LE RIDEAU

MONOLOGUE

1882. Tous droits rservs.

Par M. EUGNE VERCONSIN

PARIS, PAUL OLLENDORFF, DITEUR, 28 bis, RUE DE RICHELIEU.


publi par Paul FIEVRE, aot 2017.

© Thtre classique - Version du texte du 31/07/2023 19:59:48.


PERSONNAGES

MADAME D'ARBOIS.

UNE VOIX DANS LA COULISSE.

Tir de "Thtre de Campagne. Huitime srie". 1882. pp 1-11.


LE RIDEAU

Appartement d'htel. Porte au fond, porte latrale. Fentre dont les rideaux sont ferms. Guridon sur lequel est un sac de voyage et une lampe allume. Fauteuil et chaise prs du guridon. Au lever du rideau, Madame d'Arbois tient une lettre la main et parle la cantonade par la porte du fond.

MADAME D'ARBOIS, la cantonade.

Vous tes sre que cette lettre est pour moi !   [ 1 1 Sur un thtre, la porte du fond sera remplace par une alcve avec lit, et l'actrice entrera par la porte latrale.]

part.

Je ne suis pourtant Paris que depuis une heure.

Elle s'approche de la lampe et regarde l'adresse de la lettre.

Madame d'Arbois. C'est bien moi... Mais je crois reconnatre l'criture.

Elle revient prs de la porte du fond et dit la cantonade.

C'est bien pour moi. Je n'ai plus besoin de vous... Ah ! Vous me monterez du th demain, neuf heures.

LA VOIX.

Bien, madame.

MADAME D'ARBOIS.

Fermons d'abord ma porte... double tour ; mettons aussi le verrou... Et maintenant, assurons-nous...

Elle s'assoit prs du guridon, ouvre la lettre et regarde la signature.

C'est bien lui.

Avec dpit.

Encore !

Elle lit.

Madame, depuis le jour o vous m'avez pardonn la folie que j'ai commise...

Parl.

Je lui conseille de me rappeler ce jour-l ! Un audacieux, qui ose pntrer chez moi, ou plutt chez ma tante, s'y cacher comme un malfaiteur... Enfin, j'ai pardonn.

Elle reprend la lettre et lit.

- Depuis le jour o vous m'avez pardonn... Vous reconnatrez que j'ai tenu ma parole et que j'ai cess de vous importuner. Mais je n'avais promis ni de cesser de vous aimer, ni de tenter de vous revoir...

Parl.

O veut-il en venir ?

Lisant.

- Ne soyez donc pas surprise si, ce matin, j'ai pris, en mme temps que vous, le train qui vous emmenait de Chateau-Chinon Paris...

Parl.

Comment ! Il tait dans le train !

Lisant.

- Cach discrtement dans un compartiment qui n'tait pas le vtre, hlas !...

Parl.

Je crois bien ! J'tais monte dans celui des dames seules, o je me suis mme terriblement ennuye.

Lisant.

- J'avais du moins la consolation de penser que je voyageais avec vous, auprs de vous, et que, si un accident arrivait...

Parl.

Hein ?

Lisant.

- J'aurais peut-tre la bonne fortune de prir avec vous...

Parl.

Grand merci ! Ces amoureux ont des ides !

Lisant.

- Ne soyez pas surprise si, demain, vous rencontrez... distance respectueuse, rassurez-vous ! L'homme qui vous a vou sa vie entire. - Robert de MONTBRIZAC.

Se levant.

Ah ! Mais cette insistance devient une perscution. Gageons qu'il est descendu comme moi l'Htel de France et que, demain, la premire personne qui me saluera dans l'escalier ce sera Monsieur Robert de Montbrizac. Il mriterait que demain, ds l'aube, je quittasse cet htel pour un autre... Un autre o l'on ne me connatra pas, o l'on n'aura pas pour moi les attentions que je trouve ici, car on est vraiment plein d'attentions pour moi l'Htel de France. Aussi, je m'y sens presque chez moi, et en toute scurit... Ce qui n'empche pas que je vais regarder sous mon lit tout l'heure... Je regarde toujours sous mon lit quand je voyage, depuis le jour o j'ai lu, dans le journal de Chteau-Chinon, qu'une jeune veuve, comme moi, rentrant le soir dans sa chambre d'htel, comme moi, et, prte se mettre au lit, aperut, cach sous ce lit, un voleur, qui n'attendait que le moment o elle allait s'endormir pour l'assassiner... Brrr ! Je frissonne quand je songe que, moi aussi, je pourrais trouver un assassin *. Ordinairement j'emmne ma femme de chambre avec moi, quand je m'absente. Mais, ce matin, cette malheureuse Justine ne s'avise-t-elle pas d'tre malade ? Je ne pouvais cependant retarder mon voyage, puisqu'il s'agissait du mariage d'une cousine, qui a lieu demain, et j'ai d partir seule, voyager seule, ce qui n'est pas gai du tout.   [ 2 * Au thtre, avec le dcor de l'alcve, elle prend la lampe, regarde sous le lit et dit aprs avoir examin : - Heureusement, il n'y a personne... Ordinairement, etc.]

Elle te, tout en parlant, son manteau de voyage, son chapeau, ses gants et ses bracelets, qu'elle dpose sur le guridon.

Riant.

Monsieur de Montbrizac, mon perscuteur, aurait-il raison, et le veuvage, qui a pourtant de si bons cts, aurait-il ses inconvnients ?... C'est possible, mais, pour me le prouver, ce monsieur procde par trop cavalirement... Non, je n'oublierai jamais la singulire faon dont il... m'intenta sa demande en mariage... C'tait dans un bal donn par ma tante, sa maison de campagne. Entre deux valses, Monsieur de Montbrizac s'approche de moi :

- Madame, me dit-il, avec le vif accent du Midi, savez-vous ce que c'est que le coup de foudre ?

Et, comme je ne comprenais pas :

- C'est cet amour subit, irrsistible et diabolique qui s'empare de nous et nous attache, premire vue, la femme que nous aimerons notre vie entire. Cet amour, Madame, je viens de le ressentir en vous voyant et... j'ai bien l'honneur de vous demander votre main.

- Ma main ? lui dis-je, stupfaite ; mais j'ai peine l'honneur de vous connatre.

- Parfaitement juste, reprend-il : Robert de Montbrizac, ex-capitaine aux chasseurs d'Afrique, trente-trois ans, un mtre quatre-vingt au-dessus du sol...

part.

Le fait est que c'est un homme superbe.

Continuant.

trs brun comme vous pouvez voir... Aimez-vous les bruns, chre madame?

- Mon mari tait blond , hasardai-je.

- Alors je disais bien, vous aimez les bruns... Pour plus amples informations, vous pouvez consulter madame votre tante. Elle m'a connu tout bambin et vous dira que je suis un galant homme.

Et il me quitta en me menaant d'une prochaine visite. Je partais deux jours aprs, et je comptais bien ne plus revoir cet original. Ah bien oui ! - Le lendemain, je rentrais de la promenade, trs fatigue. Avant le dner, je m'tais retire dans le petit salon pour me reposer. Comme j'tais seule, je m'tais tendue sur le canap et j'allais m'assoupir, quand un lger bruit me rveille. J'ouvre les yeux et je vois le rideau de la fentre se soulever et, derrire ce rideau, monsieur de Montbrizac qui avait os...

Elle regarde le rideau de la fentre, qui vient de s'agiter.

Tiens ! On dirait que celui-ci a remu aussi.

Souriant.

Est-ce qu'il serait encore l? Ces militaires sont capables de tout... Allons ! Je suis folle et ce rideau n'a pas boug.

Le rideau s'agite de nouveau.

Mais si ! Il a remu positivement.

Elle s'approche prudemment du rideau.

Ah !...

Plus bas.

Le capitaine est l. J'aperois l'extrmit de ses bottes sous le rideau.

S'adressant au rideau.

- Ah! voil qui est impardonnable, monsieur, et je vous prviens que je vais appeler. - Non ; point de scandale. C'est moi qui serais compromise. Mieux vaut, encore une fois, employer la douceur. La douceur ! Quand je suis furieuse ; quand il pousse la dloyaut jusqu' m'crire de me rassurer.

Elle reprend la lettre.

Car c'est crit.

Lisant.

- Rassurez-vous. - Tiens ! Il y a un post-scriptum... T. S. V. P.

Elle tourne le feuillet et lit.

- Un mot encore, madame, qui vous dira quel point je redoute de vous dplaire.

Parl.

Quelle impudence!

Lisant.

- Ma premire pense a t de descendre comme vous l'Htel de France.

Parl.

L'avais-je dit ?

Lisant.

- Mais j'ai rsist cette pense.

Parl.

Hein !

Lisant.

- Ce n'est que demain, dans l'glise o l'on mariera votre parente que j'espre avoir le bonheur de vous entrevoir.

Parl.

Demain ! Mais alors qui donc est l ?

Elle montre la fentre.

Qui ? Mais un voleur, comme celui de la dame de mon journal. Paris regorge de voleurs en ce moment... Au sec... ! Non, si j'appelle, il va se prcipiter sur moi avant que l'on ne vienne mon secours.

Plus bas.

Je n'ose mme pas essayer de m'chapper ; je me suis si bien enferme qu'il ne me laisserait pas le temps d'ouvrir ma porte... Ah ! Mais je n'ai plus une goutte de sang dans les veines... Voyons ! Un peu de courage. Puisqu'il ne s'est pas jet sur moi, ds qu'il m'a vue seule, c'est qu'il a un autre plan, et je le devine, son plan. Il attend que je sois couche, comme la dame de mon journal, pour me poignarder en toute scurit... Eh bien ! Veillons, et faisons semblant de lire pour chercher un moyen de salut.

Elle s'assoit, prend un livre dans son sac et en lit le titre.

- Crimes clbres.

Le rejetant.

Non, pas celui-l.

Elle fouille encore dans son sac.

Ah ! Je sens l mon couteau-poignard ; une arme redoutable, mais redoutable dans une main qui ne tremblerait pas, dans la main de monsieur de Montbrizac, par exemple ; mais dans la mienne !... Quel malheur qu'il n'ait pas suivi sa premire pense, monsieur de Montbrizac ! Il n'aurait pas manqu de prendre une chambre voisine de la mienne. Cette porte nous sparait et il l'enfonait mon premier cri... Il doit tre trs fort, monsieur de Montbrizac.

D'une voix lamentable et s'asseyant.

Mais il n'est pas l et je suis perdue, irrvocablement perdue... Allons ! C'est un assassinat de plus qui va augmenter le nombre de ceux qui se commettent journellement Paris. Journellement Paris, on assassine quelqu'un... Dernirement, c'tait cette infortune marchande de journaux ; cette nuit, ce sera moi. Ah ! Mais c'est horrible ! Horrible !...

Elle pleure... puis, comme ranime par une lueur d'espoir, elle se lve et dit :

Mais j'y songe, cet homme ne tient ma mort que pour me voler. Eh bien ! Je vais lui offrir ma bourse. C'est une transaction acceptable, cela, et, pour peu qu'il lui reste quelque dlicatesse, il s'empressera de l'accepter...

S'adressant au rideau.

Je sais que vous tes l, monsieur le voleur, mais n'ayez aucune crainte !... Je ne veux pas vous faire arrter... au contraire. Vous tes sans doute moins coupable que ne pourraient le croire des esprits superficiels... Des malheurs, la misre, vous ont aigri contre la socit et pouss au... la rvolte. Des enfants peut-tre, de pauvres petits enfants qui ont faim et qui vous demandent du pain... C'est une excuse, cela. Aussi je veux vous faire une proposition... avantageuse pour tout le monde. Je veux vous offrir mon sac de voyage, avec tout l'argent qu'il renferme. Je vous jure que tout l'argent que j'ai emport de Chteau-Chinon est contenu dans mon sac.

Silence.

Tenez ! J'y dpose encore mes bracelets, mes bagues... On ne saurait agir plus loyalement. Je n'en veux retirer que quelques objets intimes qui ne vous seraient d'aucune utilit.

Elle agit en parlant.

Des objets de toilette, mes cheveux de voyage... L, voil qui est fait... Maintenant prenez-le !

Elle pose son sac sur une chaise place entre le guridon et la fentre.

Ayez la bont de le prendre.

Silence.

- Il ne rpond pas ? - Ayez la politesse de rpondre. - Ah ! je comprends. Vous craignez que je ne vous reconnaisse plus tard si...

Elle pousse la chaise du ct de la fentre.

Eh bien ! Voici mon sac porte de votre main. Vous pouvez le saisir sans vous laisser voir. Prenez-le et disparaissez par la fentre, comme vous tes venu... Tenez ! Je ferme les yeux pour tre plus sre de ne pas vous voir.

part.

Et pour avoir moins peur, mon Dieu !

Elle met ses mains devant ses yeux. Nouveau silence. Elle regarde et voit que le sac n'a pas t pris.

Il ne l'a pas pris !... Ah ! Ces criminels sont d'un enttement !

Avec dsespoir.

- Mais que voulez-vous alors ? Grand Dieu ! J'ai entendu grincer un instrument de fer. C'est son arme qu'il prpare !

Affole de peur et s'agenouillant.

Au nom du ciel ! Ne me faites pas trop de mal, monsieur l'assassin !

On frappe la porte au fond.

On a frapp.

VOIX DE FEMME, au dehors.

Pardon, Madame.

MADAME D'ARBOIS.

Quelqu'un !

Elle court vers la porte.

LA VOIX.

Madame a d trouver dans sa chambre, prs de la fentre, une paire de bottes.

MADAME D'ARBOIS.

Que dit-elle ?

LA VOIX.

Oublies par un voyageur.

MADAME D'ARBOIS.

Ce serait ?... Si j'osais... Du courage !

Elle va soulever le rideau de la fentre et jette un cri de surprise.

Ah ! Personne... que les bottes du voyageur !

LA VOIX.

Madame les trouve-t-elle ?

MADAME D'ARBOIS.

Oui, oui. Sauve, mon Dieu ! Mais je ne voyagerai plus seule. Demain, j'accorde ma main monsieur de Montbrizac.

 



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Notes

[1] 1 Sur un thtre, la porte du fond sera remplace par une alcve avec lit, et l'actrice entrera par la porte latrale.

[2] * Au thtre, avec le dcor de l'alcve, elle prend la lampe, regarde sous le lit et dit aprs avoir examin : - Heureusement, il n'y a personne... Ordinairement, etc.

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