE.

225   Je t'en ai dit assez. Épargne moi le reste.

Je meurs, pour ne point faire un aveu si funeste.

OENONE.

Mourez donc, et gardez un silence inhumain.

Mais pour fermer vos yeux cherchez une autre main.

Quoiqu'il vous reste à peine une faible lumière,

230   Mon âme chez les morts descendra la première.

Mille chemins ouverts y conduisent toujours,

Et ma juste douleur choisira les plus courts.

Cruelle, quand ma foi vous a-t-elle déçue ?

Songez-vous qu'en naissant mes bras vous ont reçue ?

235   Mon pays, mes enfants, pour vous j'ai tout quitté.

Réserviez-vous ce prix à ma fidélité ?

PHÈDRE.

Quel fruit espères-tu de tant de violence ?

Tu frémiras d'horreur si je romps le silence.

OENONE.

Et que me direz-vous, qui ne cède, grands dieux !

240   À l'horreur de vous voir expirer à mes yeux ?

PHÈDRE.

Quand tu sauras mon crime, et le sort qui m'accable,

Je n'en mourrai pas moins, j'en mourrai plus coupable.

OENONE.

Madame, au nom des pleurs que pour vous j'ai versés,

Par vos faibles genoux que je tiens embrassés,

245   Délivrez mon esprit de ce funeste doute.

PHÈDRE.

Tu le veux. Lève-toi.

OENONE.

Parlez. Je vous écoute.

PHÈDRE.

Ciel ! que lui vais-je dire ? Et par où commencer ?

OENONE.

Par de vaines frayeurs cessez de m'offenser.

PHÈDRE.

Ô haine de Vénus ! Ô fatale colère !

250   Dans quels égarements l'amour jeta ma mère !

OENONE.

Oublions-les, Madame. Et qu'à tout l'avenir

Un silence éternel cache ce souvenir.

PHÈDRE.

Ariane, ma soeur ! De quel amour blessée,

Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée ?

OENONE.

255   Que faites-vous, Madame ? Et quel mortel ennui,

Contre tout votre sang vous anime aujourd'hui ?

PHÈDRE.

Puisque Vénus le veut, de ce sang déplorable

Je péris la dernière, et la plus misérable.

OENONE.

Aimez-vous ?

PHÈDRE.

De l'amour j'ai toutes les fureurs.

OENONE.

260   Pour qui ?

PHÈDRE.

  Tu vas ouïr le comble des horreurs.

J'aime... à ce nom fatal je tremble, je frissonne.

J'aime...

OENONE.

Qui ?

PHÈDRE.

Tu connais ce fils de l'Amazone,

Ce prince si longtemps par moi-même opprimé.

OENONE.

Hippolyte ! Grands dieux !

PHÈDRE.

C'est toi qui l'as nommé.

OENONE.

265   Juste ciel ! tout mon sang dans mes veines se glace.

Ô désespoir ! Ô crime ! Ô déplorable race !

Voyage infortuné ! Rivage malheureux !

Fallait-il approcher de tes bords dangereux ?

PHÈDRE.

Mon mal vient de plus loin. À peine au fils d'Égée,

270   Sous les lois de l'hymen je m'étais engagée,

Mon repos, mon bonheur semblait être affermi,

Athènes me montra mon superbe ennemi.

Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue.

Un trouble s'éleva dans mon âme éperdue.

275   Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler,

Je sentis tout mon corps et transir, et brûler.

Je reconnus Vénus, et ses feux redoutables,

D'un sang qu'elle poursuit tourments inévitables.

Par des voeux assidus je crus les détourner,

280   Je lui bâtis un temple, et pris soin de l'orner.

De victimes moi-même à toute heure entourée,

Je cherchais dans leurs flancs ma raison égarée.

D'un incurable amour remèdes impuissants !

En vain sur les autels ma main brûlait l'encens.

285   Quand ma bouche implorait le nom de la déesse,

J'adorais Hippolyte, et le voyant sans cesse,

Même au pied des autels que je faisais fumer,

J'offrais tout à ce dieu, que je n'osais nommer.

Je l'évitais partout. Ô comble de misère !

290   Mes yeux le retrouvaient dans les traits de son père.

Contre moi-même enfin j'osai me révolter.

J'excitai mon courage à le persécuter.

Pour bannir l'ennemi dont j'étais idolâtre,

J'affectai les chagrins d'une injuste marâtre,

295   Je pressai son exil, et mes cris éternels

L'arrachèrent du sein, et des bras paternels.

Je respirais, Oenone ; et depuis son absence,

Mes jours moins agités coulaient dans l'innocence.

Soumise à mon époux, et cachant mes ennuis,

300   De son fatal hymen je cultivais les fruits.

Vaines précautions ! Cruelle destinée !

Par mon époux lui-même à Trézène amenée

J'ai revu l'ennemi que j'avais éloigné.

Ma blessure trop vive aussitôt a saigné.

305   Ce n'est plus une ardeur dans mes veines cachée :

C'est Vénus tout entière à sa proie attachée.

J'ai conçu pour mon crime une juste terreur.

J'ai pris la vie en haine, et ma flamme en horreur.

Je voulais en mourant prendre soin de ma gloire,

310   Et dérober au jour une flamme si noire.

Je n'ai pu soutenir tes larmes, tes combats.

Je t'ai tout avoué, je ne m'en repens pas,

Pourvu que de ma mort respectant les approches

Tu ne m'affliges plus par d'injustes reproches,

315   Et que tes vains secours cessent de rappeler

Un reste de chaleur, tout prêt à s'exhaler.

SCÈNE IV.
Phèdre, Oenone, Panope.

PANOPE.

Je voudrais vous cacher une triste nouvelle,

Madame. Mais il faut que je vous la révèle.

La mort vous a ravi votre invincible époux,

320   Et ce malheur n'est plus ignoré que de vous.

OENONE.

Panope, que dis-tu ?

PANOPE.

Que la reine abusée

En vain demande au ciel le retour de Thésée,

Et que par des vaisseaux arrivés dans le port

Hippolyte son fils vient d'apprendre sa mort.

PHÈDRE.

325   Ciel !

PANOPE.

  Pour le choix d'un maître Athènes se partage.

Au prince votre fils l'un donne son suffrage,

Madame, et de l'État l'autre oubliant les lois

Au fils de l'étrangère ose donner sa voix.

On dit même qu'au trône une brigue insolente

330   Veut placer Aricie, et le sang de Pallante.

J'ai cru de ce péril vous devoir avertir.

Déjà même Hippolyte est tout prêt à partir,

Et l'on craint, s'il paraît dans ce nouvel orage,

Qu'il n'entraîne après lui tout un peuple volage.

OENONE.

335   Panope, c'est assez. La reine qui t'entend,

Ne négligera point cet avis important.

SCÈNE V.
Phèdre, Oenone.

OENONE.

Madame, je cessais de vous presser de vivre.

Déjà même au tombeau je songeais à vous suivre.

Pour vous en détourner je n'avais plus de voix.

340   Mais ce nouveau malheur vous prescrit d'autres lois.

Votre fortune change et prend une autre face.

Le roi n'est plus, Madame, il faut prendre sa place.

Sa mort vous laisse un fils à qui vous vous devez,

Esclave, s'il vous perd, et roi, si vous vivez.

345   Sur qui dans son malheur voulez-vous qu'il s'appuie ?

Ses larmes n'auront plus de main qui les essuie.

Et ses cris innocents portés jusques aux dieux,

Iront contre sa mère irriter ses aïeux.

Vivez, vous n'avez plus de reproche à vous faire.

350   Votre flamme devient une flamme ordinaire.

Thésée en expirant vient de rompre les noeuds,

Qui faisaient tout le crime et l'horreur de vos feux.

Hippolyte pour vous devient moins redoutable,

Et vous pouvez le voir sans vous rendre coupable.

355   Peut-être convaincu de votre aversion

Il va donner un chef à la sédition.

Détrompez son erreur, fléchissez son courage.

Roi de ces bords heureux, Trézène est son partage,

Mais il sait que les lois donnent à votre fils

360   Les superbes remparts que Minerve a bâtis.

Vous avez l'un et l'autre une juste ennemie.

Unissez-vous tous deux pour combattre Aricie.

PHÈDRE.

Hé bien ! À tes conseils je me laisse entraîner.

Vivons, si vers la vie on peut me ramener,

365   Et si l'amour d'un fils en ce moment funeste,

De mes faibles esprits peut ranimer le reste.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE.
Aricie, Ismène.

ARICIE.

Hippolyte demande à me voir en ce lieu ?

Hippolyte me cherche, et veut me dire adieu ?

Ismène, dis-tu vrai ? N'es-tu point abusée ?

ISMÈNE.

370   C'est le premier effet de la mort de Thésée.

Préparez-vous, Madame, à voir de tous côtés

Voler vers vous les coeurs par Thésée écartés.

Aricie à la fin de son sort est maîtresse,

Et bientôt à ses pieds verra toute la Grèce.

ARICIE.

375   Ce n'est donc point, Ismène, un bruit mal affermi ?

Je cesse d'être esclave, et n'ai plus d'ennemi ?

ISMÈNE.

Non, Madame, les dieux ne vous sont plus contraires,

Et Thésée a rejoint les mânes de vos frères.

ARICIE.

Dit-on quelle aventure a terminé ses jours ?

ISMÈNE.

380   On sème de sa mort d'incroyables discours.

On dit que ravisseur d'une amante nouvelle

Les flots ont englouti cet époux infidèle.

On dit même, et ce bruit est partout répandu,

Qu'avec Pirithoüs aux Enfers descendu

385   Il a vu le Cocyte et les rivages sombres,

Et s'est montré vivant aux infernales ombres ;

Mais qu'il n'a pu sortir de ce triste séjour,

Et repasser les bords, qu'on passe sans retour.

ARICIE.

Croirai-je qu'un mortel avant sa dernière heure

390   Peut pénétrer des morts la profonde demeure ?

Quel charme l'attirait sur ces bords redoutés ?

ISMÈNE.

Thésée est mort, Madame, et vous seule en doutez.

Athènes en gémit, Trézène en est instruite,

Et déjà pour son roi reconnaît Hippolyte.

395   Phèdre dans ce palais tremblante pour son fils,

De ses amis troublés demande les avis.

ARICIE.

Et tu crois que pour moi plus humain que son père

Hippolyte rendra ma chaîne plus légère ?

Qu'il plaindra mes malheurs ?

ISMÈNE.

Madame, je le crois.

ARICIE.

400   L'insensible Hippolyte est-il connu de toi ?

Sur quel frivole espoir penses-tu qu'il me plaigne,

Et respecte en moi seule un sexe qu'il dédaigne ?

Tu vois depuis quel temps il évite nos pas,

Et cherche tous les lieux où nous ne sommes pas.

ISMÈNE.

405   Je sais de ses froideurs tout ce que l'on récite.

Mais j'ai vu près de vous ce superbe Hippolyte.

Et même, en le voyant, le bruit de sa fierté

A redoublé pour lui ma curiosité.

Sa présence à ce bruit n'a point paru répondre.

410   Dès vos premiers regards je l'ai vu se confondre.

Ses yeux, qui vainement voulaient vous éviter,

Déjà pleins de langueur ne pouvaient vous quitter.

Le nom d'amant peut-être offense son courage.

Mais il en a les yeux, s'il n'en a le langage.

ARICIE.

415   Que mon coeur, chère Ismène, écoute avidement

Un discours, qui peut-être a peu de fondement !

Ô toi ! Qui me connais, te semblait-il croyable

Que le triste jouet d'un sort impitoyable,

Un coeur toujours nourri d'amertume et de pleurs,

420   Dût connaître l'amour, et ses folles douleurs ?

Reste du sang d'un roi, noble fils de la Terre,

Je suis seule échappée aux fureurs de la guerre,

J'ai perdu dans la fleur de leur jeune saison

Six frères, quel espoir d'une illustre maison !

425   Le fer moissonna tout, et la terre humectée

But à regret le sang des neveux d'Erechthée.

Tu sais depuis leur mort quelle sévère loi

Défend à tous les Grecs de soupirer pour moi.

On craint que de la soeur les flammes téméraires

430   Ne raniment un jour la cendre de ses frères.

Mais tu sais bien aussi de quel oeil dédaigneux

Je regardais ce soin d'un vainqueur soupçonneux.

Tu sais que de tout temps à l'amour opposée,

Je rendais souvent grâce à l'injuste Thésée

435   Dont l'heureuse rigueur secondait mes mépris.

Mes yeux alors, mes yeux n'avaient pas vu son fils.

Non que par les yeux seuls lâchement enchantée

J'aime en lui sa beauté, sa grâce tant vantée,

Présents dont la nature a voulu l'honorer,

440   Qu'il méprise lui-même, et qu'il semble ignorer.

J'aime, je prise en lui de plus nobles richesses,

Les vertus de son père, et non point les faiblesses.

J'aime, je l'avouerai, cet orgueil généreux

Qui jamais n'a fléchi sous le joug amoureux.

445   Phèdre en vain s'honorait des soupirs de Thésée.

Pour moi, je suis plus fière, et fuis la gloire aisée

D'arracher un hommage à mille autres offert,

Et d'entrer dans un coeur de toutes parts ouvert.

Mais de faire fléchir un courage inflexible,

450   De porter la douleur dans une âme insensible,

D'enchaîner un captif de ses fers étonné,

Contre un joug qui lui plaît vainement mutiné :

C'est là ce que je veux, c'est là ce qui m'irrite.

Hercule à désarmer coûtait moins qu'Hippolyte,

455   Et vaincu plus souvent, et plutôt surmonté

Préparait moins de gloire aux yeux qui l'ont dompté.

Mais, chère Ismène, hélas ! Quelle est mon imprudence !

On ne m'opposera que trop de résistance.

Tu m'entendras peut-être, humble dans mon ennui,

460   Gémir du même orgueil que j'admire aujourd'hui.

Hippolyte aimerait ? Par quel bonheur extrême

Aurais-je pu fléchir...

ISMÈNE.

Vous l'entendrez lui-même,

Il vient à vous.

SCÈNE II.
Hippolyte, Aricie, Ismène.

HIPPOLYTE.

Madame, avant que de partir,

J'ai cru de votre sort vous devoir avertir.

465   Mon père ne vit plus. Ma juste défiance

Présageait les raisons de sa trop longue absence.

La mort seule bornant ses travaux éclatants

Pouvait à l'univers le cacher si longtemps.

Les dieux livrent enfin à la Parque homicide

470   L'ami, le compagnon, le successeur d'Alcide.

Je crois que votre haine, épargnant ses vertus,

Écoute sans regret ces noms qui lui sont dûs.

Un espoir adoucit ma tristesse mortelle.

Je puis vous affranchir d'une austère tutelle.

475   Je révoque des lois dont j'ai plaint la rigueur,

Vous pouvez disposer de vous, de votre coeur.

Et dans cette Trézène aujourd'hui mon partage,

De mon aïeul Pitthée autrefois l'héritage,

Qui m'a sans balancer reconnu pour son roi,

480   Je vous laisse aussi libre, et plus libre que moi.

ARICIE.

Modérez des bontés, dont l'excès m'embarrasse.

D'un soin si généreux honorer ma disgrâce,

Seigneur, c'est me ranger, plus que vous ne pensez,

Sous ces austères lois, dont vous me dispensez.

HIPPOLYTE.

485   Du choix d'un successeur Athènes incertaine

Parle de vous, me nomme, et le fils de la reine.

ARICIE.

De moi, Seigneur ?

HIPPOLYTE.

Je sais, sans vouloir me flatter,

Qu'une superbe loi semble me rejeter.

La Grèce me reproche une mère étrangère.

490   Mais si pour concurrent je n'avais que mon frère,

Madame, j'ai sur lui de véritables droits

Que je saurais sauver du caprice des lois.

Un frein plus légitime arrête mon audace.

Je vous cède, ou plutôt je vous rends une place,

495   Un sceptre, que jadis vos aïeux ont reçu

De ce fameux mortel que la Terre a conçu.

L'adoption le mit entre les mains d'Égée.

Athènes par mon père accrue, et protégée

Reconnut avec joie un roi si généreux,

500   Et laissa dans l'oubli vos frères malheureux.

Athènes dans ses murs maintenant vous rappelle.

Assez elle a gémi d'une longue querelle,

Assez dans ses sillons votre sang englouti

A fait fumer le champ dont il était sorti.

505   Trézène m'obéit. Les campagnes de Crète

Offrent au fils de Phèdre une riche retraite.

L'Attique est votre bien. Je pars, et vais pour vous

Réunir tous les voeux partagés entre nous.

ARICIE.

De tout ce que j'entends étonnée et confuse

510   Je crains presque, je crains qu'un songe ne m'abuse.

Veillé-je ? Puis-je croire un semblable dessein ?

Quel dieu, Seigneur, quel dieu l'a mis dans votre sein ?

Qu'à bon droit votre gloire en tous lieux est semée !

Et que la vérité passe la renommée !

515   Vous-même en ma faveur vous voulez vous trahir !

N'était-ce pas assez de ne me point haïr ?

Et d'avoir si longtemps pu défendre votre âme

De cette inimitié...

HIPPOLYTE.

Moi, vous haïr, Madame ?

Avec quelques couleurs qu'on ait peint ma fierté,

520   Croit-on que dans ses flancs un monstre m'ait porté ?

Quelles sauvages moeurs, quelle haine endurcie

Pourrait, en vous voyant, n'être point adoucie ?

Ai-je pu résister au charme décevant...

ARICIE.

Quoi, Seigneur ?

HIPPOLYTE.

Je me suis engagé trop avant.

525   Je vois que la raison cède à la violence.

Puisque j'ai commencé de rompre le silence,

Madame, il faut poursuivre. Il faut vous informer

D'un secret, que mon coeur ne peut plus renfermer.

Vous voyez devant vous un prince déplorable,

530   D'un téméraire orgueil exemple mémorable.

Moi, qui contre l'amour fièrement révolté,

Aux fers de ses captifs ai longtemps insulté,

Qui des faibles mortels déplorant les naufrages,

Pensais toujours du bord contempler les orages,

535   Asservi maintenant sous la commune loi,

Par quel trouble me vois-je emporté loin de moi !

Un moment a vaincu mon audace imprudente.

Cette âme si superbe est enfin dépendante.

Depuis près de six mois honteux, désespéré,

540   Portant partout le trait, dont je suis déchiré,

Contre vous, contre moi vainement je m'éprouve.

Présente je vous fuis, absente je vous trouve.

Dans le fond des forêts votre image me suit.

La lumière du jour, les ombres de la nuit,

545   Tout retrace à mes yeux les charmes que j'évite.

Tout vous livre à l'envi le rebelle Hippolyte.

Moi-même pour tout fruit de mes soins superflus,

Maintenant je me cherche, et ne me trouve plus.

Mon arc, mes javelots, mon char, tout m'importune.

550   Je ne me souviens plus des leçons de Neptune.

Mes seuls gémissements font retentir les bois,

Et mes coursiers oisifs ont oublié ma voix.

Peut-être le récit d'un amour si sauvage

Vous fait en m'écoutant rougir de votre ouvrage.

555   D'un coeur qui s'offre à vous quel farouche entretien !

Quel étrange captif pour un si beau lien !

Mais l'offrande à vos yeux en doit être plus chère.

Songez que je vous parle une langue étrangère,

Et ne rejetez pas des voeux mal exprimés,

560   Qu'Hippolyte sans vous n'aurait jamais formés.

SCÈNE III.
Hippolyte, Aricie, Théramène, Ismène.

THÉRAMÈNE.

Seigneur, la reine vient, et je l'ai devancée.

Elle vous cherche.

HIPPOLYTE.

Moi !

THÉRAMÈNE.

J'ignore sa pensée,

Mais on vous est venu demander de sa part.

Phèdre veut vous parler avant votre départ.

HIPPOLYTE.

565   Phèdre ? Que lui dirai-je ? Et que peut-elle attendre...

ARICIE.

Seigneur, vous ne pouvez refuser de l'entendre.

Quoique trop convaincu de son inimitié,

Vous devez à ses pleurs quelque ombre de pitié.

HIPPOLYTE.

Cependant vous sortez. Et je pars. Et j'ignore

570   Si je n'offense point les charmes que j'adore.

J'ignore si ce coeur que je laisse en vos mains...

ARICIE.

Partez, Prince, et suivez vos généreux desseins.

Rendez de mon pouvoir Athènes tributaire.

J'accepte tous les dons que vous me voulez faire.

575   Mais cet empire enfin si grand, si glorieux,

N'est pas de vos présents le plus cher à mes yeux.

SCÈNE IV.
Hippolyte, Théramène.

HIPPOLYTE.

Ami, tout est-il prêt ? Mais la reine s'avance.

Va, que pour le départ tout s'arme en diligence.

Fais donner le signal, cours, ordonne, et reviens

580   Me délivrer bientôt d'un fâcheux entretien.

SCÈNE V.
Phèdre, Hippolyte, Oenone.

PHÈDRE, à OEnone.

Le voici. Vers mon coeur tout mon sang se retire.

J'oublie, en le voyant, ce que je viens lui dire.

OENONE.

Souvenez-vous d'un fils qui n'espère qu'en vous.

PHÈDRE.

On dit qu'un prompt départ vous éloigne de nous,

585   Seigneur. À vos douleurs je viens joindre mes larmes.

Je vous viens pour un fils expliquer mes alarmes.

Mon fils n'a plus de père, et le jour n'est pas loin

Qui de ma mort encor doit le rendre témoin.

Déjà mille ennemis attaquent son enfance,

590   Vous seul pouvez contre eux embrasser sa défense.

Mais un secret remords agite mes esprits :

Je crains d'avoir fermé votre oreille à ses cris.

Je tremble que sur lui votre juste colère

Ne poursuive bientôt une odieuse mère.

HIPPOLYTE.

595   Madame, je n'ai point des sentiments si bas.

PHÈDRE.

Quand vous me haïriez je ne m'en plaindrais pas,

Seigneur. Vous m'avez vue attachée à vous nuire :

Dans le fond de mon coeur vous ne pouviez pas lire.

À votre inimitié j'ai pris soin de m'offrir.

600   Aux bords que j'habitais je n'ai pu vous souffrir.

En public, en secret contre vous déclarée,

J'ai voulu par des mers en être séparée.

J'ai même défendu par une expresse loi

Qu'on osât prononcer votre nom devant moi.

605   Si pourtant à l'offense on mesure la peine,

Si la haine peut seule attirer votre haine,

Jamais femme ne fut plus digne de pitié,

Et moins digne, Seigneur, de votre inimitié.

HIPPOLYTE.

Des droits de ses enfants une mère jalouse

610   Pardonne rarement au fils d'une autre épouse.

Madame, je le sais. Les soupçons importuns

Sont d'un second hymen les fruits les plus communs.

Toute autre aurait pour moi pris les mêmes ombrages,

Et j'en aurais peut-être essuyé plus d'outrages.

PHÈDRE.

615   Ah, Seigneur ! que le ciel, j'ose ici l'attester,

De cette loi commune a voulu m'excepter !

Qu'un soin bien différent me trouble, et me dévore !

HIPPOLYTE.

Madame, il n'est pas temps de vous troubler encore.

Peut-être votre époux voit encore le jour.

620   Le ciel peut à nos pleurs accorder son retour.

Neptune le protège, et ce dieu tutélaire

Ne sera pas en vain imploré par mon père.

PHÈDRE.

On ne voit point deux fois le rivage des morts,

Seigneur. Puisque Thésée a vu les sombres bords,

625   En vain vous espérez qu'un dieu vous le renvoie,

Et l'avare Achéron ne lâche point sa proie.

Que dis-je ? Il n'est point mort, puisqu'il respire en vous.

Toujours devant mes yeux je crois voir mon époux.

Je le vois, je lui parle, et mon coeur... Je m'égare,

630   Seigneur, ma folle ardeur malgré moi se déclare.

HIPPOLYTE.

Je vois de votre amour l'effet prodigieux.

Tout mort qu'il est, Thésée est présent à vos yeux.

Toujours de son amour votre âme est embrasée.

PHÈDRE.

Oui, Prince, je languis, je brûle pour Thésée.

635   Je l'aime, non point tel que l'ont vu les Enfers,

Volage adorateur de mille objets divers,

Qui va du dieu des morts déshonorer la couche ;

Mais fidèle, mais fier, et même un peu farouche,

Charmant, jeune, traînant tous les coeurs après soi,

640   Tel qu'on dépeint nos dieux, ou tel que je vous vois.

Il avait votre port, vos yeux, votre langage.

Cette noble pudeur colorait son visage,

Lorsque de notre Crète il traversa les flots,

Digne sujet des voeux des filles de Minos.

645   Que faisiez-vous alors ? Pourquoi sans Hippolyte

Des héros de la Grèce assembla-t-il l'élite ?

Pourquoi trop jeune encor ne pûtes-vous alors

Entrer dans le vaisseau qui le mit sur nos bords ?

Par vous aurait péri le monstre de la Crète

650   Malgré tous les détours de sa vaste retraite.

Pour en développer l'embarras incertain

Ma soeur du fil fatal eût armé votre main.

Mais non, dans ce dessein je l'aurais devancée.

L'amour m'en eût d'abord inspiré la pensée.

655   C'est moi, Prince, c'est moi dont l'utile secours

Vous eût du Labyrinthe enseigné les détours.

Que de soins m'eût coûtés cette tête charmante !

Un fil n'eût point assez rassuré votre amante.

Compagne du péril qu'il vous fallait chercher,

660   Moi-même devant vous j'aurais voulu marcher,

Et Phèdre au Labyrinthe avec vous descendue,

Se serait avec vous retrouvée, ou perdue.

HIPPOLYTE.

Dieux ! Qu'est-ce que j'entends ? Madame, oubliez-vous

Que Thésée est mon père, et qu'il est votre époux ?

PHÈDRE.

665   Et sur quoi jugez-vous que j'en perds la mémoire,

Prince ? Aurais-je perdu tout le soin de ma gloire ?

HIPPOLYTE.

Madame, pardonnez. J'avoue en rougissant,

Que j'accusais à tort un discours innocent.

Ma honte ne peut plus soutenir votre vue.

670   Et je vais...

PHÈDRE.

  Ah ! cruel, tu m'as trop entendue.

Je t'en ai dit assez pour te tirer d'erreur.

Hé bien, connais donc Phèdre et toute sa fureur.

J'aime. Ne pense pas qu'au moment que je t'aime,

Innocente à mes yeux je m'approuve moi-même,

675   Ni que du fol amour qui trouble ma raison

Ma lâche complaisance ait nourri le poison.

Objet infortuné des vengeances célestes,

Je m'abhorre encor plus que tu ne me détestes.

Les dieux m'en sont témoins, ces dieux qui dans mon flanc

680   Ont allumé le feu fatal à tout mon sang,

Ces dieux qui se sont fait une gloire cruelle

De séduire le coeur d'une faible mortelle.

Toi-même en ton esprit rappelle le passé.

C'est peu de t'avoir fui, cruel, je t'ai chassé.

685   J'ai voulu te paraître odieuse, inhumaine.

Pour mieux te résister, j'ai recherché ta haine.

De quoi m'ont profité mes inutiles soins ?

Tu me haïssais plus, je ne t'aimais pas moins.

Tes malheurs te prêtaient encor de nouveaux charmes.

690   J'ai langui, j'ai séché, dans les feux, dans les larmes.

Il suffit de tes yeux pour t'en persuader,

Si tes yeux un moment pouvaient me regarder.

Que dis-je ? Cet aveu que je te viens de faire,

Cet aveu si honteux, le crois-tu volontaire ?

695   Tremblante pour un fils que je n'osais trahir,

Je te venais prier de ne le point haïr.

Faibles projets d'un coeur trop plein de ce qu'il aime !

Hélas ! je ne t'ai pu parler que de toi-même.

Venge-toi, punis-moi d'un odieux amour.

700   Digne fils du héros qui t'a donné le jour,

Délivre l'univers d'un monstre qui t'irrite.

La veuve de Thésée ose aimer Hippolyte ?

Crois-moi, ce monstre affreux ne doit point t'échapper.

Voilà mon coeur. C'est là que ta main doit frapper.

705   Impatient déjà d'expier son offense

Au devant de ton bras je le sens qui s'avance.

Frappe. Ou si tu le crois indigne de tes coups,

Si ta haine m'envie un supplice si doux,

Ou si d'un sang trop vil ta main serait trempée,

710   Au défaut de ton bras prête moi ton épée.

Donne.

OENONE.

Que faites-vous, Madame ? Justes dieux !

Mais on vient. Évitez des témoins odieux,

Venez, rentrez, fuyez une honte certaine.

SCÈNE VI.
Hippolyte, Théramène.

THÉRAMÈNE.

Est-ce Phèdre qui fuit, ou plutôt qu'on entraîne ?

715   Pourquoi, Seigneur, pourquoi ces marques de douleur ?

Je vous vois sans épée, interdit, sans couleur ?

HIPPOLYTE.

Théramène, fuyons. Ma surprise est extrême.

Je ne puis sans horreur me regarder moi-même.

Phèdre... Mais non, grands dieux ! Qu'en un profond oubli

720   Cet horrible secret demeure enseveli.

THÉRAMÈNE.

Si vous voulez partir, la voile est préparée.

Mais Athènes, Seigneur, s'est déjà déclarée.

Ses chefs ont pris les voix de toutes ses tribus.

Votre frère l'emporte, et Phèdre a le dessus.

HIPPOLYTE.

725   Phèdre ?

THÉRAMÈNE.

  Un héraut chargé des volontés d'Athènes

De l'État en ses mains vient remettre les rênes.

Son fils est roi, Seigneur.

HIPPOLYTE.

Dieux, qui la connaissez,

Est-ce donc sa vertu que vous récompensez ?

THÉRAMÈNE.

Cependant un bruit sourd veut que le roi respire.

730   On prétend que Thésée a paru dans l'Épire.

Mais moi qui l'y cherchai, Seigneur, je sais trop bien...

HIPPOLYTE.

N'importe, écoutons tout, et ne négligeons rien.

Examinons ce bruit, remontons à sa source.

S'il ne mérite pas d'interrompre ma course,

735   Partons, et quelque prix qu'il en puisse coûter,

Mettons le sceptre aux mains dignes de le porter.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE.
Phèdre, Oenone.

PHÈDRE.

Ah ! que l'on porte ailleurs les honneurs qu'on m'envoie.

Importune, peux-tu souhaiter qu'on me voie ?

De quoi viens-tu flatter mon esprit désolé ?

740   Cache-moi bien plutôt, je n'ai que trop parlé.

Mes fureurs au dehors ont osé se répandre.

J'ai dit ce que jamais on ne devait entendre.

Ciel ! comme il m'écoutait ! Par combien de détours

L'insensible a longtemps éludé mes discours !

745   Comme il ne respirait qu'une retraite prompte !

Et combien sa rougeur a redoublé ma honte !

Pourquoi détournais-tu mon funeste dessein ?

Hélas ! quand son épée allait chercher mon sein,

A-t-il pâli pour moi ? Me l'a-t-il arrachée ?

750   Il suffit que ma main l'ait une fois touchée,

Je l'ai rendue horrible à ses yeux inhumains,

Et ce fer malheureux profanerait ses mains.

OENONE.

Ainsi dans vos malheurs ne songeant qu'à vous plaindre,

Vous nourrissez un feu, qu'il vous faudrait éteindre.

755   Ne vaudrait-il pas mieux, digne sang de Minos,

Dans de plus nobles soins chercher votre repos,

Contre un ingrat qui plaît recourir à la fuite,

Régner, et de l'État embrasser la conduite ?

PHÈDRE.

Moi régner ! Moi ranger un État sous ma loi !

760   Quand ma faible raison ne règne plus sur moi,

Lorsque j'ai de mes sens abandonné l'empire,

Quand sous un joug honteux à peine je respire,

Quand je me meurs.

OENONE.

Fuyez.

PHÈDRE.

Je ne le puis quitter.

OENONE.

Vous l'osâtes bannir, vous n'osez l'éviter.

PHÈDRE.

765   Il n'est plus temps. Il sait mes ardeurs insensées.

De l'austère pudeur les bornes sont passées.

J'ai déclaré ma honte aux yeux de mon vainqueur,

Et l'espoir malgré moi s'est glissé dans mon coeur.

Toi-même rappelant ma force défaillante,

770   Et mon âme déjà sur mes lèvres errante,

Par tes conseils flatteurs tu m'as su ranimer.

Tu m'as fait entrevoir que je pouvais l'aimer.

OENONE.

Hélas ! de vos malheurs innocente ou coupable,

De quoi pour vous sauver n'étais-je point capable ?

775   Mais si jamais l'offense irrita vos esprits,

Pouvez-vous d'un superbe oublier les mépris ?

Avec quels yeux cruels sa rigueur obstinée

Vous laissait à ses pieds peu s'en faut prosternée !

Que son farouche orgueil le rendait odieux !

780   Que Phèdre en ce moment n'avait-elle mes yeux !

PHÈDRE.

Oenone, il peut quitter cet orgueil qui te blesse.

Nourri dans les forêts, il en a la rudesse.

Hippolyte endurci par de sauvages lois

Entend parler d'amour pour la première fois.

785   Peut-être sa surprise a causé son silence,

Et nos plaintes peut-être ont trop de violence.

OENONE.

Songez qu'une barbare en son sein l'a formé.

PHÈDRE.

Quoique Scythe et barbare, elle a pourtant aimé.

OENONE.

Il a pour tout le sexe une haine fatale.

PHÈDRE.

790   Je ne me verrai point préférer de rivale.

Enfin, tous tes conseils ne sont plus de saison.

Sers ma fureur, Oenone, et non point ma raison.

Il oppose à l'amour un coeur inaccessible.

Cherchons pour l'attaquer quelque endroit plus sensible.

795   Les charmes d'un empire ont paru le toucher.

Athènes l'attirait, il n'a pu s'en cacher.

Déjà de ses vaisseaux la pointe était tournée,

Et la voile flottait aux vents abandonnée.

Va trouver de ma part ce jeune ambitieux,

800   Oenone. Fais briller la couronne à ses yeux.

Qu'il mette sur son front le sacré diadème.

Je ne veux que l'honneur de l'attacher moi-même.

Cédons-lui ce pouvoir que je ne puis garder.

Il instruira mon fils dans l'art de commander.

805   Peut-être il voudra bien lui tenir lieu de père.

Je mets sous son pouvoir et le fils et la mère.

Pour le fléchir enfin tente tous les moyens.

Tes discours trouveront plus d'accès que les miens.

Presse, pleure, gémis, plains-lui Phèdre mourante.

810   Ne rougis point de prendre une voix suppliante.   [ 6 Variante éd. 1677 et 1687 : v.809, "peins-lui" au lieu de "plains-lui".]

Je t'avouerai de tout, je n'espère qu'en toi.

Va, j'attends ton retour pour disposer de moi.

SCÈNE II.

PHÈDRE, seule.

Ô toi ! qui vois la honte où je suis descendue,

Implacable Vénus, suis-je assez confondue ?

815   Tu ne saurais plus loin pousser ta cruauté.

Ton triomphe est parfait, tous tes traits ont porté.

Cruelle, si tu veux une gloire nouvelle,

Attaque un ennemi qui te soit plus rebelle.

Hippolyte te fuit, et bravant ton courroux,

820   Jamais à tes autels n'a fléchi les genoux.

Ton nom semble offenser ses superbes oreilles.

Déesse, venge-toi, nos causes sont pareilles.

Qu'il aime ! Mais déjà tu reviens sur tes pas,

Oenone ? On me déteste, on ne t'écoute pas.

SCÈNE III.
Phèdre, Oenone.

OENONE.

825   Il faut d'un vain amour étouffer la pensée,

Madame. Rappelez votre vertu passée.

Le roi, qu'on a cru mort, va paraître à vos yeux,

Thésée est arrivé. Thésée est en ces lieux.

Le peuple, pour le voir, court et se précipite.

830   Je sortais par votre ordre, et cherchais Hippolyte,

Lorsque jusques au ciel mille cris élancés...

PHÈDRE.

Mon époux est vivant, Oenone, c'est assez.

J'ai fait l'indigne aveu d'un amour qui l'outrage.

Il vit. Je ne veux pas en savoir davantage.

OENONE.

835   Quoi ?

PHÈDRE.

  Je te l'ai prédit, mais tu n'as pas voulu.

Sur mes justes remords tes pleurs ont prévalu.

Je mourais ce matin digne d'être pleurée.

J'ai suivi tes conseils, je meurs déshonorée.

OENONE.

Vous mourez ?

PHÈDRE.

Juste ciel ! Qu'ai-je fait aujourd'hui ?

840   Mon époux va paraître, et son fils avec lui.

Je verrai le témoin de ma flamme adultère

Observer de quel front j'ose aborder son père,

Le coeur gros de soupirs, qu'il n'a point écoutés,

L'oeil humide de pleurs, par l'ingrat rebutés.

845   Penses-tu que sensible à l'honneur de Thésée,

Il lui cache l'ardeur dont je suis embrasée ?

Laissera-t-il trahir et son père et son roi ?

Pourra-t-il contenir l'horreur qu'il a pour moi ?

Il se tairait en vain. Je sais mes perfidies,

850   Oenone, et ne suis point de ces femmes hardies,

Qui goûtant dans le crime une tranquille paix

Ont su se faire un front qui ne rougit jamais.

Je connais mes fureurs, je les rappelle toutes.

Il me semble déjà que ces murs, que ces voûtes

855   Vont prendre la parole, et prêts à m'accuser

Attendent mon époux, pour le désabuser.

Mourons. De tant d'horreurs, qu'un trépas me délivre.

Est-ce un malheur si grand, que de cesser de vivre ?

La mort aux malheureux ne cause point d'effroi.

860   Je ne crains que le nom que je laisse après moi.

Pour mes tristes enfants quel affreux héritage !

Le sang de Jupiter doit enfler leur courage.

Mais quelque juste orgueil qu'inspire un sang si beau,

Le crime d'une mère est un pesant fardeau.

865   Je tremble qu'un discours, hélas ! trop véritable,

Un jour ne leur reproche une mère coupable.

Je tremble qu'opprimés de ce poids odieux,

L'un ni l'autre jamais n'ose lever les yeux.

OENONE.

Il n'en faut point douter, je les plains l'un et l'autre.

870   Jamais crainte ne fut plus juste que la vôtre.

Mais à de tels affronts, pourquoi les exposer ?

Pourquoi contre vous-même allez-vous déposer ?

C'en est fait. On dira que Phèdre trop coupable,

De son époux trahi fuit l'aspect redoutable.

875   Hippolyte est heureux qu'aux dépens de vos jours,

Vous-même en expirant appuyiez ses discours.

À votre accusateur, que pourrai-je répondre ?

Je serai devant lui trop facile à confondre.

De son triomphe affreux je le verrai jouir,

880   Et conter votre honte à qui voudra l'ouïr.

Ah ! que plutôt du ciel la flamme me dévore !

Mais ne me trompez point, vous est-il cher encore ?

De quel oeil voyez-vous ce prince audacieux ?

PHÈDRE.

Je le vois comme un monstre effroyable à mes yeux.

OENONE.

885   Pourquoi donc lui céder une victoire entière ?

Vous le craignez... Osez l'accuser la première

Du crime dont il peut vous charger aujourd'hui.

Qui vous démentira ? Tout parle contre lui.

Son épée en vos mains heureusement laissée,

890   Votre trouble présent, votre douleur passée,

Son père par vos cris dès longtemps prévenu,

Et déjà son exil par vous-même obtenu.

PHÈDRE.

Moi, que j'ose opprimer et noircir l'innocence !

OENONE.

Mon zèle n'a besoin que de votre silence.

895   Tremblante comme vous, j'en sens quelques remords.

Vous me verriez plus prompte affronter mille morts.

Mais puisque je vous perds sans ce triste remède,

Votre vie est pour moi d'un prix à qui tout cède.

Je parlerai. Thésée aigri par mes avis,

900   Bornera sa vengeance à l'exil de son fils.

Un père en punissant, Madame, est toujours père.

Un supplice léger suffit à sa colère.

Mais le sang innocent dût-il être versé,

Que ne demande point votre honneur menacé ?

905   C'est un trésor trop cher pour oser le commettre.

Quelque loi qu'il vous dicte, il faut vous y soumettre,

Madame, et pour sauver notre honneur combattu,

Il faut immoler tout, et même la vertu.

On vient, je vois Thésée.

PHÈDRE.

Ah ! je vois Hippolyte.

910   Dans ses yeux insolents je vois ma perte écrite.

Fais ce que tu voudras, je m'abandonne à toi.

Dans le trouble où je suis, je ne peux rien pour moi.

SCÈNE IV.
Thésée, Hippolyte, Phèdre, Oenone, Théramène.

THÉSÉE.

La fortune à mes voeux cesse d'être opposée,

Madame, et dans vos bras met...

PHÈDRE.

Arrêtez, Thésée,

915   Et ne profanez point des transports si charmants.

Je ne mérite plus ces doux empressements.

Vous êtes offensé. La fortune jalouse

N'a pas en votre absence épargné votre épouse,

Indigne de vous plaire, et de vous approcher,

920   Je ne dois désormais songer qu'à me cacher.

SCÈNE V.
Thésée, Hippolyte, Théramène.

THÉSÉE.

Quel est l'étrange accueil qu'on fait à votre père,

Mon fils ?

HIPPOLYTE.

Phèdre peut seule expliquer ce mystère.

Mais si mes voeux ardents vous peuvent émouvoir,

Permettez-moi, Seigneur, de ne la plus revoir.

925   Souffrez que pour jamais le tremblant Hippolyte

Disparaisse des lieux que votre épouse habite.

THÉSÉE.

Vous, mon fils, me quitter ?

HIPPOLYTE.

Je ne la cherchais pas,

C'est vous qui sur ces bords conduisîtes ses pas.

Vous daignâtes, Seigneur, aux rives de Trézène

930   Confier en partant Aricie, et la reine.

Je fus même chargé du soin de les garder.

Mais quels soins désormais peuvent me retarder ?

Assez dans les forêts mon oisive jeunesse,

Sur de vils ennemis a montré son adresse.

935   Ne pourrai-je en fuyant un indigne repos,

D'un sang plus glorieux teindre mes javelots ?

Vous n'aviez pas encore atteint l'âge où je touche,

Déjà plus d'un tyran, plus d'un monstre farouche

Avait de votre bras senti la pesanteur.

940   Déjà de l'insolence heureux persécuteur,

Vous aviez des deux mers assuré les rivages.

Le libre voyageur ne craignait plus d'outrages.

Hercule respirant sur le bruit de vos coups,

Déjà de son travail se reposait sur vous.

945   Et moi, fils inconnu d'un si glorieux père,

Je suis même encor loin des traces de ma mère.

Souffrez que mon courage ose enfin s'occuper.

Souffrez, si quelque monstre a pu vous échapper,

Que j'apporte à vos pieds sa dépouille honorable ;

950   Ou que d'un beau trépas la mémoire durable,

Éternisant des jours si noblement finis,

Prouve à tout l'avenir que j'étais votre fils.

THÉSÉE.

Que vois-je ? Quelle horreur dans ces lieux répandue

Fait fuir devant mes yeux ma famille éperdue ?

955   Si je reviens si craint, et si peu désiré,

Ô ciel ! de ma prison pourquoi m'as-tu tiré ?

Je n'avais qu'un ami. Son imprudente flamme

Du tyran de l'Épire allait ravir la femme.

Je servais à regret ses desseins amoureux.

960   Mais le sort irrité nous aveuglait tous deux.

Le tyran m'a surpris sans défense et sans armes.

J'ai vu Pirithoüs, triste objet de mes larmes,

Livré par ce barbare à des monstres cruels,

Qu'il nourrissait du sang des malheureux mortels.

965   Moi-même il m'enferma dans des cavernes sombres,

Lieux profonds, et voisins de l'empire des ombres.

Les dieux après six mois enfin m'ont regardé.

J'ai su tromper les yeux de qui j'étais gardé.

D'un perfide ennemi j'ai purgé la nature.   [ 7 Variante éd. 1677 et 1687 : v.968, "les yeux par qui" au lieu de "les yeux de qui".]

970   À ses monstres lui-même a servi de pâture.

Et lorsqu'avec transport je pense m'approcher

De tout ce que les dieux m'ont laissé de plus cher ;

Que dis-je ? quand mon âme à soi-même rendue

Vient se rassasier d'une si chère vue ;

975   Je n'ai pour tout accueil que des frémissements.

Tout fuit, tout se refuse à mes embrassements.

Et moi-même éprouvant la terreur que j'inspire,

Je voudrais être encor dans les prisons d'Épire.

Parlez. Phèdre se plaint que je suis outragé.

980   Qui m'a trahi ? Pourquoi ne suis-je pas vengé ?

La Grèce, à qui mon bras fut tant de fois utile,

A-t-elle au criminel accordé quelque asile ?

Vous ne répondez point. Mon fils, mon propre fils

Est-il d'intelligence avec mes ennemis ?

985   Entrons. C'est trop garder un doute qui m'accable.

Connaissons à la fois le crime et le coupable.

Que Phèdre explique enfin le trouble où je la vois.

SCÈNE VI.
Hippolyte, Théramène.

HIPPOLYTE.

Où tendait ce discours qui m'a glacé d'effroi ?

Phèdre toujours en proie à sa fureur extrême,

990   Veut-elle s'accuser et se perdre elle-même ?

Dieux ! que dira le roi ? Quel funeste poison

L'amour a répandu sur toute sa maison !

Moi-même plein d'un feu que sa haine réprouve,

Quel il m'a vu jadis, et quel il me retrouve !

995   De noirs pressentiments viennent m'épouvanter.

Mais l'innocence enfin n'a rien à redouter.

Allons, cherchons ailleurs par quelle heureuse adresse

Je pourrai de mon père émouvoir la tendresse,

Et lui dire un amour qu'il peut vouloir troubler,

1000   Mais que tout son pouvoir ne saurait ébranler.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE.
Thésée, Oenone.

THÉSÉE.

Ah ! Qu'est-ce que j'entends ? Un traître, un téméraire

Préparait cet outrage à l'honneur de son père ?

Avec quelle rigueur, Destin, tu me poursuis !

Je ne sais où je vais, je ne sais où je suis.

1005   Ô tendresse ! Ô bonté trop mal récompensée !   [ 8 Variante éd. 1677 : v.1004, "je ne sais où je vas" [sic] au lieu de "je ne sais où je vais".]

Projet audacieux ! détestable pensée !

Pour parvenir au but de ses noires amours,

L'insolent de la force empruntait le secours.

J'ai reconnu le fer, instrument de sa rage,

1010   Ce fer dont je l'armai pour un plus noble usage.

Tous les liens du sang n'ont pu le retenir !

Et Phèdre différait à le faire punir !

Le silence de Phèdre épargnait le coupable !

OENONE.

Phèdre épargnait plutôt un père déplorable.

1015   Honteuse du dessein d'un amant furieux,

Et du feu criminel qu'il a pris dans ses yeux,

Phèdre mourait, Seigneur, et sa main meurtrière

Éteignait de ses yeux l'innocente lumière.

J'ai vu lever le bras, j'ai couru la sauver.

1020   Moi seule à votre amour j'ai su la conserver ;

Et plaignant à la fois son trouble et vos alarmes,

J'ai servi malgré moi d'interprète à ses larmes.

THÉSÉE.

Le perfide ! Il n'a pu s'empêcher de pâlir.

De crainte en m'abordant je l'ai vu tressaillir.

1025   Je me suis étonné de son peu d'allégresse.

Ses froids embrassements ont glacé ma tendresse.

Mais ce coupable amour dont il est dévoré,

Dans Athènes déjà s'était-il déclaré ?

OENONE.

Seigneur, souvenez-vous des plaintes de la reine.

1030   Un amour criminel causa toute sa haine.

THÉSÉE.

Et ce feu dans Trézène a donc recommencé ?

OENONE.

Je vous ai dit Seigneur, tout ce qui s'est passé.

C'est trop laisser la reine à sa douleur mortelle.

Souffrez que je vous quitte et me range auprès d'elle.

SCÈNE II.
Thésée, Hippolyte.

THÉSÉE.

1035   Ah ! le voici. Grands dieux ! À ce noble maintien

Quel oeil ne serait pas trompé comme le mien ?

Faut-il que sur le front d'un profane adultère

Brille de la vertu le sacré caractère ?

Et ne devrait-on pas à des signes certains

1040   Reconnaître le coeur des perfides humains ?

HIPPOLYTE.

Puis-je vous demander quel funeste nuage,

Seigneur, a pu troubler votre auguste visage ?

N'osez-vous confier ce secret à ma foi ?

THÉSÉE.

Perfide, oses-tu bien te montrer devant moi ?

1045   Monstre, qu'a trop longtemps épargné le tonnerre,

Reste impur des brigands dont j'ai purgé la terre.

Après que le transport d'un amour plein d'horreur,

Jusqu'au lit de ton père a porté sa fureur,

Tu m'oses présenter une tête ennemie,  [ 9 Variante éd. 1677 et 1687 : v.1048, "a porté ta fureur" au lieu de "a porté sa fureur".]

1050   Tu parais dans des lieux pleins de ton infamie,

Et ne vas pas chercher sous un ciel inconnu

Des pays où mon nom ne soit point parvenu.

Fuis, traître. Ne viens point braver ici ma haine,

Et tenter un courroux que je retiens à peine.

1055   C'est bien assez pour moi de l'opprobre éternel

D'avoir pu mettre au jour un fils si criminel,

Sans que ta mort encor honteuse à ma mémoire,

De mes nobles travaux vienne souiller la gloire.

Fuis. Et si tu ne veux qu'un châtiment soudain

1060   T'ajoute aux scélérats qu'a punis cette main,

Prends garde que jamais l'astre qui nous éclaire

Ne te voie en ces lieux mettre un pied téméraire.

Fuis, dis-je, et sans retour précipitant tes pas,

De ton horrible aspect purge tous mes États.

1065   Et toi, Neptune, et toi, si jadis mon courage

D'infâmes assassins nettoya ton rivage,

Souviens-toi que pour prix de mes efforts heureux,

Tu promis d'exaucer le premier de mes voeux.

Dans les longues rigueurs d'une prison cruelle

1070   Je n'ai point imploré ta puissance immortelle.

Avare du secours que j'attends de tes soins

Mes voeux t'ont réservé pour de plus grands besoins.  [ 10 Variante éd. 1677 et 1687 : v.1071, "Avares" au lieu de "Avare".]

Je t'implore aujourd'hui. Venge un malheureux père.

J'abandonne ce traître à toute ta colère.

1075   Étouffe dans son sang ses désirs effrontés.

Thésée à tes fureurs connaîtra tes bontés.

HIPPOLYTE.

D'un amour criminel Phèdre accuse Hippolyte ?

Un tel excès d'horreur rend mon âme interdite ;

Tant de coups imprévus m'accablent à la fois,

1080   Qu'ils m'ôtent la parole, et m'étouffent la voix.

THÉSÉE.

Traître, tu prétendais qu'en un lâche silence,

Phèdre ensevelirait ta brutale insolence.

Il fallait en fuyant ne pas abandonner

Le fer, qui dans ses mains aide à te condamner.

1085   Ou plutôt il fallait, comblant ta perfidie,

Lui ravir tout d'un coup la parole et la vie.

HIPPOLYTE.

D'un mensonge si noir justement irrité,

Je devrais faire ici parler la vérité,

Seigneur. Mais je supprime un secret qui vous touche.

1090   Approuvez le respect qui me ferme la bouche ;

Et sans vouloir vous-même augmenter vos ennuis,

Examinez ma vie, et songez qui je suis.

Quelques crimes toujours précèdent les grands crimes.

Quiconque a pu franchir les bornes légitimes,

1095   Peut violer enfin les droits les plus sacrés.

Ainsi que la vertu, le crime a ses degrés.

Et jamais on n'a vu la timide innocence

Passer subitement à l'extrême licence.

Un jour seul ne fait point d'un mortel vertueux

1100   Un perfide assassin, un lâche incestueux.

Élevé dans le sein d'une chaste héroïne,

Je n'ai point de son sang démenti l'origine.

Pitthée estimé sage entre tous les humains,  [ 11 Pithée : aïeul maternel de Thésée, était fils de Pelops et d'Hippodamie, et régnait sur Trézène. Il était renommé pour sa sagesse ; Ethra , sa fille, mariée à Egée, lui confia l'éducation de Thésée, Thésée à son tour lui confia celle d'Hyppolyte.]

Daigna m'instruire encore au sortir de ses mains.

1105   Je ne veux point me peindre avec trop d'avantage ;

Mais si quelque vertu m'est tombée en partage,

Seigneur, je crois surtout avoir fait éclater

La haine des forfaits qu'on ose m'imputer.

C'est par là qu'Hippolyte est connu dans la Grèce.

1110   J'ai poussé la vertu jusques à la rudesse.

On sait de mes chagrins l'inflexible rigueur.

Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon coeur,

Et l'on veut qu'Hippolyte épris d'un feu profane...

THÉSÉE.

Oui, c'est ce même orgueil, lâche, qui te condamne.

1115   Je vois de tes froideurs le principe odieux.

Phèdre seule charmait tes impudiques yeux.

Et pour tout autre objet ton âme indifférente

Dédaignait de brûler d'une flamme innocente.

HIPPOLYTE.

Non, mon père, ce coeur (c'est trop vous le celer)

1120   N'a point d'un chaste amour dédaigné de brûler.

Je confesse à vos pieds ma véritable offense.

J'aime, j'aime, il est vrai, malgré votre défense.

Aricie à ses lois tient mes voeux asservis.

La fille de Pallante a vaincu votre fils.

1125   Je l'adore, et mon âme à vos ordres rebelle,

Ne peut ni soupirer, ni brûler que pour elle.

THÉSÉE.

Tu l'aimes ? Ciel ! Mais non, l'artifice est grossier.

Tu te feins criminel pour te justifier.

HIPPOLYTE.

Seigneur, depuis six mois je l'évite, et je l'aime.

1130   Je venais en tremblant vous le dire à vous-même.

Hé quoi ? De votre erreur rien ne vous peut tirer ?

Par quel affreux serment faut-il vous rassurer ?

Que la terre, le ciel, que toute la nature...

THÉSÉE.

Toujours les scélérats ont recours au parjure.

1135   Cesse, cesse, et m'épargne un importun discours,

Si ta fausse vertu n'a point d'autre secours.

HIPPOLYTE.

Elle vous paraît fausse, et pleine d'artifice ;

Phèdre au fond de son coeur me rend plus de justice.

THÉSÉE.

Ah ! que ton impudence excite mon courroux !

HIPPOLYTE.

1140   Quel temps à mon exil, quel lieu prescrivez-vous ?

THÉSÉE.

Fusses-tu par delà les colonnes d'Alcide,

Je me croirais encor trop voisin d'un perfide.

HIPPOLYTE.

Chargé du crime affreux dont vous me soupçonnez,

Quels amis me plaindront quand vous m'abandonnez ?

THÉSÉE.

1145   Va chercher des amis, dont l'estime funeste

Honore l'adultère, applaudisse à l'inceste ;

Des traîtres, des ingrats, sans honneur et sans loi,

Dignes de protéger un méchant tel que toi.

HIPPOLYTE.

Vous me parlez toujours d'inceste et d'adultère !

1150   Je me tais. Cependant Phèdre sort d'une mère,

Phèdre est d'un sang, Seigneur, vous le savez trop bien,

De toutes ces horreurs plus rempli que le mien.

THÉSÉE.

Quoi ! ta rage à mes yeux perd toute retenue ?

Pour la dernière fois ôte-toi de ma vue.

1155   Sors, traître. N'attends pas qu'un père furieux

Te fasse avec opprobre arracher de ces lieux.

SCÈNE III.

THÉSÉE, seul.

Misérable, tu cours à ta perte infaillible.

Neptune par le fleuve aux dieux mêmes terrible,

M'a donné sa parole, et va l'exécuter.

1160   Un dieu vengeur te suit, tu ne peux l'éviter.

Je t'aimais. Et je sens que malgré ton offense,

Mes entrailles pour toi se troublent par avance.

Mais à te condamner tu m'as trop engagé.

Jamais père en effet fut-il plus outragé ?

1165   Justes dieux, qui voyez la douleur qui m'accable,

Ai-je pu mettre au jour un enfant si coupable ?

SCÈNE IV.
Phèdre, Thésée.

PHÈDRE.

Seigneur, je viens à vous pleine d'un juste effroi.

Votre voix redoutable a passé jusqu'à moi.

Je crains qu'un prompt effet n'ait suivi la menace.

1170   S'il en est temps encore, épargnez votre race.

Respectez votre sang, j'ose vous en prier.

Sauvez-moi de l'horreur de l'entendre crier.

Ne me préparez point la douleur éternelle

De l'avoir fait répandre à la main paternelle.

THÉSÉE.

1175   Non, Madame, en mon sang ma main n'a point trempé.

Mais l'ingrat toutefois ne m'est point échappé.

Une immortelle main de sa perte est chargée.

Neptune me la doit, et vous serez vengée.

PHÈDRE.

Neptune vous la doit ! Quoi ! Vos voeux irrités...

THÉSÉE.

1180   Quoi ! craignez-vous déjà qu'ils ne soient écoutés ?

Joignez-vous bien plutôt à mes voeux légitimes.

Dans toute leur noirceur retracez-moi ses crimes.

Échauffez mes transports trop lents, trop retenus.

Tous ses crimes encor ne vous sont pas connus.

1185   Sa fureur contre vous se répand en injures.

Votre bouche, dit-il, est pleine d'impostures.

Il soutient qu'Aricie a son coeur, a sa foi,

Qu'il l'aime.

PHÈDRE.

Quoi, Seigneur !

THÉSÉE.

Il l'a dit devant moi.

Mais je sais rejeter un frivole artifice.

1190   Espérons de Neptune une prompte justice.

Je vais moi-même encore au pied de ses autels,

Le presser d'accomplir ses serments immortels.

SCÈNE V.

PHÈDRE, seule.

Il sort. Quelle nouvelle a frappé mon oreille ?

Quel feu mal étouffé dans mon coeur se réveille ?

1195   Quel coup de foudre, ô ciel ! et quel funeste avis !

Je volais toute entière au secours de son fils.

Et m'arrachant des bras d'Oenone épouvantée,

Je cédais au remords dont j'étais tourmentée.

Qui sait même où m'allait porter ce repentir ?

1200   Peut-être à m'accuser j'aurais pu consentir,

Peut-être si la voix ne m'eût été coupée,

L'affreuse vérité me serait échappée.

Hippolyte est sensible, et ne sent rien pour moi !

Aricie a son coeur ! Aricie a sa foi !

1205   Ah dieux ! Lorsqu'à mes voeux l'ingrat inexorable

S'armait d'un oeil si fier, d'un front si redoutable,

Je pensais qu'à l'amour son coeur toujours fermé,

Fût contre tout mon sexe également armé.

Une autre cependant a fléchi son audace.

1210   Devant ses yeux cruels une autre a trouvé grâce.

Peut-être a-t-il un coeur facile à s'attendrir.

Je suis le seul objet qu'il ne saurait souffrir.

Et je me chargerais du soin de le défendre !

SCÈNE VI.
Phèdre, Oenone.

PHÈDRE.

Chère Oenone, sais-tu ce que je viens d'apprendre ?

OENONE.

1215   Non. Mais je viens tremblante, à ne vous point mentir.

J'ai pâli du dessein qui vous a fait sortir.

J'ai craint une fureur à vous-même fatale.

PHÈDRE.

Oenone, qui l'eût crû ? J'avais une rivale.

OENONE.

Comment ?

PHÈDRE.

Hippolyte aime, et je n'en puis douter.

1220   Ce farouche ennemi qu'on ne pouvait dompter,

Qu'offensait le respect, qu'importunait la plainte,

Ce tigre, que jamais je n'abordai sans crainte,

Soumis, apprivoisé reconnaît un vainqueur.

Aricie a trouvé le chemin de son coeur.

OENONE.

1225   Aricie ?

PHÈDRE.

  Ah, douleur non encore éprouvée !

À quel nouveau tourment je me suis réservée !

Tout ce que j'ai souffert, mes craintes, mes transports,

La fureur de mes feux, l'horreur de mes remords,

Et d'un refus cruel l'insupportable injure

1230   N'était qu'un faible essai du tourment que j'endure.

Ils s'aiment ! par quel charme ont-ils trompé mes yeux ?

Comment se sont-ils vus ? Depuis quand ? Dans quels lieux ?

Tu le savais. Pourquoi me laissais-tu séduire ?

De leur furtive ardeur ne pouvais-tu m'instruire ?

1235   Les a-t-on vus souvent se parler, se chercher ?

Dans le fond des forêts allaient-ils se cacher ?

Hélas ! ils se voyaient avec pleine licence.

Le ciel de leurs soupirs approuvait l'innocence.

Ils suivaient sans remords leur penchant amoureux.

1240   Tous les jours se levaient clairs et sereins pour eux.

Et moi, triste rebut de la nature entière,

Je me cachais au jour, je fuyais la lumière.

La mort est le seul dieu que j'osais implorer.

J'attendais le moment où j'allais expirer,

1245   Me nourrissant de fiel, de larmes abreuvée,

Encor dans mon malheur de trop près observée,

Je n'osais dans mes pleurs me noyer à loisir,

Je goûtais en tremblant ce funeste plaisir.

Et sous un front serein déguisant mes alarmes,

1250   Il fallait bien souvent me priver de mes larmes.

OENONE.

Quel fruit recevront-ils de leurs vaines amours ?

Ils ne se verront plus.

PHÈDRE.

Ils s'aimeront toujours.

Au moment que je parle, ah, mortelle pensée !

Ils bravent la fureur d'une amante insensée.

1255   Malgré ce même exil qui va les écarter,

Ils font mille serments de ne se point quitter.

Non, je ne puis souffrir un bonheur qui m'outrage,

Oenone. Prends pitié de ma jalouse rage.

Il faut perdre Aricie. Il faut de mon époux

1260   Contre un sang odieux réveiller le courroux.

Qu'il ne se borne pas à des peines légères.

Le crime de la soeur passe celui des frères.

Dans mes jaloux transports je le veux implorer.

Que fais-je ? Où ma raison se va-t-elle égarer ?

1265   Moi jalouse ! Et Thésée est celui que j'implore !

Mon époux est vivant, et moi je brûle encore !

Pour qui ? Quel est le coeur où prétendent mes voeux ?

Chaque mot sur mon front fait dresser mes cheveux.

Mes crimes désormais ont comblé la mesure.

1270   Je respire à la fois l'inceste et l'imposture.

Mes homicides mains promptes à me venger,

Dans le sang innocent brûlent de se plonger.

Misérable ! Et je vis ? Et je soutiens la vue

De ce sacré soleil dont je suis descendue ?

1275   J'ai pour aïeul le père et le maître des dieux.

Le ciel, tout l'univers est plein de mes aïeux.

Où me cacher ? Fuyons dans la nuit infernale.

Mais que dis-je ? Mon père y tient l'urne fatale.

Le sort, dit-on, l'a mise en ses sévères mains.

1280   Minos juge aux Enfers tous les pâles humains.

Ah ! combien frémira son ombre épouvantée,

Lorsqu'il verra sa fille à ses yeux présentée,

Contrainte d'avouer tant de forfaits divers,

Et des crimes peut-être inconnus aux Enfers ?

1285   Que diras-tu, mon père, à ce spectacle horrible ?

Je crois voir de ta main tomber l'urne terrible,

Je crois te voir cherchant un supplice nouveau,

Toi-même de ton sang devenir le bourreau.

Pardonne. Un dieu cruel a perdu ta famille.

1290   Reconnais sa vengeance aux fureurs de ta fille.

Hélas ! Du crime affreux dont la honte me suit,

Jamais mon triste coeur n'a recueilli le fruit.

Jusqu'au dernier soupir de malheurs poursuivie,

Je rends dans les tourments une pénible vie.

OENONE.

1295   Hé ! repoussez, Madame, une injuste terreur.

Regardez d'un autre oeil une excusable erreur.

Vous aimez. On ne peut vaincre sa destinée.

Par un charme fatal vous fûtes entraînée.

Est-ce donc un prodige inouï parmi nous ?

1300   L'amour n'a-t-il encor triomphé que de vous ?

La faiblesse aux humains n'est que trop naturelle.

Mortelle, subissez le sort d'une mortelle.

Vous vous plaignez d'un joug imposé dès longtemps.

Les dieux même, les dieux de l'Olympe habitants,

1305   Qui d'un bruit si terrible épouvantent les crimes,

Ont brûlé quelquefois de feux illégitimes.

PHÈDRE.

Qu'entends-je ? Quels conseils ose-t-on me donner ?

Ainsi donc jusqu'au bout tu veux m'empoisonner,

Malheureuse ? Voilà comme tu m'as perdue.

1310   Au jour que je fuyais, c'est toi qui m'as rendue.

Tes prières m'ont fait oublier mon devoir.

J'évitais Hippolyte, et tu me l'as fait voir.

De quoi te chargeais-tu ? Pourquoi ta bouche impie

A-t-elle en l'accusant osé noircir sa vie ?

1315   Il en mourra peut-être, et d'un père insensé

Le sacrilège voeu peut-être est exaucé.

Je ne t'écoute plus. Va-t'en, monstre exécrable.

Va, laisse-moi le soin de mon sort déplorable.

Puisse le juste ciel dignement te payer ;

1320   Et puisse ton supplice à jamais effrayer

Tous ceux qui, comme toi, par de lâches adresses,

Des princes malheureux nourrissent les faiblesses,

Les poussent au penchant où leur coeur est enclin,

Et leur osent du crime aplanir le chemin :

1325   Détestables flatteurs, présent le plus funeste

Que puisse faire aux rois la colère céleste.

OENONE, seule.

Ah, dieux ! Pour la servir, j'ai tout fait, tout quitté.

Et j'en reçois ce prix ? Je l'ai bien mérité.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE.
Hippolyte, Aricie.

ARICIE.

Quoi ! vous pouvez vous taire en ce péril extrême ?

1330   Vous laissez dans l'erreur un père qui vous aime ?

Cruel, si de mes pleurs méprisant le pouvoir,

Vous consentez sans peine à ne me plus revoir,

Partez, séparez-vous de la triste Aricie.

Mais du moins en partant assurez votre vie.

1335   Défendez votre honneur d'un reproche honteux,

Et forcez votre père à révoquer ses voeux.

Il en est temps encor. Pourquoi ? Par quel caprice

Laissez-vous le champ libre à votre accusatrice ?

Éclaircissez Thésée.

HIPPOLYTE.

Hé ! que n'ai-je point dit ?

1340   Ai-je dû mettre au jour l'opprobre de son lit ?

Devais-je, en lui faisant un récit trop sincère,

D'une indigne rougeur couvrir le front d'un père ?

Vous seule avez percé ce mystère odieux.

Mon coeur pour s'épancher n'a que vous et les dieux.

1345   Je n'ai pu vous cacher, jugez si je vous aime,

Tout ce que je voulais me cacher à moi-même.

Mais songez sous quel sceau je vous l'ai révélé.

Oubliez, s'il se peut, que je vous ai parlé,

Madame. Et que jamais une bouche si pure

1350   Ne s'ouvre pour conter cette horrible aventure.

Sur l'équité des dieux osons nous confier.

Ils ont trop d'intérêt à me justifier ;

Et Phèdre tôt ou tard de son crime punie,

N'en saurait éviter la juste ignominie.

1355   C'est l'unique respect que j'exige de vous.

Je permets tout le reste à mon libre courroux.

Sortez de l'esclavage où vous êtes réduite.

Osez me suivre. Osez accompagner ma fuite.

Arrachez-vous d'un lieu funeste et profané,

1360   Où la vertu respire un air empoisonné.

Profitez pour cacher votre prompte retraite,

De la confusion que ma disgrâce y jette.

Je vous puis de la fuite assurer les moyens,

Vous n'avez jusqu'ici de gardes que les miens.

1365   De puissants défenseurs prendront notre querelle.

Argos nous tend les bras, et Sparte nous appelle.

À nos amis communs portons nos justes cris.

Ne souffrons pas que Phèdre assemblant nos débris

Du trône paternel nous chasse l'un et l'autre,

1370   Et promette à son fils ma dépouille et la vôtre.

L'occasion est belle, il la faut embrasser.

Quelle peur vous retient ? Vous semblez balancer ?

Votre seul intérêt m'inspire cette audace.

Quand je suis tout de feu, d'où vous vient cette glace ?

1375   Sur les pas d'un banni craignez-vous de marcher ?

ARICIE.

Hélas ! qu'un tel exil, Seigneur, me serait cher !

Dans quels ravissements, à votre sort liée

Du reste des mortels je vivrais oubliée !

Mais n'étant point unis par un lien si doux,

1380   Me puis-je avec honneur dérober avec vous ?

Je sais que sans blesser l'honneur le plus sévère

Je me puis affranchir des mains de votre père.

Ce n'est point m'arracher du sein de mes parents,

Et la fuite est permise à qui fuit ses tyrans ;

1385   Mais vous m'aimez, Seigneur ; et ma gloire alarmée...

HIPPOLYTE.

Non, non : j'ai trop de soin de votre renommée.

Un plus noble dessein m'amène devant vous.

Fuyez vos ennemis, et suivez votre époux.

Libres dans nos malheurs, puisque le ciel l'ordonne,

1390   Le don de notre foi ne dépend de personne.

L'hymen n'est point toujours entouré de flambeaux.

Aux portes de Trézène, et parmi ces tombeaux,

Des princes de ma race antiques sépultures,

Est un temple sacré formidable aux parjures.

1395   C'est là que les mortels n'osent jurer en vain.

Le perfide y reçoit un châtiment soudain.

Et craignant d'y trouver la mort inévitable,

Le mensonge n'a point de frein plus redoutable.

Là, si vous m'en croyez, d'un amour éternel

1400   Nous irons confirmer le serment solennel.

Nous prendrons à témoin le dieu qu'on y révère.

Nous le prierons tous deux de nous servir de père.

Des dieux les plus sacrés j'attesterai le nom.

Et la chaste Diane, et l'auguste Junon,

1405   Et tous les dieux enfin témoins de mes tendresses

Garantiront la foi de mes saintes promesses.

ARICIE.

Le roi vient. Fuyez, Prince, et partez promptement.

Pour cacher mon départ je demeure un moment.

Allez, et laissez-moi quelque fidèle guide,

1410   Qui conduise vers vous ma démarche timide.

SCÈNE II.
Thèsée, Aracie, Ismène.

THÉSÉE.

Dieux, éclairez mon trouble, et daignez à mes yeux

Montrer la vérité, que je cherche en ces lieux.

ARICIE.

Songe à tout, chère Ismène, et sois prête à la fuite.

SCÈNE III.
Thésée, Aricie.

THÉSÉE.

Vous changez de couleur, et semblez interdite

1415   Madame ! que faisait Hippolyte en ce lieu ?

ARICIE.

Seigneur, il me disait un éternel adieu.

THÉSÉE.

Vos yeux ont su dompter ce rebelle courage ;

Et ses premiers soupirs sont votre heureux ouvrage.

ARICIE.

Seigneur, je ne vous puis nier la vérité.

1420   De votre injuste haine il n'a pas hérité.

Il ne me traitait point comme une criminelle.

THÉSÉE.

J'entends, il vous jurait une amour éternelle.

Ne vous assurez point sur ce coeur inconstant.

Car à d'autres que vous il en jurait autant.

ARICIE.

1425   Lui, Seigneur ?

THÉSÉE.

  Vous deviez le rendre moins volage.

Comment souffriez-vous cet horrible partage ?

ARICIE.

Et comment souffrez-vous que d'horribles discours

D'une si belle vie osent noircir le cours ?

Avez-vous de son coeur si peu de connaissance ?

1430   Discernez-vous si mal le crime et l'innocence ?

Faut-il qu'à vos yeux seuls un nuage odieux

Dérobe sa vertu qui brille à tous les yeux ?

Ah ! c'est trop le livrer à des langues perfides.

Cessez. Repentez-vous de vos voeux homicides.

1435   Craignez, Seigneur, craignez que le ciel rigoureux

Ne vous haïsse assez pour exaucer vos voeux.

Souvent dans sa colère il reçoit nos victimes.

Ses présents sont souvent la peine de nos crimes.

THÉSÉE.

Non, vous voulez en vain couvrir son attentat.

1440   Votre amour vous aveugle en faveur de l'ingrat.

Mais j'en crois des témoins certains, irréprochables.

J'ai vu, j'ai vu couler des larmes véritables.

ARICIE.

Prenez garde, Seigneur. Vos invincibles mains

Ont de monstres sans nombre affranchi les humains.

1445   Mais tout n'est pas détruit ; et vous en laissez vivre

Un... Votre fils, Seigneur, me défend de poursuivre.

Instruite du respect qu'il veut vous conserver,

Je l'affligerais trop, si j'osais achever.

J'imite sa pudeur, et fuis votre présence

1450   Pour n'être pas forcée à rompre le silence.

SCÈNE IV.

THÉSÉE, seul.

Quelle est donc sa pensée ? Et que cache un discours

Commencé tant de fois, interrompu toujours ?

Veulent-ils m'éblouir par une feinte vaine ?

Sont-ils d'accord tous deux pour me mettre à la gêne ?

1455   Mais moi-même, malgré ma sévère rigueur,

Quelle plaintive voix crie au fond de mon coeur ?

Une pitié secrète et m'afflige, et m'étonne.

Une seconde fois interrogeons Oenone.

Je veux de tout le crime être mieux éclairci.

1460   Gardes. Qu'Oenone sorte et vienne seule ici.

SCÈNE V.
Thésée, Panope.

PANOPE.

J'ignore le projet que la reine médite,

Seigneur. Mais je crains tout du transport qui l'agite.

Un mortel désespoir sur son visage est peint.

La pâleur de la mort est déjà sur son teint.

1465   Déjà de sa présence avec honte chassée

Dans la profonde mer Oenone s'est lancée.

On ne sait point d'où part ce dessein furieux.

Et les flots pour jamais l'ont ravie à nos yeux.

THÉSÉE.

Qu'entends-je ?

PANOPE.

Son trépas n'a point calmé la reine.

1470   Le trouble semble croître en son âme incertaine.

Quelquefois pour flatter ses secrètes douleurs

Elle prend ses enfants, et les baigne de pleurs.

Et soudain renonçant à l'amour maternelle,

Sa main avec horreur les repousse loin d'elle.

1475   Elle porte au hasard ses pas irrésolus.

Son oeil tout égaré ne nous reconnaît plus.

Elle a trois fois écrit, et changeant de pensée

Trois fois elle a rompu sa lettre commencée.

Daignez la voir, Seigneur, daignez la secourir.

THÉSÉE.

1480   Ô ciel ! Oenone est morte, et Phèdre veut mourir ?

Qu'on rappelle mon fils, qu'il vienne se défendre,

Qu'il vienne me parler, je suis prêt de l'entendre.

Ne précipite point tes funestes bienfaits,

Neptune. J'aime mieux n'être exaucé jamais.

1485   J'ai peut-être trop cru des témoins peu fidèles.

Et j'ai trop tôt vers toi levé mes mains cruelles.

Ah ! de quel désespoir mes voeux seraient suivis !

SCÈNE VI.
Thésée, Théramène.

THÉSÉE.

Théramène est-ce toi ? Qu'as-tu fait de mon fils ?

Je te l'ai confié dès l'âge le plus tendre.

1490   Mais d'où naissent les pleurs que je te vois répandre ?

Que fait mon fils ?

THÉRAMÈNE.

Ô soins tardifs, et superflus !

Inutile tendresse ! Hippolyte n'est plus.

THÉSÉE.

Dieux !

THÉRAMÈNE.

J'ai vu des mortels périr le plus aimable,

Et j'ose dire encor, Seigneur, le moins coupable.

THÉSÉE.

1495   Mon fils n'est plus ? Hé quoi ! quand je lui tends les bras,

Les dieux impatients ont hâté son trépas ?

Quel coup me l'a ravi ? Quelle foudre soudaine ?

THÉRAMÈNE.

À peine nous sortions des portes de Trézène,

Il était sur son char. Ses gardes affligés

1500   Imitaient son silence, autour de lui rangés.

Il suivait tout pensif le chemin de Mycènes.

Sa main sur ses chevaux laissait flotter les rênes.

Ses superbes coursiers, qu'on voyait autrefois  [ 12 Variante éd. 1677 et 1687 : v.1502, "sur les chevaux" au lieu de "sur ses chevaux".]

Pleins d'une ardeur si noble obéir à sa voix,

1505   L'oeil morne maintenant et la tête baissée

Semblaient se conformer à sa triste pensée.

Un effroyable cri sorti du fond des flots

Des airs en ce moment a troublé le repos ;

Et du sein de la terre une voix formidable

1510   Répond en gémissant à ce cri redoutable.

Jusqu'au fond de nos coeurs notre sang s'est glacé.

Des coursiers attentifs le crin s'est hérissé.

Cependant sur le dos de la plaine liquide

S'élève à gros bouillons une montagne humide.

1515   L'onde approche, se brise, et vomit à nos yeux,

Parmi des flots d'écume un monstre furieux.

Son front large est armé de cornes menaçantes,

Tout son corps est couvert d'écailles jaunissantes.

Indomptable taureau, dragon impétueux,

1520   Sa croupe se recourbe en replis tortueux.

Ses longs mugissements font trembler le rivage.

Le ciel avec horreur voit ce monstre sauvage,

La terre s'en émeut, l'air en est infecté,

Le flot, qui l'apporta, recule épouvanté.

1525   Tout fuit, et sans s'armer d'un courage inutile

Dans le temple voisin chacun cherche un asile.

Hippolyte lui seul digne fils d'un héros,

Arrête ses coursiers, saisit ses javelots,

Pousse au monstre, et d'un dard lancé d'une main sûre

1530   Il lui fait dans le flanc une large blessure.

De rage et de douleur le monstre bondissant

Vient aux pieds des chevaux tomber en mugissant,

Se roule, et leur présente une gueule enflammée,

Qui les couvre de feu, de sang, et de fumée.

1535   La frayeur les emporte, et sourds à cette fois,

Ils ne connaissent plus ni le frein ni la voix.

En efforts impuissants leur maître se consume.

Ils rougissent le mors d'une sanglante écume.

On dit qu'on a vu même en ce désordre affreux

1540   Un dieu, qui d'aiguillons pressait leur flanc poudreux.

À travers des rochers la peur les précipite.

L'essieu crie, et se rompt. L'intrépide Hippolyte  [ 13 Variante éd. 1677 : v.1541, "À travers les rochers" au lieu de "À travers des rochers".]

Voit voler en éclats tout son char fracassé.

Dans les rênes lui-même il tombe embarrassé.

1545   Excusez ma douleur. Cette image cruelle

Sera pour moi de pleurs une source éternelle.

J'ai vu, Seigneur, j'ai vu votre malheureux fils

Traîné par les chevaux que sa main a nourris.

Il veut les rappeler, et sa voix les effraie.

1550   Ils courent. Tout son corps n'est bientôt qu'une plaie.

De nos cris douloureux la plaine retentit.

Leur fougue impétueuse enfin se ralentit.

Ils s'arrêtent, non loin de ces tombeaux antiques,

Où des rois ses aïeux sont les froides reliques.

1555   J'y cours en soupirant, et sa garde me suit.

De son généreux sang la trace nous conduit.

Les rochers en sont teints. Les ronces dégouttantes  [ 14 Dégouttant : qui tombe goutte à goutte. [F]]

Portent de ses cheveux les dépouilles sanglantes.

J'arrive, je l'appelle, et me tendant la main

1560   Il ouvre un oeil mourant, qu'il referme soudain.

« Le ciel, dit-il, m'arrache une innocente vie.

Prends soin après ma mort de la triste Aricie.

Cher ami, si mon père un jour désabusé

Plaint le malheur d'un fils faussement accusé,

1565   Pour apaiser mon sang, et mon ombre plaintive,

Dis-lui, qu'avec douceur il traite sa captive,

Qu'il lui rende... » À ce mot ce héros expiré

N'a laissé dans mes bras qu'un corps défiguré,

Triste objet, où des dieux triomphe la colère,

1570   Et que méconnaîtrait l'oeil même de son père.

THÉSÉE.

Ô mon fils ! Cher espoir que je me suis ravi !

Inexorables dieux, qui m'avez trop servi !  [ 15 Inexorable : Qui est ferme, dur ; qu'on ne saurait fléchir ; celui dont on ne saurait obtenir aucune grâce. [F]]

À quels mortels regrets ma vie est réservée !

THÉRAMÈNE.

La timide Aricie est alors arrivée.

1575   Elle venait, Seigneur, fuyant votre courroux,

À la face des dieux l'accepter pour époux.

Elle approche. Elle voit l'herbe rouge et fumante.

Elle voit (quel objet pour les yeux d'une amante !)

Hippolyte étendu, sans forme et sans couleur.

1580   Elle veut quelque temps douter de son malheur,

Et ne connaissant plus ce héros qu'elle adore,

Elle voit Hippolyte, et le demande encore.

Mais trop sûre à la fin qu'il est devant ses yeux,

Par un triste regard elle accuse les dieux,

1585   Et froide, gémissante, et presque inanimée,

Aux pieds de son amant elle tombe pâmée.

Ismène est auprès d'elle. Ismène toute en pleurs

La rappelle à la vie, ou plutôt aux douleurs.

Et moi, je suis venu détestant la lumière

1590   Vous dire d'un héros la volonté dernière,

Et m'acquitter, Seigneur, du malheureux emploi,

Dont son coeur expirant s'est reposé sur moi.

Mais j'aperçois venir sa mortelle ennemie.

SCÈNE DERNIÈRE.
Thésée, Phèdre, Théramène, Panope, Gardes.

THÉSÉE.

Hé bien vous triomphez, et mon fils est sans vie.

1595   Ah que j'ai lieu de craindre ! Et qu'un cruel soupçon

L'excusant dans mon coeur, m'alarme avec raison !

Mais, Madame, il est mort, prenez votre victime.

Jouissez de sa perte injuste, ou légitime.

Je consens que mes yeux soient toujours abusés,

1600   Je le crois criminel, puisque vous l'accusez.

Son trépas à mes pleurs offre assez de matières,

Sans que j'aille chercher d'odieuses lumières,

Qui ne pouvant le rendre à ma juste douleur,

Peut-être ne feraient qu'accroître mon malheur.

1605   Laissez-moi loin de vous, et loin de ce rivage

De mon fils déchiré fuir la sanglante image.

Confus, persécuté d'un mortel souvenir,

De l'univers entier je voudrais me bannir.

Tout semble s'élever contre mon injustice.

1610   L'éclat de mon nom même augmente mon supplice.

Moins connu des mortels je me cacherais mieux.

Je hais jusques au soin dont m'honorent les dieux.

Et je m'en vais pleurer leurs faveurs meurtrières,

Sans plus les fatiguer d'inutiles prières.

1615   Quoi qu'ils fissent pour moi, leur funeste bonté

Ne me saurait payer de ce qu'ils m'ont ôté.

PHÈDRE.

Non, Thésée, il faut rompre un injuste silence :

Il faut à votre fils rendre son innocence.

Il n'était point coupable.

THÉSÉE.

Ah père infortuné !

1620   Et c'est sur votre foi que je l'ai condamné !

Cruelle, pensez-vous être assez excusée...

PHÈDRE.

Les moments me sont chers, écoutez-moi, Thésée.

C'est moi qui sur ce fils chaste et respectueux

Osai jeter un oeil profane, incestueux.

1625   Le ciel mit dans mon sein une flamme funeste.

La détestable Oenone a conduit tout le reste.

Elle a craint qu'Hippolyte instruit de ma fureur

Ne découvrît un feu qui lui faisait horreur.

La perfide abusant de ma faiblesse extrême.

1630   S'est hâtée à vos yeux de l'accuser lui-même.

Elle s'en est punie, et fuyant mon courroux

A cherché dans les flots un supplice trop doux.

Le fer aurait déjà tranché ma destinée.

Mais je laissais gémir la vertu soupçonnée.

1635   J'ai voulu, devant vous exposant mes remords,

Par un chemin plus lent descendre chez les morts.

J'ai pris, j'ai fait couler dans mes brûlantes veines

Un poison que Médée apporta dans Athènes.

Déjà jusqu'à mon coeur le venin parvenu

1640   Dans ce coeur expirant jette un froid inconnu ;

Déjà je ne vois plus qu'à travers un nuage

Et le ciel, et l'époux que ma présence outrage ;

Et la mort à mes yeux dérobant la clarté

Rend au jour, qu'ils souillaient, toute sa pureté.

PANOPE.

1645   Elle expire, Seigneur.

THÉSÉE.

  D'une action si noire

Que ne peut avec elle expirer la mémoire ?

Allons de mon erreur, hélas ! trop éclaircis

Mêler nos pleurs au sang de mon malheureux fils.

Allons de ce cher fils embrasser ce qui reste,

1650   Expier la fureur d'un voeu que je déteste.

Rendons-lui les honneurs qu'il a trop mérités.

Et pour mieux apaiser ses mânes irrités,

Que malgré les complots d'une injuste famille

Son amante aujourd'hui me tienne lieu de fille.

 


Extrait du privilège du Roi.

Par grâce et privilège du Roi, donné à Saint-Germain-en-Laye l'onzième jour de février 1677, signé par le Roi en son conseil DALENCE, il est permis au sieur Racine, trésorier de France en la Généralité de Moulins, de faire imprimer par tel imprimeur ou libraire qu'il voudra choisir, une tragédie intitulée Phèdre et Hippolyte, en tel volume, marge, caractère et autant de fois que bon lui semblera, pendant le temps et espace de sept années consécutives, à compter du jour que chaque volume sera achevé d'imprimer pour la première fois : pendant lequel temps sa Majesté fait très expresses défenses à toutes personnes de quelque qualité et condition qu'elles soient, d'imprimer, faire imprimer, vendre et distribuer la dite tragédie, sous quelque prétexte que ce soit, sans le consentement du dit sieur Racine, ou de ceux qui auront droit de lui, ni d'en faire extraits et abrégés, sous peine de trois mille livres d'amende, et confiscation des exemplaires contrefaits, dépens, dommages et autre peines plus amplement portées par lesdites lettres de privilège.

Registré sur le livre de la Communauté, ce mars 1677. Signé Thierry, syndic.

Achevé d'imprimé pour la première fois, en vertu des présentes, le 15 mars 1677.

Notes

[1] Variante éd. 1677 : v.32, "Athènes, de la cour ?" au lieu de "Athène et de la cour ?", nous conservons le S à Athènes.

[2] Variante éd. 1677 : v.43, "quel péril" au lieu de "quels périls".

[3] Alcide : autre nom d'Hercule.

[4] Procuste : Fils de Poséïdon. Brigand de l'Attique. Symbole du conformisme car il contraignait les voyageurs à s'allonger sur un lit et coupait ceux qui dépassaient et allongeait ceux qui était trop courts.

[5] Antiope : Amazone, fille d'Arès, première épouse de Thésée et mère d'Hippolyte.

[6] Variante éd. 1677 et 1687 : v.809, "peins-lui" au lieu de "plains-lui".

[7] Variante éd. 1677 et 1687 : v.968, "les yeux par qui" au lieu de "les yeux de qui".

[8] Variante éd. 1677 : v.1004, "je ne sais où je vas" [sic] au lieu de "je ne sais où je vais".

[9] Variante éd. 1677 et 1687 : v.1048, "a porté ta fureur" au lieu de "a porté sa fureur".

[10] Variante éd. 1677 et 1687 : v.1071, "Avares" au lieu de "Avare".

[11] Pithée : aïeul maternel de Thésée, était fils de Pelops et d'Hippodamie, et régnait sur Trézène. Il était renommé pour sa sagesse ; Ethra , sa fille, mariée à Egée, lui confia l'éducation de Thésée, Thésée à son tour lui confia celle d'Hyppolyte.

[12] Variante éd. 1677 et 1687 : v.1502, "sur les chevaux" au lieu de "sur ses chevaux".

[13] Variante éd. 1677 : v.1541, "À travers les rochers" au lieu de "À travers des rochers".

[14] Dégouttant : qui tombe goutte à goutte. [F]

[15] Inexorable : Qui est ferme, dur ; qu'on ne saurait fléchir ; celui dont on ne saurait obtenir aucune grâce. [F]

ANNEXES

HISTOIRE DE PHÈDRE AU THÉATRE (1677-1887)

par Julien Favre (1887)

Résumé de la pièce

Le sujet de la tragédie de Phèdre est pris d'Euripide. Comme nous le verrons, Racine a suivi « une route un peu différente de celle de cet auteur pour la conduite de l'action » (1), mais il lui doit entièrement l'idée du caractère de Phèdre, qui a toutes les qualités propres à exciter la compassion et la terreur, selon l'esthétique recommandée par Aristote. Phèdre « n'est ni tout à fait coupable ni tout à fait innocente ; elle est engagée par sa destinée et par la colère des dieux dans une passion illégitime dont elle a horreur toute la première ; elle fait tous ses efforts pour la surmonter; elle aime mieux se laisser mourir que de la déclarer à personne ; lorsqu'elle est forcée de la découvrir, elle en parle avec une confusion qui fait bien voir que son crime est plutôt une punition des dieux qu'un mouvement de sa volonté » (2).

Commençons d'abord par analyser la tragédie de Racine ; nous analyserons ensuite celles d'Euripide et de Sénèque, et nous établirons la part d'imitation qui se trouve dans la pièce française.

Hippolyte, fils de Thésée et d'Antiope, reine des Amazones, veut quitter Trézène. Son oisiveté lui pèse ; il a résolu d'aller à la recherche de son père, absent depuis six mois, ou plutôt, de fuir des lieux qu'il n'ose plus voir. Son gouverneur Théramène entend cette confidence et croit que c'est Phèdre, toujours injuste pour lui, qui est la cause de son chagrin et de son départ. Il s'en étonne cependant, car Phèdre, atteinte d'un mal mystérieux, ne songe guère, pour le moment, à poursuivre son beau-fils. Hippolyte se retire devant une autre ennemie, la jeune Aricie, qui a su se faire aimer de lui, et qui est du sang odieux de Pallante, son grand-oncle, de ce Pallante dont les fils ont conspiré jadis contre Thésée. Cet amour est coupable, il le sait ; son père ne le lui pardonnera jamais. Thésée, par une loi sévère, a défendu qu'aucun Grec soupirât pour Aricie. Cependant il ne quittera point Trézène sans avoir vu Phèdre. La reine, annoncée par sa nourrice OEnone, approche « pâle comme son propre fantôme, les yeux rougis, les bras dénoués et morts, le corps inerte sous ses belles draperies à plis droits » (3), ne se soutenant plus, les yeux éblouis du jour qu'elle revoit, ses genoux tremblants se dérobant sous elle. Hippolyte ne veut point l'aborder. Phèdre, fille de Minos et de Pasiphaé, brûlée de la passion la plus sacrilège, mais résistant de toute la force de sa vertu aux traits qui la pénètrent, vient voir pour la dernière fois le Soleil, dont sa mère se vantait de descendre. Mais dans ces adieux elle laisse échapper le secret de son mal : elle voudrait

au travers d'une noble poussière

Suivre de l'oeil un char fuyant dans la carrière.

C'est le souvenir d'Hippolyte qui la poursuit partout ; elle n'ose le déclarer ; sa confidente OEnone ne devine point ; elle l'excite même contre « ce fils de l'amazone », l'ennemi juré de ses enfants. Elle déplore cette mélancolie, dont elle ne connaît point la cause, et supplie sa maîtresse de la lui dévoiler. Phèdre laisse tomber alors de ses lèvres le nom d'Hippolyte. Elle rappelle qu'elle a tout fait pour combattre un amour impie ; tout d'abord, elle a haï ce prince ; elle a élevé un temple à Vénus, espérant que sa piété la sauverait de la passion : peine inutile ! Elle a fui Hippolyte ! Hélas ! Elle le revoyait partout ! Elle le retrouvait dans les traits de son père ! Elle pressa son exil ; elle obtint qu'il fût banni d'Athènes. Mais la fatalité s'acharnait contre elle. Son époux, l'amenant à Trézène, lui a fait revoir cet ennemi de son repos. Elle veut mourir maintenant et elle ne le peut pas ! Au milieu de cette confidence, Panope, femme de la suite de Phèdre, vient annoncer à la reine que le bruit se répand de la mort de Thésée. Athènes, dit-on, est divisée entre trois partis, celui de Phèdre, celui d'Hippolyte, celui d'Aricie. Il n'y a pas de temps à perdre pour prendre une décision. OEnone conseille alors à Phèdre de s'abandonner à son amour qui n'est plus coupable, puisque Thésée en expirant le rend légitime. Qu'elle avoue sa passion à Hippolyte qui, sans aucun doute, s'unira avec elle contre l'ennemi politique commun, Aricie. Phèdre se laisse entraîner à ces conseils qui n'ont que l'apparence de la sagesse. (Acte I.)

Aricie est informée de la mort de Thésée : son sort va changer de face. Déjà Hippolyte demande à la voir, Hippolyte qui l'aime secrètement. Quel honneur pour elle ! Ses charmes ont fléchi ce jeune prince insensible à l'amour ! Phèdre et ses partisans sont troublés ; le peuple se déclare pour elle ! L'innocence cesse d'être opprimée. Hippolyte vient en effet lui déclarer qu'elle est dans Trézène, dont il est le roi légitime, aussi libre que lui-même, et qu'il va se rendre à Athènes pour lui faire restituer une couronne qui lui appartient de droit. Quant à son frère, c'est-à-dire le fils de Phèdre, les campagnes de Crète seront son partage. Aricie est confuse de tant de générosité. C'était déjà beaucoup qu'il ne la hait point ; pouvait-elle s'attendre qu'il lui témoignât cette sollicitude ? Ne pas la haïr ! Mais il l'aime, et Hippolyte, ayant laissé parler son coeur, ne retient plus ses aveux. Théramène précède l'arrivée de la reine : elle veut voir Hippolyte. Celui-ci hésite. Mais Aricie l'invite à accorder aux pleurs de Phèdre « quelque ombre de pitié ». Elle ajoute qu'elle accepte d'Hippolyte tous les dons qu'il veut bien lui faire, mais que le plus cher présent à ses yeux n'est point l'empire d'Athènes, tout grand, tout glorieux qu'il soit.

Phèdre vient elle-même s'entretenir avec le héros. D'abord, elle le prie pour son fils orphelin et qui a besoin d'un défenseur, elle s'excuse d'avoir été une cruelle marâtre, et, dans cette confession, elle l'assure que s'il eût pu lire dans son coeur, il aurait vu que l'inimitié ne l'avait point seule poussée à tant de rigueur ; l'égarement continue ; il est bientôt porté à son comble ; son secret lui échappe enfin dans le délire de la passion. Hippolyte veut s'éloigner ; il n'ose pas lever les yeux sur la femme incestueuse qui lui parle ; mais Phèdre, ne gardant plus de bornes, se fait connaître à Hippolyte dans toute sa fureur. Elle a plaisir à la fois et horreur à déclarer son amour.

Elle réclame la mort, elle lui dit de frapper, et, tandis qu'il reste atterré, elle lui prend son épée, et s'en percerait sous ses yeux, si OEnone ne l'entraînait au milieu de sa rage. Théramène, qui survient, reste surpris à la vue d'Hippolyte pâle, interdit, mais qui veut ensevelir en un profond oubli l'horrible secret qui vient de lui être révélé. Un bruit vague court que Thésée respire encore ; à Athènes, on s'est déclaré pour le fils de Phèdre. Ce choix immérité ou du moins téméraire arrache à Hippolyte ce beau cri de révolte :

Dieux, qui la connaissez,

Est-ce donc sa vertu que vous récompensez ! (Acte II.)

Athènes, nous l'avons dit, a proclamé roi le fils aîné de Phèdre et de Thésée. Mais Phèdre ne songe qu'à Hippolyte ; cette grandeur ne la touche guère ; elle voit sans cesse l'insensible Hippolyte. Elle conserve encore cependant l'espoir de gagner son coeur. Elle le croit ambitieux. C'est par l'ambition qu'elle cherchera à le séduire. Elle charge OEnone d'aller lui offrir en son nom la couronne réservée à son fils. Il instruira le jeune prince dans l'art de commander, il saura que ce sceptre, il le doit à Phèdre qui se meurt d'amour pour lui. Peut-être se laissera-t-il fléchir enfin ? OEnone revient bientôt annoncer à sa maîtresse que Thésée n'est pas mort, qu'il est arrivé à Trézène, et que le peuple se précipite à sa rencontre. À cette terrible nouvelle, Phèdre, qui n'est point de celles qui

ont su se faire un front qui ne rougit jamais [vers 852]

regrette de n'avoir point suivi son premier dessein : elle voulait se tuer, et la tendresse d'OEnone a prévalu : elle serait digne d'être pleurée au moins ! Elle mourra maintenant, mais elle mourra déshonorée. OEnone lui conseille alors d'accuser Hippolyte du crime qu'elle a commis elle-même ; tout parle contre lui, surtout l'épée qui est restée entre ses mains. Phèdre repousse d'abord avec horreur une si odieuse perfidie. Mais, quand elle voit Thésée s'approcher avec Hippolyte, sa tête s'égare, la crainte s'empare de son âme, elle s'abandonne à OEnone, elle lui permet de tout dire pourvu qu'elle la sauve. L'accueil même qu'elle fait à Thésée est plein de douleur et de confusion. Thésée s'étonne; il demande à Hippolyte à qui il avait confié en partant la garde de son épouse et de sa nièce, la cause de ce trouble étrange. Hippolyte, pour toute réponse, supplie son père de le laisser s'éloigner des lieux où Phèdre habite. Maintenant que Thésée est revenu, Hippolyte n'a plus de soins à remplir ; il lui en coûte de ne montrer son adresse que sur les bêtes des forêts ; il voudrait, à l'exemple de son père, teindre ses javelots d'un sang plus généreux. Thésée, devant la crainte qu'il inspire et le peu de joie que fait éprouver son retour, déclare qu'il eût mieux aimé périr dans la prison où l'ennemi de Pisithoüs l'avait enfermé que d'en sortir miraculeusement, puisqu'à sa rentrée dans ses États, il devait voir à la fois sa femme et son fils fuir son approche ! (Acte III.)

Dès le commencement du quatrième acte, Thésée a appris d'OEnone la prétendue trahison de son fils. Tout parle en effet contre Hippolyte : les paroles à double entente de la reine, quand elle avait reçu son époux, le trouble d'Hippolyte, son embarras, son silence, son refus de répondre aux questions de Thésée, son désir de quitter les lieux où Phèdre habite, son épée enfin qui était restée dans les mains de la reine ! II n'a pour lui que son noble maintien, cette vertu qui brille sur son front innocent. Mais Thésée ne s'y laissera point tromper, et, quand il le revoit, il l'accable de sa colère et de ses imprécations. Il fait plus : il demande à Neptune de le venger et d'exercer toute sa colère sur le traître qu'il lui abandonne. Par respect pour son père, Hippolyte ne veut point se défendre de cette odieuse calomnie. Il supplie Thésée d'examiner sa vie passée qui tout entière s'est écoulée dans l'innocence. Il n'est point épris d'un feu profane : s'il est coupable, c'est d'avoir aimé, c'est d'aimer encore Aricie. Thésée, que la colère aveugle, ne veut rien entendre : il chasse une dernière fois son fils de sa présence. Mais Phèdre accourt toute troublée. Elle supplie le roi de revenir sur son cruel arrêt ; elle eût tout tenté pour calmer sa colère ; qui sait ? Elle se fût peut-être accusée elle-même pour sauver Hippolyte ; une nouvelle lui a fermé la bouche ; Thésée lui a appris qu'Hippolyte osait, de plus, aimer la fille de Pallante ! Au sentiment qui amenait Phèdre au secours de l'innocence succède la jalousie. Elle ne défendra plus celui qui lui a donné une rivale ! Elle se rappelle avec amertume les pleurs qu'elle a versés, le trouble qu'elle a éprouvé, les combats que sa vertu a livrés avant d'être vaincue par la passion ! Pendant ces angoisses, Hippolyte et Aricie se voyaient, s'aimaient en toute liberté, sans crainte, leur amour était approuvé du ciel ; ils ne connaissaient point le remords :

Tous les jours se levaient clairs et sereins pour eux ! [vers 1240]

Dans le délire de la jalousie, elle ordonne à OEnone de retourner auprès de Thésée, d'exciter sa colère, d'attirer sur Hippolyte et Aricie toutes ses vengeances. Puis, tout à coup, elle revient à elle ; ses yeux se dessillent, la raison reprend son empire. Elle est jalouse ! Et c'est Thésée qu'elle implore ! Elle brûle encore quand Thésée est vivant ! Elle se fait horreur. Elle ne trouve point de retraite ni sur terre ni dans les enfers pour cacher sa honte. Sur terre, le soleil, le père de sa mère, l'éclaire, et dans la nuit infernale, c'est Minos, son propre père, qui juge « tous les pâles humains! » OEnone s'efforce de calmer sa terreur ; elle excuse l'amour, cette faiblesse naturelle aux mortels, et dont les dieux eux-mêmes ne peuvent se défendre. À ces paroles impies, Phèdre recouvre toute sa vertu. Elle déteste et maudit cette malheureuse OEnone qui par ses perfides conseils et aussi par sa tendresse aveugle a perdu l'âme de sa maîtresse et qui par d'insupportables flatteries ose « du crime lui aplanir le chemin ». (Acte IV.)

Hippolyte va partir ; il a la promesse qu'Aricie l'accompagnera, Aricie à qui il a dit toute la vérité et qui l'a pressé, mais en vain, de la dévoiler à son père. Thésée, inquiet et troublé, n'osant ni croire à la perfidie d'Hippolyte ni douter cependant d'un crime manifeste, surprend Aricie au moment même où la quitte Hippolyte. Il l'interroge, Aricie reconnaît qu'Hippolyte l'aimait et repousse avec horreur l'idée que son fiancé ait pu ternir son innocence par le crime dont on l'accuse. Dans la chaleur de sa défense, elle va presque jusqu'à dire le nom de la coupable ; mais, se souvenant des pieuses hésitations de son amant, elle se tait, elle aussi, par respect pour Thésée. Thésée est plus troublé que jamais, surtout quand Panope vient lui annoncer qu'OEnone s'est noyée de désespoir, que la reine semble égarée, prenant ses enfants pour les embrasser, puis les repoussant avec horreur. Il supplie alors Neptune de ne point précipiter ses funestes bienfaits. Mais cette seconde prière vient trop tard ; la première a été exaucée. Théramène raconte en effet comment Neptune, trop favorable au voeu de Thésée, a vomi des flots sur le rivage, contre les coursiers d'Hippolyte, un monstre indomptable. Phèdre a voulu, avant de mourir, dire la vérité ; elle entre, s'accuse, et défaillante, soutenue par ses femmes, elle défend la mémoire d'un fils injustement condamné.

Phèdre est le personnage principal de la tragédie de Racine ; ce qui nous attache surtout, c'est la peinture de sa passion, c'est l'expression de ses remords. Dans la pièce d'Euripide, Phèdre cède le pas à Hippolyte qui y joue le premier rôle. De plus, l'Hippolyte de Racine ressemble fort peu à celui d'Euripide. L'Hippolyte grec, avec sa fierté, sa pudeur sauvage, son orgueil et sa rudesse, a une physionomie originale, tout à fait inconnue sur notre théâtre. Quel intérêt pourrait bien inspirer à des modernes ce jeune chasseur qui s'est voué exclusivement au culte de Diane, qui méprise Vénus et met toute sa gloire dans la chasteté ? L'Hippolyte de Racine n'est pas insensible à l'amour; s'il a horreur de Phèdre, il n'a pu résister au charme dont Aricie a su l'envelopper, sans coquetterie, par la seule force de la jeunesse et de la beauté.

La pièce d'Euripide.

La pièce d'Euripide commence par un prologue où Vénus annonce son désir de vengeance contre Hippolyte qui dédaigne ses autels ; jalouse des honneurs qu'il prodigue à Diane, elle a résolu sa perte. Elle a inspiré à la femme de Thésée un violent amour pour Hippolyte. Phèdre dépérit en silence. Vénus instruira le roi, à son retour de Delphes, de cette passion incestueuse; et « celui qui lui montre une âme ennemie périra par les imprécations de son père. » On le voit, dès le début de cette tragédie, nous sommes reportés aux temps primitifs de la grande rivalité dans le coeur des hommes entre la chasse et l'amour. Vénus se retire en apercevant Hippolyte et ses compagnons qui rentrent pour se reposer de leurs fatigues. Les jeunes chasseurs chantent un hymne en l'honneur de Diane, et Hippolyte offre à « sa déesse » une couronne tressée de ses mains. Un vieux serviteur, qui a l'expérience de la vie et de la colère des dieux, quand les mortels négligent de leur rendre les hommages consacrés, vient conseiller à Hippolyte de sacrifier à Vénus. Mais Hippolyte irrévérencieux refuse d'adorer une « divinité dont le culte a besoin de la nuit. » Le choeur, composé des femmes de Trézène, nous apprend que Phèdre est frappée d'une maladie mystérieuse. « Phèdre, consumée sur un lit de douleur, se renferme dans son palais, et un voile léger couvre sa tète blonde. Voici le troisième jour que son corps n'a pris aucune nourriture ; atteinte d'un mal secret, elle veut mettre fin à sa triste destinée..; » mais on ne sait la cause de cette maladie. La jeune femme est-elle frappée de délire par quelque divinité ? A-t-elle commis quelque offense envers Diane ? Thésée lui a-t-il donné une rivale? A-t-elle reçu de fâcheuses nouvelles de la Crète, son pays ? Mais voici Phèdre elle-même qui entre, soutenue par ses femmes et accompagnée de sa nourrice, l'OEnone de Racine. Elle ne fait entendre que des mots sans suite pour celles qui la regardent et la plaignent. Le choeur demande à la nourrice de dire quelle est la maladie dont est frappée la reine. La nourrice l'ignore encore; mais elle pressera de questions sa maîtresse jusqu'à ce qu'elle lui révèle enfin ce qui la tourmente. Son secret échappe à Phèdre avec le nom d'Hippolyte tombant de ses lèvres. Elle raconte à la nourrice et au choeur comment a commencé cet amour impie, les progrès de cette fatale passion, ses efforts stériles pour lui résister, la terrible extrémité où elle se trouve réduite de désirer la mort pour fuir le déshonneur. La nourrice répond servilement : « Vénus est irrésistible ; elle s'attache tout entière à sa proie; l'habileté parmi les hommes consiste à cacher le mal. Il s'agit de chercher un remède ; il s'agit de sauver ta vie , et pour cela rien ne doit te coûter. » Phèdre a horreur de ces conseils pervers, elle défend à sa nourrice, qui avait parlé de philtres, de rien tenter contre Hippolyte. Mais le choeur approuve à la fois les chastes sentiments de Phèdre et les utiles avis de la nourrice. Celle-ci, poussée par le zèle le plus tendre, mais non le plus vertueux, aborde Hippolyte. Elle lui fait jurer de ne jamais trahir le secret qu'elle va lui confier ; elle lui révèle ensuite l'amour de sa maîtresse. Tous deux arrivent sur la scène, Hippolyte indigné, la nourrice suppliante. Le pieux admirateur de Diane s'emporte contre les femmes, maîtresses et servantes. « Les unes, s'écrient-ils, forment au dedans de la maison les projets criminels ; les autres courent exécuter ces projets au dehors. » Tout son discours est une véritable diatribe contre le mariage. Il termine par ces mots pleins de menaces : « Maintenant, tant que Thésée sera absent, je m'éloigne; je reviendrai quand mon père reviendra, et je verrai de quel front vous le recevrez, toi et ta maîtresse. » Phèdre, couchée au fond du théâtre, près de la porte, n'a point perdu un mot de cet entretien si pénible pour elle. Aussi accable-t-elle de reproches sa nourrice qui l'a exposée à un pareil affront. Elle la chasse et la maudit. Euripide ne nous dit pas ce que devient cette malheureuse nourrice, coupable surtout d'un dévouement aveugle, d'une tendresse matérielle, si l'on peut ainsi dire. Ce qui est certain, c'est que c'est là un caractère bien naturel et observé avec la plus exacte attention.

Quant à Phèdre, elle supplie le choeur de ne jamais rien dévoiler de ses tristes secrets. Elle ne reparaîtra point chargée de honte devant son mari. Les deux fils, dont l'honneur sera sauf, puisqu'on ne saura jamais la faute de leur mère, pourront marcher dans l'illustre Athènes le front haut, en hommes libres ! Après un chant du choeur, dont le sujet est inspiré par le malheur de Phèdre et sa résolution de témoigner par une mort volontaire « son respect pour une déesse implacable et sa préférence pour une honnête renommée, en délivrant son coeur d'un amour dont elle a tant souffert », on entend des cris à l'intérieur du palais ; on appelle au secours pour trancher le noeud qui a étouffé la reine. On accourt, on coupe le fatal lacet, mais on n'a plus sous les yeux qu'un corps étendu, privé de vie. Thésée revient à ce moment de consulter l'oracle : il s'étonne que sa femme ne soit point allée à sa rencontre. Quels sont ces cris qu'il entend ? On lui montre le cadavre de Phèdre. Il gémit, il veut savoir pourquoi la reine s'est tuée. Il aperçoit suspendues à la main de Phèdre des tablettes dont elle a scellé le cachet avec son anneau d'or. Il brise ce cachet, lit et apprend avec horreur que son fils Hippolyte a osé parler d'amour à la femme qu'il eût dû respecter le plus sur la terre, et que c'est le motif qui a poussé Phèdre à se donner volontairement la mort. Saisi de fureur, il implore Neptune contre ce fils criminel. Hippolyte, attiré par les cris, s'étonne d'apercevoir Phèdre étendue, sans vie, quand quelques instants à peine auparavant, elle voyait encore la lumière. Thésée lui ordonne de partir immédiatement pour l'exil. Hippolyte se défend du crime dont on l'accuse ; il prend Jupiter à témoin de son innocence. Thésée ne veut rien entendre. Il déplore la nécessité où son serment le met de ne pouvoir déclarer la vérité. Il part enfin maudit par son père. Il meurt victime des imprécations paternelles. Un messager vient faire à Thésée, qui l'écoute avec joie, le récit des derniers moments d'Hippolyte. Une déesse était intervenue au début de cette tragédie ; une déesse intervient à la fin. Diane, après le discours du messager, apparaît et reproche à Thésée sa précipitation et sa crédulité. Hippolyte respire encore. On l'amène; il pousse des cris de douleur. II reconnaît Diane ; la présence de la déesse le soulage un instant. Diane avoue qu'elle n'a pu résister à Vénus : les dieux ne sauraient lutter entre eux. C'est la chasteté d'Hippolyte qui l'a perdu : Vénus s'est immolé en ce jour trois victimes : Phèdre, Hippolyte et Thésée ! Comme Hippolyte est sur le point de mourir, Diane qui, en sa qualité de déesse, ne doit pas assister aux derniers moments d'un mortel, se retire, tandis que Thésée supplie son fils de le pardonner et reçoit dans un extrême soupir le pardon et l'âme d'Hippolyte.

Telle est la tragédie grecque. Point n'est besoin de faire remarquer les diversités profondes qui existent dans les moeurs retracées par les deux poètes ; les sujets eux-mêmes sont dissemblables. Nous avons déjà montré que le héros de la tragédie grecque était Hippolyte. Racine a beaucoup altéré la physionomie de ce personnage. Il a trop soigneusement poli, qu'on nous permette de le dire, les aspérités de sa nature sauvage, et peut-être eût-il mieux valu - c'était l'opinion du grand Arnaud - que l'Hippolyte français conservât toute la pudeur virginale de l'Hippolyte grec. Mais n'oublions pas qu'un poète, quelle que soit son autorité, est contraint de satisfaire à l'usage et à la mode de son temps. Qu'eussent dit les spectateurs de l'hôtel de Bourgogne si Racine leur eût présenté un Hippolyte orgueilleux et rude, insensible à l'amour ? Malheureusement il n'a pas su lui prêter un langage différent de cette délicatesse trop uniformément élégante et de cette galanterie raffinée avec laquelle s'exprimaient les princes amoureux du grand siècle. L'amour ingénu d'Aricie pour Hippolyte ne peut d'ailleurs que pâlir devant la passion brûlante de Phèdre. Hippolyte et Aricie ne se rencontrent que deux fois dans le cours de la pièce, et ils expédient plutôt qu'ils n'échangent avec complaisance leurs propos d'amour. L'intérêt est plus puissant ailleurs. Quelle différence aussi entre la Phèdre antique et la Phèdre moderne !

« La Phèdre d'Euripide est en proie à une fureur adultère, incestueuse, envoyée par la vengeance de Vénus. Mais l'amour, chez les anciens, était un épanouissement de la vie sensuelle, beaucoup plus qu'une aspiration idéale de l'âme... (4) » La Phèdre de Racine a puisé dans le sang de sa mère ces ardeurs amoureuses qui sont plus fortes que sa vertu ; elle est une victime de Vénus, mais Vénus ne poursuit point dans Hippolyte un adepte de Diane : elle n'exerce point de vengeance. La Phèdre de Racine est plus responsable de sa faute ; aussi ses combats, ses défaites, toute cette lutte enfin entre le devoir et la passion inspirent une profonde sympathie. Elle nous semble être une de ces pécheresses repentantes, comme on en vit quelques-unes à Versailles, qui, « après avoir violé les devoirs les plus saints de la famille, finissaient par obtenir la pitié et l'intérêt du monde par leur retour à la vertu et par une éclatante pénitence (5). » Avant Racine, Euripide a merveilleusement décrit la langueur secrète qui consume Phèdre, l'abattement du corps, le délire des sens ; il a montré beaucoup d'art et une observation profonde et délicate du coeur de la femme dans la belle scène de l'aveu. Combien Racine a modifié le sujet traité par le poète grec ! Sa Phèdre est égarée par l'amour le plus violent, mais le remords vient à chaque instant combattre cet amour. Elle résiste aux conseils d'OEnone, bien qu'ils flattent sa passion. Elle s'abandonne à l'espoir de gagner le coeur de l'insensible quand elle croit que Thésée n'est plus ; mais, dès qu'elle apprend que Thésée est de retour, dès ce moment, elle a conscience de sa honte et n'ose lever les yeux sur son époux. Affolée, elle a laissé OEnone ourdir le perfide roman qui sauve son honneur. Mais elle se reproche cette faiblesse criminelle : elle vient trouver le roi, le supplie de revenir sur sa prière adressée à Neptune, et, dans sa chaleur à défendre l'innocence d'Hippolyte , manque de se trahir elle-même. La jalousie seule bannit de son coeur le sentiment de la justice. Elle renonce à défendre Hippolyte qui n'est fier qu'avec elle, Hippolyte qui en aime une autre ! L'épisode des amours honnêtes d'Hippolyte et d'Aricie, dont le sincère et charmant voisinage ne laisse point d'ailleurs de faire tolérer l'amour criminel de la femme de Thésée, ne servirait-il qu'à amener ce revirement si dramatique qu'il serait justifié. Racine, avec une délicatesse que n'a point soupçonnée Euripide, fait imaginer par OEnone la perfidie qui perd Hippolyte. La Phèdre antique, au contraire, trouve elle-même sa vengeance : ce n'est point sa nourrice, c'est elle qui scelle de son anneau le cachet de ses tablettes calomniatrices. Enfin, car l'intervention divine eût choqué dans une pièce moderne, Phèdre elle-même vient, avant de mourir, dire la vérité que seule elle peut révéler. Par respect pour son père, Hippolyte ne s'est point défendu; par respect pour son fiancé, Aricie interrogée par Thésée n'a point divulgué le terrible secret qui lui avait été confié.

La pièce de Sénèque.

Phèdre est donc le personnage important de la tragédie de Racine. Déjà Sénèque, qui chez les Latins avait traité ce sujet sinon au théâtre, du moins dans ses exercices dramatiques, avait transporté l'intérêt d'Hippolyte à Phèdre. « La tragédie de Sénèque commence par un monologue lyrique d'Hippolyte célébrant les plaisirs de la chasse. Puis Phèdre et sa nourrice le remplacent sur la scène. Phèdre s'abandonne avec fureur à sa passion. La nourrice la supplie d'abord d'y renoncer. Phèdre parle de mourir, se demandant si elle périra par le lacet ou si elle se précipitera sur une épée. La vieille nourrice désolée se résout à essayer de fléchir la fierté du farouche Hippolyte. Le choeur chante la puissance de l'amour... Au second acte, Phèdre paraît en amazone, pareille à la mère d'Hippolyte, dans le dessein de suivre ce dernier à la chasse. La nourrice fait une invocation à Diane pour qu'elle rende le jeune homme sensible... Phèdre se retire. Hippolyte survient et la nourrice lui prêche une morale galante dont le jeune chasseur est très scandalisé ; il répond par un éloge pompeux de la campagne et de la solitude. Il déclare qu'il a horreur de toutes les femmes (6) ». Suit une scène qui a beaucoup servi à Racine, celle où Phèdre demande à Hippolyte un entretien secret, puis, l'ayant obtenu, parle d'abord à mots couverts de l'amour qui la brûle; où Hippolyte se méprend, croit que c'est Thésée seul qui peut inspirer ce délire à une femme passionnée, assure sa belle-mère que ce mari tant regretté reviendra bientôt, et apprend enfin avec horreur que c'est lui-même qui est aimé avec tant d'ardeur. Elle le poursuit, il tire son glaive et va l'immoler; ivre de joie, elle attend le coup mortel qui finira son supplice. - Il s'enfuit, laissant son épée qu'elle a touchée et qui ne doit plus souiller sa main. La nourrice conseille à Phèdre, abattue, sans force, n'ayant plus conscience de ce qui se passe autour d'elle, de faire retomber le crime sur Hippolyte. Elle appelle les esclaves, leur montre sa maîtresse mourante, l'épée d'Hippolyte et accuse le fils de Thésée d'avoir voulu déshonorer Phèdre. Arrive Thésée échappé des enfers. Il demande à la nourrice pourquoi ces cris et ce désordre ? Phèdre, après quelques instants d'hésitation, confesse le prétendu crime d'Hippolyte. Thésée maudit son fils et appelle sur lui la colère de Neptune. Après un nouveau chant du choeur, un messager vient annoncer la mort d'Hippolyte. Le corps mutilé du malheureux jeune homme est apporté : Phèdre réparait, l'épée d'Hippolyte à la main, avoue sa honte, venge celui qu'elle a calomnié dans un moment d'affolement : « Hippolyte, s'écrie-t-elle, reprends ta gloire et ta renommée ! Accepte mon sang en expiation de mon offense. » Et elle se perce de cette épée. Le malheureux Thésée rend les derniers devoirs à son fils et remet à leur place les membres dispersés du jeune héros. Bien que Racine doive à Sénèque la marche d'une des plus belles scènes de sa tragédie, celle de la déclaration, bien qu'il nous ait présenté, comme le poète latin, à la fin du drame, Phèdre s'accusant elle-même du crime qu'elle avait conçu, la Phèdre de Sénèque est loin d'être aussi intéressante que celle de Racine : elle ne connaît point le remords, elle est tout le temps sans pudeur. C'est une véritable bacchante ; la Phèdre de Racine est une femme qu'une passion coupable, irrésistible, égare, mais dont la nature reste noble et élevée. OEnone a pu la surprendre et la rendre complice un moment d'une trahison odieuse ; une jalousie aveugle a pu arrêter l'élan de son coeur, mais quand ses yeux se rouvrent, quel admirable repentir ! Quel mépris des flatteurs qui ne savent qu'exciter les impurs instincts de leurs maîtres! Quel châtiment elle s'impose ! Elle souhaite que l'action du poison soit assez lente pour qu'elle puisse avouer son crime et mourir immédiatement après l'aveu !

Autres Phèdres

Avant la Phèdre de Racine, nous signalerons l'Hippolyte de Robert Garnier (1573), imitation assez libre de Sénèque, déclamation lyrique pleine de vigueur où se rencontrent quelques vers énergiquement frappés. Une seule nouveauté qui a peut-être servi à Racine, c'est le rôle un peu moins passif donné pour la première fois à la nourrice de Phèdre qui se condamne elle-même à mourir pour avoir voulu adoucir les maux de sa maîtresse. Hippolyte de la Pinelière (1635) est une traduction assez gauche de la pièce de Sénèque. Hippolyte ou le Garçon insensible de Gabriel Gilbert (1647) offre un rapport plus frappant avec la Phèdre de Pradon, dont nous parlerons tout à l'heure qu'avec celle de Racine. Toutefois dans Gabriel Gilbert se distingue déjà cette délicatesse d'âme toute moderne, inconnue d'Euripide, qui fait d'Hippolyte un fils vertueux se laissant accuser sans se défendre, par respect pour l'honneur paternel. Racine, mieux que ses devanciers, comprit la supériorité d'Euripide sur Sénèque ; mais, malgré la filiation directe qui rattache le chef-d'oeuvre de notre poète de l'admirable tragédie d'Euripide, l'auteur français a fait subir au sujet antique des altérations nécessaires pour le transporter sur notre scène.

Les Représentations

La première représentation de Phèdre fut donnée sur le théâtre de l'hôtel de Bourgogne, le 1er janvier 1677. Il n'y a que deux interprètes créateurs dont les noms soient certainement connus. Melle de Champmeslé joua Phèdr e; Melle d'Ennebaut, Aricie. Pour les autres, on peut conjecturer que les personnages d'OEnone, d'Hippolyte, de Thésée et de Thèramène furent tenus par Melle Beauval (7), Baron, Champmeslé et Hauteroche.

Melle d'Ennebaut était la fille de Montfleury et la femme de Mathieu d'Ennebaut « qui n'avait pour toute fortune, nous apprend Le Mazurier, qu'un emploi en Bretagne. » Elle était chargée, à l'hôtel de Bourgogne, des seconds rôles dans les deux genres, et les jouait à la pleine satisfaction du public. Remarquable dans la Junie de Britannicus, elle ne le fut pas moins dans Aricie. Une ennemie de Racine, Mme Deshoulières, plus avantageusement connue pour ses poésies pastorales, parlant d'elle dans un sonnet cruel, nous la dépeint

Une grosse Aricie. au teint rouge, aux crins blonds.

Elle était petite et un peu grasse en vérité ; elle était blonde aussi. Mais, elle était jolie, et avait, ce qui ne gâtait rien, un talent très distingué.

Champmeslé était chargé particulièrement dans la tragédie des rôles de rois ; il joua souvent à côté de sa femme qui rendit leur nom si célèbre. Il est resté sur cet acteur nombre d'anecdotes plus ou moins controuvées. Il fut aussi un auteur assez estimé, et l'on prétend qu'il a été le collaborateur de la Fontaine pour le Florentin (1685) et la Coupe, enchantée (1688).

On a vu dans l'histoire de la vie de Racine qu'une cabale dirigée contre cette tragédie avait beaucoup contribué à dégoûter du théâtre le grand poète sollicité d'ailleurs par d'autres motifs à la fois plus graves et plus élevés. Il convient de rappeler ici brièvement l'histoire de cette guerre injuste faite à l'auteur de Phèdre. Le complot, - car c'en fut un, - partit de l'hôtel de Bouillon, qui était l'hôtel de Rambouillet de 1677. La duchesse de Bouillon, une nièce de Mazarin, présidait aux réunions de poètes et de critiques qui y avaient lieu. Les principaux habitués étaient, parmi les poètes célèbres, La Fontaine, Molière et Corneille. On y faisait et détruisait les renommées littéraires. Les juges prévenus de ce tribunal, outre les trois grands esprits que nous avons nommés, étaient Boyer, Segrais, Benserade, très hostiles à Racine. Je n'y vois guère que La Fontaine qui fût impartial. Car Corneille et Molière avaient leurs raisons pour partager la malveillance qui y était érigée en système contre l'auteur d'Andromaque. L'assemblée, qui applaudissait aux arrêts de la coterie, était composée de Philippe de Mancini, duc de Nevers, frère de la duchesse de Bouillon et bel esprit comme sa soeur, de Mme de Sévigné, de Mme de Grignan, d'Emmanuel de Coulanges, parent de Mme de Sévigné et ami intime du duc de Nevers, et des jeunes princes de Vendôme. C'étaient des ennemis puissants : ils voulurent étouffer le chef-d'oeuvre qui allait paraître sur la scène et qui était annoncé depuis plusieurs mois. Comment ? En lui opposant une pièce tirée du même sujet. Un poète médiocre, présenté au cénacle par Mme Deshoulières, une des muses de leur compagnie, Pradon, fut choisi par l'hôtel de Bouillon. Ce Pradon avait donné au théâtre deux médiocres tragédies, Pyramme et Thishé (1674), Tamerlan (avec privilège d'imprimer de 1676); il osa s'offrir comme le champion de Racine. En quelques semaines il composa une Phèdre de sa façon. Ses protecteurs n'épargnèrent rien pour assurer à cette pièce un succès au moins matériel. Mme de Bouillon ne craignit point de descendre à la plus déloyale manoeuvre pour faire croire au public que la pièce de son protégé l'emportait sur le chef-d'oeuvre de Racine : elle loua d'avance les premières loges pour les six premières représentations des deux Phèdres ; dès le premier soir, c'est-à-dire le 3 janvier, les loges furent occupées à l'hôtel Guenégaud où se jouait la tragédie de Pradon : elles restèrent désertes dès le ler janvier à l'hôtel de Bourgogne. La Phèdre de Pradon fut représentée deux jours après celle de Racine, soit parce que l'auteur ne trouvait point pour interpréter sa Phèdre une actrice qui fût capable de rivaliser avec la Champmeslé, soit parce qu'il dut attendre l'ordre exprès du roi qu'on laissât représenter sa tragédie. Il ne paraît point invraisemblable que Racine et ses amis aient voulu empêcher l'apparition de cette Phèdre rivale, non qu'ils la redoutassent si elle était livrée à elle-même, mais à cause des puissants protecteurs qui l'appuyaient et désiraient moins le succès d'un émule que la chute complète devant le public d'un poète qu'ils détestaient. Cependant cette supposition est purement gratuite. Quoi qu'il en soit, en cette circonstance, le roi fit sagement de ne pas accorder à cette médiocre pièce le seul mérite qu'elle eût eu, celui de la persécution.

Les premières représentations de la Phèdre de Pradon eurent beaucoup de succès, on sait maintenant par suite de quelle cabale. La Phèdre de Racine fut même sur le point de tomber. Racine était au désespoir. Mais une telle honte ne dura que pendant les six jours qui avaient coûté à la malveillance de la duchesse de Bouillon environ quinze mille livres. A partir du soir où la Phèdre de Pradon fut laissée à ses seules forces, les recettes tombèrent ; la, Phèdre de Racine, au contraire, reprit l'avantage, et bientôt éclipsa complètement sa rivale. Elle devait l'anéantir. On n'a jamais remonté la tragédie de Pradon qu'une fois, et par curiosité littéraire, aux matinées données il y a quelques années par Ballande.

La Phèdre de Pradon

Analysons en quelques lignes cette pièce qui un moment fut comparée à Phèdre. Pradon place l'action avant le mariage de Thésée et de Phèdre : il n'y a encore entre eux qu'un échange de serments. Hippolyte aime aussi Aricie, et en est aimé. Effrayé par de tristes présages, le fils de l'amazone quitterait Trézène s'il n'y était retenu par l'amour qu'a su lui inspirer la nièce persécutée de son père. Phèdre prend pour confidente de sa passion, - on ne s'y serait pas attendu, vraiment, - Aricie elle-même. Aricie qui pressait auparavant son amant de répondre aux témoignages d'intérêt que lui prodiguait sa future belle-mère, maintenant qu'elle est instruite de son secret, conseille à Hippolyte de fuir des lieux maudits. Hippolyte refuse de se séparer de ce qu'il aime, et, dans un entretien qu'il a avec Phèdre, laisse voir qu'il n'est plus le Barbare d'autrefois, le Scythe au coeur insensible. Sa pensée est tout entière pour Aricie. Phèdre se méprend. Mais on annonce le retour de Thésée; elle fuit son fiancé.

Thésée rappelle à son fils qu'il doit détester Pallante et toute sa postérité. Pour lui, il veut hâter son hymen avec Phèdre. Aricie supplie Phèdre de ne point exciter la jalousie de Thésée contre Hippolyte, et, dans l'ardeur de sa prière, elle trahit sa tendresse. Mais Phèdre ne veut pas croire encore qu'Aricie puisse être sa rivale. Elle diffère par tous les moyens possibles un mariage qu'elle abhorre. Thésée, devant ces hésitations de la femme qu'il aime, devant le trouble de son fils, jusqu'alors si chaste, se souvient d'un oracle de Délos qui lui avait prédit qu'à son retour il serait père malheureux et malheureux amant. Pour prévenir cet oracle, il consent qu'Hippolyte épouse Aricie et charge Phèdre de lui annoncer elle-même cette nouvelle inattendue. Phèdre profite de cette confiance pour déclarer à Hippolyte que c'est lui qu'elle aime, et qu'elle perdra Aricie, sa rivale. Hippolyte perplexe ne sait s'il doit révéler à Thésée la trahison de Phèdre ou compromettre le salut de sa maîtresse. Il dissimule encore. Mais Thésée irrité, se méprenant sur les sentiments de son fils, et le surprenant aux genoux de Phèdre qu'il supplie de lui rendre Aricie que la reine jalouse retient prisonnière, adresse à Neptune la fameuse prière. Quant à Phèdre, elle continue d'extravaguer, de parler d'amour sans nommer l'objet de ses voeux, et le trop crédule Thésée peut croire qu'il est encore aimé ! Phèdre bientôt suivra les pas d'Hippolyte et se percera le coeur sur le corps mutilé du héros.

Suite de la Querelle

Telle est la pièce que l'hôtel de Bouillon osa opposer à la tragédie de Racine. Elle ne saurait cependant soutenir un instant la comparaison soit pour l'intérêt du sujet, soit pour la conduite de l'action, soit pour l'observation des caractères. Rien n'est plus puéril que la jalousie de Thésée excitée par un oracle, que la timidité d'Hippolyte qui n'ose point exposer sa vie pour Aricie ; Phèdre n'est plus qu'une amoureuse vulgaire, une sorte de Roxane sans grandeur, manquant de décision, usant de ruses que n'explique ou ne justifie pas une passion sincère ; Thésée se laisse abuser trop naïvement, et sa jalousie pour un fils, dans l'âme duquel il ne sait pas lire, a quelque chose de grotesque, ce qui en sauve l'odieux, mais n'est pas du tout dramatique ; Hippolyte lui-même montre un caractère flottant, irrésolu. Je ne vois guère que le personnage d'Aricie qui puisse inspirer quelque sympathie. Que dire enfin du moyen de comédie qui amène la méprise de Thésée et la condamnation d'Hippolyte par un père ridicule ? Quant au style et à la versification, ils sont misérables. Des vers prosaïques et lourds s'y mêlent à des vers prétentieux ou emphatiques, et la langue est incorrecte ou terne.

Nous avons vu plus haut comment les ennemis de Racine avaient essayé de faire tomber la Phèdre de Racine. Ils ne s'en tinrent point-là. Il y eut entre les deux camps un échange d'épigrammes sanglantes. Mme Deshoulières ou le duc de Nevers lui-même lança un premier sonnet injurieux contre Racine. Racine répondit par un autre sonnet aussi insolent. Le duc de Nevers était pris à partie, et sa vie privée, qui n'était point des plus pures, était vertement satirisée. Le grand seigneur riposta par un troisième sonnet adressé à Racine et aussi à Boileau, qu'il croyait le collaborateur de Racine en cette circonstance comme en bien d'autres. Dans ce sonnet, il ne parlait rien moins que de les bâtonner tous deux en plein théâtre. Il n'osa point mettre sa menace à exécution. C'est que Racine et Boileau avaient pour eux la maison des Condé, si Pradon avait celle de Bouillon. Cependant un quatrième sonnet, d'un poète satirique, du nom de Santalecque, courut dans le monde littéraire ; on y annonçait que Boileau avait reçu la correction promise. Mais il paraît que le duc de Nevers, voulant avoir le dernier mot, du moins en apparence, avait fait répandre ce méchant bruit. Il fallait enfin imposer silence à la cabale ; ce fut le grand Condé lui-même qui s'en chargea en faisant prévenir le duc de Nevers qu'il vengerait comme si elles lui étaient adressées à lui-même les injures qu'on ferait aux deux poètes qu'il estimait. Le duc de Nevers se le tint pour dit.

Des critiques postérieures.

Bien que Racine eût été un moment découragé par l'échec immérité de sa pièce, il avait le sentiment de la supériorité de Phèdre à tout ce qu'il avait encore écrit. C'était la première des tragédies d'une seconde manière qu'il voulait inaugurer : désireux alors de se réconcilier avec ses maîtres de Port-Royal, il introduisait au théâtre un esprit nouveau. Il n'avait jusqu'à ce jour décrit que la passion, et encore la passion victorieuse ; il mettrait désormais le châtiment à côté. « S'il a rendu Phèdre, comme le dit excellemment M. Paul Mesnard dans sa notice de Phèdre, non pas excusable, mais digne de pitié, c'est qu'il a eu la pensée très belle et très juste de mettre dans la conscience de la criminelle elle-même la protestation la plus sévère contre la passion qui l'entraîne. » Phèdre, selon le mot très juste de Chateaubriand, « est la chrétienne réprouvée; c'est la pécheresse tombée vivante dans les mains de Dieu. » Arnauld, à qui Boileau avait apporté cette pièce, lui disait quelques jours après que la tragédie de Phèdre était admirable et qu'elle n'était pas contraire aux bonnes moeurs. Il ne trouvait à reprendre que l'idée d'avoir fait Hippolyte amoureux.

Voyons cependant quelles sont les critiques justes qui ont pu être adressées à cette tragédie. Subligny, l'auteur de la Folle Querelle - dont il a déjà été question dans l'histoire d'Andromaqiee, - dans la Dissertation sur les tragédies de Phèdre et Hippolyte qu'il publia en 1677 et où le pédantesque et le mauvais goût le disputent presque tout le temps à la malveillance, se rencontre cependant un reproche juste : Subligny raille non sans esprit l'interminable récit de la mort d'Hippolyte par Théramène, les descriptions oiseuses du narrateur, la patience invraisemblable et la tranquillité insupportable de Thésée qui laisse parler si longtemps ce serviteur prolixe. Fénelon devait plus tard être choqué, lui aussi (lettre à l'Académie française) par cette élégance si déplacée et si contraire à la vraisemblance. Subligny blâme encore avec raison, mais cette fois, le poète Pradon, pour lequel il est loin d'être tendre, d'avoir détruit le sujet en voulant affaiblir le crime, en nous montrant non pas la Phèdre incestueuse, mais une Phèdre qui n'est pas encore mariée avec Thésée et qui est partant maîtresse de son coeur. La critique la plus sérieuse qui ait été faite à la Phèdre de Racine, c'est celle d'Arnauld : il s'étonne de cette tendresse d'Hippolyte le chaste pour Aricie. Mais nous avons dit plus haut que cet amour, qui d'ailleurs prend une bien modeste place dans la tragédie, amenait une scène admirable, celle où Phèdre, sur le point de révéler son crime, arrête son aveu sur ses lèvres quand elle apprend de la bouche de Thésée qu'Hippolyte n'était point insensible avec toutes les femmes, et qu'elle entend le nom d'une rivale ! Phèdre et Hippolyte sans Aricie eussent peut-être présenté une leçon plus grande, plus morale, plus austère ; mais, à coup sur, le drame eut été moins poignant. Nous trouvons encore dans des Observations présentées par l'abbé Batteux à l'Académie des inscriptions et des belles-lettres (9 février 1776) une remarque dont il serait difficile de contester la profonde justesse, et qui a rapport à la composition de Racine, moins soutenue jusqu'à la fin que celle d'Euripide. L'intérêt au cinquième acte se déplace : il passe de Phèdre à Thésée. Après la scène où Phèdre condamne OEnone et s'enfuit de honte pour mourir, la dernière du quatrième acte, Phèdre, on peut le dire, n'existe plus ; Hippolyte est perdu ; sa mort est décidée. Thésée seul intéresse; car il est inquiet, et la lumière commence à se faire dans son esprit. Il y a là une diversité d'intérêt incontestable. Il n'en est pas de même dans Euripide. « Hippolyte, conclut Batteux, donné pour point de vue dès la première scène, intéresse continûment et d'une façon dominante jusqu'à son dernier soupir. »

Les Comédiennes et comédiens

On le voit, les critiques fondées qui peuvent être adressées à la Phèdre de Racine se réduisent à peu de chose. Nous n'avons point parlé de tous ceux qui ont comparé la pièce française à la tragédie grecque : du P. Brumoy, dans le tome premier de son Théâtre des Grecs, trop partial pour Euripide, ne laissant en propre à Racine que l'épisode des amours d'Hippolyte et d'Aricie, de La Harpe, dans son Lycée, injuste, par contre, à l'égard du poète grec, « pardonnant à Euripide son ouvrage puisque nous lui devons celui de Racine, » de Geoffroy, le célèbre feuilletoniste du commencement de ce siècle [18ème], admirateur d'Euripide, déclarant, sinon tout à fait à tort, du moins avec exagération, que Racine peignait moins l'humanité en général que les hommes de son temps, du littérateur allemand A. W. Schlegel qui, par patriotisme, dénigrait les gloires littéraires françaises et devait par conséquent s'attaquer avec acharnement à notre Racine. Nous n'avons point parlé de tous ces amis du parallèle, genre aujourd'hui démodé, où il est difficile d'être absolument impartial, parce que leurs jugements sont inspirés plus par leur goût que par la vérité.

Quoi qu'il en soit, cette tragédie, quand elle a rencontré une interprète de talent, sinon de génie, a toujours été applaudie sur notre théâtre. Après la Champmeslé, Adrienne Lecouvreur, Melles Dumesnil, Clairon ont été des Phèdres admirables. Melle Raucourt, bien qu'inférieure à ses devancières dans ce terrible rôle, a remporté de beaux succès. Melle Duchesnois ensuite y fit pleurer les plus insensibles. Melle Georges s'y montra la rivale redoutable de la Duchesnois. Melle Rachel a été, croyons-nous, la Phèdre idéale. Melle Sarah Bernardht enfin a eu le rare mérite de rappeler quelquefois la grande Rachel, et c'est aujourd'hui Mell Dudlay qui a hérité de toutes ces illustres tragédiennes. Après Melle d'Ennebaut on ne peut guère citer qu'une Aricie pleine d'une grâce charmante, de modestie, de douceur et de sensibilité. Melle Gaussin, cette actrice aimable dont nous avons eu déjà plus d'une fois l'occasion de louer le talent. L'acteur qui sans comparaison laissa les meilleurs souvenirs dans le rôle de Théramène fut Guérin. Saint-Fal fut un noble et touchant Hippolyte. Brizart et Saint-Prix se distinguèrent sous le casque légendaire du majestueux Thésée. Nous allons donner quelques détails biographiques sur tous ceux de ces interprètes qui n'ont point trouvé place encore dans nos études.

Adrienne Lecouvreur naquit à Fismes, près de Reims, en 1690. Elle accompagna ses parents à Paris en 1702. Comme son père était venu s'établir dans le faubourg Saint-Germain, tout près de la Comédie française, elle eut l'occasion d'y aller souvent et de développer son goût précoce pour le théâtre. Nous avons déjà raconté, dans notre Histoire de Polyeucte, qu'à, l'âge de quinze ans elle joua le rôle de Pauline chez la présidente Lejay avec quelques autres jeunes gens de son quartier, et qu'elle y excita un vif enthousiasme. Un acteur qui par hasard assistait à cette représentation, Legrand père, lui proposa des leçons dont elle profita si bien qu'après une audition le directeur du théâtre de Strasbourg l'engagea. À Strasbourg et dans les grandes villes de l'Alsace et de la Lorraine elle conquit une éclatante réputation. Le bruit en parvint à la Comédie française : on l'y appela, et elle débuta très heureusement dans le rôle de Monime. Du premier coup elle rendit jalouse Mlle Duclos alors en possession de la faveur publique. Elle devint en peu de temps la gloire de la Comédie. Les rôles que nous allons citer furent pour elle de véritables triomphes : Emilie, Cornélie, de Pompée ; Laodice, de Nicomède ; Hermione, Bérénice, Roxane, Ériphile, Phèdre, Athalie. Je me borne au répertoire de Corneille et de Racine. Quand nous nous occuperons du théâtre de Voltaire, nous rappellerons les rôles qu'elle a créés dans les tragédies de ce poète. Melle Adrienne Lecouvreur comme le fit plus tard Melle Rachel, aborda le genre comique. Son esprit et son intelligence la sauvèrent de l'insuccès. Toutefois son jeu avait sinon trop d'ampleur, du moins trop de correction grave et majestueuse pour se sentir à l'aise dans la comédie qui exige de la verve, de la gaieté, de la souplesse. On ne dépouille pas impunément la robe de Phèdre. Dans ce rôle de Phèdre elle était très remarquable. Elle le joua même un soir au naturel. Adrienne Lecouvreur n'eut pas à imiter cette fois la jalousie, elle la ressentit pour son propre compte, et le public fut frappé d'admiration et de terreur. On sait qu'elle aimait le célèbre Maurice de Saxe. Mais l'amant volage ne craignait point de porter ses offrandes à un autre autel ; il s'était épris aussi de la duchesse de Bouillon qui réclamait des hommages exclusifs. L'actrice jalouse, en prononçant ces vers :

... Je ne suis point de ces femmes hardies

Oui goûtent dans le crime une tranquille paix, [vers 850-851]

au lieu de s'adresser à OEnone, regarda, dit-on, obstinément dans la loge de sa rivale et la désigna d'un superbe geste de mépris. Les spectateurs, qui connaissaient cette intrigue, saisirent l'allusion et vengèrent de leurs applaudissements la tragédienne dédaignée, outrageant du même coup la maîtresse puissante et préférée. On raconte que la duchesse fit périr par le poison Adrienne Lecouvreur qui l'avait si cruellement insultée. Je donne cette anecdote terrible pour ce qu'elle vaut : elle est cependant vraisemblable. D'autres critiques prétendent qu'Adrienne Lecouvreur mourut des suites d'une fluxion de poitrine le 17 mars 1730 : elle avait à peine quarante ans. Quoi qu'il en soit, cette mort prématurée excita dans le public d'universels regrets. Voltaire, dans une épître célèbre, a parlé au nom de tous le langage de la reconnaissance pour ce beau talent trop tôt moissonné. Comme Baron avait fait en remplaçant Beaubourg, elle substitua à la manière de Melle Duclos, à une déclamation chantée, aux roulements d'yeux, aux contorsions du visage un débit simple et naturel, un visage pur et restant beau même dans la douleur, des gestes pleins de mesure et de vérité. Bien que de taille médiocre, avec ses yeux pleins de feu, son visage mobile, sa voix aux touchantes inflexions, son maintien noble et assuré, elle sut rendre avec beaucoup de pathétique les diverses passions de l'âme. Melle Lecouvreur connaissait aussi l'art si difficile d'écouter au théâtre. « Sa pantomime, dit Lemazurier, dans les scènes muettes était d'une expression si grande que tous les discours de l'acteur qui lui parlait se peignaient sur son visage. » Enfin jamais actrice ne porta plus loin la terreur tragique avant la Dumesnil dont nous allons maintenant dire quelques mots.

Melle Dumesnil est parisienne ; elle naquit en 1712. Elle devait fournir une longue vie, puisqu'elle mourut nonagénaire, et une carrière glorieuse au théâtre. Après avoir fait son apprentissage en province, notamment à Strasbourg et à Compiègne, elle débuta à la Comédie française en 1737 par le rôle de Clytemnestre dans Iphigénie en Aulide. Elle continua ses débuts en jouant cinq fois de suite le rôle de Phèdre. Elle obtint du premier coup un éclatant succès. Quelques mois après, elle était reçue sociétaire à l'unanimité. Elle était incomparable dans les personnages de mères, dans ceux qui exigeaient de la force et même de la fureur, dans la Cléopâtre de Rodogune. dans Mérope, qu'elle créa, dans Clytemnestre, dans Athalie. Les contemporains ont tous témoigné qu'elle se surpassait elle-même dans Phèdre. Nous avons déjà eu l'occasion de dire que Melle Dumesnil devait surtout ses puissants moyens à la nature. Il s'ensuit qu'elle était souvent inégale. Elle faisait surtout ressortir les passages marquants d'un rôle, et, dans une tirade, les vers à effet. Elle s'élevait très haut à certains moments et atteignait le sublime ; dans d'autres, elle rasait la terre et son débit alors devenait trop familier, presque comique. Ce fut une tragédienne admirablement douée ; elle occupa le premier rang pendant trente années au théâtre français et, malgré la Clairon qui jouait à ses côtés et qui eût certainement éclipsé toute autre rivale, elle garda sa place sans contestation.

Melle Clairon (Claire-Josèphe-Hippolyte Leyris de la Tude) naquit dans les environs de Condé, en 1724, et mourut le 31 janvier 1803. Elle appartenait à une famille pauvre. À l'âge de douze ans, elle fut présentée à un acteur de la Comédie italienne, du nom de Dehesse, qui, lui trouvant d'heureuses dispositions, lui donna les premières leçons et la fit débuter en 1736 dans le rôle de la soubrette de Ile des Esclaves de Marivaux. De là elle passa au théâtre de Rouen, dirigé par Melle Gautier, devenue plus tard Mme Drouin, et Lanoue, l'excellent Polyeucte dont nous avons parlé. De Rouen elle vint à Lille, puis à Gand, à Dunkerque, enfin à Paris, à l'Opéra, car elle était douée d'une fort belle voix. Mais ce n'était point là que l'appelait son étoile. Elle entra à la Comédie française pour y jouer les soubrettes et y doubler Melle Dangeville. Cet emploi ne lui convenait guère. Elle voulut paraître dans la tragédie, et demanda, à la stupéfaction des semainiers, comme rôle de début, celui de Phèdre. On ne pouvait le lui refuser. Elle joua, et obtint dans ce rôle si difficile un très beau succès, ce qui l'étonna moins que tous ses camarades. Dès ce début, elle marqua sa place au second rang, assez près du premier, tenu, on le sait, par la Dumesnil, très loin du troisième. Pendant vingt-deux ans, elle conquit tous les suffrages, mais elle ne put, quelque désir qu'elle en eût, arracher sa couronne au front de la Dumesnil. La vivacité de son esprit, la supériorité de son intelligence, son travail immense pour se perfectionner ne purent triompher des moyens prodigieux, de la facilité étonnante, du naturel exquis de sa puissante rivale. Dans le rôle de Phèdre cependant la victoire resta indécise. Elle y avait moins de véhémence, moins de flamme certainement, mais son art était plus consommé. Melle Clairon a laissé, dans ses Mémoires, des observations sur ce rôle de Phèdre, dont nous allons citer les plus saillantes : « Racine a marqué d'acte en acte les gradations que la passion de Phèdre doit avoir. Suivez l'auteur exactement dans sa marche ; tâchez de l'atteindre ; gardez-vous de prétendre le surpasser... Je m'étais prescrit dans tout ce qui tient aux remords, une diction simple, des accents nobles et doux, des larmes abondantes, une physionomie profondément douloureuse, et, dans tout ce qui tient à l'amour, l'espèce d'ivresse, de délire que peut offrir une somnambule conservant dans les bras du sommeil le souvenir du feu qui la consume en veillant... Dans la scène du second acte avec Hippolyte, je disais le premier couplet d'une voix basse, tremblante et sans oser lever les yeux... Le second couplet avait... une émotion différente : mes mots étaient entrecoupés par le battement de mon coeur, et non par la crainte. Au troisième, un coup d'oeil enflammé, et réprimé au même instant, marquait le combat qui s'élevait dans mon âme. Au quatrième, ce combat était encore plus sensible, mais l'amour l'emportait. Au cinquième, il régnait seul, et, dans mon égarement, je n'avais conservé que l'habitude de la noblesse et de la décence... (8) »

Melle Raucourt, dans le rôle de Phèdre, semblait ne se souvenir que du vers :

C'est Vénus tout entière à sa proie attachée. [vers 306]

Elle y manquait de sensibilité.

Melle Duchesnois y déployait au contraire de la chaleur et de la sensibilité. Elle rendait avec une rare puissance la scène de jalousie. Dans celle de la déclaration elle se montrait tour à tour hardie et timide, tendre et furieuse, naïve et passionnée; « elle offrait enfin, dit Geoffroy, l'image la plus vraie et la plus touchante des tourments d'un amour malheureux et coupable. »

Melle Rachel, avant d'y paraître, médita longtemps le rôle de Phèdre. Elle sentait bien que c'était pour elle l'épreuve suprême. Bien rendre Phèdre, c'est prouver du génie. Elle s'y montra pour la première fois le 23 janvier 1843. Théophile Gautier s'exprime ainsi sur ce début admirable : « L'entrée de Melle Rachel a été vraiment sublime. Au premier pas qu'elle a fait hors de la coulisse, le succès n'était plus douteux ; jamais physionomie d'un rôle ne fut mieux composée... Pendant deux heures, elle nous a représenté Phèdre sans que l'illusion cessât une minute... Le succès a été immense. » Dans un autre de ses feuilletons écrit à l'occasion d'une représentation au bénéfice des enfants Félix, le 8 juillet 1844, Théophile Gautier revient sur l'interprétation de Phèdre par Melle Rachel : « ... Melle Rachel joue le rôle non pas en femme passionnée, mais en victime. Son amour est comme une espèce de folie, de maladie vengeresse infligée par le courroux implacable de Vénus, qui n'hésite pas à perdre une innocente pour châtier un insensible qui dédaigne son culte... Melle Rachel, avec ses bras morts au long de ses hanches, ses pieds traînants, sa démarche accablée, sa taille qui plie, sa tête tombant sur sa poitrine, ses draperies affaissées et perpendiculaires, ses yeux rougis sous son masque de marbre pâle, ses lèvres décolorées... a l'air fatal d'une victime dévouée à quelque horrible expiation... L'idée d'amour ne se présente à l'idée de personne. La jeune tragédienne, dans son admirable instinct, a merveilleusement compris cette différence et traduit, sans le savoir sans doute, Euripide beaucoup plus littéralement que ne l'a fait Racine. »

Il serait injuste d'oublier dans cette liste des Phèdres célèbres Melle Sarah Bernardht. Du temps où cette actrice qui avait reçu tous les dons, intelligence, passion, organe enchanteur, ramenait, aux côtés de M. Mounet-Sully, les brillantes soirées de la tragédie à la Comédie française, elle fut, elle aussi, animée de la noble ambition d'aborder ce rôle où Rachel avait laissé d'ineffaçables souvenirs. « Dès le premier soir, dit M. Francisque Sarcey dans l'intéressante biographie qu'il a donnée de Melle Sarah Bernhardt, elle fit dire aux vieux connaisseurs que, dans le second acte au moins, elle avait égalé la mémoire de la grande tragédienne... Phèdre mit le sceau à sa réputation. Elle ne joua jamais le quatrième acte avec l'énergie et l'emportement qu'exige le déploiement de ces passions tragiques; mais dans les trois premiers actes elle est incomparable, et j'ai entendu beaucoup de bons juges avouer que dans cette partie du rôle elle les satisfaisait plus complètement que sa grande devancière. Je ne puis me prononcer sur ce point, n'ayant jamais eu le plaisir de voir Melle Rachel. »

Aujourd'hui, à la Comédie française, Phèdre est ainsi interprétée : Melle Dudlay : Phèdre ; Melle Lerou : OEnone; M. Mounet-Sully : Hippolyte; M. Silvain : Thésée; M. Martel : Théramène.

Je ne parle point du rôle d'Aricie, qui, du moins dans ces derniers temps, a toujours été médiocrement tenu. Pourquoi Melle Reichemberg, dont la réputation est établie, qui n'a plus rien à attendre de la critique et qui pourrait la surprendre et forcer sa reconnaissance, ne consent-elle point à prêter au personnage effacé d'Aricie le concours de sa grâce pudique et de sa merveilleuse diction ? Ne serait-ce point pour elle un grand honneur de faire applaudir Racine pour lui-même ? La comédienne charmante ne perdrait point ses droits, et comme elle saurait faire valoir ceux de l'immortel poète !

En abordant le rôle de Phèdre, en déclamant les beaux vers qui le composent et qui sont, on peut le dire avec Jules Janin, « l'insigne honneur de la langue française », en se montrant sous les traits altérés de cette nouvelle Didon dédaignée, mais, de plus, incestueuse et adultère, de cette femme dont Racine a soigné avec une réelle prédilection les antithèses, les contrastes, les nuances subtiles de caractère, Melle Dudlay a essayé de remplir une tâche immense, avec un courage, dont les preuves ne sont plus à faire. Y a-t-elle complètement réussi ? C'est déjà beaucoup de l'avoir entreprise. Melle Dudlay dans ce terrible rôle déploie un incontestable talent, sans donner au personnage toute sa grandeur poétique : supérieure dans les passages de force, elle n'en fait point encore assez ressortir les parties élégiaques et douloureuses. Quant à M. Mounet-Sully, déjà si remarquable dans Néron et dans Oreste, il a peut-être rencontré dans Hippolyte son meilleur rôle : c'est dire qu'il y touche presque à la perfection. Il a accusé, sans l'exagérer, ce que Racine avait conservé du caractère farouche, de la grâce sauvage du fils de l'Amazone. Son interprétation fort étudiée eût sans doute moins plu à Versailles et même à l'hôtel de Bourgogne que dans notre siècle et sur notre première scène où nous suivons avec intérêt les comédiens qui savent établir, en se conformant à la tradition, des caractères historiques ou légendaires ou encore moderniser par leur jeu des idées et des sentiments antiques. MM. Silvain, Martel et Melle Lerou contribuent avec une vive intelligence à l'effet d'un excellent ensemble ; M. Silvain, par sa franchise et sa simplicité pleine de noblesse, donne grand air à Thésée (9) ; il dit avec autorité la célèbre et terrible prière à Neptune. M. Martel fait écouter et applaudir le récit de Théramène (10), et Melle Lerou intéresse dans le rôle d'OEnone ; elle rend avec talent cette tendresse aveugle d'une nourrice qui ne voit au monde que l'enfant qu'elle a élevée et donnerait avec joie sa vie même pour lui plaire.

(1) Préface de cette tragédie par Racine.

(2) Id.

(3) Cette description par Th. Gautier de l'attitude de Melle Rachel faisant son entrée dans ce rôle peut s'appliquer à la véritable Phèdre.

(4) Artaud, Notice sur Hippolyte, trad. d'Euripide.

(5) P. Mesnard,Notice sur Phèdre. Théâtre de Racine.

(6) Notice préliminaire de Phèdre, Théâtre de Racine, par Saint-Marc-Girardin et Louis Moland,t. IV. p. 311.

(7) Nous parlerons de Melle Beauval, plutôt comédienne que tragédienne, dans notre théâtre choisi de Molière.

(8) Nous reviendrons, dans notre Théâtre choisi de Voltaire, sur Melle Clairon qui fut la tragédienne favorite de l'auteur de Zaïre.

(9)Thésée était aussi un des bons rôles de Vanhowe.

(10) Dans le rôle de Théramène, Guérin (Eustache-François, sieur d'Estriché) (163-1728) qui épousa la veuve de Molière, faisait verser des larmes en récitant ce long morceau d'éloquence. On attendait avec impatience l'arrivée de Théramène au cinquième acte. On voulait voir pleurer « le bonhomme Guérin, comme on disait dans les derniers temps de sa carrière dramatique. »

RACINE et PRADON

par l'Abbé Simon Augustin IRAIL (1717-1794) - dans Querelles littéraires ou mémoires pour servir à l'histoire des révolutions de la république des Lettres de Homère husqu'à nos jours, 1761.

Le public est souvent injuste et précipité dans ses décisions ! Il n'est juge infallible qu'à la longue. Comment reçut-il d'abord Athalie [de Racine, 1691] et le Misanthrope [de Molière, 1666] ? Une ombre dans Sémiramis [de Voltaire 1748] l'a révolté. Un coup de canon hasardé dans un endroit terrible, a fait tomber Adélaïde [de Voltaire 1734], il a fallu que la pièce, pour être applaudie ait reparu longtemps après sous un autre titre. C'est ainsi qu'on arrête l'essor du génie et que ceux qu'il inspire sont contraints de sacrifier des beautés sublimes et véritables à des beautés de convention et de caprice. La cabale est cause de tout. On ne garde aucun frein dans son enthousiasme ou dans fon mépris. On confond toutes les distinctions. Celle que mérite un Athlèle, blanchi dans la carrière de Sophocle et d'Euripide, est prodiguée à quiconque y fait le premier pas. À la première représentation de Mérope on demanda l'auteur. En conséquence on demande tous les auteurs aujourd'hui pour peu qu'ils réussissent. Deux ou trois voix élevées dans le parterre, procurent aisément la gloire de se donner en spectacle qur le théâtre la tête ombragée de faux lauriers et qui font bientôt flétris. Toute pièce nouvelle qui s'annonce avec quelque éclat excite une guerre civile. On dispute, on s'échauffe, on s'aigrit. Cafés, foyers, promenades, sociétés particulières, tout retentit de cris glapissants. On ne voit qu'admirateurs ou frondeurs analyser, disserter comparer vouloir l'emporter les uns sur les autres. Deux femmes, rivales et beaux esprits, se mettent à la tête des factions. C'est une étonnante contrariété dont on n'aperçoit la déraison que longtemps après. Les mouvements que se donne le monde auteur connaisseur, amateur, et conduit par la partialité pour ou contre resemblent aux vagues d'une mer en fureur, qui vont reviennent continuellement jusqu'à ce que le temps et le calme remettent les choses dans leur situation naturelle.

C'est à la faveur de quelques chefs de meute que Pradon eut la gloire de balancer Racine et même de paraître quelque temps avec plus d'éclat. Pradon était de Rouen. De toutes ses pièces on ne joue que celle de Régulus. Mais l'amour le fervit mieux que Melpomène. On connaît ces quatre vers en réponse à d'autres de la fameuse Mademoiselle Bernard qu'il aimait et dont il ne recevoit que des plaisanteries :

Vous n'écrivez que pour écrire.

C'est pour vous un amusement.

Moi, qui vous aime tendrement,

Je n'écris que pour vous le dire.

Il n'eut de poète que la figure, les distractions, l'extérieur négligé les saillies et les aventures singulières. Voyant un jour siffler une de ses pièces, il siffla comme les autres. Un mousquetaire qui ne le connaissait point et dont il s'obstinait à ne vouloir pas être connu, prit sa perruque et son chapeau qu'il jetta sur le théâtre, le battit, et voulut pour venger Pradon, percer de fon épée Pradon lui-même. Il était d'une si grande ignorance, qu'il transporta plus d'une fois des villes d'Europe en Afie.Un prince lui en ayant fait des reproches : Oh ! lui répondit Pradon, votre altesse m'excusera, c'est que je ne sais pas la chronologie.

Quant à Racine voici de nouvelles particularités sur sa personne.

Il naquit à la Ferté-Milon en 1639. C'est l'élève le plus illustre de Port-Royal. Etant enfant, il passait les journées entières à l'étude des auteurs Grecs. Il cachait des livres pour les dévorer à des heures indues. Il allait souvent se perdre dans les bois de l'abbaye, un Euripide à la main malgré la défense de quelques personnes dont il dépendait et qui lui en brûlèrent consécutivement trois exemplaires. La lecture de ce grand maître dans l'art d'émouvoir les passions frappa tellement son imagination tendre et vive, qu'il se promit bien dès-lors de les imiter un jour.

Il débuta, dans le monde, par une ode sur le mariage du roi ; elle lui valut une gratification : ce succès le détermina à la poésie. Il travailla pour le théâtre. Quand il fit la tragédie de Théagène, sur laquelle il consulta Molière, et celle des Frères ennemis [La Thébaïde] dont ce comique lui donna le sujet, il portait encore l'habit ecclésiastique. Dans le privilège de l'Andromaque, Racine est intitulé prieur de L'Epinai. Sa réputation s'accrut de jour en jour elle scandalisa les solitaires de Port-royal : ils pleurèrent tous sur ce poète et sur sa passion pour la Champmêlé. La mère Agnès, sa tante ne voulut plus le voir. Nicole écrivit contre lui, le traita d'empoisonneur des âmes. Racine se défendit, et tâcha de ridiculiser, dans unelettre, les messieurs et les religieux de Port-royal. On lui répondit, et il répliqua. Cette rupture entre Port-Royal et le poète qui faisait tant d'honneur à ses maîtres réjouissait les jésuites. Racine en eut du scrupule, il s'en ouvrit à Despréaux qui lui conseilla de ménager davantage des gens dont il avait autrefois embrassé les idées et dont il pourroit reprendre un jour la façon de penser. Il se réconcilia sincèrement avec eux : il quitta pour leur plaire la comédies et les comédiennes ; deux articles qui furent les préliminaires de la paix. Il ne travailla plus qu'à des tragédies saintes mais sa dévotion ne réforma point son caractère naturellement caustique. Il peignit plus d'un perfonnage d'après nature. Il avoua que dans celui du prêtre Mathan, il avoit en vue le P. le T... Ce poëte dont tous les ouvrages respirent la douceur et la mollesse, renfermoit, dans son coeur, le fiel le plus amer. Indépendamment des épigrammes sur l'Aspar de Fontenelle, sur l'Iphigénie de Le Clerc, et sur la Judith de Boyer qui sont imprimées, il en avait fait près de trois cent autres qui ne nous sont point parvenues, et qu'on a brûlées à sa mort. Le nombre des couplets qu'il fit contre beaucoup d'académiciens et de personnes distinguées est confidérable. On jugera de ce qu'il savait faire en ce genre par ce couplet contre Fontenelle, à sa réception à l'Académie Française :

Quand le novice académique

Eut salué fort humblement,

D'une Normande rhétorique,

Il commença son compliment,

Où sottement,

De sa noblesse poétique

Il fit un long dénombrement.

Mais ne considérons Racine que par les endroits qui l'immortalisent. Voyons, dans cet écrivain rival des tragiques Grecs et de Corneille pour l'intelligence des passions, une élégance toujours soutenue, une correction admirable la vérité la plus frappante, point ou presque point de déclamation ; partout le langage du coeur et du sentiment, l'art de la versification avec l'harmonie et les grâces de la poésie porté au plus haut degré. C'est le poète après Virgile qui a le mieux entendu cette partie des vers. J'ajoute qu'en bien des endroits c'est aussi le poète le plus éloquent. Quel morceau d'éloquence que celui de la fameuse scène d'Agrippine et de Néron ! On reproche à Racine une continuelle uniformité dans l'ordonnance dans les intrigues dans les caractères. Tous les héros de la Grèce et de Rome qu'il a voulu peindre il les a faits sur le modèle des courtisans de Versailles. On ne voit, dans ses pièces que des amants et des amantes qui se quittent et qui renouent tour à tour. Malgré tous ces défauts on a bien peu de pareils tragiques.

Voilà l'homme à qui Pradon osa se comparer. Sa cabale l'entretenait dans cette bonne opinion de lui-même elle s'intriguait pour lui gagner des suffrages. Pradon comptait insolemment au rang de fes admirateurs Saint-Evremond, Mesdames Deshoulières et de Sévigné, la duchesse de Bouillon, et le duc de Nevers qui trouvaient misérables les pièces de Racine. Saint-Evremond mettsit Andromaque et Britannicus à côté de Marianne [de Tristant L'Hermite 1644] et d'Aicionée [de Du Ryer 1637]. La première scène de Bajazet, chef-d'oeuvre en fait d'exposition était selon lui totalement manquée. Madame de Sévigné, à qui la langue est redevable d'avoir un caractère de plus, cette femme unique pour le style épistolaire et pour conter agréablement, dit toujours que Racine n'ira pas loin : c'est qu'elle le désirait ainsi que tous ceux de son parti, lequel, à la honte des talents et de la raifon humaine, fut très nombreux. Racine redoutait cette faction. Il fit longtemps mystère de sa Phédre. Dès que la cabale opposée l'eut pénétré les amis de Pradon lui conseillèrent de le prévenir en traitant le même sujet, et de ne pas manquer une si belle occasion de triomphe. Pradon goûta cette idée et l'exécuta. En moins de trois mois sa pièce fut achevée. On joua celle de Racine sur le théâtre de l'hôtel de Bourgogne le premier janvier de l'année 1677. Deux jours après, les comédiens du roi représentèrent la Phédre de Pradon.

La concurrence des deux nouveautés attire au spectacle une foule prodigieuse. Jamais Athènes, jamais Paris ne vit tant de cabaleurs. Ils l'emportèrent enfin et la tragédie de Pradon fut jugée la meilleure. Les deux Phédres sont d'après celle d'Euripide. L'imitation est à peu près semblable même contexture, mêmes personnages, mêmes situations, même fond d'intérêt de sentiment et de pensées. Chez Pradon comme chez Racine, Phèdre est amoureuse d'Hyppolite. Thesée est absent dans les premiers actes on le croit retenu aux enfers avec Pirithous. Hyppolite aime Aricie et veut la fuir. Il fait l'aveu de sa passion à son amante, et reçoit avec horreur la déclaration de Phédre. II meurt du même genre de mort, et son gouverneur fait un récit. La différence du plan de chaque pièce est peut-être à l'avantage de la Phèdre de Pradon. Mais quelle versification barbare ! Pour avoir une Phèdre parfaite il fallait le plan de Pradon, et les vers de Racine. C'est lorsque ces deux auteurs se rencontrent le plus pour le fond des choses qu'on remarque mieux combien ils diffèrent pour la manière de les rendre. L'un est le Rubens de la poésie et l'autre n'est qu'un barbouilleur. On n'est point étonné que Racine ait mis deux ans pour écrire une pièce où il s'est surpassé lui-même et qu'on peut regarder, ainsi que celle d'Athalie comme le triomphe de la versification. Mais ce qui surprend, c'est que Pradon ait été trois mois entiers à faire une pièce aussi négligée, et qu'elle ait eu le moindre partisan après celle de Racine.

En vain quelques esprits sans prévention, et frappés des beautés de celui-ci crièrent à l'injustice. En vain au plus fort de l'orage, élevé contre Racine, son ami Despréaux fit tout ce qu'il put, en général habile et désespéré, pour ramener la multitude et faire entendre raison. Le grand nombre ne l'écouta point. On courait à la Phédre de Pradon. Le parterre était gagné les loges l'étaient aussi. Des Crésus les faisaient retenir y envoyaient, dans leurs carrosses des complaisants et des complaisantes à qui l'on avait fait la leçon pour applaudir avec transport. Le grand Rousseau [Jean-Baptiste] lui-même eut la bassesse de se prêter à cette manoeuvre, comme il l'a depuis avoué. Il n'osa point parler hautement en faveur du poète qu'il admirait lorsque je voulais, disait-il défendre Racine contre Pradon des favoris de Plutus me fermaient la bouche.

Madame Deshoulières était l'âme de ce parti. Enchantée de voir le peu de succès de la Phèdre de Racine elle fit au sortir de la première représentation, ce fameux sonnet :

Dans un fauteuil doré, Phédre tremblante et blême

Dit des vers où d'abord personne n''entend rien, etc

Mais il ne parut point sous son nom : on ne fit que le répandre dans le public, et mettre certaines personnes dans la confidence celles qui n'y étaient point, et qui d'ailleurs voyaient souvent madame Deshoulières, se firent une fête de lui apporter les vers nouveaux. L'abbé Tallemant surtout s'empresse de venir les lui lire à sa toilette, et d'en faire l'éloge elle les trouve admirables ne et manque pas d'en prendre une copie pour les montrer à tous ceux qu'elle verrait. On cherchait partout à deviner l'auteur. Les amis de Racine les attribuèrent au duc de Nevers, et parodièrent le sonnet :

Dans un palais doré, Damon jaloux et blême,

Fait des vers où jamais personne n'entend rien.

C'était aussi peur rendre justice à ce duc, dont on a des vers fort agréables qu'il la rendait peu lui-même à Racine, dont il n'estimait point les ouvrages. Mais dans une telle chaleur des esprits pouvait-on bien apprécier les choses ? Un parti ne cherchait qu'à décrier l'autre, qu'à l'écraser. Outre ces couleurs affreuses dont on peignait le duc dans la parodie on y traita sa soeur indignement :

Une soeur vagabonda, aux crins plus noirs que blonds,

Va dans toutes les cours montrer ses deux tétons,

Dont, malgré son pays, son frère est idolâtre.

Il ne douta point que cette atrocité ne vint de Despréaux et de Racine. Dans son premier transport il parla de les faire assommer. Le duc fit la parodie de celle qu'il leur attribuait et leur disait :

Vous en serez punis, satyrique ingrats,

Non pas en trahison d'un fou de mort-aux-rats,

Mais de coups de bâton, donnés en plein théâtre.

Tous deux désavouèrent les vers dont le duc les croyait les auteurs. Ils en appréhendèrent des suites terribles. Cette affaire eut pu réellement en avoir sans le prince de Condé fils du grand Condé, qui prit Racine et Despréaux sous sa protection leur offrit un logement à son hôtel et fit dire au duc de-Nevers et même en termes assez durs qu'il regarderait comme faites à lui-même les insultes qu'on s'aviserait de leur faire. Le duc fut encore retenu par la crainte de s'attirer l'indignation du roi qui les avait tout récemment choisis pour écrire l'histoire de son règne.

À l'impression de la Phèdre de Racine, ses ennemis firent de nouveaux efforts ils se hâtèrent de donner une édition fautive. On gâta des scènes entières. On eut l'indignité de substituer aux vers les plus heureux des vers plats, et ridicules ; jalousie horrible partage des âmes noires et lâches mais jalousie renouvelée depuis en différentes occasions par des écrivains obscurs et forcenés ; jalousie semblable à celle de ces peintres scélérats dont les mains odieuses défigurèrent les plus beaux morceaux de le Sueur.

L'esprit de cabale, acharné contre Racine, le persécuta jusqu'à la mort. C'est ce même esprit qui fut cause du peu de succès d'Athalie un des chefs d'oeuvre de la scène française. Le temps seul a vengé l'auteur mais il n'emporta point dans le tombeau la satisfaction de jouir de sa gloire. La persécution de ses ennemis et la crainte d'avoir déplu au roi dans une affaire où madame de Maintenon l'avait engagé, et où elle ne le soutint point abrégèrent ses jours. Il voulut être enterré à Port-Royal et laissa un legs à cette maison. Son corps a depuis été transféré dans l'église de Saint-Etienne-du-Mont, placé à côté de la tombe de Pascal.

Lorsque Racine fit voir à Corneille sa tragédie d'Alexandre, Corneille lui donna des louanges et lui conseilla en même temps d'abandonner la poésie dramatique comme étant un genre qui ne lui convenait pas. Celui de l'histoire l'eût peut-être également immortalisé à juger du moins par celle que Racine avait faite de Port-Royal dont la seconde partie a été perdue. On y découvre un historien d'un goût admirable et approchant de celui de Tacite. Il reste quelques fragments manuscrits de cette seconde partie mais ils ne font que plus sentir la perte qu'on a faite.

Le ridicule rival de ce grand homme mourut à Paris d'apoplexie l'an 1698. Son épitaphe est connue.

Ci gît le poète Pradon

Qui, durant quarante ans, d'une ardeur sans pareille

Fit, la barbe d'Apollon,

Le même métier que Corneille.

Liste des oeuvres théâtrales de Jean Racine

Le corpus théâtral de Jean Racine se compose de douze pièces : onze tragédies et une comédie. Cette production se partage dans le temps en deux parties : la première et principale se situe entre les débuts avec "La Thébaïde" (1664) et le la polémique de "Phèdre" (1677), la seconde concerne les deux tragédies religieuses d'Esther (1689) et d'Athalie (1691), toutes deux commandées par Mme de Maintenon. Les deux premières tragédies ont été représentées par le troupe de Molière au théâtre du Palais-Royal puis Racine confia ses pièces à la troupe de l'Hôtel de Bourgogne et se brouilla avec Molière. Son unique comédie fut représentée à l'Hôtel Guénégaud et ses dernières tragédies au Collège de Saint-Cyr et jouées par les pensionnaires devant Louis XIV.

Les sujets des tragédies sont tirés de la mythologie grecque (La Thébaïde, Andromaque, Iphigénie, Phèdre), de l'histoire antique grecque (Alexandre) ou romaine (Britannicus, Bérénice, Mithridate), ou de l'histoire récente proche-orientale (Bajazet). Esther et Athalie sont inspirées des livres éponymes de la Bible. La comédie des Plaideurs ironise sur la justice de son temps.

La Thébaïde ou les rère ennemis (1664), représentée pour le première fois le 20 juin 1664 au Théâtre du Palais-Royal

Alexandre le Grand (1665), représentée pour le première fois le 4 décembre 1665 au Théâtre du Palais Royal.

Andromaque (1667), représentée pour le première fois le 17 novembre 1667 à l'Hôtel de Bourgogne.

Les Plaideurs (1668), représentée pour le première fois le 28 mai à l'Hôtel Guénégaud.

Britannicus (1669), représentée pour le première fois le 13 décembre 1669 à l'Hôtel de Bourgogne.

Bérénice (1670), représentée pour le première fois le à l'Hôtel de Bourgogne.

Mithridate (1673), représentée pour le première fois le à l'Hôtel de Bourgogne.

Bajazet (1672), représentée pour le première fois le 1er janvier 1672 à l'Hôtel de Bourgogne.

Iphigénie, représentée pour le première fois le 18 août 1674 à l'Hôtel de Bourgogne.

Phèdre (1677), représentée pour le première fois le 1er janvier 1677 à l'Hôtel de Bourgogne.

Esther, représentée pour le première fois le 26 janvier 1689 au Collège de Saint-Cyr.

Athalie, représentée pour le première fois le 17 novembre 1691 au Collège de Saint-Cyr.


PDF |TXT |

Nb Répliques par scène